‹ L'Angleterre et l'emigration française de 1794 à 1801Chapitre 98 sur 156 · CHAPITRE VII. — AVRIL-DECEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII. — AVRIL-DECEMBRE

En quittant l'armée de Condé, Louis XVIII s'était réfugié à Villingen, où les négociations avec les royalistes de l'intérieur reprirent avec la plus grande activité : la campagne était manquée, et il n'y avait plus aucun espoir de rien faire, les armes à la main. Mais la continuité de ses malheurs, les désillusions répétées auxquelles ses propres fautes et les avis absurdes de ses conseillers lavaient exposé n'altéraient en rien l'esprit que Louis XVIII apportait dans ces négociations; malgré les efforts de Wickham, Louis XVIII s'en tenait plus que jamais aux termes de sa déclaration du mois de juillet 171)5'.

L'abbé Brottier, qui n'était pas suspect d'un excès de tendresse pour les constitutionnels, avait modifié ses idées absolutistes au contact des hommes et des événements. Placé à la tête de lagenee rovaliste de Paris, il avait vu tout ce que les plans des émigrés avaient de chimérique, et il en était arrivé à conseiller des concessions à l'opinion publique. Après avoir soutenu avec la plus grande vigueur le retour de l'ancien régime dans toute sa pureté, il reconnut qu'il n'y avait là rien que d'impraticable. De concert avec Lemérer, et certain, crovait-il, d'obtenir l'appui du général Moreau et de beaucoup d'autres personnages dirigeants, il demanda formellement à Louis XVIII de consentir en principe à l'établissement d'une monarchie limitée : on se montrait si peu exigeant que des discussions ultérieures détermineraient comment et dans quelle mesure il convenait de restreindre les pouvoirs du roi. Brottier était décidé à quitter Paris si cette proposition n'était pas accueillie. En même temps Louis XVIII reçut par l'entremise de Précy, autre royaliste pur, des propositions analogues provenant de Boissy d'Ânglas et de ses amis; enfin d'André, un constitutionnel celui-là, parla dans le même sens.

La diversité des sources d'où lui venaient ces conseils aurait dû faire réfléchir Louis XVIII; mais le milieu factice dans

1 Le 25 juin, Pichegru avait déclaré que le roi ne reprendrait jamais le gouvernement, s'il ne donnait « quelques formes constitutionnelles »; que luimême, s il devenait dictateur, ne pourrait appeler le roi sans annoncer •< quel

lequel il vivait, volontairement fermé à toute idée nouvelle, l'isolait de la réalité. Il avait si peu conscience des nécessités de la politique qu'il voyait avec quelque pitié l'esprit de ses agents se modifier, s'adoucir, passer des utopies aux considérations utilitaires, et il attribuait volontiers ce changement non à la lucidité de leur intelligence, mais à la faiblesse de leur caractère, mis à l'épreuve du contact journalier des révolutionnaires. Le ton presque badin avec lequel Louis XVIII répondit à l'abbé Brottier, le peu d'importance qu'il attachait au plan qui lui était soumis, montrent tout l'aveuglement, toute l'obstination de la petite cour royaliste : il considérait le moven qu'on lui proposait comme entièrement inadmissible, et renvoyait aux instructions que La Vauguyon adressait à Brottier :

u Vous pouvez bien penser, Monsieur, que j'aurais répondu surle-champ à la proposition que vous avez été chargé de nie transmettre, si cela avait été possible; mais les événements de la campagne ne m'ont jusqu'à présent laissé aucune liberté, ne m'en laissent guère et ne m'en laisseront vraisemblablement pas davantage d'ici à longtemps. Je suis touché jusqu'au fond de l'âme des sentiments que me témoigne celui dont vous êtes l'interprète, beaucoup moins parce qu'ils m'offrent l'espoir prochain d'occuper mon trône, que parce que la seule consolation que mon cœur puisse goûter est de voir mes enfants rentrer dans mes bras paternels. Tous les Français le sont. Tout déterminé que je suis à ne remettre l'épée dans 3e fourreau que lorsque je les aurai rendus au bonheur, mon unique désir est de tout devoir à leur amour, et je serais bien sûr de le posséder s'ils connaissaient le mien pour eux. — Mais le moyen qu'on me propose me parait entièrement inadmissible. L'auteur de la proposition le regarde luimême comme vicieux et le rejetterait, s'il ne croyait que c'est un échelon nécessaire pour parvenir au but auquel il tend aussi bien que moi. La juste estime qu'il m'a inspirée, plus que tout autre motif, me fait ardemment désirer de le ramener au même sentiment que moi. Mais comment discuter une affaire aussi importante, et

ques-unes de ces formes qui consacrent les libertés publiques • . Fauche-Iîorel dit à tort que c'était aussi la pensée dominante de Louis XVIII, et que 1 accord eût été aisé entre lui et Pichegru. Mémoires, II, p. 48.

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