I. Miscellaneous Séries. n
d'après ses aptitudes et ses études antérieures, car l'Allemand ne se croit pas apte à tout, et chacun a, dès l'adolescence, fait élude de sa spécialité. Il faudrait pouvoir citer tous les rapports consulaires depuis dix ans :
I es Allemands, écrit le consul de Rio-de-Janeiro. ont conquis l'Amérique du Sud par l'étude toute spéciale qu'ils ont faite de ses besoins. Cinq cents clerks travaillent à l'heure actuelle la seule province de Santa Catarina... Les Allemands, écrit le consul de Patoum, envoient sans cesse étudier les lois, coutumes, droits, etc., de notre marché : leurs drogueries ne fournissent que des produits à l'ordonnance russe... Il est indéniable que les industriels allemands connaissent beaucoup mieux le marché du Guatemala que nous. Leurs commis voyageurs visitent le pays, el si du premier coup ils ne réussisent pas à leurs marchandises, ils recueillent du moins toutes les informations et étudient le marché. Au second effort, il- sont payés de leurs peines.... Tout le commerce d'Àrkhangel est allemand à cause de clerks allemands qui peuplent les bureaux sur tout 1»- pourtour de la mer Blanche... Laplace de Jérusalem se fait allemande grâce aux commis voyageurs qui viennent étudier les besoins et les prix de notre marché : vingt-neuf ont passé depuis dix el h ius n'avons vu que quatre représentants anglais... En Chine, toute mais- m allemande a au moins un agent parlant chinois, ce que les maisons anglaises n'ont jamais. Au Japon , les jeunes Allemand^ arrivent avec une culture oute différente '!•• leurs concurrents anglais. Nous n'avons Angleterre de classe d'hommes qui veuillent servir de détaillants, we hâve not /•'■ men who arc willing
t<> playthe rôle of salesman... Il qous faudrait, dit le consul anglais aux Samoas, des voyageurs comme les Allemands. L'un d'eux part d'ici : il a obtenu cinquante mille francs immandes. 11 continue son tour «lu monde qui doit durer trois ans. A chaque '--cale il trouve un assortiment complet d'échantillons et do modèles aux goûts du pays, avec de complètes instructions sur les marques, formes,
l'axgleterre r.x l'impbrialis 2t
longueurs et largeurs et conditions demandées. Les Allemands, écrit le consul de Chicago, nous envoient des commis experts pour étudier les goûts et les désirs locaux. C'est par cette étude scientifique du marché qu'ils s'implantent l. »
Le commis voyageur allemand est partout. Il regarde, étudie, compare, note et retient tout, et rapporte à sa maison qui, tout aussitôt, met les conseils en pratique, change les procédés, les modèles, les couleurs, les formes, les matières pour satisfaire telle clientèle donnée et désormais connue, pour parer à tels inconvénients ou à tels frais dénoncés., Elle fabrique pour le Portugal des rideaux non bordés qui ne paieront que six shillings à la douane : l'Anglais, qui borde les siens, continuera à payer quinze ou seize shillings. Elle ôte tout ornement de cuivre ou de nacre dans ses cadres de pendule pour l'Espagne : l'horloger français, faute de connaître le tarif espagnol, paiera de ce chef douze ou quinze francs. Elle emballe sans bois ni paille, en wagons complets, sa porcelaine pour l'Italie, la douane italienne tarifant le poids brut : les porcelaines anglaises verront leurs droits doublés par leurs lourdes caisses et par leurs triples couches de papier ou de foin. Partout, dans les deux mondes, pour le commerce comme pour l'industrie, c'est par ce savoir expérimental et par cette étude constante que l'Allemagne a réussi : la science a toujours été sa première force; son génie, suivant le mot d'un consul anglais, n'a été qu'une constante persévérance, a steady persévérance.
1. Annual Séries, nos 1903, 1S12, 1865, 1853; 1933, 1874, 1691. 1990. 2049. — Dlue Book, C-4621, p. 34.
Mais la science n'a pas tout fait, et les résultats eussent été sensiblement moindres sans une autre vertu de la nation tout entière. Affabilité, cordialité, politesse, sociabilité, cette qualité foncière de la race avait été disciplinée depuis un siècle par les prédicalions morales des philosophes, tournée par eux, sous la loi du devoir, en une solidarité nationale et humaine. A l'intérieur, c'est elle qui, après avoir fait la réelle unité de l'Allemagne impériale, a donné l'admirable et fraternelle coopération de l'Allemagne traficante, que les Fair Traders attribuent aux ordres de l'Etat, mais que seule l'unanimité des sentiments pouvait produire. A l'extérieur, c'est elle encore qui a fait du commerce allemand le fournisseur attentif et le serviteur complaisant de toutes les humanités.
Cette « entente commune », que vantent tous les observateurs anglais, a groupé dans chaque ville d'abord, dans chaque province ensuite, puis clans chaque État particulier, et enfin dans l'Empire entier, toutes les volontés et tous les efforts attelés à la même œuvre. Des syndicat?, petits, ou grands, ou gigantesques, en sont nés. qui ont tressé en câbles irrésistibles les mille fils ténus et pliants des énergies et des capacités individuelles. Contre le colosse anglais, ces fils n'auraient rien pu : malgré ces toiles d'araignée, Britannia trônerait encore, inébranlable, sur ses bases massives. Mais comme les bataillons de fourmis humaines que l'on voit aux monuments d'Egypte accrochées à quelque énorme statue et la mouvant et l'arrachant à la montagne par l'union et par la cadence de leurs milliers de frôlements, les
secousses disciplinées de la multitude allemande ont ébranlé déjà cette colossale Albion. Charbon, fer, produits chimiques, sucre, borax, glycérine, joujoux, glaces, mobilier, etc., toutes les branches, grandes ou petites, de l'industrie; importation, exportation, acclimatation, colonisation, transport, batellerie, garage, emmagasinage, toutes les classes du commerce ont à leur tête un Verein pour le développement et la protection des intérêts communs. Ici encore, il faudrait citer tous les rapports consulaires qui, tous, tiennent ces Vereine pour les facteurs les plus certains de la réussite allemande l.
Stettin et son Verein pour le développement des relations outre-mer serait encore le meilleur exemple. Stettin. en 1870, n'était qu'un pauvre port de la Baltique, sans autres clients que ses voisins les plus immédiats de Russie ou de Suède. En 1871, dix-neuf notables se réunissent en un Verein, fondent des cours de langues étrangères et de géographie commerciale, une bibliothèque et des bourses de voyages. En 1872, les premiers missionnaires partent pour Y Amérique du Sud. puis d'autres vers les Indes anglaises et hollandaises, puis d'autres vers l'Australie et l'Amérique Centrale : chaque année, depuis trente ans. Stettin a ainsi partagé le monde entre ses « espions », disent les Anglais jaloux. Elle a aujourd'hui des clients et des correspondants sur toutes les places de l'univers. Elle a décuplé ses fonderies, cimenteries, briqueteries, chantiers de construction
I. MisceUaneoui Séries. n° 490. p. 8: Another factor thaï is considérai to hâve helped the devetopmeni both of home industries and foreign trade is the great extension in Germany of the pnnciple of association or co-operation among the commercial classes for every kind of mercantile enterprise.
et ateliers de confections : elle habille sur mesures les humanités de toutes couleurs; elle a exporté en 1897 soixante-dix mille tonnes d'habits tout faits *. On peut constater par cet exemple — et tous les autres concordent — que l'initiative privée, et non pas Faction gouvernementale, a syndiqué les énergies individuelles. Les Fair Traders voient partout la discipline militariste et la courbache de l'Empire. Mais c'est la nation qui a tout voulu, tout combiné, tout accompli. La concorde et la camaraderie ont été les seuls liens : le Verein de Stettin avait dans ses statuts prévu les promenades et excursions en famille pour les dimanches d été. L'intime union, qui partout à l'étranger règne entre Allemands domiciliés de tout état, est presque toujours le résultat de pareils Vereine fondés et maintenus par la seule bonne volonté réciproque. Jamais, dans la nation de Kant, d'autre « impératif » n'a été imposé ni reconnu que l'impératif catégorique et universel, implanté dans la conscience et dans les conceptions de chacun par les doctrines des philosophes, — l'impératif du devoir national et social. Personne ne s'est soustrait à la tâche : les plus grands savants ont pris la tète des laboratoires les plus industriels, et les plus gros capitalistes celle des Vereine les plus hardis. Personne n'a douté de la foi commune : tous ont regardé le travail comme le premier devoir de l'honnête homme. Personne n'a cru que la prospérité individuelle pût aller ou durer sans la prospérité générale : le petit profit immédiat et personnel s'est presque toujours soumis au grand bénéfice national et lointain. Les consuls
{. Annual Séries. n° 2064. Tout ce paragraphe est emprunté au rapport 431 (Miscellaneoas Séries).
anglais ont récemment conté avec admiration quels sacrifices se sont consentis les uns aux autres les grands Vereine du fer, du charbon et de la construction navale pour rendre possibles les débuts et pour prolonger ensuite les premiers succès des chantiers germaniques. Chacun a réduit ses bénéfices à presque rien; quelques-uns ont même travaillé à perte pendant les premiers mois; là où les Rings anglais auraient rivalisé d'âpreté et de désirs monopoliste les Vereine allemands ont lutté de complaisances et de libéralités.
Il est possible que le désir de corriger leur propre nation ait influé sur les vues et sur les expressions de ces consuls anglais : il est difficile d'admettre cependant que tous se soient donné le mot pour nous peindre, à la façon de Tacite, une Germanie idéale et, quand on lit leurs rapports depuis 1870, il semble bien que le ton dans ces vingt dernières années a complètement changé. Jusqu'en 1880, le consul anglais est optimiste, fier d'être le représentant delà première puissance commerciale du monde. De 1880 à 1890, l'inquiétude commence à se faire jour. A partir de 1890, le consul anglais est obligé de reconnaître la vigueur de la concurrence allemande et de prédire le succès prochain de ces nouveaux venus.
Donc la solidarité allemande partout s'affirme dans les questions commerciales aujourd'hui, comme hier dans les questions militaires, comme dans les questions sociales demain. Et ici encore, c'est l'exemple de l'étranger que l'Allemagne a médité; l'Allemagne des Vereine, par le calcul et la conciliation des intérêts de tous, n'a fait que poursuivre les rêves du radicalisme anglais, car cette Allemagne fut une vraie radicale dans sa politique. Entre les Vereine et l'Etat ou
les États, il y a eu sans doute actions et réactions. Mais l'action principale a été des Vereine sur les États et sur l'Empire môme, et non de l'Empire sur les Vereine. Dans chaque État confédéré et dans la Confédération même, par une double action sur les suffrages des électeurs et sur les décisions des autorités, les Vereine ont incliné vers leurs intérêts toute la politique locale ou générale de l'Empire. Le rapport consulaire sur les canaux de l'Empire ' met en leur meilleur jour ces relations du peuple commerçant et des pouvoirs. L'industrie des transports a été bouleversée par cette canalisation allemande. Les railways avaient fait la fortune anglaise. Les canaux assurent à l'Allemagne une énorme économie, partant de gros bénéfices annuels, grâce à la différence des frets sur terre et sur eau. Les compagnies, puis les Vereine de transports, furent les premiers à concevoir et à commencer cette œuvre. Puis les villes, Hambourg ou Lûbeck, furent conquises à l'idée, puis les États et enfin l'Empire même. Ainsi fut conçu et se réalisa le grand ensemble dont le Canal Central du Rhin à l'Elbe et à l'Oder sera l'achèvement. Pour les transports par terre, les États n'ont pas seulement suivi les conseils des Vereine. Parfois ils sont devenus eux-mêmes de véritables Vereine : si la Saxe est un Vérin d'éducation commerciale, la Prusse est un m de transports; elle a pris en main l'exploitation de ses chemins de fer d'État non pour des raisons politiques ou stratégiques, mais « pour satisfaire aux aspirations du nouvel Empire industriel et commercial l ». Partout et en toutes occasions il en fut ainsi :