‹ L'Angleterre et l'emigration française de 1794 à 1801Chapitre 91 sur 156 · CHAPITRE VI. — DÉCEMBRE I795-AVRIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. — DÉCEMBRE I795-AVRIL

il avait eu en effet des témoignages plus nombreux et plus concluants du discrédit où il tombait chaque jour. D'ailleurs il pourrait répondre aux objections de la cour de Vienne en montrant l'impossibilité où il avait été de choisir une autre résidence, la nécessité d'obéir incontinent à l'arrêté d'expulsion. Il se décida, malgré sa répugnance, et dès lors chercha à ('(happer aux obstacles éventuels qui lui viendraient de Vienne pendant son voyage : il quitta Vérone dans le plus grand secret, comprenant que le jour était encore loin où la cordialité s'établirait entre lui et l'Empereur.

« Le Roi a quitté la ville hier (jeudi 21) à trois heures du matin. Les chevaux de la voiture qui lui était destinée devaient aller à Volarni, la première poste sur la route du Tyrol, et le duc de la Vauguyon, qui ressemble beaucoup à Sa Majesté, qui a la même corpulence, a pris place dans cette voiture avec le duc de Villequier et le comte de Cossé; pendant ce temps, le Roi montait dans une berline légère avec le comte d'Avaray et prenait la route qui, passant à Gastel Nuovo, conduit à Rrescia, Rergame, Rellinzona et au mont Saint-Gothard , dans Fintention de traverser la Suisse pour rejoindre le prince de Condé en Rrisgau. Tous ces personnages s'étaient bien enveloppés; favorisés par l'obscurité de la nuit, ils semblent avoir mené à bien ce travestissement, car je ne sache pas que rien n'ait encore été soupçonné. Hier, l'officier de la garde qui a accompagné la voiture du duc de la Vauguyon jusqu'à Péri, a déclaré que Sa Majesté avait quitté le territoire vénitien à sept heures du matin, et se dirigeait vers Trente. Votre Seigneurie devinera immédiatement que la raison pour laquelle le Roi a caché la route qu'il prenait et évité celle du Tyrol et de l'Empire est qu'il voulait tourner les obstacles que ses créanciers ou ses autres adversaires auraient pu mettre à son voyage.

« La sagesse du Roi sur ce point est incontestable; mais quant à passer les Alpes avant d'être parfaitement certain de trouver de l'autre côté une résidence convenable, cela est plus douteux : on en jugera, comme de presque toutes les entreprises hasardeuses, seulement par les résultats. J'ai pris la liberté de lui soumettre les objections qui se présentaient à mon esprit, lui disant que sa précipitation à prendre une telle résolution pourrait être désapprouvée par ses meilleurs amis; qu'il y aurait peu de retard et peu d'in-

ISi L'ANGLETERRE ET L'EMIGRATION FRANÇAISE.

convénientsà attendre à Panne ou à Bologne que leur opinion fût connue; mais sa répugnance invétérée à résider dans les États pontificaux, ses doutes sur les dispositions du duc de Parme, l'état des opérations militaires en Italie, la convenance et la nécessité de s'approcher autant que possible de son royaume, et sa ferme conviction que les alliés, la Grande-Bretagne et la Russie au moins, sentiraient qu'aucun parti ne lui convenait autant que celui qu'il avait pris (car son choix était immuable), étaient tels qu'on ne pouvait lutter, et qu'il ne me restait qu'à donner tels conseils ou telle assistance qui me paraissaient devoir lui être le plus profitables dans les difficultés auxquelles il allait se heurter.

11 me dit qu'il avait écrit au Roi de la Grande-Bretagne, mon royal maître, à l'impératrice de Russie et à Sa Majesté Impériale, pour leur expose l'état de son esprit vivement affecté par la soudaineté de ce qui s'était passé ici, et pour leur expliquer les raisons qui le poussaient vers l'armée de Gondé. Qu'il y trouve une situation agréable pour lui-même et pour la cour de Vienne, que cette cour lui offre quelque autre ressource, je ne puis le dire avec certitude. Je sais cependant que, quelque temps après l'arrivée de Madame Royale à Vienne et après les déclarations qu'elle y a faites au sujet de son mariage, le roi de France écrivit à l'Empereur une lettre très-conciliante, où il exprimait sa gratitude pour la bonté et les attentions de ce prince à l'égard de sa nièce, et marquait aussi son vif désir que toutes les petites jalousies ou tracasseries qui avaient pu se présenter fussent entièrement excusées et pardonnées. — On dit que la réponse a été froide et réservée, et que le jour où s'établira entre les deux correspondants une cordialité mutuelle est encore éloigné1. »

Le 28 avril, Louis XVIII arrivait à Riegel, quartier général de Gondé. Wickham et Wùrmser n'étaient pas loin de cette ville. Les principaux acteurs de l'intrigue royaliste et de la coalition allaient pour la première fois se trouver réunis. Ce rapprochement aurait pu avoir l'influence la plus heureuse sur 1 issue des événements. Mais il était trop tard pour réparer les fautes commises depuis cinq ans.

1 Lord Macartnev à lord Grenvillc, 22 avril 179G. — Fecu à Londres le

12 mai.

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