CHAPITRE Vil. — AVRIL-DÉCEMBRE 17'Hi
autrichiens affectaient de ne pas donner au prétendant ses titres héréditaires; une foule de petites vexations de ce genre étaient à craindre qui aigrissaient les esprits. « Je crois qu'il n'est pas de remède humain pour corriger ce mal », écrivait Wickham1. Cependant, et malgré ces inconvénients, Wickham était revenu sur sa première appréciation, et il jugeait utile à la cause que le roi ne s'éloignât plus. Mais, si Louis XYUI restait à l'armée, il importait qu'il s'abstînt de tout appareil royal pour ne pas accroître l'indépendance des émigrés vis-à-vis des Autrichiens2.
Si Wickham n'indique pas les avantages qu'il espérait retirer de la présence du roi, on les devine aisément : il avaitcru remarquer chez Louis XVIII une certaine modération de sentiments, toute prête à se manifester sous l'action d'un conseiller éclairé et modéré lui-même. Jusqu'alors on n'avait obtenu aucune concession politique de Louis XVIII, parce qu'il avait vécu dans un milieu factice où chacun lui représentait les choses selon son propre goût, non selon la réalité. Wickham se faisait fort de montrer au roi toute la vérité; de le rapprocher de ceux dont il avait été systématiquement éloigné, de Condé notamment, qui ne pouvait jamais voir le roi en particulier; de lui signaler leurs qualités comme leurs défauts, et d'obtenir ainsi de Louis XVIII qu'il se montrât plus raisonnable, plus condescendant pour les idées nouvelles.
Précy et Imbert comparurent devant le conseil royal à Riegel; les déclarations du chef de l'insurrection lyonnaise furent catégoriques : il ne se mettrait à la tête du mouvement que si les Autrichiens attaquaient l'ennemi avec vigueur et l'obligeaient à retirer une partie des garnisons de Lyon et du Midi; sans le concours de ces deux circonstances, tout mouvement insurrectionnel lui paraissait dangereux3.
En même temps, Précy se déclarait prêt à entrer en France à vingt-quatre heures de délai : en effet, pendant le mois de
1 Wickham à lord Grenville, 14 mai 1796.
2 Voir aux Pièces justificatives, S.
3 Wickham à lord Grenville, 14 mai 1796.
mai, il se tint auprès de Wickham, attendant lepremier succès des Autrichiens, et ayant donné l'ordre à tous ses officiers de le rejoindre sitôt que la nouvelle s'en répandrait1. Les royalistes des montagnes avaient été si bien organisés pendant l'hiver qu'il n'y avait plus qu'à leur donner des armes. De très-fortes dépenses préliminaires seraient nécessaires, mais Wickham ne se hasarderait pas à les faire avant d'être assuré de voir les Autrichiens se mettre en marche.
A défaut d'un plan complet et bien réglé dans tous ses détails, Wickham avait donc réussi à organiser un mouvement qui avait quelques chances de succès ; une chose l'arrêtait encore cependant : la politique de l'excellente alliée de l'Angleterre, de l'Autriche. Il ne lui demandait plus autant que l'année précédente; loin de là. Il ne s'agissait plus d'une invasion désintéressée de l'Alsace ; la moindre victoire suffirait, et l'on pourrait encore faire quelque chose. Mais, au lieu de préparer cette victoire indispensable, l'Autriche préférait écouter les conseils de sa mesquine jalousie, et Wickham écrivait le 5 juin :
« Il a été notifié au Roi que, s'il ne quittait l'armée immédiatement, on userait de contrainte. Je neveux pas dire que la cour de Vienne aurait pu agir autrement, mais qu'elle ne l'ait pas fait, c'est un réel malheur. Les conseillers du Roi semblent s'être attiré cette leçon par l'imprudence de leur conduite lorsqu'ils ont ainsi compromis le Roi.
« Je parle de leurs premiers actes, car les instructions envoyées à M. de Saint-Priest, après mon entrevue avec eux à Riegel, étaient modérées et raisonnables, malgré l'imprudente violence qu'ils avaient manifestée à cette occasion. »
Ce coup de maître de la diplomatie autrichienne ne surprit personne : on n'était que trop habitué à la voir servir la cause d'une façon inintelligente. Le 20 mai, YVurmser avait dénoncé l'armistice, sur les conseils de Pichegru, dans le dessein de
1 Wickham à lord Grenville, 29 mai 1796.