Contemporary Review, février
Hien n'est plus choquant, à mon avis, que de voir l'opinion réfléchie de trente millions d'hommes, pervertie ou annulée par trois ou quatre cents gentlemen, qui siègent en une chambre dorée et qui représentent les vertus, les vices et les capacités d'ancêtres morts depuis des siècles et incapables, hélas! de transmettre ces capacités à leurs descendants, beaux sires dont l'un des grands hommes de ce pays pouvait écrire: à l'exemple des pommes de terre, ils n'ont de bon que ce qui est enfoui!
J. Chamberlain, Discours de Sheffield, 1er janvier 1874.
Il en a été de l'aristocratie en Angleterre comme de la papauté dans le monde catholique : du jour où ces vieilles choses perdirent leur pouvoir temporel et leurs prétendus droits souverains, elles gagnèrent la puissance que l'on est convenu d'appeler morale, c'est-à-dire l'influence réelle. Politiquement et en théorie, les lords semblent ne plus rien être. Socialement et dans la pratique quotidienne, l'Angleterre de J. Chamberlain vit sous leur règle et sur leurs exemples. Ces! que du jour où la réforme politique brisa leur tyrannie d'autrefois, la nation devait trouver dans son individualisme empirique et dans son fétichisme conservateur des trésors d'admiration
pour ces représentants du passé, pour ces héritiers de la force heureuse et de l'égoïsme triomphant. Il faut dire que, contre ces maîtres de la glèbe, l'Angleterre industrielle ne pouvait plus nourrir la haine vivace que se transmettent les générations paysannes : elle ne se souciait pas des champs. Elle ne protesta donc pas contre le droit féodal qui laissait la terre aux mains des aristocrates. Elle lutta seulement contre le privilège féodal qui, par des droits protecteurs, imposait au peuple industriel Tachât du blé indigène et des autres récoltes des aristocrates. Quand le libre-échange eut aboli ce privilège, l'industrie anglaise ne calcula jamais et ne sembla jamais soupçonner de quels énormes draivbacks elle était chargée par l'entretien et par la seule présence de ces parasites.
Car l'entretien restait et reste toujours à sa charge. Si elle ne paie plus cet entretien sur sa nourriture, elle le paie sur le loyer du sol, du sous-sol et des immeubles. Le lord continue à posséder la surface et la profondeur : l'usage des baux emphytéotiques lui assure au bout d'un siècle la propriété de tout ce qui se bâtit ou se creuse. Londres pour un quart appartiendra bientôt au duc de Westminster. La loi maintient ces estâtes inaliénables que l'industrie travaille à entretenir et à augmenter. Et cet entretien est très lourd. Les royalties, les redevances vraiment royales, payées par le fer aux lords, rendront avant peu toute concurrence impossible avec l'Allemagne ou l'Amérique ' : la tonne de fonte paie en royalties diverses de trois francs soixante-quinze à sept francs cinquante,
1. Voir les plaintes des métallurgistes, Blue Book, C-4715, p. 338.
la tonne d'acier de quatre francs cinquante à huit francs quarante-cinq; en Allemagne les redevances ne dépassent jamais quatre-vingts centimes, en France de quatre-vingt-dix centimes à un franc. Et cet entretien rapporte quoi? cette aristocratie a-t-elle gardé le rôle et le métier de ses pères? combien de soldats a-t-elle fournis à la nation, de Clive à Kitchener? On vante ses capacités politiques : combien de grands ministres, combien même de grands lords a-t-elle produits, de Pitt à Beaconsfield? Et les frais matériels de cet entretien ne sont rien encore. Dans la course aux affaires, la surcharge des lords menace de briser les reins de la nation commerçante.
a II est absurde, disait jadis J. Chamberlain, que ces trois ou quatre cents gentlemen pervertissent trente millions d'hommes... Voilà trop longtemps que nous 'sommes une nation montée par les lords, a peerridden nation. » Aujourd'hui, J. Chamberlain, victime lui-même de cette absurdité, est devenu la personnification de l'Angleterre commerçante. A étudier sur lui cette « perversion » mobiles et résultats, on voit ce que l'exemple et la fréquentation des lords fait d'un self made man. jadis grand travailleur et honnête radical, aujourd'hui brasseur d'affaires et bandit impérialiste. Toute l'Angleterre vit sur le même exemple et dans la même fréquentation : la morale des lords, celte morale d'une classe jadis guerrière et dirigeante, aujourd'hui dilettante et parasite, jadis orgueilleuse et assoiffée de domination, aujourd'hui simplement vaniteuse et avide de distinction, cette morale du sélect, du distingué, est devenue la morale anglaise. Dans la nation comme individu, et dans le monde comme nation, l'Anglais s'efforce avant tout d'être sélect, distingué, un homme et un
peuple à part, à l'écart et au-dessus de la foule, qu'il dédaigne mais qu'il veut exploiter. Or, voici quelquesuns des petits profits de cette morale appliquée aux affaires.
Il est sélect pour un lord d'avoir son estate et de clôturer cet estate sans se soucier des commodités publiques, si ce n'est pour les soumettre à de plus fortes redevances, et d'exploiter cet estate sans se soucier des intérêts voisins, si ce n'est pour s'étendre encore à leurs dépens. Pareillement il est sélect dans les affaires d'avoir son monopole que l'on défend et que l'on pressure. L'industrie est devenue la proie des monopolists, isolés ou syndiqués en rings, qui cherchent seulement à extraire de la bourse publique le maximum de redevances et à tondre le voisin jusqu'à la peau, sans daigner s'apercevoir qu'ils mettent les individus en danger de mort et le troupeau en passe de ruine. Prenons encore l'exemple du fer. Birmingham et Sheffîeld prévoient aujourd'hui l'heure prochaine où pour la fonte brute même elles ne pourront plus lutter contre l'Amérique. Elles sont pourtant aussi bien pourvues de charbons et de minerais que Pittsburg, et la situation réciproque de ces deux facteurs de leur prospérité ne devrait pas les mettre en moins bonne posture. Entre le lac Supérieur, qui fournit le minerai, et le coke de Pittsburg, qui le traite, la distance est double, triple peut-être, en tout cas beaucoup plus grande qu'entre les mines d'Ecosse, du Cleveland, ou même de Suède et d'Espagne, et les houillères les plus centrales des Midlands. Mais les Américains, de même que les Allemands, ont calculé qu'avec les lourds transports de matières et de produits sidérurgiques, la question des frets devenait vitale, que rapides mais limités,
compliqués et coûteux, les chargements, envois, déchargements, transbordements de minerais ou de métaux sur wagons et lignes ferrées grevaient intolérablement les prix de revient. Américains et Allemands sont revenus au transport par eau. Ils ont par d'énormes travaux transformé tout leur pays, canalisé ou régularisé leurs fleuves et leurs rivières. Les uns ont fait des rives au Rhin, sur cinq ou six cents kilomètres entre Mannheim et Rotterdam, un gigantesque embarcadère continental. Les autres, entre les minières du Minnesota et les houillères de la Pensylvanie, ont fait de la rivière Détroit une rivale pour le tonnage de la Tamise même, et leur canal du Sault Sainte-Marie a un trafic double du canal de Suez. En Angleterre, Birmingham et Sheffield sont séparée- de la mer par des distances relativement courtes; elles ont des rivières qui y conduisent; elles ont même des canaux qui servaient aux longs et plats bateaux d'autrefois et qui, creusés, élargis et curés, pourraient servir encore. Mais les compagnies de chemins de fer ont acheté ces canaux, pour s'assurer le monopole des transports. Elles ont tué ou laissé périr toute la batellerie. Birmingham et Sheffield sont à la merci du railway monopolisa Les Midlands entiers sont devenus un estate que les Compagnies épuiseront pour leur seul profit personnel '.
Dès 1872. les plaintes étaient si fortes et si générales qu'un acte du Parlement défendit aux compagnies de posséder en même temps chemin de fer ou canal. Mais on s'arrangea pour tourner la loi et, devant la Commission de 1886, les mêmes plaintes
1. Cf. Blue Book, C-4114 et 4797, les réclamations de tous les industriels des Midlands.
recommencèrent. On fit des retours « sur le temps où, le pays ayant le monopole du commerce du monde, on ne prit aucune garde aux frais de transport, the exuting state of canals is the resuit ofpast carelessness ». Et l'on fit des prédictions « sur l'avenir probablement désastreux que le manque de transports économiques réservait aux industries du centre, there are a great many trades which cannot possibhj survive in the inierior of the country1 «.Mais tandis que Manchester, restée fidèle au radicalisme, se délivrait des Compagnies monopolist en creusant ellemême son canal jusqu'à la mer, Birmingham et Sheffield, devenues unionistes, c'est-à-dire alliées et servantes des lords, restaient la proie du monopole : on peut prévoir que l'Allemagne, malgré d'énormes difficultés techniques, aura son grand Canal Central de l'Elbe au Rhin avant que les Midlands aient entrepris les canaux si nécessaires et si faciles de la Severn à l'Humber et de la Tamise à la Mersey.
On donnerait mille exemples pareils, grands et petits, si l'on pouvait encore entrer ici dans la technique ou le détail des autres industries et commerces : partout on découvrirait les effets désastreux du monopole, sinon légal du moins réel, des rings ou des individus, et de l'égoïsme de chacun de ces monopoles. Mais il est quelque chose de plus sélect encore que le monopole : c'est l'oisiveté. Vivre dans l'abondance et pourtant dans la paresse, est évidemment le propre d'un véritable aristocrate. Ajoutez que parmi ces lecteurs de Bible, le travail reste une déchéance, dont l'homme distingué se libère. Vivre en lord, ce rêve de toute l'Angleterre unioniste a eu pour pre-
J. Blue Book, C-4797, p. 250.
mier effet à l'intérieur du Royaume, — nous nous bornerons à celui-là, — l'éclosion des limitée! campâmes et la transformation du commerce en un simple jeu de spéculation. Le mécanisme est simple. Quand on a conquis un monopole ou acquis un estate industriel, on ne veut plus se donner la peine de le travailler. On lance une compagnie fermière dont les obligations et les actions, à versements très minimes et à responsabilités limitées, sont prises comme billets de loterie par tous les gentlemen, grands et petits, rêveurs de fortune. Tous, actionnaires et directeurs, comptent s'enrichir sans se donner la moindre peine, par le seul travail automatique de l'affaire elle-même. Ces limitée, companies sont très différentes des sociétés en commandite françaises, où la direction responsable n'a fait qu'emprunter à autrui un capital qu'elle travaille à faire valoir. Elles sont plus différentes encore des vereine allemands, sociétés de coopération, c'est-à-dire de travail en commun où chacun, pour le bien de tous, apporte à la tache commune son tribut d'efforts et de sacrifices. Dans les compagnies limited, personne n'est responsable et personne ne compte travailler. C'est une machine à argent que l'on acquiert à frais communs, une poule aux œufs d'or qui, d'elle-même, doit produire la fortune pour toute une société de co-jouissance et de co-parasitisme. Les résultats ne se sont pas faits attendre et, devant la Commission de 1885, tous se plaignaient de « ces limited companies qui, pour le profit de quelques lanceurs, promoters^ ruinent la communauté : ce mouvement des limited a détruit le commerce, tantôt par la mauvaise foi des promoters vendant dix fois son prix aux actionnaires une affaire bonne ou mauvaise, tantôt par le simple travail de
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ces machines qui, sans direction, produisent à tort et à travers, empilent des stocks et s'en défont à vil prix, ne se rendent jamais exactement compte de ce qu'elles font ou de ce qu'elles gagnent, perdent sur le détail avec l'espoir de gagner sur l'ensemble, gâchent les prix et la main-d'œuvre et, n'ayant pas d'honneur à sauver, deviennent des éviers de piraterie, rinks for ail sorts of roguery, détruisant partout le sens et le goût des affaires par la passion du jeu, purely spéculative Compatîtes l. » L'Angleterre impérialiste, surtout Sheffield et Birmingham, a retrouvé dans sa paresse la même passion de loterie que l'Espagne impériale...
Sur le commerce extérieur, les effets de la distinction sont plus grands encore et plus désastreux. Les consuls signalent par vingtaines et trentaines ces effets désastreux. Voici les plus notables. Un lord de la quincaillerie ne s'abaisse pas à la vente au détail : il ne fait que les grandes affaires et, de toutes parts, les consuls s'écrient : « L'Allemand prend une commande de dix sous; l'Anglais ne se soucie que des grosses commandes. L'Allemand se contente des plus petits bénéfices et, pour la moindre affaire, il apportera le même soin et la même politesse que pour la plus grande; l'Ang'ais ne se souvient plus de son vieux proverbe : Prends garde au sou, la guinée se surveille d'elle-même -. » Résultat ; dans tous les pays du monde, le quincaillier détaillant est Allemand et fait venir ses marchandises d'Allemagne... Grande ou petite, d'ailleurs, à l'égard de toute sa clientèle, l'Anglais garde le ton et les manières d'un gentleman
1. Blue Bock, C-4621, p. 42-44; C-4715. p. 10, 36, 145, 197-198, etc.