‹ L'Angleterre et l'impérialismeChapitre 23 sur 149 · Birmingham. 7 juin · texte numérisé non relu

Birmingham. 7 juin

bien-être de tous était leur but prochain, sans doute; mais l'étude du passé leur avait appris que ce bienêtre n'est pas tout et qu'un grand peuple ne vit pas seulement de pain. Un des leurs, Grote, après trente années de commerce, consacrant sa vie à la gloire du peuple athénien, avait écrit son Histoire de la Grèce pour apprendre à son peuple ce que doit être une démocratie véritable, c'est-à-dire véritablement humaine, poursuivant l'utile sans âpre té, le beau sans dilettantisme, le bien sans fanatisme, le vrai sans intolérance... Ces mots que Grote, après Périclès, répétait à tout son peuple, on les chercherait en vain dans les quatre ou cinq volumes des discours de Joe, dont le bureau d'homme d'État n'est toujours qu'un comptoir de marchand. On y trouvera seulement quelques citations exactes de la Bible ou de Shakespeare, empruntées aux bons dictionnaires de concordances, et des citations fausses de « Tocquevilles » anglais1. a C'est qu'alors, dit la New Review*, le parti radical avait une cervelle. C'était le temps des Mill, des Grote, des philosophes radicaux qui, sans paraître aux Communes ou sur les plates-formes électorales, montraient pourtant la route. Le parti radical représentait un peu plus qu'une coalition hétérogène d'intérêts : il avait une théorie de l'Etat. » Les théoriciens, dans leurs retraites de bénédictins, au milieu des livres et des mémoires, menaient comme Bentham une vie de bénédictins. Ils y entretenaient leur croyance aux principes, leur confiance un peu naïve,

— mais combien plus saine que la sécheresse actuelle,

— en la raison et en l'honnêteté des hommes, et leur

i. Discours de Liverpool, décembre 1899. 2. 1895, p. 117.

certitude de la perfectibilité humaine, et leur espérance et leur attente prochaine d'un avenir meilleur. Aussi leur foi a-t-elle soulevé des montagnes. Car, désintéressée, ils pouvaient la faire partager au monde. Ne cherchant ni les gros sous de la réclame ni le gros vin de la popularité, ils restaient néanmoins en contact avec les meneurs du peuple et des affaires publiques, et ceux-ci, gardant leur respect, prenaient leur mot d'ordre. Le grand organisateur radical, Place, venait chaque jour consulter celui qu'il appelait « son cher vieux père », Benlham : il n'avait pas le beau mépris des philosophes et des idées qu'affiche aujourd'hui le Napoléon de Birmingham1.

Les politiciens, de leur côté, faisaient la besogne quotidienne et servaient de leur mieux l'intérêt du moment. Mais, quand le maître Bentham ou ses disciples leur soumettaient quelque problème moral ou quelque scrupule de justice, leur prêchaient quelque idée généreuse ou quelque devoir humain, le parti n'accusait pas ses penseurs « de trahir le devoir national et de se laver les mains, comme Pilate, des responsabilités nationales 2 ». Les Joe répondent aujourd'hui : « Croyez-vous que nous allons compromettre l'État pour plaire à une bande de philosophes? Ce ne sont pas les philosophes qui ont construit l'Empire et nous ne permettrons pas aux philosophes de le renverser. Vous venez nous dire : Périsse l'Angleterre, mais soyons vertueux! Et votre exhortation au suicide se cache sous une exhortation à la vertu... Mais ne croyez pas nous convaincre. Vous serez défaits. Vous aurez du moins la consolation de con-

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