CHAPITRE VII. — AVRIL-DÉCEMBRE
Wickham ne pense pas que Louis XYIII puisse rester à ■armée « avec tout son conseil » ; il ne le désire même pas, et compte parler dans ce sens.
L'attitude de Wickham était parfaitement correcte ; il souhaitait sincèrement d'être utile à la cause. Mais, par ce qu il avait vu des relations de la cour de Vérone avec Condé, il prévoyait l'effet que produirait sur les conseillers de l'Empereur l'immixtion du prétendant dans la direction des affaires : la présence de Louis XVIII à Riegel donnerait à Condé une autorité morale qui lui assurerait trop d'indépendance vis-à-vis des généraux autrichiens, et ne manquerait pas d'amener des froissements, des ruptures peut-être, sans parler de la difficulté qu'il v aurait pour Wurmser à occuper des villes françaises au nom de l'Empereur, avec l'aide de Condé et de Louis XVIII.
Quant à Wickham, le voisinage du roi le gênait : il savait trop de quelle manière les affaires marchaient à Vérone, pour accepter facilement 1 idée de voir son action entravée par les formalitésd'une cour prétentieuse et impuissante, par la nécessité morale d'en référer constamment au prétendant, alors que l'éloignement de ce dernier lui avait jusque-là assuré une complète liberté d allures ; il savait encore combien les princes étaient peu aimés en France. Comment dès lors se résoudre à les laisser au premier plan, de façon à dévoiler à tout venant leur faiblesse, leur esprit de réaction, leur petitesse? C'eût été se condamner soi-même. Il ne fallait user des princes qu avec ménagement et ne les montrer à leur peuple reconnaissant que lorsque la partie serait déjà gagnée, car ce n'était pas aux populations aveuglément enthousiastes de l'Ouest que s'adressait Wickham, mais aux races plus intelligentes, plus clairvoyantes de l'Est. Il y avaitcependant fait accompli : LouisXA^ III était à Riegel. Xe pouvant empêcher l'action qui venait de se commettre, on en atténuerait du moins les conséquences; de là des tentatives de conciliation à Vienne. Peut-être même à la rigueur en tirerait-on quelque avantage.
Pichegru était en effet attendu en Brisgau. Wickham, dès
le 30 avril, manda à Précy et à Imbert de le joindre : on allait tenir un grand conseil qui peut-être assurerait l'unité des mouvements. Malheureusement il était déjà un peu tard : les récents événements qui s'étaient passés en Italie, les victoires des Français à Montenotte, Dego et Mondovi, l'armistice conclu parla Sardaigne, « pouvaient être un obstacle fatal à toute mesure efficace » . Or, Précy avait toujours songé à s'assurer avant toutes choses des communications avec le Piémont, afin de s approvisionner régulièrement : on n'y devait plus songer. D'autres motifs poussaient au contraire à hâter les efforts : l'insurrection avait éclaté dans le Cher; il y avait un soulèvement formidable dans les Cévennes ; Wickham avait déjà pris quelques mesures conservatoires : il avait ordonné de verser soixante-quinze mille francs aux insurgés du Cher, et allait envoyer des secours à ceux des Cévennes1.
De jour en jour les nouvelles que l'on reçoit sont de moins en moins bonnes. Pichegru, arrivé à Strasbourg, n'a pu obtenir de son armée la confiance sur laquelle il comptait : sa révocation a excité peu de sensation ; il faut renoncer à emplover ses anciens soldats contre la Révolution. A Paris, le général a constaté que les choses ne sont pas telles qu'il les croyait. « Il ne voit plus aucun espoir de restauration de la famille royale, pour un temps au moins, sinon sous la forme d'une monarchie limitéeou constitutionnelle. » Pichegru, pour tout dire, regrette d'avoir quitté l'armée et voudrait reprendre le commandement2.
Wickham ne s'étonne pas que Pichegru en soit venu a ces
1 Wickham à lord Grenville, 30 avril 1796.
2 Wickham à lord Grenville, 5 mai 171)6. — Fauche-Bord dit iiue Pichegru avait trouvé à Paris la majorité de l'opinion favorable au duc d'Orléans. Son plan était de faire rompre la trêve par les Autrichiens, de montrer à tous que le prétendant voulait ménager les Français, et d éviter tous les mouvement» partieU à l'intérieur. Les Autrichiens déclareraient, après leurs premières victoires, qu'ils m- traiteraient qu'avec Pichegru; celui-ci se verrait .linsi appelé à la dictature, et les d'Orléans seraient joués. — Mémoires, I, p. 1J65 et suivantes.