Cf. Review of Reviens, juillet 189b
l'empirisme anglais 357
commun de la nation : « La nature nous montre, disaient-ils, que, dans la lutte universelle, ce sont les plus forts qui subsistent et grandissent aux dépens du voisin. » Le peuple anglais s'est pénétré de cette doctrine, qu'il croyait conforme aux dernières découvertes de la science, conforme surtout aux dernières théories des grands penseurs anglais, de Darwin ou de ses disciples, et qu'il sentait plus conforme encore au tempérament de la race. C'est cette doctrine qui a vraiment créé l'état d'âme impérialiste; c'est du moins cette apparence doctrinaire qui a fait accepter le jingoïsme agressif comme une nécessité vitale : « Il faut pour vivre être plus fort et imposer sa force au reste du monde. » Mais la nature ou plutôt les naturalistes n'ont jamais tenu pareil langage; ils ont dit simplement et montré que la concurrence vitale élimine lentement, mais sûrement, les moins a pies, c'est-à-dire ceux qui ne savent pas se plier aux conditions de leur milieu. Car les plus aptes ne sont pas toujours les plus gros ni les plus forts : le mammouth a disparu et l'éléphant s'en va, alors que la fourmi pullule. 11 est probable que l'éléphant britannique aura depuis longtemps rejoint le mammouth romain, mogol ou assyrien, alors que la fourmi suisse ou belge vivra toujours et prospérera. Le savoir semble, par contre, la première des aptitudes nécessaires à la concurrence actuelle. Un changement complet sest opéré à cet égard depuis un siècle. La force sous tous ses aspects, robustesse, vigueur, hardiesse, physiques et morales, furent des armes de première nécessité tant (pie le monde fut peuplé de monstres réels ou imaginaires, bètes sauvages ou humaines, périls des océans lointains ou des terres inconnues. Mais quand Hercule eut purgé le monde
antique, on vit surgir le règne d'Athèna: après le règne de la force britannique, il semble que déjà l'on voit venir l'âge de la science allemande. Le monde entier est ouvert aujourd'hui à l'entreprise européenne : il ne s'agit plus de pouvoir le conquérir; il faut savoir l'exploiter.
Or, l'Anglais, que l'école a muni d'un savoir si léger, ne songe nullement à réparer plus tard les défauts de son éducation première. Enfant, il n'a rien appris: homme, il continue à ne rien apprendre, à ne rien lire même : « La masse du peuple anglais ne lit rien, absolument rien, dit un observateur américain1. Ceux qui. par hasard, lisent quelque chose, dévorent d'interminables romans, des biographies, des mémoires, des voyages, et quelque peu de théologie fortement diluée. La plupart s'en tiennent à leur magazine ou journal, et leurs journaux ne sont pleins, entre les dépèches et les annonces, que de dissertations sportives sur le match du lendemain, ou de détails horrifiants sur le crime de la veille. John Bull est un homme de plein air et non de cabinet, un homme de tout métier, sauf d'étude. > Tous ceux qui connaissent la vie d'affaires anglaise, reconnaîtront la justesse de cette observation. Il suffirait d'ailleurs de feuilleter, au hasard, quelques-unes des innombrables revues ou magazines qui sont la pâture intellectuelle de la bourgeoisie et même de toute la nation. En dehors de la Bible et des questions bibliques, John Bull ne s'intéresse qu'aux amusettes de pseudoscience et aux combinaisons de haute politique ou de théologie. Il tache de concilier les rayons X et le dogme de la présence réelle. Il cherche l'opinion de