‹ L'Angleterre et l'impérialisme: Avec 1 ct. en couleur hors texteChapitre 90 sur 143 · Comité central des Houillères de France,Circwiaire n°ni · texte numérisé non relu

Comité central des Houillères de France,Circwiaire n°ni

douloureux de la guerre africaine ont fait réfléchir les politiques, — quelques-uns, et non des moindres, commencent à se demander où Ton va. A la guerre sans doute, et à Tenrichissement d'une bande de spéculateurs; mais ensuite? Cet Empire, que tous réclament, chacun se Timagine à sa façon. Aristocrates, marchands et populaire, dans cette armée en apparence unie, chacun des trois corps principaux aperçoit déjà et compte suivre une route différente; quand on arrivera près du carrefour, chacun pense bien imposer sa volonté et tirer à soi le reste de la colonne.

Le peuple, à son habitude, ne voit dans l'Empire qu'une énorme et flamboyante machine de guerre, capable d'éblouir et d'écraser l'univers, l'Empire de Charlemagne, l'Empire de Napoléon, des soldats, des chevaux, des dorures, des fanfares, des panaches, des revues emplissant Spithead de cuirassés et Aider- , shot de canons, Britannia dressée sur le monde dans une gloire de salves et de poudre... Au gré des aristocrates, — qui ne vivent dans l'abondance et la paresse que grâce à la vieille constitution, qui ne maintiennent leurs privilèges et leurs revenus que par elle et qui trouvent en outre dans l'esprit constitutionnel, c'est-àdire dans les préjugés conservateurs, de la société anglaise, mille autres moyens commodes d'exploiter la communauté, — l'Empire ne peut et ne doit être qu'une machine politique et constitutionnelle; les lords ne veulent faire l'unité du monde anglo-saxon, comme jadis ils ont fait l'unité du royaume britannique, que pour l'affermissement de leur propre grandeur. Aujourd'hui, un lord, — et l'on sait tout ce que ce titre à lui seul vaut d'égards, de complaisances, de passe-droits, de dots et de crédit, — un lord n'est

LE PANBRITANNISME 239

vraiment lord qu'en Angleterre. A Sydney ou à Québec, s'il ne porte pas Tun des grands noms du peerage, il n'est, comme à New-York, qu'un simple citoyen. Vienne l'Empire avec un Parlement impérial siégeant à Londres, et le voici lord de l'univers : il ne faut pour cela qu'étendre au monde entier la vieille constitution britannique... De ces deux formes d'Empire, militaire ou constitutionnelle, le marchand se soucie peu. Il rêve seulement de monopole commercial; il veut qu'un Zollverein bien agencé expulse de l'univers anglo-saxon ses concurrents étrangers et double ses bénéfices! tout est là : l'Empire ne peut et ne doit être qu'un syndicat d'affaires.

Dans cette trinité d'Empires, il faudra bientôt choisir le vrai dieu : car le service de l'un ne semble pas compatible avec celui des autres. Militarisme et commerce ne semblent pas, en Angleterre du moins, conciliables. Il faudra donc faire le choix. Quelques-uns l'ont déjà fait publiquement, et, parmi eux, le fondateur lui-même du culte, sir Charles Dilke. A l'en croire. Empire commercial et Empire constitutionnel ne sont que rêveries et billevesées : seul, un Empire militaire est possible. Et Charles Dilke a de fort bonnes raisons contre les impérialismes qui ne sont pas le sien.

Encore ne donne-t-il que des raisons matérielles et brutales, les raisons de chiffres et de faits, superficielles comme les chiffres, passagères comme les faits eux-mêmes. Une constitution impériale, dit-il, confierait sans doute le pouvoir à un Parlement œcuménique, où les États de l'Empire seraient représentés au prorata de leur population. A ce compte, les colonies auraient droit à 180 ou 200 députés, et le Royaume- Uni garderait ses 495 députés pour l'Angleterre,

ses 72 pour l'Ecosse et ses 403 pour Tlrlande. La métropole ayant quatre voix pour une seule accordée aux colonies, quelles garanties trouveraient ces dernières dans un tel Parlement? D'ailleurs qui dit Parlement dit aussi bills, projets de loi, matière législative. Le Parlement impérial allemand légifère sur les affaires militaires, commerciales et diplomatiques de TEmpire; il vote les budgets communs de la guerre, de la marine, des voies et transports, des affaires étrangères, etc. Or, c'est TAngleterre seule qui fournit les fonds de la marine, de Tarmée et de la diplomatie impériales; de quel droit les colonies en surveilleraient-elles l'emploi? Si jamais on peut avoir une armée et une diplomatie vraiment impériales, il sera temps de songer à ce Parlement impérial, qui pour l'heure, dit sir Charles Dilke, est inutile.

Plus fortes que ces calculs, il semble que des raisons éternelles et profondes fassent de l'Empire et de la Constitution deux termes antinomiques : res dissociaôiles^ disait déjà Tacite. On ne peut avoir les deux. Il faut se contenter de l'un ou de l'autre : Rome, pour l'Empire, dut abandonner sa vieille constitution sénatoriale ; l'Espagne constitutionnelle ne put garder l'Empire de l'Espagne absolue. En Angleterre, les impérialistes de la chaire ne s'y sont pas trompés. Ils savent qu'Empire et Liberté sont, quoi qu'en disent les politiciens, choses inconciliables. Froude envisageait déjà le choix, et, dès qu'il mettait le pied sur un bateau de guerre, il y trouvait le modèle de son Océana future : « Un cuirassé régi par les principes électifs et représentatifs ne serait pas un dangereux adversaire. Peut-être les nations marcheraient-elles mieux, administrées comme un cuirassé, suivant le vieil ordre des choses et selon les vieux principes

LE PANBRITANNISME 241

d'autorité. Telle était TAngleterre d'autrefois. Telle peut-être reviendra-t-elle, quand, délivrée de cette condition où la victoire dans une élection et dans un vote des Communes est exaltée comme un triomphe sur Tennemi, elle ne laissera plus Thonneur national, rintégrité nationale, et même Fintérét national, marcher derrière les intérêts de parti... Ce serait d'autres leaders que les nôtres qui gouverneraient TOcéana- Unie, leaders of another type would rule in a United- Oceana. » C'était sous un ministère Gladstone que Froude écrivait ces mots *. Ils avaient du moins le mérite de la logique. Car il semble bien que des hommes et des peuples très éloignés et très différents ne puissent vivre unis que sous l'autorité absolue d'un maître. Au seuil de l'Empire, « comme à l'échelle des bateaux de guerre exposés à de rudes assauts' », la démocratie doit se taire. Seule, la communauté d'obéissance ou même d'esclavage est, à distance, un lien durable et fort. Et plus l'autorité est lointaine, plus elle a besoin d'une pénombre mystérieuse où la discussion ne saurait pénétrer, d'une sorte d'infaillibilité admise par tous. Quand une constitution promet aux peuples la liberté, quand la discussion publique leur inculque le besoin d'être libres et surtout de se sentir libres, il faut que cette liberté soit proche, vérifiable à tout instant, presque tangible. Sinon, la révolte est prompte. Les bills d'un Parlement lointain n'apparaîtront plus, à Sydney, comme l'expression de la volonté commune; mais, au premier dissentiment, ils sembleraient plutôt les ordres d'un maître étranger, et, quand une communauté anglo-saxonne

i. Froude, Oceana^ édition Tauchnitz, p. 166. 2. /rf., ibid.

242 L'ANGLETERRE ET L*IMPéRlÀLISME

ne se sent plus maîtresse d'elle-même, elle sait par Texemple des États-Unis ce qui lui reste à faire... Le Parlement impérial serait le premier pas, sans doute, vers la désagrégation de TEmpire.

« L'Empire commercial, continue Charles Dilke, suppose ou l'abandon du libre-échange par la métropole ou l'abandon du protectionnisme par les colonies. Car, si la métropole vit sous le régime du libreéchange, toutes les colonies ont le régime de la protection, et de la protection efficace. Les droits ad valorem de 40 0/0 sont chose courante dans les tarifs australiens ou canadiens. Les objets les plus nécessaires à la vie y sont durement taxés, et les produits les plus anglais ne sont pas exempts : filés de coton, 10 0/0 à Sierra Leone, 12,5 0/0 à la Jamaïque, 25 0/0 aux Bermudes; tissus de coton, 12,5 0/0 à la Dominique, 15 0/0 à Sainte-Lucie, 25 0/0 aux Bahamas, 30 0/0 à Terre-Neuve; faïences et porcelaines, 15 0/0 dans l'Australie-Nord, 20 0/0 à Victoria, Tasmanie et Nouvelle-Zélande, 25 0/0 au Queensland ; fer et fils de fer, 10 0/0 dans presque toutes les Antilles, etc.

Faut-il espérer que l'Angleterre renoncera à ce Free l'rade uni par un demi-siècle de luttes à la cause démocratique et par un demi-siècle de succès à la prospérité commune? J. Chamberlain lui-même ne peut plus Tespérer. Ouvertement il n'a jamais osé plaider la cause de la protection. Mais sournoisement il avait lancé son mot de Fair Trade^ espérant que cette contrefaçon ferait lentement son chemin et remplacerait dans la bouche de tous le mot de Free Trade : les mots changés, on verrait à changer les choses. Après quinze ans d'essais, ce calcul n'a pas réussi. Le Free Trade apparaît encore à l'Angleterre travailleuse comme une condition vitale de sa fortune

LE PANBRITANNISME 243

et même de son existence. L'Association des Chambres de Commerce elle-même n'invoque que le libreéchange pour ses réclamations de droits prohibitifs, différentiels ou protecteurs. A sa dernière réunion d'automne, en septembre 1899, c'est au nom du libreéchange qu'elle, dénonce les primes accordées par le Continent à l'exportation des sucres et c'est au nom du libre-échange qu'elle réclame des droits compensateurs. « Le Continent viole les principes essentiels du Free Trade ; tolérer cette violation c'est y prendre part soi-même autant et plus que si l'on revenait au système condamné et détestable de la Protection, to the exploded and détestable srjstem of Protection^ c'est être protectionniste de la plus folle espèce, protectionniste d'industries étrangères aux dépens des industries nationales*. »

Si l'Angleterre bourgeoise et capitaliste parle ainsi, ce n'est pas à coup sûr simple langage de sentiment ni simple fanatisme en une idée. Elle sait que le moindre droit sur les denrées de première nécessité, — et dans la théorie de l'impérialisme commercial, c'est le blé de l'Inde et du Canada, la viande, la laine et les beurres de l'Australie, le thé de Ceylan, le sucre de Maurice et des Antilles, qu'il s'agirait de protéger sur le marché métropolitain, — le moindre droit amènerait ou des émeutes par suite des rumeurs d'accaparement et de famine prochaine, ou des grèves par des réclamations de salaires plus forts, l'ouvrier ayant à payer les droits doublés, triplés peut-être par la spéculation... Les industriels et les consuls anglais crient déjà que la moyenne trop haute des

i. Autumnal Meeting of the association of Chatnbers of Corn» merce, discours de M. James Glen.

244 L'ANGLETERRE ET L'LMPÉRIALISME

salaires rend de moins en moins possible la concurrence avec Télranger *.

Inversement, faul-il espérer que les colonies renonceront à leur régime protectionniste? Ce n'est pas seulement un ambitieux et lointain calcul, le désir de susciter des industries indigènes, qui leur a, comme aux États-Unis, fait adopter la protection. C'est le souci très urgent et très pratique d'équilibrer leurs budgets. La proteclion n'est pas seulement utile à leur développement futur. Elle est absolument nécessaire à leur vie quotidienne et présente. Leurs impôts directs ayant été réduits au minimum, leurs budgets sont établis sur leurs droits de douane : la Nouvelle- Zélande, qui perçoit bon an mal an 120 ou 125 millions de francs, en tire au moins AO ou 45 de ses douanes; Terre-Neuve, pour un budget de recettes de 350000 livres sterling environ, en demande 290000 à ses douanes ; le Canada perçoit, en 1896, 7 524 368 livres sterling, dont 4075 331 par ses douanes ^ C'est uniquement sur un droit général de 15 0/0 ad valorem que la nouvelle Fédération australienne a pourvu à la dotation de son budget fédéral. Ces droits sont payés surtout par les produits anglais, puisque l'Angleterre détient encore 40 ou 45 0/0 des importations du marché colonial : en Australie, sur le chiffre total de 65 à 70 millions de livres sterling, elle entre pour 25 à 30 millions; dans l'Amérique anglaise, sur 25 ou 28 millions, elle entre pour 8 à 10; en chiffres ronds, sur les 250 ou 260 millions de livres de son Empire (6 milliards et demi de francs), ses importations font

1. Foreign Office, Miscellaneous Séries, n* 34 :The British workman is, in comparison wilh Ihe value of what he produces, the mosl expensive workman iû the world.

2. Blue Book, G-8605, pour ces chiffres et pour les suivants.

LE PANBRÏTANNISME 245

la somme totale de 115 à 120 millions de livres (3 milliards de francs environ). Ce sont donc les produits de la métropole qui, payant la douane, fournissent actuellement aux dépenses des colonies.

Dégrever entièrement ou partiellement les produits de la métropole, les colonies n'y peuvent songer : il leur faudrait remplacer les droits abolis ou diminués par des revenus d'autre sorte, par des impôts directs, et Ton sait en tout pays, mais surtout en pays démocratiques, combien il est difficile de remplacer un impôt indirect même très lourd, par un impôt direct, même léger. D'autre part, maintenir les tarifs actuels sur les produits anglais et doubler ces mêmes droits sur les produits étrangers, ce serait non seulement monopoliser en faveur de la métropole le marché colonial, — et qui dit monopole, dit accaparement, exploitation, hausse énorme de tous les prix; — mais ce serait encore s'exposer de la part du monde coalisé à de sévères représailles. Or les importations de la métropole peuvent suffire à alimenter le marché colonial. Mais les exportations sur la métropole n'enlèvent qu'une faible part des produits coloniaux. La laine australienne doit avoir le monde entier pour client. Le Royaume-Uni ne consomme même pas toute la laine australienne qu'il importe et il est loin d'importer toute la tonte de l'année. L'Australie ne peut donc pas, par des droits prohibitifs, indisposer sa clientèle étrangère ; malgré ses désirs patriotiques, malgré ses Acts d'Union pour la Défense de l'Empire, elle ne peut en matière commerciale que rester dans le siatu quo. Elle semble toute prête à l'Empire militaire ou constitutionnel : il lui sera toujours impossible d'adhérer au Zollverein nationaliste.

Pour celte question commerciale, d'ailleurs, comme pour la question constitutionnelle, il est des idées et des sentiments contre lesquels on ne saurait entrer en lutte. Le profit, but final du commerce, peut être entendu très différemment par les peuples, comme par les hommes, différents d'âge. Les peuples vieux qui ont un passé illustre, une gloire établie, une longue épargne de belles choses et de grands noms, mettent le profit dans l'argent : les vieilles gens volontiers sont avares. Les peuples jeunes veulent avoir leurs industries à eux, leurs grands hommes en toutes choses, littérature, arts, sciences et métiers. Ils veulent se suffire à eux-mêmes. Ils mettent le profit à se débarrasser de ce qu'ils appellent l'exploitation étrangère. La jeunesse a moins besoin d'argent et de jouissances matérielles que d'indépendance et de satisfactions d'amour-propre. Les colonies anglaises continueront donc à protéger tous les débuts de leur travail indigène, même contre la concurrence de la métropole. Protectionnisme et colonies, de même que libre-échange et métropole, semblent termes inséparables dans l'Empire anglais. Que devient alors l'Union douanière et l'Empire commercial?

Reste l'Empire militaire, auquel sir Ch. Dilke se rallie et conseille à tous de se rallier. Il est simple. 11 est facile à établir. Il est à moitié fait déjà. Une gigantesque flotte entretenue à frais communs en serait le noyau; une armée très forte, moindre cependant, s'y viendrait ajouter; chaque membre de l'Empire fournirait sa quote-part soit en hommes, soit en nature, soit en argent; VAct of defence^ conclu déjà

LE PANBRITANNISME 247

et renouvelé avec les colonies australiennes, servirait de modèle aux nouveaux contrats. Et sur tous les océans domptés régnerait la force anglo-saxonne.

Telle est la rose et voici quelques épines. Ces belles revues militaires et navales, ces rades tout emplies de la lueur des cuirassés, de la fumée et du tonnerre des canons, ce Soient sillonné de torpilleurs et peuplé de monstres en fer, font la joie du peuple qui les admire et des aristocrates qui les commandent. Mais le contribuable qui les paie suppute quelquefois ce que cette joie lui coûte. Il est encore des Anglais de sens rassis pour former des comités « contre l'augmentation des armements » et pour prêcher au peuple l'antinomie des trois termes : Empire^ Trade and Aima^ ments^ Empire-, Commerce et Militarisme *. Le nouveau jingoïsme utilitaire de J. Chamberlain, disent-ils, qui remplace le vieux jingoïsme politique de lord Beaconsfield et qui, depuis treize ans, a fait passer les dépenses militaires et navales de 28 millions de livres sterling (700 millions de francs) à 42 ou 44 millions (i milliard de francs), ne repose que sur la vaine formule : trade follows the flag, le commerce suit le drapeau. A mesure que le drapeau couvre plus de territoire, à mesure que l'Empire grandit, le commerce devrait gagner de plus nombreux clients. Or repassez l'histoire des quinze années dernières. Jamais l'Empire anglais ne s'est autant accru et, avec lui, les dépenses militaires pour pousser le drapeau aux quatre coins

1. Titre d'une brochure de Vlncreased Armaments Protest corri' mittee : « This Gommittee was formai ly constituted to print and issue leaflets, etc., to arrange addresses, and to carry on a propaganda in any other way it may find désirable, that an effective antidote to the Jingo, militarist, and sham patriotic sentiment which at présent exerts an almost unrestrained influence upon he public mind will thus be furnished. »

du monde; jamais le commerce n'a connu des années aussi dures ni subi de pareilles baisses. En 1883, TEmpire contenait 305 millions d'hommes sur une superficie de 7 millions de milles carrés; en 1897, il en contient 433 millions sur une superficie de 11 millions de milles, et les exportations sont passées de 305 millions à 294, après avoir descendu jusqu'à 277 et 273 millions (en 1893 et 1894) : « Depuis 1880 nous avons acquis : TÉgypte, la Côte et THinterland du Niger, la Côte des Somalis, Socotora, Panhang et autres établissements des Détroits, la Nouvelle-Guinée, le pays des Bechuanas et des Zoulous, TAfrique orientale et centrale, la Rhodesia, le Soudan, Zanzibar et Pemba, la Birmanie supérieure, etc., et nos exportar lions ont passé de 6 livres 17 shellings par tête à 5 livres 17 shellings, soit une perte nette de 1 livre au moins par tête et par an. Quand ces simples chiffres seront entrés dans la tête du travailleur et du commerçant anglais, Timpérialisme militaire ne durera pas longtemps. Non, le commerce ne suit pas le drapeau et toutes les statistiques depuis quarante ans montrent que les meilleurs clients de TAngleterre ce ne sont pas ses colonies, mais les nations étrangères :

Moyennes quinquennales du commerce anglais.

Importations. Exportations de produits anglais.

Années. Étrangères. Coloniales. Étrangères. Coloniales.

LE PANBRITANNISME 249

Et les mêmes statistiques montrent encore que Toccupation d'un territoire par les troupes de Sa Majesté profite souvent aux seuls étrangers, très peu aux sujets britanniques : en Egypte, seuls les commerces allemand et belge ont vraiment grandi depuis 1881 :

Importation de produits anglais en Égsrpte

(milliers de livres sterling).

alors que les importations allemandes passaient de 21 000 livres (égyptiennes = 25 francs 60) en 1886 à 281 000 en 1896, et que les importations belges dans la même période montaient de 86 000 à 458 000 livres. Ainsi parlent les statisticiens qui n'envisagent que le commerce dans la formule trade follows the fiag. Les véritables patriotes qui regardent surtout le drapeau ont d'autres appréhensions. Ils ne les confient pas toujours au public; mais parfois les événements douloureux, les désastres avoués, obligent à les confesser ouvertement. Le drapeau, promené si loin et si peu ou si mal accompagné bien souvent, leur paraît un peu aventuré. Ils pensent qu'un peu de modération lui épargnerait quelques affronts sanglants. Ils n'ont pas oublié que pendant plus de dix années le drapeau de Gordon fut un trophée de victoire pour une horde de sauvages et que pendant quatre mois le drapeau de Buller a reculé devant des bandes de paysans. L'empire militaire pourrait bien mettre à nu la faiblesse réelle de cette armure flamboyante, mais fragile, dont se pare Britannia. Sur le papier, l'Angleterre peut tenir tête à n'importe quelle coalition de deux ou même de trois flottes ennemies. Sa flotte

250 L'ANGLETERRE ET L'LMPÉRIALISME

actuelle, énorme par le nombre, par la puissance et par la vitesse des navires, effraie tous ses rivaux qui peut-être la connaissent mal. Elle manque d'hommes. Elle ne recrute ni suffisamment ses équipages, ni convenablement ses états-majors. Les gens informés disent qu'il lui manque la moitié de ses effectifs et qu'elle ne peut guère compter sur la valeur intellectuelle et morale que de la moitié de ses officiers. Pour l'armée, bien moins nombreuse cependant, l'état est le môme, sensiblement pire. Les revers de la guerre africaine en ont douloureusement prouvé l'insuffisance auxjingoes les plus optimistes. Sur mer et sur terre, le recrutement par engagements volontaires se tarit, malgré les primes de plus en plus fortes.

Le jour où la flotte impériale devra couvrir les océans de ses Armadas, il faudra des hommes et des hommes. Les colonies, certaines d'entre elles surtout, et le Canada en particulier, offriront volontiers des recrues, mais il est probable que les autres préféreront payer en nature ou en argent : la métropole aura vraisemblablement les équipages à fournir. L'armée impériale, à son tour, exigera des troupes et des cadres tout différents de l'armée actuelle. Ici, ce n'est pas seulement le nombre, c'est encore la quahté qu'il faudra augmenter. Des troupes mercenaires, qui ne marchent au feu que derrière leurs officiers, et loin derrière eux, qui, dans toutes leurs guerres récentes, Afghanistan, Soudan, Transvaal, ont fait tuer les deux tiers ou les trois quarts du commandement, tant elles montraient peu d'ardeur spontanée ou de résistance soutenue; de pareilles troupes peuvent suffire aux parades des camps, à la police des frontières ou même à la petite guerre coloniale. Mais si longtemps impuissantes contre les paysans

LE PANBRITANNISME 251

du Transvaal, que deviendraient-elles en face de soldats civilisés et entraînés, en face d*une Russie ou d'une Allemagne?

Sûrement, le jour où Ton aurait à défendre contre les convoitises de l'univers un empire gigantesque, il faudrait des soldats et non des gagistes, et ce jourlà, disent les gens du métier, le recrutement volontaire aurait fait son temps : il faudrait recourir à la conscription et au service obligatoire. C'est là une nécessité que les impérialistes convaincus entrevoient comme prochaine. Ils voudraient habituer le pays à s'y résigner. Rien n'est impossible. Mais il faudrait une résignation ou une nécessité bien grandes pour imposer une innovation si contraire aux sentiments, aux intérêts primordiaux et à tout l'état social de l'Angleterre actuelle. Peuple, bourgeoisie et noblesse, l'Angleterre tout entière a ses raisons fort intéressées contre le service militaire.

Sentiments ou préjugés religieux contre l'homme qui tue; préjugés libéraux contre l'homme qui obéit passivement; préjugés moraux contre l'homme aux gages, qui vit dans la paresse et dans l'inutilité, — le soldat, pour l'Anglais de la classe moyenne, est le dernier des fonctionnaires, le premier des domestiques : le service militaire est un métier de lord ou de voyou. Intérêts évidents de l'industrie et du commerce : « La Grande-Bretagne garde (jlans l'absence du service obligatoire un immense avantage sur ses concurrents de France et d'Allemagne, qui sacriOent aux nécessités militaires les meilleures années de leur personnel ouvrier. » Ce mot d'un consul anglais exprime l'opinion courante de l'Angleterre travailleuse *. Elle a

Page 1