CHAPITRE VI. — DECEMBRE 1795-AVRIL
forme en haine et amène une explosion soudaine, comme celle qui a donné naissance à la première Révolution, et cela au même instant, par toute la France.
Le pays est presque mûr pour un semblable mouvement, mais le Directoire dispose dune machine puissante, son armée. Tant que celle-ci n'aura pas été détruite ou gagnée, il n'y a rien à faire dans celte voie ; aussi la négociation avec Piehegru est-elle capitale :
u S'il y avait eu à la tûte des armées autrichiennes un homme plus capable, s'il y avait eu entre ce chef ou sa cour et le prince de Condé du concert, de l'union, de la confiance mutuelle, l'affaire aurait dès longtemps été terminée, ou serait au moins assez
avancée pour qu'un plan d'opérations eût été esquissé, sinon
définitivement arrêté... »
A la rigueur, une grande insurrection dans l'Ouest est encore possible, malgré la mort des deux principaux chefs, si l'on arrive à taire les petites jalousies; peut-être même cette insurrection s'étendra-t-elle au Sud et à l'Est, bien qu'on y manque d'armes et d'approvisionnements :
« Mais ce plan est, par sa nature même, voué à la lenteur... et il serait fort peu sage de projeter quelque entreprise militaire, et plus encore quelque grande combinaison politique, qui reposerait sur l'éventualité du succès prochain ou tardif d'une opération aussi incertaine... »
Par conséquent, il n'y a pas à compter sur l'intérieur seul; il ne faut l'encourager que dans la mesure strictement nécessaire pour entretenir ses bonnes dispositions et conserver les correspondances.
Ainsi, la considération impartiale de l'état de l'opinion publiquei en France conduit à cette conclusion que tout effort fait à l'intérieur sans une assistance étrangère « plus ou moins directe » échouera. Mais il suffirait que les Autrichiens s'engageassent à détourner toutes les forces ennemies par une attaque vigoureuse, sans même se préoccuper de couvrir ni
de secourir les insurgés. C'est au moins l'opinion d'Imbert et de Tcssonnet : ils sont convaincus que des secours pécuniaires réussiront à soutenir l'insurrection et à la développer. Cette opinion, certainement exagérée pour le présent, deviendra sans doute exacte. En tout cas, Wickhamva cesser ses subventions jusqu'à ce qu'il puisse les emplover plus utilement.
Tel était l'avis de Wiekbam sur les deux premières questions qu'il s'était posées : quelle valeur faut-il attacher à ses assertions?
Que la politique intérieure suivie depuis plusieurs années eût lassé le peuple français, cela ne fait aucun doute; mais il y a grande erreur de jugement à comparer celte lassitude aux haines, accumulées pendant des siècles, qui causèrent la Révolution. A part certains esprits exaltés, disposés à diriger un mouvement rovaliste, ou certaines personnalités intéressées, capables de faire des coups d'Etat pour en profiter, il n'y avait en France qu'indifférence pour la forme du gouvernement, désir de retrouver l'ordre et la paix qui manquaient depuis si longtemps. A l'impulsion populaire et nationale de 1780 s'était substituée une obéissance passive aux volontés de quelques intrigants ou de quelques émeutiers réunis à Paris.
Le but poursuivi était atteint : l'égalité civile établie. Tout gouvernement qui assurerait le maintien de cette conquête de la Révolution était certain d'obtenir l'adhésion de la majorité. Mais croire que le pavsan avait été tellement écœuré des excès commis dans les villes qu'il se prêterait à une expropriation des biens nationaux acquis par lui ; dire que sa répulsion poulies institutions actuelles irait jusqu'au sacrifice de ses intérêts; que les habitants des villes verraient sans regret rétablir les corporations, les castes, les monopoles politiques , c'était se faire illusion et s'exposer à de graves mécomptes.
Certes un besoin se faisait généralement sentir : celui de la paix. Mais qui rendait-on responsable de la guerre? les puissances, non le Directoire : Wickham lui-même l'avouait. Les