Dundee, 14 février
JOSEPH CHAMBERLAIN *i
pour la grande politique d'autrefois, pour Pékin contre les Russes, pour Constantinople contre les Allemands. On abandonne à leur sort les vieux empires que Ton élayait jadis en vue de l'exploitation. On ne songe plus qu'à édifier pour son compte un nouvel Empire, où l'on englobera les colonies actuelles, les autres Étals anglo-saxons, tout l'univers « panbritannique » et, en outre, tout ce que l'on pourra prendre sur les terres du voisin ou dans les pays sans maître. John Bull a les poings un peu fatigués, mais l'appétit reste bon...
Aussi quand, en 1895, le cabinet conservateur fut constitué, on savait d'avance que le Ministre des Colonies aurait un grand rôle, et, d'avance, certains prédirent de quelle façon J. Chamberlain l'entendrait. Dès le début, on lui prêta l'espoir d'une grande guerre avec la France, et ses anciens amis mettaient en garde l'opinion. Pour cadeau de Noël, en 181)5, la radicale Review of Reviews offrait à ses lecteurs un roman politique, où, d'avance, les événements récents étaient imaginés. C'était intitulé Joe Bios lus, the King's Chamberlain, à cause d'un certain Blastus qui fut. dit-on, camérier, Chamberlain, du roi Hérode. L'auteur racontait les efforts du nouveau Blastus pour créer des difficultés avec la France. Au centre de l'Afrique, dans les terres dites d'influence anglaise, un roi des Monbuttos, harassé par les chasseurs d'esclaves et délaissé par l'Angleterre, avait appelé les Français; le drapeau tricolore était arboré dans ce Monbuttoland où, depuis longtemps, le drapeau britannique avait disparu; Blastus, indigné et tout aise, poussait à la guerre; seules, la sagesse et la modération d'un certain lord Adam, président du conseil, empêchèrent la collision.
Voilà prédite dès 1895 toute l'affaire de Fachoda. Si dès la même année l'auteur n'a pu prédire aussi l'affaire sud-africaine, c'est qu'il n'avait pas encore en mains le compte interminable, qu'il a publié depuis, des actions de J. Chamberlain, de ses fils, de son frère, de ses associés, de ses parents, de son féal Jesse et de ses électeurs, de tout le Birmingham chamberlaniste, en un mot, dans les Compagnies de mines et de colonisation. Aujourd'hui nous savons que le raid Jameson et la guerre sont l'œuvre réfléchie de J. Chamberlain et, ici encore, nous pouvons constater son admirable fidélité aux vrais principes du radicalisme brummagem : l'utilité de Birmingham et l'intérêt personnel lui faisaient un devoir de mettre les mains sur les terres, les chemins de fer, les diamants et For des Boers. S'il eût été tory ou iclrig, il eût, comme lord Salisbury et comme John Morley, pensé que Ton ne fait pas la guerre pour des goldfields. S'il eût été l'homme de Manchester, il eût encore pensé que la violence n'est jamais une source de réels et de longs bénéfices, que la paix seule affermit ou rétablit les fortunes et que coups de bourse et coups de main sont également indignes de l'honnête homme. Mais il était l'homme de Birmingham, le radical agressif et constructeur : au nom de l'intérêt personnel et immédiat, son seul maître, il a voulu, décidé et préparé l'agression sur les champs d'or qu'il convoitait.
Tous les hommes sont qualifiés sans doute pour commettre des crimes. Ce sont les seuls hommes éclairés qui ont qualité pour faire les lois contre le crime. Moins un homme est instruit, plus il est enclin à séparer son intérêt des intérêts de son voisin. Plus un homme est éclairé, plus il perçoit distinctement l'union de son intérêt personnel et de l'intérêt général.
Bentham, Principes de la loi pénale, III, 2.
Joseph Chamberlain n'est donc pas l'homme inconstant, le politicien volage, que ses adversaires nous dépeignent. Il a toujours eu le langage et le geste d'un radical; il est toujours resté, à la lettre, l'homme de Birmingham. Comme il le disait lui-même, il est inutile d'imputer à sa conduite les motifs les plus bas : à la surface, on en trouve des raisons parfaitement honorables. Il semble, à voir son actuelle popularité, que ces raisons de surface suffisent au public anglais. Mais, nous autres, Français, sous les mots, nous recherchons l'esprit et, sous les actes, les intentions. Or, dans les radicaux anglais, nous étions habitués à retrouver toujours le double esprit des dissidents el des philosophes.
Il nous semblait qu'à l'école des dissidents, le radi-
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calisme anglais avait appris certains mots évangéliques et qu'il parlait avec conviction de charité et de paix. Les radicaux offraient la paix à tous les hommes de bonne volonté. Jamais ils n'envisageaient, jamais surtout ils n'espéraient la possibilité d'une grande guerre, leur fût-elle la plus productive du monde. Toujours ils protestèrent contre l'emploi, même apparemment légitime ou légal, de l'épée : ils étaient convaincus qu'un peuple, comme un homme, se blesse toujours au sabre quand il manie trop souvent le sabre... Ils tâchaient de soulager toutes les souffrances, du moins ils les respectaient toutes, et jamais ils ne versaient le vinaigre dans les plaies du blessé. En face de l'Irlande crucifiée, ils auraient eu des larmes et de la pitié effective, et non pas seulement des calculs de droits ou d'argent. Jamais ils n'auraient tendu à l'agonisante l'ironique éponge de fiel : quand un des martyrs de l'Irlande, mis au bagne pour avoir défendu son peuple, crevait de froid, mais restait demi-nu plutôt que d'endosser la livrée du forçat, jamais ils ne se seraient levés pour amuser le peuple de ce spectacle et lui dire : « M. O'Brien pense que ce serait une dégradation pour lui d'endosser l'uniforme de la prison. Je suis sûr. messieurs, que vous ne connaissez pas cet uniforme (Rires). Moi, je le connais, ayant quelque expérience des prisons... en tant que chargé de les inspecter (gros rires), et je vous assure que cet uniforme n'est pas dégradant, mais, au contraire, plus confortable et plus seyant que bien .les habits de nos ouvriers ' (Bravos). »
Les anciens radicaux étaient capables d'amour pour beaucoup de leurs semblables et d'amitié pour