CHAPITRE VI, — DECEMBRE 17' 5-AVRIL
princes étaient hais, parce qu ils apportaient avec eux l'ancien régime ; les puissances étaient haïes, parce quelles voulaient le démembrement et ramenaient les prince-.
La guerre était encore nationale : ce ne fut qu'après avoir été personnelle pendant quinze ans, qu'elle fatigua le peuple au point «le lui foire admettre la paix avec les princes et le retour partiel à l'ancien régime. ?si Wickham, ni ses agents ne croyaient aux passions nationales; l'ardeur royaliste dont ils étaient animés les aveuglait sur la portée du mécontentement manifesté par la nation française. Par ce seul mécontentement ils pensaient maintenant pouvoir atteindre les résultats si anxieusement espérés, alors qu'un an auparavant il leur avait semblé indispensable qu'une invasion du sol français par les armées étrangères précédât tout mouvement insurrectionnel. Loin de tenir compte des circonstances qui se produisaient, ils acceptaient résolument le sort qui leur était échu, et, lorsque l'un des facteurs nécessaires de leur combinaison venait à faillir, l'Autriche par exemple, ils s'en consolaient en attribuant aux éléments dont ils pouvaient encore disposer une importance et une valeur qu'ils n'avaient point.
L Autriche, en effet, n'inspirait à Wickham aucune confiance. Il suffit qu'elle occupe les troupes républicaines, avait-il dit. Le ferait-elle? 11 en doutait fortement; cela pour trois raisons : les menées sourdes de la cour de Vienne en vue de la paix, ses desseins particuliers sur la France, ses hésitations perpétuelles. L'Autriche serait dans Pavenir aussi irrésolue que par le passé'.
Sur ce point, il est difficile de ne point voir les choses sous le même jour que Wickham : on ne pouvait, on ne devait faire aucun fond sur la fidélité de la cour de Vienne. Pendant tout le cours de l'année précédente elle avait donné trop d'exemples ■de son mauvais vouloir, pour que l'on pût se concerter avec elle. Ses promesses de passage du Rhin avaient abouti à la
1 Voir aux Pièces justificatives, Q.
retraite de Condé ; ses tergiversations continuelles au milieu d'entreprises si compliquées avaient tout retardé, tout compromis, tout fait avorter. Pendant L'hiver, elle avait montré la même indécision avec Picbegru, la même volonté de séparer sa cause de celle de ses alliés, si bien que l'Angleterre, toute disposée à l'action, était amenée, à l'ouverture delà campagne, à enrayer ses préparatifs, dans l'attente des décisions du conseil aulique. La campagne de 179(> s'annonçait sous les mêmes auspices que celle de 1705; encore une fois l'inertie calculée d'un allié allait mettre à néant les efforts de la Grande-Bretagne. Un incident fort imprévu surgit cependant, qui fit croire que l'Autriche se verrait contrainte à plus d'activité, à plus d'honnêteté : l'expulsion de Louis XVIII de Vérone.
Durant son voyage à Paris, Bayard avait reconnu la nécessité de se rendre à Vérone pour faire part à Louis XVIII des sentiments que certains royalistes entretenaient à son égard. Il fit comme il avait dit, et profita de l'occasion pour réunir quelques observations sur la cour de Vérone en un rapport qu'il adressa à Wickham.
Le personnel de la petite cour de Louis XVIII n'était plus le même que quelques mois auparavant : le duc de la Vauguvon en est maintenant le ministre dirigeant; appréhendant de se voir plus ou moins détrôné dans la faveur du roi par le comte de Saint- Priest , dont l'arrivée est attendue d'un instant à l'autre, il s'efforce d'accaparer toutes les affaires, si bien que le baron de Flachslandcn se voit négligé, l'évèque d'Arras écarté, au profit d'un homme « nul » , le baron de Jaucourt; quant à d'Avaray, il tient tout dans sa main. Quelques extraits du rapport de Bayard montreront l'impression que faisaient toutes ces mesquines intrigues sur l'esprit d'un royaliste dévoué; à plusieurs reprises, il présente les faits de telle façon que la critique est évidente sans être formulée.
On rencontre à Vérone autant de bassesses et d'intrigues qu'à Versailles : mais, dans cette corruption. la bonté, l'affabilité, l'esprit et la simplicité du roi sont d'autant plus frap-