CHAPITRE VII. — AVRIL-DECEMBRE H
travailler pour la République : le principal but de sa nouvelle mission était d'observer l'armée de Gondé1. Ceci expliquait déjà la présence d'un agent du Directoire auprès de cette armée : quant à la prétendue mission de Poterat à Vérone, ce n'était sans doute qu'une fable destinée à lui gagner la confiance des émigrés.
Wickham, toujours à l'affût, apprit que le chevalier de Contye, secrétaire du prince de Gondé, avait autrefois été trèslié avec Poterat : il pria le chevalier de renouer ces anciennes relations. Contye vit le marquis à plusieurs reprises: il faut croire qu'ils discutèrent longuement toutes les questions politiques, car, au bout de quelque temps, Contye, persuadé qu'il avait rallié Poterat à ses idées, crut utile de le mettre en rapport avec le prince de Gondé. Poterat se rendit ainsi cinq ou six fois à Riegel, où il joua admirablement son rôle de nouveau converti : le roi et le prince demeurèrent convaincus qu il était disposé à leur rendre tous les services imaginables. On s'entendit avec lui sur un plan de restauration où dominait la pensée favorite des émigrés : par haine des puissances, on opérerait la contre-révolution sans leur aide2.
Poterat avait saisi cette occasion de se rapprocher en personne de Condé et de son armée, pour se livrer à des machinations ténébreuses : il ne projetait rien moins que de faire assassiner Louis XVIII par les soldats de Condé, et de livrer en même temps le Brisgau aux républicains.
Malheureusement pour lui , son agent principal dans cette affaire se trouvait être précisément la personne que Wickham avait chargée de le surveiller : aussi recevait-il des rapports absolument fantaisistes sur les progrès de l'intrigue qu'il crovait conduire avec tant d'habileté. Les choses auraient pu continuer ainsi quelque temps encore, si l'agent en question ne s'était aperçu que Poterat avait d'autres correspon-
1 Wickham à lord Grenville, 14 juillet 1796. * Wickham à lord Greusille, 23 juillet 1796.
dants dans l'armée de Gondé et qu'il avait vu le secrétaire du prince : aussi, sans attendre les ordres de Wickham, et vu l'imminence du péril, l'agent alla à Riegel pour informer Condé de tous ces événements. Condé s'entendit aussitôtavec les généraux autrichiens de façon à prendre Poterat dans ses propres filets, et son plan allait être exécuté, lorsqu'on apprit soudain que le marquis avait été arrêté à Bàle ' . On pensa d'abord qu'il était impliqué dans la conspiration de Babeuf; cette hvpothèse, acceptée par Wickham, ne tarda cependant pas à être infirmée, et l'on dut reconnaître que l'intrigant Poterat avait été victime de plus intrigants que lui. Son arrestation se rattachait à une tout autre série d'événements.
Le passage du Rhin effectué à Kehl par l'armée française était, à l'origine, une tentative fondée en partie sur l'espoir de faire une diversion en faveur du général Jourdan, en partie aussi sur l'assurance donnée par Poterat qu'une insurrection éclaterait dans l'armée de Condé dès le passage du fleuve par les républicains, et que les villages les plus importants du Brisgau appuieraient le mouvement. Poterat ne s'était pas trop hasardé en promettant un si beau succès, car, disait Wickham, « j'ai des raisons de savoir qu'il était en possession d'engagements et de soumissions dans ce sens venant d'un certain nombre d officiers de l'armée de Condé, et des chefs de plusieurs villages situés sur les territoires de l'Empereur et sur ceux du prince de Bade8 ». La surprise et le désappointement qu'éprouvèrent les généraux français en se heurtant à la résistance obstinée de l'armée de Condé, dont ils ne virent venir à eux aucun soldat, les amenèrent à soupçonner Poterat de trahison, et ce serait sur les représentations qu'ils adressèrent à ce >ujet au Directoire que le marquis aurait été arrêté. L aventure n'eut pas d'autres suites; elle rendit les royalistes plus défiants, mais non pas plus clairvoyants.
! Wickham à lord Grenville, 14 uillet 17%. - Wif kli.im a lord Grenville, 23 juillet 1796.