‹ L'Angleterre et l'impérialismeChapitre 68 sur 149 · Blue Book, C-462J, p · texte numérisé non relu

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être de moins bons juges, et c'est à d'autres qu'il nous faut demander le plan des réformes nécessaires : il faut retourner à la vraie source do toutes les réformes, à la métropole du radicalisme véritable, Manchester.

l'anoletekke et l'imféfuai isme. 12

Notre Chambre de commerce se tient en dehors des partis politiques; mais le régime du libre-échange, cette part glorieuse de l'héritage national, était aussi et doit être en dehors des discussions de parti. Liée par l'histoire au nom ! - grands hommes qui fondèrent ce régime, notre Chambre doit rester éternellement fidèle a leur mémoire. Pourtant ce devoir ne serait rien si, plus clairement que jamais, aujourd'hui encore, nous ne voyions dans le libreé< tiange un té vitale, une nécessité impériale, pour

l'Angleterre et pour son Empire large comme le monde.

Réunion annuelle <\>: la Chambre de Manchester: discours du président, M. !!. Barclay, l'r février ;

MX); I

Manchester, 600000 habitants; Salford, -JoûOOO Slockport, 60 ou 70000; Bol ton, 130000; Oldbam,

140000; Rochdale, 80( : Blackburn, L20000;Pres-

ton, 100 000; Huddersfield, 90000; quinze autres cités encore, Warrington, Leigh, Worsley, Bury, Burnley, Accrington, Middleton, etc., de 20, 30 ou 40000 âmes, couvrent le Lancashire d'une agglomération humaine que Les entassements de Londres n'égalent pas tout à lait. Entre la plage de la mer d'Irlande et les monts

tout voisins de la chaîne Pennine, un cercle de trente kilomètres de rayon enfermerait 4 millions d'hommes sur ce coin de marécage mal asséché; — de Liverpool à Manchester, le Chat Moss, tourbière profonde de trente pieds et large de douze milles, faillit opposer aux locomotives un obstacle infranchissable/

La tristesse et la noirceur de ce LancasSre dépassent encore l'horreur du Pays Noir. Le sol n'est qu'une boue de charbon et de rouille que hérissent, entre les alignements de briques entassées, des gravois de briques et de cokes, des monceaux de mâchefer et de ferraille, des ruines de cheminées et des carcasses de machines. Semés sur toute la surface du pays, cendres, scories, débris, rognures et laitiers s'éboulent dans les étangs saumâtres, dans les canaux étamés de graisses et d'écumes, dans les épaisses et lentes rivières. Sur les eaux et sur les terres confondues, l'air brouillé de suie, noyé de bruines, étend son pesant rideau. Le ronflement des métiers ou l'appel des locomotives parviennent à peine à le secouer. En haut, seulement, les torches des hauts fourneaux

î et vacille

rinesjj « 0 réjouis les mortels et les dieux !

FC'est pour le service du coton que, depuis un siècle, ce marais tremble sous le poids des foules humaines. C'est pour le coton qu'ont été bâties ces centaines de villes et ces milliers d'usines. Ses broches et ses métiers occupent aujourd'hui 416 000 manœuvres. Les étoffes mélangées lui valent 20 000 autres serviteurs qui lui préparent la laine et la soie. Le noyau de son armée est fait de ces 440 000 tisseurs ou fileurs. Ajoutez 23 000 fondeurs ou batteurs de métaux qui fabriquent ou réparent ses machines, 15 000 charpen-

percent l'ombre et vacillent sous la tombée continue des averses marines/ « O sainte lumière du soleil, qui

LE LIBRE-ECHANGE 18i

tiers ou tourneurs de bois pour ses maisons, s caisses ei ses outils, 18 000 apprêteurs ou chimistes, 0 imprimeurs ou teinturiers, 122000 mécaniciens mi chauffeurs. Ajoutez, sous terre, 65000 mineurs, cl, à la bouche des puits. 15 000 trieurs ou chargeurs, pour ses chaudières ei ses hauts fourneaux. Ajoutez, pour la nourriture de son peuple. 23000 vivandiers et. pour la coupe et confection de se- étoffes, 24000 lingers ou lingères et, pour son emballage, pliage et correspondance. -1~ 000 fabricants de papier. A ces 2860 usines, ateliers ou fabriques, à ces 160 mines ou carrières et à leurs 990000 bêtes humaines, ajoutez encore, jusqu'à la mer, au long des routes de terre et d*eau, quelque 100000 convoyeurs, et, sur le- tabourets des agences, derrière les grilles des comptoirs, quelque 60 000 scribes.

Au total, c'est une armée permanente de 12 à ! 300000 simples soldats, rank and fie, sans compter les états-majors et les cadres — ingénieurs, capitalistes, commerçants, spéculateurs, administrateurs, politiciens, gens de loi. de science ou de plume, etc.,

— et les états mineurs de la queue. — boulangers, bouchers, cabaretiers, détaillants, prêteurs sur gage, vendeurs et revendeurs de plaisirs et de superfluités, etc.,

— et la foule grouillante des traînards, femmes, enfants, vieux, miséreux, alcooliques et invalides : le plus ancien des grands édifices de Manchester, celui vers lequel ramènent toutes ses avenues, est une sorte de palais ou de panthéon d'ordre ionique, au front monumental duquel 1»' Lancashire a dressé les statues

s héros, — Wellington, l'homme de Waterloo, (1. Watt, l'homme de la vapeur, Dalton, le chimiste, et 11. Peel, le ministre du libre-échange — : c'est le Royal Fnfirmary.

- Ce n'est pas tout. Le coton s'est encore annexé la soie et la laine et, débordant le Lancashire, il a conquis des provinces entières vers le nord et vers Test. Au nord, la fourmilière d'hommes et de cheminées, se poussant vers les cols de la chaîne Pennine. déboule sur la pente orientale, au bord de la grande plaine d'York : autour de Leeds, de Bradford et d'Halifax, plus de 3 000 usines travaillant le coton et la laine occupent 250 000 tisseurs et fileurs et demandent l'aide de quelque 100000 autres auxiliaires; la moitié du West-Riding et de ses 2 millions 500 000 âmes vit des broches et des métiers. A l'est, la trouée moins large et moins continue s'est faite à travers le Cheshire et les Mkllands. par Macclesfield, Hyde, Glossop et Derby, jusqu'au pays vert de Xottingham et de Leicester. Ici. le coton et la soie ont fait alliance pour semer, entre la mer d'Irlande et la plaine du Trent, 11 ou 1 500 usines et recruter 100 ou 120 000 manœuvres * .

""Chaque corps de cette armée a son centre : Oldham mène les fileurs et Bolton les tisseurs de coton, Leeds et Bradford les lainiers, Macclesfield les soyeux, Nôttingham les bonnetiers, etc. Mais Manchester a le commandement suprême : sa Chambre de commerce peut dire que V Exchange, la Bourse, de Manchester représente, avec ses 8 000 abonnés, lesintérèts vitaux de plus de 7 millions d'hommes 2. Au-dessus des flaques du marais, dans les fumées des cités ouvrières, dominant les collines de cendres, les mâts de navires et la forêt de cheminées, cet énorme Exchange élève

\. Pour tous ces chiffres, voir Blue Book, C-8955 : Annual Rtl.urn of Faetories and WorksJiops.

2. Manchester Chamber of Commerce, Monthbj Record, février 1899.

son dôme et son campanile comme le pilier central de ce ciel ténébreux, — tels, au milieu des villes romaines, les basiliques ou, mieux encore, les thermes du peuple-roi. Car c'est aux monuments de la Rome impériale que cet Exchange de Manchester reporte le souvenir, aux Thermos qu'un Caracalla ou qu'un Dioclélien construisait avec les ressources de l'univers : même énormité dans la grandeur et même étalage dans la richesse; mêmes dômes, mêmes voûtes de briques, juchées sur des colonnes géantes, et mêmes placages de matériaux précieux, d'ors, de mosaïques et de marbres. Mais ici les fumées ont terni l'éclat des ors, embude suie \r< riches ornements ; la salle unique, qu'abrite ce dôme de quatre-vingts pieds, est un champ clos de quarante mille pieds carrés où, tout le long du jour, une foule affairée s'agite en discussions et où, deux fois par semaine, tout le Lancashire ud pour la bataille des prix. Sous le cadran qui marque la fuite des secondes, sous le baromètre qui traduit en larges oscillations les sautes du vent et les risques de la mer, la sagesse de Salomon a gravé ce verset des Proverbes : Bon nom vaut mieux que richesse; argent vaut moins que grâce Prov., XXII. \ . Cet Exchange de Manchester esl bien le cœur du Lancashire. Depuis un siècle, sans défaillance, le Lancashire est resté fidèle à cet le devise. Il n'a pas négligé la richesse; mais, pour l'acquérir, il a toujours cru qu'il fallait d'abord se faire un grand et bon renom dans l'univers, puis faire sourdre la grâce, parla religion du libre-échange, aux cœur- des nations.

Comme la cathédrale auprès de l'antique chapelle, cet Exchange esl sorti auprès du Free Trade Hall (Salle du Libre-Échange), du sol où les aristocrates de 181U. lançant contre le peuple la cavalerie des

hussards et des vaillants yeomen, avaient fait le « massacre de Peterloo ». Sur ce champ des martyrs, .Manchester réunit d'abord sa « Ligue contre les Lois des blés » ; puis, victorieuse, elle dressa le Free Trade Hall, vrai sanctuaire d'un nouveau culte, vaste salle de conférences et de débats, où six mille auditeurs peuvent trouver place. De là sortit pour notre siècle un nouvel évangile. Après la réaction blanche de 1815, Manchester reprenait et complétait l'une par l'autre l'éternelle protestation de l'Angleterre dissidente et la récente proclamation de la France révolutionnaire. Mais, apôtre de raison et non de dogme, elle ne faisait plus appel à l'imagination, à la crédulité ni aux passions; elle ne parlait plus des pouvoirs ni des espoirs mystérieux, au nom desquels jusqu'ici on avait exploité la multitude; elle ne versait pas non plus à l'humanité le vin capiteux des grands mots. Elle lui demandait seulement de calculer en commun ses intérêts vitaux, de réfléchir en commun, ne fût-ce qu'une minute, sur l'inestimable prix et sur les nécessités de la vie présente, et de ne plus se guider pour les affaires communes que par les principes, dont le profit commun démontre la légitimité.

Ou'en son for intérieur, chacun mît sa confiance en un Dieu de bouté, et son espoir en une autre vie d'éternité et de bonheur, Manchester chrétienne ne voyait à cela aucune objection. Mais, dissidente, elle voulait que chacun se fît à son gré cette confiance et cet espoir : la conduite de la communauté, la politique, disait-elle, ne doit avoir qu'un but, la vie présente de tous, et qu'une règle, le bonheur actuel du plus grand nombre. Or cette vie présente, le travail de chacun peut seul la rendre possible à tous; seule, la paix universelle la fait tolérable au plus grand

nombre; et, seule, la liberté la rend profitable et bonne. C'est par l'union de ces trois biens, travail, paix et liberté, qu'un peuple vit humainement et heureusement.

Pour Manchester et pour son École, ce n'étaient là ni des vérités dogmatique-, héritées de la tradition ou du Livre, ni des formules oratoires, sorties de la faconde des rhéteurs. A coup sûr, le rationalisme français et la charité évangélique avaient eu leur part dans la formation de cet évangile nouveau. .Mais il était né surtout, — et c'est ce qui fit sa force de pénétration et de durée, — il était né à la manière anglaise, de l'expérience journalière et prolongée de tout ce peuple : la vie du Lancashire, depuis un siècle, n'avait été que l'illustration de cette doctrine. Manchester n'avait pas oublié ce qu'était encore ce Lancashire au milieu du xvme siècle. Ciel malsain, terre déshéritée, côte inhospitalière, aux extrémités de l'île, presque aux confins du monde et de la nuit, celte plage marécageuse n'avait guère servi de toute ('ternit*' qu'au passage des armées. Depuis les Romains jusqu'aux Stuarts, des bandes s'étaient ruées par là du Sud ou du Nord. A chaque étape, ce couloir de pillage étail marqué d'une forteresse ou d'un champ de bataille, celle-là datant de quelque camp romain, Lancaster, Manchester, etc.. celle-ci datant parfois d'une génération à peine Près ton, 18i8 et 1715 . Dans les boues du marais, quelques huttes de pécheurs ou de sauniers. A l'intérieur des forteresses, quelques maisons de bourgeois et de nobles. En tout, quelques milliers de pauvres gens. Voilà tout ce que la nature et les hommes d'autrefois avaient su faire de ce pays misérable.

A deux reprises, aux xiv et wi siècles 1331 et

158o . des tisserands, chassés des Flandres par les fureurs de la mer ou du catholicisme, avaient essayé de transplanter ici leur industrie : au bord de la Weaver, de la rivière des Tisseurs, le bruit des rouets et des métiers troublait un peu la solitude. Mais les matières premières, chanvre et lin de l'Irlande, laines du Yorkshire, de Galles. d'Ecosse et des Midlands, étaient loin, peu abondantes, travaillées sur place pour les maigres besoins locaux, sans clientèle étrangère. Une fibre nouvelle, le coton venu de Chypre et de Smyrne, aurait pu donner ces étoffes légères que l'Inde envoyait depuis 1G31 et qui, sous Charles II, avaient conquis la mode de Londres. Mais les lai— niers des Midlands firent chasser, par les bills du Parlement, cet intrus qui ruinait la laine nationale (1666-1078 . Les Midlands, alors comme aujourd'hui1, criaient que l'Angleterre se mourrait quand ils ne vivraient plus à ne rien faire. Défenseurs déjà du « bon commerce », c'est-à-dire de leur monopole, ils étaient unionistes aussi, à la mode actuelle, deux siècles avant J. Chamberlain; car ils voulaient déjà l'union des trois royaumes pour l'oppression de l'Irlande, et ils s'appuyaient sur les lords temporels et spirituels pour remontrer à Sa Majesté « que l'Irlande ne saurait continuer à travailler la laine sans porter atteinte à la prospérité de la nation ». Sa Majesté mit un droit de 20 0/0 à la sortie d'Irlande des lainages irlandais. L'industrie de l'Irlande fut ruinée (septembre 1698;. A deux siècles d'intervalle, les colonies d'aujourd'hui

1. Certains pamphlets d'alors semblent écrits d'hier, tel celui de 1678 intitulé : The Ancien t Trades decayed and repaired again, avec des phrases comme celle-ci : The tra.de is very much hindtred by our own people, uho do wear many foreign commodities, instead of our own.

méditeront cette histoire irlandaise, avant de répondre aux tendres appels de l'impérialisme brUmmagem.

Le Lancashire nouveau se met à l'œuvre vers le milieu du xvur siècle. L'industrie colonnière en Europe n'existait pas : l'Inde seule fabriquait ses calicots et ses madras. La filature et le tissage étaient encore dans l'état rudimentairc où l'humanité les connaissait depuis des centaines de siècles. Pour des tissus mélangés, l'Angleterre importait de Turquie ou des Antilles quelques milliers de halles de coton brut; jusqu'en 1748, le chiffre de deux millions de livres en poids ne fut jamais dépassé. Mais un tisseur de Bury, John Kay, invente en 17.38 sa « navette volante », qui double le rendement des métiers. Cet effort individuel ne mène à rien tant que la routine refuse ou ignore la machine nouvelle et tant que les lileuis ne font pas un effort parallèle. Car les métiers nouveaux manquent de fil: le tisseur doit, le matin, de porte en porte, frapper chez quatre ou cinq 6 leurs avant d'avoir la matière de sa journée. Pourtant l'importation du coton munie un peu. Mais en 1764, un autre tisseur de Blackburn,J.Hargreaves, trouve dans sa spinning Jenny la Rieuse nouvelle qui pourra suffire à la consommation des nouveaux métiers. D'autres travailleurs, J. Wyatt, H. Arkwright, perfectionnent cette fileuse; Crompton la transforme et donne enfin la mule-jenny, que complète bientôt le water-frame 1 770-1 780). Alors c'est le tissage qui n'est plus assez rapide pour la filature et, une fois encore, il est démontré — et le Lancashire n'oubliera jamais cette leçon — que l'ingéniosité el l'efforl des uns deviennent inutiles faute du travail de tous. Cartwright, inventant son power-loom, rétablit l'harmonie 1785 : filature et tissage, également outillés, vont désormais

du même pas. Puis l'eau et la vapeur viennent joindre leur travail au travail de l'homme. Une chimie et une mécanique nouvelles, avec les cylindres de Bell et les procédés de Berthollet, décuplent les forces des teinturiers et des imprimeurs. A la fin du xvme siècle, l'industrie actuelle est fondée. Les ± millions délivres de coton importées en 1713 ont monté à o millions avec la jenny de Hargreaves, à 7 avec la jetmy de Crompton,à 18 avec les perfectionnements incessants de R. Ârkwrighi, à 2i avec le métier de Cartwright. La plaine du Mississipi s'est plantée. E. Whitney invente sa machine à décortiquer. L'importation en 1800 dépasse 50 millions de livres. Le Lancashire se couvre d'usines, Liverpool creuse ses docks de la Reine et du Roi. Manchester passe de 10 000 habitants 1 7 20 à 9-4 000 1800 .

Et, dans ce Far West anglais, une société se dresse qui, pour l'Angleterre encore féodale, est un sujet d'étonnements pareils à nos étonnements bourgeois devant le For West d'Amérique. Là, pour la première fois depuis le paradis de la légende, le travail manuel n'est pas maudit et l'artisan est honoré. Là, pour la première fois depuis la chute d'Athènes, tout un peuple, sans être irreligieux, se rend bien compte que le succès ne dépend que du travail des hommes, et non des puissances occultes que l'humanité charge ordinairement de ses réussites ou de ses malheurs. Ce peuple voit maintenant la sottise et le dommage des vieux préjugés religieux et féodaux. Il ne dira plus ce que, depuis des siècles, répétait l'humanité chrétienne : « Voyez les lis des champs; ils sont plus heureux et plus beaux que le grand roi David, et pourtant ils ne tissent ni ne filent »; il sait qu'il faut tisser et filer pour vivre. Il ne dira plus, comme les

lords du temps passé : « Cœur de lion et mains blanches ->; il sait que tout homme de proie et de loisir vit aux dépens de la communauté. Manchester proclame que celui-là est le plus vertueux et le plus honorable qui vit comme Arkwright, debout «1rs cinq heures du matin et debout jusqu'au soir, attelé dcsa jeunesse aux machines pour gagner son pain et s'attelant, déjà vieux, aux livres pour améliorer son orthographe, conquérant le titre de baronnet par le travail de ses mains noires et, baronnet, continuant à perfectionner ses métiers, appliquant le premier la vapeur à son industrie. Le temps des saints et des noble- est pa<sé : l'estime du Lancashire va aux gens de travail et aux novateurs, aux bienfaiteurs de la vie présente.

Mais alors paraît sur le Continent l'un de ces génies que l'admiration des foules proclame grands en raison directe des maux causés par eux : pendant vingt années, grâce à Napoléon, le Lancashire meurt de faim près des métiers sans ouvrage. L'impérial quarter de blé, le double hectolitre, qui valait 40 shillings en 1781) et 43 shillings en 1792, monte à 78 shillings en 1796, à 113 en 1800, a 119 en 1801, à Lit) en 1812 : pendant vingt ans, la moyenne dépasse 87 shillings. Les fils el les tissus s'empilent aux dépôts sans clientèle ; les marchés du Continent sont fermés par le blocus; les marchés lointains ne sont pas encore ouverts; les armements enlèvent au commerce les navires et les hommes; pour la guerre, il y a chaque printemps presse » de toul<'< les énergies el presse de toutes les ressources, comme il y a presse de matelots... La guerre! jamais plus le Lancashire n'oubliera ce que ce mot renferme de calamités el de faim. En 181 1 , dans le royaume, quatorze

190 LANGLETERRE ET L IMPERIALISME

cent mille indigents — un quinzième de la population — demandent à la mendicité le pain que le travail ne peut plus leur fournir. Traqués sur les terres des aristocrates, chassés des paroisses bourgeoises, méprisés de l'Église et redoutés des nobles lords, ces misérables sont poussés en tas vers la prison de bienfaisance, le work-house. Leurs enfants leur sont enlevés, donnés ou vendus comme apprentis aux exploiteurs de misère, jetés comme mousses à la corruption de la flotte. La guerre! John Bull pourra conserver, avec ses instincts de brute, son amour du sang chaud. Mais Manchester sait désormais que toute guerre n'est pas seulement un crime que le Seigneur interdit aux peuples chrétiens : c"est encore une sottise que le simple calcul des intérêts vitaux écarte des peuples sages, une folie dont les désastres matériels survivent longuement à la paix restaurée et ne sont rien encore au regard des autres conséquences. Car ces querelles du dehors établissent toujours au dedans une dure servitude. Contre le travail et les idées nouvelles, la guerre fait toujours surgir les castes inutiles et les vieux préjugés : « Ne sommesnous pas tes chefs et tes défenseurs traditionnels? disent ceux-ci au peuple : pour se garer du loup, le troupeau ne doit-il pas obéir à ses pasteurs? » Avec de vieilles métaphores que le peuple ne comprend qu'à demi, au nom de vieilles traditions, d'autant plus chères à son cœur d'enfant qu'elles sont plus enfantines ou puériles même, ces pasteurs vivent du troupeau et le tondent et l'écorehent... Quand vingt années de luttes et de misères ont enfin jeté bas la force napoléonienne, quand la paix semble rouvrir au Lancashire le chemin de la fortune, voici venir les nobles lords et les vaillants yeomen, les défenseurs

de la « vieille joyeuse Angleterre ». Trente années encore, ils vont barrer le chemin (1815-184G). Contre un retour possible des impiétés révolutionnaires et du péril étranger, l'Angleterre de 18io veut conserver ces champions de la tradition nationale. Or, ces féodaux ne vivent que de leurs fermiers et de leurs terres ; il faut donc leur garantir à jamais la possession des terres par le maintien des vieilles lois sur l'héritage, et il faut leur garantir le rendement constant des fermages par la suppression de la concurrence étrangère. Sans jamais pouvoir morceler et acquérir le sol, le travail va payer indéfiniment de lourdes rentes à ces parasites. Pendant tout ce siècle, le paysan pourra améliorer, transformer, « faire » sa maison et son champ, et l'ouvrier faire son usine et sa ville. Pendant ce siècle, le lord inutile touchera la rente du travail d'autrui et, au bout du siècle, tout lui reviendra, terres et bâtisses. Et pour le yeoman, pour le hobereau qui fait valoir son eslate, il faut encore, sur le pain quotidien, que l'ouvrier prélève un droit très fort : à seule fin que le blé national paie tes fermages la loi des blés interdit l'importation, tant que Y impérial quarter n'est pas à cent shillings, — près de soixante francs l'hectolitre.

La guerre finie, la disette continue donc et la faim : le blé coûte 90 shillings eu 1817,68 en 1825,70 en 1839; {tendant plus de trente années (4815-1846), le peuple De mangera jamais son content. Quand il se plaint, les gardiens du passé rejettent la faute sur Les inventions nouvelles : au bon vieux temps, disent-ils, l'Angleterre était joyeuse, old merry England; ce sont les innovations qui ont détruit ce bonheur. Et ils lancent le peuple à l'assaut des machines et îles sciences, qui le nourriraient -an- L'exploitation de ces parasites.

Mais, peu à peu, le peuple entrevoit la cause véritable. Il réclame son pain et ses droits, une vie plus libre sous un gouvernement à meilleur marché. Alors, on jette sur lui les vaillants yeomen et l'on fait le « massacre de Peterloo ». Du moins, le sang versé là servit la cause populaire.

Le Lancashire comprend entin que le travail et la paix ne peuvent encore lui suffire et que les efforts individuels du présent ne mènent à rien, si Ton ne secoue pas la tyrannie collective du passé. Il faut que rien n'entrave plus l'expansion de? énergies et des inventions utiles. La tyrannie la plus paternelle est plus onéreuse que la licence la plus effrénée : un garde-chasse, au nom de bonnes intentions, arrête la trouée des locomotives entre Liverpool et Manchester. Il faut donner aux mains noires, qui mènent les autres machines et nourrissent le royaume, le g contrôle » de la machine parlementaire pour le gouverner. Au nom des « droits naturels », le Lancashire est enclin aux errements révolutionnaires. Volontiers, il répète les formules françaises : Liberté ou lu Mort ! Représentation égale ou la Mort! Volontiers, il se coiffe du bonnet rouge. Ses ouvriers, avec une couverture, leur seul bien, sur le dos, se mettent en branle vers Londres Pendant dix ans (18:20-1830), l'Angleterre est à la veille d'une révolution. Mais, en route, les politiques des Midlands arrêtent ces c< Marcheurs à la Couverture » et leur enseignent le vrai chemin vers la réforme pacifique et non vers la révolution.

Alors, entre le Lancashire et les Midlands, lTnion politique noue une alliance, qui pendant plus d'un demi-siècle (1830-1885 restera inébranlable et qui « poussera » sans répit le programme radical de travail, de paix et de liberté. Manchester fournit la doc-

trine, et Birmingham les méthodes. Et bientôt, librement, tous travaillent et prospèrent : la « nouvelle riche Angleterre » triple sa fortune el sa population; ehacun vit en paix, à l'ombre de son usine et de sa haute cheminée. Au premier choc, le passé s'est ébranlé, puis écroulé, pierre par pierre. Liberté de pensée et liberté de culte, liberté de commerce et liberté de vie, une Angleterre libérale remplace partout l'Angleterre de la conquête et de la féodalité. La Réforme électorale 1832 marque la première étape; les lois des blés abolies L846 marquent la seconde, plus importante encore. Et pendant quarante ans (1846-1885), ce régime de libre-échange s'élargit, où sans distinction de castes, de culte ni de nationalité, les travailleurs échangent librement paroles, idées, travail et marchandises. Le peuple anglais tout entier se convertit à l'évangile du travail et de la paix; l'expérience commune établit le libre-échange comme fondement de toute politique et de toute morale anglaises : « Il est immoral, dit encore en 1892 lord Farrer au Congrès des Chambres de Commerce, de mettre en discussion les principes libre-échangistes »...

En 1885, l'égoïsme et le snobisme des Midlands, brisant l'accord, remplacent l'alliance libérale par l'unionisme conservateur, le règne du travail par le gouvernement « de l'Eglise et de la Bière ». Mais le Lancashire ne renie pa< sa foi. Les Chambres de commerce, l'une après l'autre, l'abandonnent el se liguent en une gigantesque Association pour le service de l'Impérialisme et du Fair-Trade. Seules, les Chambres de Manchester, de Liverpool et de Glasgow se gardent longtemps de toute compromission. Enfin, en décembre 1898, sollicitée de toutes parts, la

l'anoleteure et l'impérialisme. lo

Chambre de Manchester consent à entrer dans l'Association. Mais ce n'est pas, dit-elle, pour appuyer les revendications protectionnistes. Elle a grand soin de stipuler « que cette adhésion ne saurait restreindre sa liberté complète et illimitée », et elle renouvelle ses déclarations libre-échangistes :

Aujourd'hui plus que jamais, nous voyons que, pour l'Angleterre et son Empire large comme le monde, le libreéchange est une nécessité impériale. Au milieu des compétitions internationales pour les territoires sans maître, par quoi l'Angleterre s'est-elle toujours distinguée, sinon par ce fait que chez elle, en tout lieu, le commerce de toute nationalité est chez lui? Personne ne niera que cette politique de « la porte ouverte » ait fait la grandeur de l'Angleterre et de ses possessions. Et sur l'imbécillité de la politique contraire, quelle leçon donne au monde, à cette heure même, l'exemple de l'Espagne et aussi de la France! Si la France voulait considérer seulement que, de toutes ses colonies, pas une ne peut se suffire, mais que toutes grèvent chaque année le bugdet métropolitain d'une somme plus forte peut-être que le montant du commerce total entre elles et la métropole; si la France voulait méditer le sort de l'empire espagnol, peut-être entreverrait elle le terme où doit forcément aboutir sa politique actuelle... Ce n'est pas l'heure de multiplier les arguments en faveur du libre-échange. Mais il fallait bien établir la situation de notre Chambre à cet égard. Quand par théories de Manchester on entend libre-échange et seulement libre-échange, nul ici ne songe à répudier cet héritage et notre Chambre, en tant que Chambre, garde cette théorie. Le patriotisme des individus n'est nullement engagé par cette attitude. Tous, nous sommes fiers des gloires nationales et de cet empire sans rival dans l'histoire. Mais, tous, nous pensons aussi que les responsabilités en sont énormes et qu'il faudrait L'assurer et le consolider avant de rêver des extensions nouvelles1...

1. Manchester Chamber of Commerce, Monthly Record, février 1899.

La concurrence donne le premier rang au plus habile, c'est-à-dire à La meilleure division du travail et à la plus stricte économie. Quand nos rivaux réussissent, nous 1rs imitons, et nous gardons ainsi notre commerce. Depuis vingt ans nous avons transformé toutes nos affaires, non seulement pour la fabrication, mais surtout pour la distribution des marchandises. Le commerce change et il faut changer avec lui. Nous nous sommes efforcés de modifier sans cesse nos méthodes. C'est cette constante entreprise individuelle qui a fait notre fortune et qui seule peut la maintenir.

Réponse de la Chambre de Manchester aux enquêteurs parlementaires de 1886, lllue lîook, C-4715, p. 476.

Entre les Midlands, qui déclarent l'Angleterre ruinée par le libre-échange, et le Lancashire. qui tient ce Free Trade pour la condition essentielle de la prospérité nationale, auquel faut-il croire? « Voyez nos industries du fer, disent les Midlands : battues par les industries des pays protectionnistes, elles ne peuvent plus vivre sans protection. » — « Et voyez mon industrie textile, répond le Lancashire : concurrencée plus vivement encore par les mêmes pays protectionnistes, elle conserve toujours sa vitalité. »

Jusque vers 1850, le Lancashire, tenant secrètes

ses inventions, gardant ses ouvriers et ses machines, garda aussi le monopole de l'industrie cotonnière. L'Europe civilisée et les humanités primitives étaient, au même titre ses clients. En millions de ynrds (914 kilomètres et en milliers de livres 453000 kilogrammes , il exporta fils et tissus vers tous les marchés de l'univers. Mais les chiffres de 1850 montrent déjà que l'Europe civilisée tendait à s'affranchir de cette clientèle. Le Continent, surtout l'Allemagne, avait essayé dès 1784 d'embaucher au Lancashire des artisans et des constructeurs de machines : plusieurs acts du Parlement punirent durement l'exportation d'hommes ou de secrets. Avec le libre-échange, le Lancashire réclama toute liberté d'établir au dehors les usines qui lui seraient utiles, et ce furent des Anglais qui, entre 1840 et 1850, fondèrent en Allemagne comme en France et en Belgique l'industrie cotonnière : sur le Continent, de père en fils, ces cotonniers ont gardé leurs usines et leurs noms anglais Waddington .

De 1850 à 1860, le Continent s'affranchit donc peu à peu, et, comme à la même époque les révolutions et les guerres méditerranéennes Crimée et Italie; ferment les marchés de l'Italie et du Levant, le Lancashire traverse une période difficile. Mais il perfectionne encore ses machines. La self acling mule de Roberts rend le filage presque automatique. Le tissage, grâce aux dépenses et aux nouveaux efforts de Cartwright, grâce enfin à la découverte de Bullough, atteint la même perfection avec le nouveau power loom, qui de 1841 à 1851 est partout adopté. Pour remplacer les marchés européens, le Lancashire se tourne vers l'Amérique, vers l'Inde et vers la Chine, qui deviennent ses grands consommateurs. Puis la

LE LIBRE-ÉCHANGE l''~

paix rétablie dans la mer Noire et en Italie lui rend les marchés méditerranéens. Il se rouvre les autres marchés de l'Europe par l'expansion de ses idées, surtout par le traité de commerce francoanglais de 1860, qu'il signe dans la personne de Cobden et qui pour vingt années (1800-1880) va mettre à la mode les théories libre-échangistes sur presque tout le Continent. Aussi, le Lancashire connaît une prospérité sans rivale : il est dans « les jours alcyoniens » dont les vieillards parlent encore. „ — Brusquement la guerre de Sécession, de 1801 / à 1864, crée « la famine du coton ». Depuis la fin du wiiic siècle, les États-Unis étaient les fournisseurs presque exclusifs de matière première. La Méditerranée levantine, qui jadis était la source de tout le coton brut, avait cédé ce profit aux Antilles d'abord, puis aux États du Mississipi qui s'emparent de ce monopole vers 1800 et le gardent jusqu'aux mauvaises récoltes de 1846 et 1847. Le Lancashire alors demande à la Compagnie des Indes et au Parlement de développer les cotonnières de l'Inde. Mais les bonnes récoites des années suivantes font oublier ces demandes jusqu'à la « famine du coton » qui commence avec la guerre civile des Étals-Unis, à la fin de 18(11, sévit durant toute l'année 1862, diminue en 1863 et 1864, niais ne se termine qu'à la fin de 1865. Si le Lancashire avait jamais pu oublier les leçons de 1800 à 181."), cette guerre de Sécession l'aurait à jamais guéri des idées belliqueuses. Dans le royaume, sur 530000 fileurs ou tisseurs de colon, 250000 en 1862, 200000 en 1863, 130000 en L864, 101)000 encore eu 1865 restent sans ouvrage. Les

autres, réduits à La demi-journée et à la demi-semaine,

recourent aussi à la charité publique : 50 000 en 1861,

198 l'axgleterre et l impérialisme

485 000 en 186-2, 300000 en 1863, 130 000 en 1864 et plus de 100 000 en 1865. Si l'on parle maintenant de guerre, le Lancashire sait exactement ce qu'une semaine de guerre lui coûte, Ses ouvriers ont perdu 4 millions et quart de francs par semaine en 1862, et quelque 7 ou 800 millions pendant ces quatre ou cinq ans. Quant aux patrons, c'est un milliard et demi pour le moins que cette famine leur a coûté * . Le monde peut être sûr désormais de leurs sentiments pacifiques. Pour remplacer les arrivages d'Amérique, on chercha des cotons dans l'univers entier, en Turquie, dans l'Amérique du Sud, surtout en Egypte, où Méhémet-Ali avait planté les premières cotonnières, ] et dans l'Inde, où l'on développa la culture indigène^] Le Lancashire dès lors ne fut plus aussi étroitement ' lié au sort des États-Unis. Mais, recevant du monde entier sa provision annuelle, il dépendit, plus étroitement du monde entier : aujourd'hui une guerre maritime, quelle qu'elle soit, mettrait sur le pavé de ses villes des centaines de milliers d'ouvriers sans ouvrage. Il lui faut donc la paix universelle des mers : delà Méditerranée, de l'Océan Indien, du Pacifique et de l'Atlantique, les flottes viennent à lui, amenant le coton brut pour ses machines2, en même temps que

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