‹ L'Angleterre et l'emigration française de 1794 à 1801Chapitre 90 sur 156 · CHAPITRE VI. — DECEMBRE l"ÏC5-AVRIL IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. — DECEMBRE l"ÏC5-AVRIL IT

pants. Suivant que 1 on s'adrese à telle ou telle personne, la conversation roule sur des matières différentes; il semble que chacun de ces ministres sans département cherche à s'en constituer un par ses tendances : on verrait aisément dans M. d'Avaray le ministre de la maison du roi ; M. de Flachslanden incline vers la police et l'intérieur; le duc de la Vauguyon, vers les affaires étrangères; chacun d'ailleurs empiète un peu sur les attributions de ses collègues, et entre tous M. de Jaucourt : celui-là remplit le rôle des petites utilités, et semble un de ces grands noms représentants d'une gloire éteinte, et que l'on attache à un ministère pour lui donner l'éclat, à défaut de solidité; quant au roi, il a des idées générales toujours, des idées justes rarement1.

Le respect des traditions de la monarchie absolue devait être bien ancré dans le cœur de Louis XVIII, pour qu il pût, dans des circonstances aussi graves que celles qu il traversait, tolérer autour de lui tous les abus que Bavard ose à peine indiquer. La peinture que ce dernier fait de la cour de Vérone est une miniature fidèle du pouvoir personnel. Des ministres que l'on consulte, des favoris à qui l'on obéit; parmi les premiers, des nullités, avant une autorité égale, sinon supérieure à celle des véritables capacités; un prince dont les qualités très-réelles ne compensent pas la faiblesse ; une cause respectée, un pays •que l'on prétend aimer, à la merci d'un caractère sans consistance, livré lui-même à quelques intrigants. Tel est le spectacle que présente la cour de Vérone à ses défenseurs.

Peut-on s'étonner ensuite qu'influencés malgré eux par les idées révolutionnaires, bien des royalistes aient songé à choisir pour maître quelqu'un d'autre que ce souverain légitime qui leur paraissait égoïste, lâche, méprisable? La légitimité n'était pour eux un principe qu'autant qu'ils y trouvaient de quoi réaliser leurs rêves : la noblesse concevait le roi de France comme un gentilhomme prêt à tirer lépée ;

1 Voir aux Pièces justificatives s R.

ceux des hommes du peuple qui espéraient en lui le croyaient redresseur de torts, vendeur de l'autel, dispensateur de Tordre et de la paix. Si la noblesse et le peuple ne rencontraient que désillusions, quoi de plus naturel, mais aussi quoi de plus révolutionnaire que de chercher ailleurs un homme digne de leurs svmpathies, un représentant apparent au moins do leur idéal?

Louis XVIII le sentait : il essayait de répondre aux clameurs qui s'élevaient contre lui, en affirmant hautement son désir de rejoindre Condé, disant que l'opposition de 1 Autriche l'empêchait seule de le faire. Condé lui avait conseillé de prévenir cette opposition, de se rendre à son quartier général sans en demander la permission : le fait accompli entraînerait l'assentiment de la cour de Vienne. Mais Louis XVIII, à dire vrai, appréhendait les risques de la guerre, et il ne suivit ce conseil que lorsqu'il v fut contraint par les circonstances.

La République de Venise fut requise par le Directoire d'expulser Louis XVIII de son territoire. Le gouvernement français alléguait deux motifs : la découverte d'instructions envoyées de Saint-Pétersbourg à M. Mordevinoff, ministre russe à Venise, en vue de reconnaître le comtede Lille comme roi de France, ou au moins de se rendre à Vérone en qualité d envové officiel; — la saisie sur plusieurs prisonniers chouans et vendéens de papiers datés de Vérone, démontrant pleinement, parait-il, le rôle de la cour royaliste dans les insurrections de l'intérieur. Venise céda aux demandes impératives du cabinet de Paris, « contraste frappant avec ce qui s'est passé naguère à Rome, où le Pape a traité avec le courage d'un vieux Romain les exigences impudentes et ridicules du Directoire' » . Le marquis Carlotti signifia à Louis XVIII l'ordre du gouvernement vénitien.

Si Louis XVIII, chassé de Vérone, ne se dirigeait pas sans retard vers le quartier général de Condé, il était à tout jamais perdu dans l'esprit de ses partisans : dans les derniers temps,

1 Lord Mac.irtncy ;'■ lord Grenville, 22 avril 179G.

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