‹ L'Angleterre et les AnglaisChapitre 18 sur 70 · LB DIMANCHE · texte numérisé non relu

LB DIMANCHE

Erreur théologique des Puritains. — Une trop grande con^ trainte produit un trop grand relâchement. — L^Obser- Tance du dimanche considérée sous un point de vue législatif. — Deux causes de démoralisation sont liées à son infraction.— La Manière d^y remédier. — L* Amusement vaut mieux que Toisiveté ; comparaison des paysans français et anglais. -— LMnstruction vaut mieux que Tamusement. •— Le Danseur de corde et le Philosophe. — Conséquence que Ton peut déduire des dépositions faites devant la commission. — Gorroboration du principe de cet ouvrage.

I/observance du jour de repos esl une question qui ne me paraît pas avoir été considérée législatiyement d^une manière convenable. Il est parfaitement évident que le dimanche des chrétiens n^est pas le sabbat des Juifs; on ne saurait disputer non plus que, dans les premiers siècles de TÉglise , il ne fut un jour de récréation aussi bien qu^un jour de repos ; les premiers réformateurs de TÉglise anglicane continuèrent à le considérer sous cet aspect. On permettait alors des jeux aux pauvres et des tournois aux riches.

La difTérence qui distinguait principalement Pesprit du puritanisme de celui de TÉglise anglicane était que le premier tirait sa doctrine et son caractère principalement de l^Ancien Testament, et le second du Nouveau. Diaprés cela, les puritains, par une grossière erreur théotogique , adoptèrent le cérémonial rigoureux du sabbat judaïque, que notre Sauveur avait aboli , et auquel tous ses premiers disciples avaient substitué une institution plus modérée. La conséquence de Pexcès de contrainte que l^oo a introduit dans le cérémonial en Angleterre a été qu^à mesure que certaines personnes devenaient plus rigides dans leur observance du culte et des riles de ri^glise , les autres se relâchaient dans la même proportion. Quand il était généralement entendu que la première partie de la journée devait être consacrée au culte et la seconde à la récréation , tout le monde suivait Tun et se livrait à Tautre; mais quand une classe condamna la journée entière à des cérémonies et à de la contrainte , auxquelles elle joignit une certaine ostentation de pédante dévotion, Tautre classe, par une réaction nécessaire, et par le résultai inévitable du ridicule , tomba dans Texcès contraire. De» animosités politiques vinrent favoriser la dilTérenee des sectes , et aujourd'hui encore il y a deux genres dWgumentateurs sur Pobservance du dimanche, dont les uns demandent trop et dont les autres accordent trop peu. Leê absurdes et monstrueuses propositions <le sir André Âgnew ont beaucoup nui au respect que tou tes Jes classes devraient téœoigoer pour cette in* stitution.

Mais quand tnéme on ne considérerait pas le côté religieux de la question y Pesprit d^une bonne législation exige que quand une cause évidente dé démoralisation existe , on s^efforce de Técarler.

îl paraît , diaprés les déposkions faites devant la commission de sir Â. Âgnew , que le dimanche est généralement observé dans toutes les classes, excepté les plus pauvres (1), que les églises se remplissent dès quelles sont construites , et que même les places réservées pour les classes ouvrières sont dWdinaire encombrées de personnes. II n^y a , comme je viens de le dire , que les classes les plus pauvres , dans les grandes villes , qui se dispensent d^y aller , et si nous^en recherchons la cause , nous la trouvons dans les suites dUine intempérance habituelle. Cest donc à détruire cette funeste ha1)itude, première source du mal, que la législation doit s^appliquer. Elle doit s^efforcer de remédier aux deux causes qui favorisent Pivrognerie le dimanche, non -seulement parce quelle porte atteinte à la solennité de ce jour, mais encore parce qu*elle souille les mœurs de TÉtat.

J^ai dit qu^il y avait à cela deux causes : la pre-

(1) Le plus ^and nombre des marchands reipectablei de la capitale désirent ardemment que la loi intervienne pour prohiber tonte espèce de commerce le dimaoche ; mais J*m lieu de croire que c'est moins par piété que par jalousie des petits marchands qui , en servant les pratiques le dimanche , les attirent aussi le lundi, ou bien forcent les marchands plus respectables d'être aussi obligeants qu'eux , ce qui les empêche d'aller passer la journée à leur campagne dans leur propre cabriolet.

— i»0 mière est Ptisage de payer les salaires le samedi soir. Une journée entière d^oisivelé suivant immédiatement la recette d^une sommé d*argent, Pouvrier qui , dans la capitale surtout, est en général dissipé, va au cabaret le samedi soir', y retourne le dimancbe matin , oublie sa femme et ses enfants , et dépense, pour flatter ses vices , le gain d^une semaine qui aurait dû servir à nourrir sa famille. Si , au lieu de cela , il était payé le vendredi soir, et s^il était obligé de retourner au travail le samedi matin , il n^oserait pas se griser, parce qu^il n^aurait pas devant \m une journée d'oisiveté pour se remettre. I/argent tomberait, selon toute probabilité, dans les mains de la femme , et serait dépensé d'une manière convenable. Tous ceux qui connaissent bien le pauvre sans éducation savent que ce n'est que dans le moment même où il vient de recevoir de l'argent qu'il est tenté de le mal dépenser , et qu'en le recevant le vendredi , la nouveauté serait déjà un peu passée. le dimanche matin. Je suis convaincu que ce changement serait suivi des résultats les plus avantageux ; on l'a déjà essayé en divers endroits , et toujours avec le plus grand succès.

Du reste , la loi devrait plutôt s'occuper du samedi que du dimanche ; car tous les agents de.police s'accordent pour déclarer (fait très-singulier) qu'il se commet plus d'excès le samedi soir qu'aucun autre soir de la semaine, et que la soirée où il s'en commet le moins est celle du dimanche,

La seconde cause qui favorise l'intempérance le dimanche est le règlement qui permet aux cabarets

de rester -ouverts le samedi soir jusqu^à une heure très -avancée, et le difnanche matin jusqu^à onze heures. Le cabaret est sans contredit le lieu le plus funeste pour le pauvre, tant à cause de la tentation qu^il y trouve de se livrer à des excès, qu*à cause des êtres méprisables avec lesquels il s'y rencontre. Le ;nari y va pour boire, la femme y vient pTour le ramener, mais, en attendant, elle prend un verre pour lui tenir compagnie et pour se consoler de ses défauts. C^est ainsi que le vice s^étend sur les deux sexes , et retombe enfin sur les enfants. Ces repaires devraient , surtout dans la capitale , rester entièrement fermés le dimanche, et clore de bonne heure le samedi soir. Je ne pense pas que la législation piiisse prendre aucune mesure directe pour r'emédier aux principales causes de démoralisation qui empêchent Tobservance du dimanche de la part des pauvres.

Mais , loin de fermer tous les lieux de récréation qui sont ouverts en ce moment, il est évident <iue tous ceux qui ne favorisent pas Tivrognerie sont, pour les pauvres gens , autant d^encouragements à la sobriété. Ainsi, des jardins à thé un peu éloignés des villes, où il «serait interdit de débiter le dimanche des liqueurs fortes d^aucun genre, pourraient être, sous ce rapport, fort utiles aux classes onvières. Ils le sont même déjà aujourd'hui. Nous savons , par les déclarations des agents de police, que les excès et les désordres sont fort rares dans ces lieux de ré-, création ; et leur avantage consiste en ce que Fouvrier peut y conduire sa femme et ses filles, ce quM

ne peut pas faire au cabaret ; ils prévieonent, diaprés cela, l'égoîsme, le prîocîpal défaut des îvrogues; ils resserrent les liens et les affections domestiques, tandis que la présence de sa fille impose à Touvrier un frein agréable, et dont il ne s'aperçoit pas lui-même. Je sois convaincu que c'est la facilité que le paysan ou Partisan français trouve à s'amuser en famille qui fait qu'il ne cherche point à s'amuser sans elle , et l'innoeent attrait de la guinguette triomphe des plaisirs abrutissants du cabaret.

Comme je tnaversais la Normandie, pendant une belle soirée de dimanche , j'entendis un paysan français refuser une partie que lui proposait un de ses camarades : u Je ne le puis pas , disait-il, car il faut que j'aille à \dL guinguette avec ma femme et mes cbers enfants. »

Le dimanche suivant, je me trouvai dans le comté de Sussex, et passant à cheval devant une chaumière, j'entendis un vigoureux laboureur qui en sortait, dire en grognant à un gros garçon qui se balançait sur une barrière : « Tu verras un peu après la truie, Jim , tnon enfant ; je vais passer un moment au Lion Bleu, pour me débarrasser de ma femme et de la maw dite marmaille, »

Les plaisirs innocents que l'on peut prendre chez nous le dimanche sont en si petit nombre, qu'un écrivain français, embarrassé pour en trouver^'a dit avee une heureuse noiVc^^ qu'en Angleterre le dimanche est un jour ^u^on distingue par un podpimg!

Mais, monsieur, tout en me persuadant que dea plaisirs innocents et sociaux sont le premier pas à faire

ver» ramélioration des inconvénients qa^un jour d^oisiveté entraine pour les pauvres, je n^en suis pas moins prêt à reconnaître que la conservation du repos du dimanche est pour eux de la plus haute importance morale. Les réflexions et des lectures instructives perfectionnent Pesprit plus encore que la douce gaieté de la récréation. L'homme est né pour un but élevé et pour des destinées immortelles. 11 n^y a pas de mal qu'il s'en occupe quelquefois sérieusement , ou qu'il s'entretienne en silence avec son propre cœur. Mais la loi ne peut rien à cela ; il n'y a que Péducation qui puisse l'y porter. Plus les pauvres seront éclairés , plus ils auront de ressources nobles et pures, qui mieux encore que l'amusement les préserveront de rivrogperie et du vice. Il faut donner aux oisifs des plaisirs innocents, et il faut prévenir l'oisiveté elle-même par les ressources de l'instruction; car une fois que l'on connaît les plaisirs de l'esprit, on perd le goût des amusements frivoles.

((Pourquoi ne vous aînusez-vous janipis ? demanda le danseur de cordeau philosophe.

— « J'allais précisément vous faire la même question, n répondit le philosophe.

Je ne saurais terminer ce chapitre sans indiquer un des résultats des dépositions faites devant la commission parlementaire nommée lors de la proposition de sir A. Agnewpour une plus stricte observance du dimanche. Toutes ces dépositions concourent à attaquer de la manière la plus forte l'influence de l'aristocratie. C'est au mauvais exemple qu'elle donne ,

L\TIGI.RTRRKe. 1,1, *5

que sont imputés tous les crimes qui se commettent en Angleterre : car, en premier lieu , il est dit que la non -observance du dimanche est l^>rigine de tous les crimes, et secondement, la non-observance du dimanche est attribuée au mauvais exemple donné par raristocratie. Je ne citerai à ce sujet que la seule déposition de Pévéque de Londres, u II est difficile, dit sa seigneurie , de calculer jusqu^à quel point les travaux du ministère sacré sont contrecarrés, iiurtoUt dans les villes , par le mauvais exemple que donnent les riches. » Ce savant prélat, en insistant après cela sur la nécessité de mettre une extrême prudence dans les mesures législatives que Von voudrait prendre à regard des pauvres, quand il s^agit de fautes que leurs supérieurs commettent avec impunité, observe que si la conduite des hautes classes était en général exemplaire , elle rendrait superflue toute législation pour les pauvres; mais il avoue qu^il n^ose pas se flatter qu^un pareil état de choses puisse avoir lieu de longtemps.

Je vous demanderai, monsieur, si ce n^est pas là précisément ce que je n^ai cessé de dire depuis le commencement de cet ouvrage, et je vous demanderai en même temps si vous ne pensez pas que j^aie rendu quelque service à mon pays en démontrant que les maux qui ont découlé d*en haut sur le peuple ne sont pas, comme le prétendent les disciples d*un fol et imprudent radicalisme, émanés soit de la monarchie, soit dé TEglise anglicane, mais uniquement de la forme particulière de nos combinaisons aristoeratiques et de Pinfluence toute puissante qu^elles ont

acquise. Uoe fois que vous êtes parvenu à exposer au grand jour les inconvénients d'une influence morale, quelle quVlie soit, il est impossible de calculer jusqu'à quel point vous avez diminué le pouvoir délétère qu'elle possédait.

tHAPITRE VI.

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