‹ L'Angleterre et l'impérialismeChapitre 130 sur 149 · lilue Book. C-S4Î9. p. 93. 450, 430, 477, etc · texte numérisé non relu

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De tous les poinls du globe, de la part de témoins non récusantes, depuis la grande Commission Parlementaire de 1885-18(80, sur la Haïsse du Commerce, qui la première signala le mal, ce sont les mêmes plaintes toujours répétées. Les journaux, magazines et revues, les politiciens, économistes, essayistes et pamphlétaires, les syndicats et Chambres de Commerce ont enregistré et longuement commenté ces plaintes. Malgré quelques efforts individuels ou communs, il ne semble pas que la réforme ait été sérieusement tentée ou qu'elle ait déjà porté ses fruits. Deux péchés mortels continuent de ruiner l'Angleterre industrielle et commerçante : l'ignorance, d'une part, le snobisme aristocratique de l'autre. C'est l'union de ces deux vices, disent les consuls britanniques, qui a donné à presque toute la nation sa caractéristique actuelle, « ce conservatisme des fabricants ou trafiquants qui ne savent ou ne veulent pas répondre aux besoins de leur clientèle », ce conservatisme insulaire, cette insularih/1, qui « isole splendidement » l'Angleterre de J. Chamberlain et qui la rend étrangère ou odieuse au reste de l'humanité, alors qu'elle ne peut vivre sans la fréquentation et la sympathie de cette humanité.

L'Angleterre en ce dernier demi-siècle a été de plus en plus ignorante, je veux dire de moins en moins soucieuse de savoir, de moins en moins sympathique aux gens de science, de plus en plus défiante des méthodes et des théories scientifiques. Uniquement guidée par

\. Annual Séries, consuls de Riga, Panama, le l'iii'e. etc. nos 1895, 1901 et 19o8.

l'expérience personnelle, elle est arrivée à mettre en cette seule expérience son espoir et sa règle. La science théorique ou pratique, surtout la science livresque de tout ce qui n'était pas matter of fact. lui est restée déplaisante et inconnue. « Lire un ballot de livres! » disait déjà Burke en haussant les épaules, et. de Burke à Balfour. la nation a toujours eu un faible pour les détracteurs du rationalisme scientifique, pour les procureurs et avocats des vieux errements, du vieil esprit, des vieilles lois et de la vieille foi. En politique, le rationalisme radical de Manchester n'a pu trouver sa voie que sous la bannière constitutionnelle, c'est-à-dire traditionnelle et empirique, de Birmingham, et ce néo-radicalisme, inclinant de plus en plus vers l'empirisme conservateur, a fait aujourd'hui de Joe Chamberlain le collègue de lord Salisbury. En affaires, industrie ou commerce, la marche a été toute pareille. Par la houille, par la vapeur, par les machines de tissage, d'extraction et de traction, par le puddlage et les procédés de traitement ou de fusion, par les grandes découvertes, le dernier siècle avait scientifiquement rénové tout le travail anglais. Cette rénovation, qui créa la fortune de l'Angleterre du fer et du coton et engloba toutes les industries, dura deux ou trois générations et n'atteignit son maximum qu'au plein épanouissement du mouvement radical vers 1830. .Mais, depuis cette époque, la foi ou l'ardeur réformatrice perdit son empire sur l'ensemble de la nation. Manchester continua jusqu'à nos jours ses innovations incessantes, perfectionnant son outillage et ses procédés, jetant au rebut, tous les cinq ans, ses vieilles jennies et ses vieilles teintures. Birmingham s'endormait sur les vieilles tâches et se traînait dans l'ornière.

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Ne prenons qu'un exemple, mais en plein Pays Noir, dans le fief éleetoral de Joe Chamberlain : l'histoire des industries sidérurgiques et minières est à ce sujet d'une singulière éloquence.

Pour la houille, les Anglais sont les premiers à reconnaître que leurs admirables richesses naturelles ont été gaspillées au caprice du bénéfice immédiat1 : le Continent, s'il eût agi de la même façon, serait depuis longtemps épuisé. Pour le fer, je ne fais que résumer ici l'exposé de sir Lowlhian Bell, président de la British Association of the Iron Trade, devant la Commission de 1885 2. Au commencement de ce siècle, les Anglais ont en main les deux procédés nouveaux de la fonte au charbon et du puddlage, et ils ont à peu près le monopole de ces deux procédés. L'Angleterre aurait donc pu dès 1 8 i . > . après Waterloo, faire ce que l'Allemagne a fait après 1870, révolutionner l'industrie et le commerce, la vie du monde entier, si dès lors elle avait capté les sources et cherché les emplois de son fer, si chez elle et au dehors elle eût rationnellement étudié l'étendue de ses ressources et les besoins de ses clients. Mais, cinquante ans, elle vivote sans chercher. Chez elle, elle exploite ses minières comme elle exploite ses champs, en gentleman former, peu soucieux et routinier. Au dehors, elle répond aux demandes sans les provoquer, et elle y répond paresseusement. En I rente ans, elle ne fait guère que tripler sa production de fonte ^00000 tonnes en 1800; G78 000 en 1830); elle se contente d'utiliser au jour le jour les pauvres minerais qu'elle trouve mêlés à son charbon de Galles ou des Midlands.

I. Cf. Bine Book, C4115, n0' 3030 el suiv., Là 300 et buîv. ■2. Cf. Bitte Blook, G4715, j». 318 et suiv.

Vers 1840, un coup de fortune lui vient : elle découvre parmi les houillères d'Ecosse ce fameux Black Band, ce banc de minerais épais et presque pars, que le procédé du banking permet d'exploiter à frais très réduits. Le fîmes, du 5 décembre 18 42, dénonce l'invasion du fer écossais et conseille aux concurrents anglais de recourir au même procédé. Mais la construction des chemins de fer absorbe tout le fer que l'on veut bien produire, et Ton continue à produire lentement, négligemment, sans tant de peine ni d'études : il faut quinze ans pour populariser les méthodes écossaises. En 1850, nouveau coup de chance : on découvre les minerais du Cleveland, des Lincoln et Northamptonshires, sur lesquels on va vivre tranquille pendant vingt ans : de 1850 à 1870, le minerai et le charbon abondent: le Continent et l'Amérique consomment ce que l'on veut bien leur vendre et l'on continue à leur vendre du fer ou de la fonte de même qualité médiocre que depuis cinquante ans.

Un Anglais pourtant, Bessemer, a dès 1853 découvert, et dès 1856 exposé à Cheltenham, devant la British Association of the Iron Trade, le procédé nouveau qui va révolutionner l'industrie sidérurgique et détrôner le fer au profit de l'acier. L'acier, qui jusque-là nécessitait une cuisine compliquée et coûteuse, peut désormais s'obtenir aussi facilement et presque aussi bon marché que la fonte. Mais l'Angleterre reste près de vingt ans sans adopter cette admirable et pourtant si simple invention. Jusqu'en 1875, ignorant toujours ou méprisant l'acier nouveau, elle ne cesse pas de développer ses fourneaux à puddlage, de fabriquer ses rails, poutres, plaques et ustensiles presque uniquement en fonte ou en fer. En 1864, elle

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vend encore sept livres la tonne les rails de fer (175 francs] et dix-sept livres (425 francs) les rails d'acier. En 1870 elle ne fabrique que 240 000 tonnes d'acier. Il faut la concurrence allemande, belge et française, les succès du Creusot et d'Essen, pour qu'elle adopte enfin ou qu'elle généralise cette invention nationale. Et pourtant ce procédé Bessemer, exigeant des minerais très purs, était tout à l'avantage des mines anglaises bien pourvues d'hématites espagnoles ou écossaises. LeConlinent, avec ses minerais phosphoreux, dut recourir à un nouveau perfectionnement pour être en état de concurrence. Ce fut encore un Anglais, Thomas, qui tomba, en 1879, sur les moyens de réaliser le procédé basique, dont se préoccupaient les savants et les ingénieurs continentaux. Mais l'Angleterre encore ignora ou méprisa cette découverte, qu'elle laissa vendre pour une centaine de livres à des étrangers. Ce procédé basique, en trois années — l'Angleterre a mis vingt-trois ans à connaître le procédé Bessemer, — transforme toutes les usines continentales. La science et la technique allemandes ou françaises mettent alors en exploitation les minerais impurs de Lorraine ou du Luxembourg, et chassent devant leurs aciers les fers anglais. Le monopole de l'Angleterre est à jamais ruiné.

A défaut de monopole, mieux pourvue de charbons et de minerais, elle aurait dû garder la plus large part des affaires sidérurgiques et devenir au moins la grande fournisseuse d'acier comme elle avait été la grande fournisseuse de fer. Mais il eût fallu briser encore avec la routine, et l'Angleterre, restant aux vieux procédés, se contenta longtemps de calomnier les nouveaux. En 1885, devant la Commission Parlementaire, Birmingham et Sheffield accusent la pira-

terie allemande de contrefaire leurs propres marques; elles attribuent la réussite allemande à ce mauvais acier, disent-elles, obtenu à pleins creusets sans la longue cuisine d'autrefois, et transformé en mille objets de camelote, disent-elles, gros et petits, voitures presque sans frais des lointaines usines de Westphalie jusqu'à la mer, exportés sur tous les marchés du monde grâce à la protection gouvernementale, disent-elles encore ». Sans incriminer cette mauvaise humeur, il ne faut pas accepter non plus ces mauvaises raisons. L'acier allemand à la mode nouvelle coûtait moins cher; mais pour la plupart des usages, sauf peut-être pour les outils de précision, il valait autant que l'acier anglais old fashion : le président de la British Association of the Iron Trade en convenait tout le premier. Les Allemands pirataient, il est vrai, les marques anglaises, mais c'était pour complaire et peut-être pour obéir à leurs correspondants de Londres ou de Liverpool qui se chargeaient, eux, de vendre ces fausses marques.

Et ces marques imitées couvraient, en réalité, des produits tout nouveaux. Non contente d'obtenir l'acier à bas prix, l'Allemagne des ingénieurs et des chimistes l'avait plié à toutes sortes de nouveaux usages. Rails, charpentes, machines, armes, cordages, instruments, outils, meubles, jouets, l'acier, entre ses mains, servit à tout et remplaça le fer, le cuivre, 1'étain, les autres métaux, et le bois, dans une foule d'ustensiles de première nécessité. L'Angleterre continuait de fabriquer ses rails en fer : l'Allemagne n'usa et ne vendit que des rails d'acier; à peine plus chers et beaucoup plus durables, ils firent prime sans avoir besoin de la protection impériale. L'Angle-

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