I. National Review. 1894, Maxse : « Judas
Je me lève pour porter le toast de ce soir, et je bois au Comm>ro et à l'Empire! C'est un toast, messieurs, qui contient tout un monde, qui fait appel à nos imaginations comme à nos intérêts matériels et, pourtant, il tiendrait en un seul mot, car les deux termes sont synonymes, et l'Empire, pour reprendre un mot célèbre, c'est le Commerce!
J. Chamberlain, au Congrès des Chambres de Commerce, 10 juin 1896.
Pour comprendre le pouvoir de Joe, il faut considérer le phénomène le plus important de l'histoire récente en Angleterre, la diffusion du sentiment impérial jusqu'aux couches les plus profondes du peuple britannique. Quelque temps, on a pu nier la réelle puissance de V impérialisme sur les esprits et sur les cœurs anglais. Aujourd'hui, l'impérialisme triomphe. Des mots et des refrains, où si longtemps il s'est complu, il passe aux actes : de l'orchestre des music halls, le voici qui débute sur la scène du monde. La tragédie sud-africaine, pour lui, n'est qu'un début :
S8 L'ANGLETERRE ET L'IMPERIALISME
il n'y a pas trouvé le succès rapide qu'il espérait; mais il escompte une revanche prochaine, et, mis en appétit de gloire, jlne s'en tiendra pas à l'Afrique. Il lui faut le monde, les deux hémisphères anglo-saxons, l'Empire « panbritannique ». Après la faillite du panslavisme et du panlatinisme, pendant un sommeil du pangermanisme, voici que le panbritannisme arrive à conduire les destinées du Royaume-Uni et à menacer les destinées de l'univers.
L'univers entier est en jeu. Fonder un empire anglais ou plutôt anglo-saxon, — briton, comme ils disent, — qui engloberait tous les B riions du monde, j^est-à-dire tous les individus et toutes les communautés parlant anglais; recoudre l'Inde au Canada, l'Australie à l'Egypte, les États-Unis au Cap ; de ces morceaux aujourd'hui épars, faire un impérial manteau pour la vieille mère patrie; fédérer les républiques et les monarchies, les États souverains et les colonies vassales, les peuples libres et les multitudes dépendantes ou sujettes; par un fil ténu, mais infrangible, faire qu'à toute minute la volonté anglaise passe de l'un à l'autre et que la force anglaise, tout autour du monde, circule et déploie ses effets; bref, rebâtir, sur un plan élargi, avec les deux tiers de l'humanité blanche, un empire comparable, en grand, à celui des Romains, c'est bien le monde entier que menace un tel impérialisme. Or, depuis dix ans bientôt, il semble qu'il ait triomphé de toutes les résistances en Angleterre.
Si l'on jette un regard en arrière, la rapidité de ce triomphe est faite pour surprendre ■ . Dans cette vieille, raisonnable, calculatrice et conservatrice Angleterre,
I. Pour tout ceci, voir Journal of the Royal Colonial histitute, vol. xxiv, part. III : British Fédération, ils Rise and Progress.
l'impérialisme 59
où les idées nouvelles se fraient si lentement leur chemin, il a suffi de trente ans au paradoxe d'un écolier pour devenir l'opinion commune. C'est tout frais émoulu de l'Université, que Ch. Dilke énonça vers 1868 son rêve de la « Plus Grande-Bretagne », et ce fut alors un haussement d'épaules dans l'étendue des trois royaumes. L'Angleterre presque entière partageait les idées de Goldwin Smith. Elle semblait persuadée que fatalement, tôt ou tard, ses colonies devaient se séparer de la mère patrie, qu'avant peu les Etats-Unis Canadiens, Australiens, etc., suivraient l'exemple de l'Amérique. Elle envisageait cet avenir sans crainte. Parfois même elle semblait l'appeler de ses vœux. La préoccupation de tant d'affaires si lointaines et la tutelle de tant de millions d'hommes si étrangers paraissaient un peu lourdes à l'élite de ses politiciens et de ses penseurs. Ils croyaient n'avoir pas trop de temps pour mener à bien leurs propres affaires. Ils rêvaient de donner au monde l'exemple d'une nation éclairée et vertueuse, d'une Grande-Bretagne heureuse et libre, grande par l'argent et grande par la force, mais plus grande encore par son respect de la justice et par l'estime de l'humanité...
Aujourd'hui le peuple entier se détourne avec mépris de ces Unie Englanders, de ces apôtres de la « Petite Angleterre », dont il ne reste qu'une poignée. Il faut à tout ce peuple une « Plus Grande » Bretagne, toujours plus grande en ses ambitions et en ses accaparements, grandie non seulement de sa propre force et de ses propres richesses, mais encore, el surtout, de l'oppression et de la ruine et de l'envie du genre humain, une Bretagne impériale couronnant et exploitant le monde moderne, comme la Rome impériale exploita et termina le monde ancien.
Toutes les forces vives de la nation ont conspiré à cette belle œuvre. De prime abord, l'ambitieuse et agressive conception de Ch. Dilke était sûre de plaire à l'égoïsme et à l'orgueil brutal de l'Angleterre réactionnaire. Le fermier batailleur et vantard, le hobereau un peu goinfre, le squire accapareur de domaines, le lord avide d'honneurs et de sinécures, qu'est toujours resté John Bull, devait mettre son idéal à devenir « le champion du monde » pour l'étendue des estâtes. Tous les lords se groupèrent donc, sans distinction de partis, au service de l'idée nouvelle et celui-là même qui passait pour le chef des libéraux et qui à ses heures se disait radical, lord Rosebery, devint en 1884 l'âme de l'Impérial Fédération League. Mais ce furent surtout les conseillers de l'Angleterre féodale, les tories, qui virent dans cette croisade nationaliste un moyen commode de détourner une fois encore la poussée démocratique : leur chef d'alors, Beaconsfield, entreprit dès 1872 de dévier vers le monde extérieur les appétits du radicalisme libéral ou socialiste. Cet engouement même du « vieux stupide parti » aurait dû mettre en garde l'Angleterre travailleuse. On sut prévenir son mauvais vouloir. Les impérialistes de la presse et de la chaire, les Froude et les Seeley l, enveloppèrent leur conception moyenâgeuse d'oripeaux tout modernes : ils la dotèrent d'une apparence philosophique et morale, surtout d'un jargon doctrinaire; par eux. l'impérialisme devint la dernière philosophie de l'histoire et presque le dernier dogme de la religion.
Seeley. d'abord, enseigna à ses auditeurs de Cam-
i. J. R. Seeley, The expansion of England; J. A. Froude, Oceana or England and her colonies.
bridge que l'expansion indéfinie est la seule explication et le seul moteur de toute l'histoire anglaise, la seule raison d'être du peuple anglais. Par un ordre de ce même destin, qui jadis mit en marche les descendants de Romulus et les mena jusqu'aux limites du monde antique, l'univers moderne, ses mers, ses continents , ses peuples et ses villes, sont le domaine promis par les oracles et les sibylles à l'énergie du peuple britannique. Que d'autres se cantonnent dans leur amour des patries locales, dans leurs rêves d'art ou de vie vertueuse! Il faut, pour mériter le nom d'Anglais, ne songer qu'à l'Empire,
Tu regere imperio populos, Romane, mémento.
Puis Froude fit voir à ses lecteurs cet Empire océanien, rêvé par J. Harrington dès le début du xvne siècle, préparé par les Clive et les Hastings en deux siècles de luttes et d'efforts, défendu contre Napoléon et contre les assauts de la France révolutionnaire, assuré désormais par le courage et le fraternel amour de tous les Anglo-Saxons, cette Oceana, il la fit voir sortant de l'onde et se dressant à l'aube du siècle nouveau. Récompense fatale de la valeur et de la vertu britanniques, floraison nécessaire du vieil arbre toujours vigoureux, rien ne pourra prévaloir contre elle, ni la force des éléments, ni l'envie de ses rivaux, ni même la sottise de ses serviteurs ou l'indifférence de ses enfants. Que les peuples et leurs politiciens le veuillent ou non, elle sera. Elle est déjà. Elle vient. Il faudrait fermer les yeux pour ne pas la voir.
Disciples de Seeley ou de Froude, les impérialistes de la chaire trouvèrent un auditoire bien préparé dans ce peuple chanteur de psaumes et lecteur de Bible.
Les soldats de Cromwell, se sachant les enfants de Dieu, avaient traité l'Irlande en pays d'Amalécites. Quel instrument plus digne de sa justice pourrait encore aujourd'hui choisir le Dieu des armées? Ce Dieu, qui jadis donna Ghanaan aux tribus d'Israël, atin qu'en un sanctuaire toujours pur son culte et sa loi fussent à jamais conservés, ce Dieu qui de siècle en siècle dressa et renversa les empires, déchaîna les conquérants et les guerres, broya les villes et les peuples, afin de se prouver à lui-même et de prouver au monde la justice de ses rigueurs, c'est ce Dieu qui, dès l'origine, a désigné les tribus d'Albion pour ses derniers missionnaires; c'est à elles qu'il va confier l'univers afin que ce repaire de souffrances et de crimes devienne la terre promise du bonheur et de la vertu. L'impérialisme est son vrai culte; le Rule Britannia n'est que le plus moderne de ses psaumes... Ainsi doté de parchemins et d'armes historiques, auréolé de gloire mystique, l'épée dans la droite et la Bible sur le cœur, l'impérialisme fut présenté à la foule par deux apôtres d'inégal génie, mais d'égal savoir-faire. Le premier, grand poète, le plus grand créateur d'êtres, de types et de mots, que l'Angleterre ait connu depuis Shakespeare, se fit son chantre attitré, son poète-lauréat, et partout où pénétra l'œuvre de Rudyard Kipling. — c'est-à-dire chez les cent ou cent vingt millions d'Anglo-Saxons semés aux quatre coins du monde, — ce fut un fleuve balayant tout, hommes, femmes, peuples, bourgeois, lords, cœurs, consciences, corps et âmes. Son onde claire ou boueuse roule et se précipite vers l'Océana rêvée, et reflète toujours quelque morceau de cet Empire qu'elle fait miroiter aux yeux. Tous les lecteurs de R. Kipling, au fil de ses vers ou de ses contes, des-
cendent à sa suite bon gré mal gré. Il a des mots pour toutes les oreilles et pour tous les cerveaux : en lui, le miracle du don des langues semble renouvelé. Ensemble et tour à tour, il parle tous les idiomes de l'humanité anglo-saxonne, argots, jargons, langages et galimatias : de Londres à Calcutta, de Sydney à New-York, de Westminster aux tavernes, aux casernes, aux bars, aux églises, aux docks, partout il se fait entendre.
Et chacune de ses paroles, sous le mince vernis de civilisation qui recouvre notre barbarie, va réveiller le tempérament brutal de la race et secouer quelque vieille idée ou quelque vieille passion vraiment impériales : orgueil de la force, vanité de la richesse, pharisaïsme de la vertu, ivresse du sang rouge, fièvre de l'aventure, fanatisme de la mission nationale, fierté de la supériorité anglo-saxonne, haine ou mépris des autres races, il fait à chacun de ses lecteurs une âme impérialiste . Et cet Empire que l'on disait si lointain, si dispersé, si difficile à réunir ou même à connaître, chacune de ses œuvres le rend présent et tangible, dans son ensemble et dans ses détails : voici l'Inde et ses peuples du fleuve, de la montagne et de la jungle; voici les neiges et les lacs du Canada; voici la poussière brûlée et la brousse du Soudan ; et voici les monts bleus et les rades de l'Afrique australe... L'Empire est déjà fait dans le cerveau de cet homme ; de toutes pièces, R. Kipling le crée dans le cerveau de ses lecteurs, — et toute la race le lit.
L'autre manager de l'impérialisme, pour avoir moins de génie, n'en fut pas un moins bon apôtre. Nous le connaissons déjà : c'était J. Chamberlain. Cet homme pratique « lança » l'affaire impériale. Il en fit vraiment une affaire où il s'efforça d'intéresser
toute la Grande-Bretagne et la « Plus Grande » Bretagne elle-même. Ce fut sa prédication qui recruta les meilleures troupes. Si les aristocrates marchèrent au premier appel de Ch. Dilke sous la bannière de
Y Impérial Fédération League, et si le populaire ne s'ébranla que tout dernièrement aux refrains de Rudyard Kipling sous l'oriflamme de saint Jingo, c'est l'Angleterre marchande, sous les drapeaux de
Y Empire Trade League, de V Impérial Institute of Colonies and India et de V Association of Chambers of Commerce, qui a fourni entre 1883 et 1895 le gros de l'armée impérialiste.
La puissance et la popularité actuelles de Joseph Chamberlain sont sorties de là. L'homme de Birmingham est devenu l'homme de l'Angleterre tout entière pour s'être fait l'apôtre de la foi nouvelle. Depuis quinze ans il est allé partout, dans les trois royaumes, comme aux Etats-Lnis et au Canada, annoncer l'évangile panbritanniste. Il dit avoir rencontré partout un accueil enthousiaste : « J étais digne peut-être de cet accueil pour deux mérites que j'ose revendiquer ici, ma foi dans l'empire et ma foi dans la race anglaise. Oui, je crois en cette race, la plus grande des races gouvernantes que le monde ait jamais connues, en cette race anglo-saxonne, fière, tenace, confiante en soi, résolue, que nul climat, nul changement ne peut abâtardir et qui, infailliblement, sera la force prédominante de la future histoire et de la civilisation universelle... Et je crois en l'avenir de cet empire large comme le monde, Worldwide, dont un Anglais ne peut parler sans un frisson d'enthousiasme '. »