ETAT DB LA MORALE
Réfutation dhine erreur populaire dans la recherche de l'origine des Mœurs , de la Religion et de la Philosophie. — 11 est important d'étudier la Morale comme une science. — Tort invariable fait à la Religion et aux Mœurs toutes les fois que les ecclésiastiques seuls ont enseigné la Morale. — Avantages polir la Religion de la culture des sciences morales. — Les Anglais sont arriérés dans ces sciences, ce qui nuit à leur sentiment moral. — Lois fautives. — Distinction entre la vertu publique et la vertu privée. — Respect pour les apparences. — Anecdote d'une danseuse de TOpéra. — Une Science abstraite est nécessaire pour arriver à des résultats pratiques. Règles de Religion mal appliquées. — Bishop, Fassassin. — Charités publiques. — On attribue trop d'influence à la peur. — Immoralité de certains impôts. — Le genièvre. — Progrès de l'intempérance. — Singulière déposition à ce sujet. — Une trop grande délicatesse sur le décorum des sexes nuit au but qu'elle se proposait. — Licence des mœurs en Angleterre. — Toutes nos notions sont vagues et incertaines. — Le manque de sciences morales laisse trop d'influence au monde , d'où natt un respect exagéré pour le rang et les richesses.
11 y a des personnes qui désireraient que nous n^ap-
prissions jamais la morale comme une science sepa-* rée^ elles voudraient la borner uniquement à des expositions théologiques, et rendre les ecclésiastiques seuls professeurs de la morale. C^est là une erreur très^ commune en Angleterre ; elle procède des intentions les plus pures , mais elle produit les conséquences les plus funestes , non-seulement à la morale , mais à la religion elle-même. Ces personnes prétendent que la religion et la morale, ayant la même origine, doivent demeurer inséparables. Des notions justes à cet égard étant d^une haute importance, nous allons examiner Porigine de Tune et de Pautre , et je crois que voulue tarderez pas à reconnaître qu^elles sont essentiellement distinctes ] comme vous découvrirez en même temps comment elles se sont trouvées liées , il en résultera la preuve de la nécessité de cultiver la morale comme une science séparée.
Quand les hommes contemplent pour la première fois les phénomènes de la nature , ils tremblent , ils admirent, ils sentent la présence d^un pouvoir audessus d'eux ; ils connaissent un Dieu ! Telle est Porigine de toute religion , excepté de la religion révélée.
Quand les hommes se réunissent en société, quand ils se choisissent un chef ou construisent une cabane, ou acquièrent une propriété individuelle dans un arc ou un canot, ils sentent la nécessité d'un frein et d'une obligation ; alors ils fout des lois, et regardent comme un devoir d'y obéir (1). C'est ce devoir, résul-
(1) Si nous adoptions la métaphysique de certaines école»,
tat derutilité, qui est Forigine de la Morale (1).
Mais il est naturel que rhomme veuille se rendre favorable la Divinité, que son étonnement et son effroi lui ont fait deviner. II cherche à découvrir ce qui doit plaire à cette divinité inconnue et ce qui peut Toffenser. llTinvestit de ses propres qualités, qu^il porte seulement à un degré bien plus élevé ; c^est par elles quMl la juge ; d^où il conclut que les mêmes attentats contre la morale qui interrompent Tharmonie de la société humaine , doivent aussi déplaire à la déité qui y préside. A la terreur de la loi , il ajoute le courroux de Dieu. De là Torigine de la liaison entre la religion et la morale.
Ces deux grands principes de Tordre social étaient . dans le commencement distincts , et le résultat d^opérations de Tesprit tout à fait différentes. L^homme, seul dans un désert , aurait conçu la religion ; ce n^est que quand il se mêle à dWtres hommes qu'il conçoit la morale..
Mais rhomme qui veut claire à Dieu et comprendre les lois par lesquelles il agit sur la nature physique et intellectuelle, après avoir commencé par
nous supposerions que la religion et la morale sont toutes deux des principes inhérents de Tâme; mais, même dans ce cas , il serait facile de prouver qu^elles sont le résultat de principes difiPéreots, ou du moins d^opérations entièrement distinctes du même principe.
(1) Ainsi rorigine de la loi et celle de la morale sont simultanées sans être exactement semblables. La nécessité de créer une loi est Torigine de la loi ; la nécessité d'obéir à la loi est rorigine de la morale.
adorer, ne tarde pas à examiner. Cest là Torigine de la Philosophie. Chez les premiers peuples de la terre, la philosophie est en effet toujours née de la religion. Mais cette philosophie, si elle est le résultat de la religion , deyient nécessairement la science de la morale ; et comme la sagesse humaine marche arec pins de sûreté quand elle traite des choses connues et yéritahles , que de celles qu^elle ne peut ni connaître ni voir, il s^ensuit que, chez les peuples de ^antiquité, Pexposition de la morale a constamment corrigé Pextrayagance de la religion. Les croyances ont disparu, mais la morale subsiste; aujourd'hui même, fondue dans le code du christianisme, elle fait lu base de nos principes et Théritage impérissable que nous devons transmettre à notre postérité , mais que nous devons aussi agrandir.
Je viens donc maintenant de faire voir Torigine distincte de la religion et de la morale ; j^ai montré comment la philosophie guide la première , éclaire la seconde, et combien il a été heureux pour le monde que la philosophie, ne bornant point ses spéculations à la théologie, ait aussi cultivé la morale comme une science.
Il est juste , diaprés cela , que la science de la philosophie morale soit cultivée dans toute sa liberté et toute sa hardiesse , comme un moyen non de supplanter Pinstruction religieuse, mais de la corroborer, de la purifier et dVn agrandir la sphère. IL n*y a pat jusqu^aux philosophes qui se sont le plus élevés contre la religion révélée , et se soiit égarés dans le matérialisme et le scepticisme, qui n'aient contri-
bué sans le savoir^ et sous deux rapports différents , à maintenir Texistence et Ténergie de la religion. En premier lieu, ils ont réveillé les talents et stimulé la science de TÉglise , et ont , par là , donné naissance aux nombreux défenseurs dont elle se glorifie avec raison ; en second lieu , la vigilance de la philosophie en fait comme une gardienne de la pureté de la religion, qui la préserve à la fois de la férocité du fanatisme et de la léthargie de la superstition. De même que Ton a dit que Rome maintenait sa vertu par les efforts constants d'énergie auxquels la puissance de Garthage Fobligeait , de même aussi la vigueur de la religion est préservée par les attaques libres et perpétuelles de la science philosophique. Le docteur Reid a dit : « Je regarde les écrivains sceptiques comme des hommes dont la mission est de faire des trous dans Pédifice des connaissances humaines, partout où il se montre faible ou dégradé ; et , quand ces trous sont réparés, Pédifice devient plus ferme et plus solide qu'il n'était auparavant, n
Je regarde comme une suite de quelques préjugés, au sujet de cette vérité, de quelque crainte ignorante pour la religion si la morale était étudiée comme une science distincte et individuelle, que l'Angleterre soit restée si indifférente aux recherches métaphysiques, et qu'elle soit aujourd'hui si arriérée, sous ee rapport, en comparaison de la France, de l'Allemagne, et même de l'Ecosse. Partout où je jette les yeux autour de moi en Angleterre , je suis frappé da défaut de culture des sciences morales. On rend des lois , on se forme des opinions , on recommande des
institutions , mais toujours diaprés les ^ues les plue erronées de la nature humaine et des opérations les plus nécessaires de Tesprit. On a fait une vaste sépa* ration entre les vertus privées et les vertus publiques. On s^imagine que ce sont des qualités qu^il est possible de posséder les unes sans les autres. On dit d^un homme qu^ii est sans probité en politique ^ en protestant que Ton est loin de vouloir attaquer son caractère personnel. Appuyant la morale sur le décorum seul ,• nous laissons s^établîr parmi nous une échelle basse et commune pour Topinion , et les habt* tudes nivelantes d^une vie toute livrée au commerce ne sont point relevées par les idées plus nobles et plua spirituelles qu^une philosophie hien cultivée répand parmi les peuples.
J^ai entendu raconter une anecdote d'un père qui cherchait une gouvernante pour ses filles. Une danseuse de TOpéra se présenta. Le père se. récria. « Eh quoi ! dit la danseuse, ne suis-je pas en état de remplir cette place? Je puis enseigner la danse, la musique, le français et les bonnes manières. » — • G^est très-possible... mais pourtant... une danseuse... réfléchissez... » — « Oh ! si ce n'eat que cela, reprit la dame^ je puis changer de nom! » J^admire encore moins la naïveté de la danseuse que sa sagacité. Elle savait que , neuf fois sur dii , quand les Anglais demandent de la vertu , ils n^attacheut de prix qu^au nom.
Par suite d^une folie étroite et aveugle, nous croyons en Angleterre que les connaissances abstraites sont en opposition avec les connaissances pratiques ; mais
songez bien que toute loi qui ne «^applique pas au peuple, qui manque son but, qui ne a^eiécute pas , est une preuve que le législateur ignorait ou Tesprit de la loi qu'il rendait , ou Pesprit du peuple pour lequel elle était faite ; c'est-à«dire qu'il manquait d'expérience abstraite. Il n'y a point de pays où l'on fasse autant de lois inexécutables qu'en Angleterre»
Ce même défaut fait que non^ jugeons la morale par des régies religieuses qui lui sont inapplicables. Les journaux crurent être assurés que l'assassin Bishop s'était réconcilié ayec Dieu ; pourquoi?... parce qu'il avait confessé à l'aumônier de Newgate la manière dont il s'y était pris pour faire mourir sa victime ! Les charités publiques , dont nous avons démontré la funeste influence sur les mœurs du peuple quand elles ne sont pas administrées avec le plus grand soin , sont regardées comme admirables par elles-mêmes; la turbulence , les séditions, la corruption el les vices qui souillent les élections , sont considérés comme des parties essentielles de la liberté. Les uns adhèrent au passé sans en comprendre la morale; les autres s'élancent aveuglément vers l'avenir « etae livrent à des expériences sans avoir un seul principe pour les guider.
Quand la religion n'est point soutenue par les sciences morales 9 il y a toujours du danger que nous n'accordions trop au principe de la crainte» Ce principe si commun en théologie est ensuite transporté dans notre éducation et dans nos lois. Nous élevons nos enfants i l'aide des verges (1). Nous gouvernons nos
(1) Le célèbre prédi<^ateur méthodiste Wesley terminait
pauvres par la coërcîtian. Nous nous efforçons sans eeése d'abaisser nos semblables par la terreur, an lieu de les régler par la raison. Ce n'est pas ainsi que parlait la grande âme de Bossuet lorsque, dans son beau sermon pomr la Profession de madame de La FaU Itère, cet illustre prédicateur cherche à élever Vêtmt vers le ciel. Il ne parle point alors de terreur et de châtiment , mais de célestes tendresses , et de Tab* sence de toute crainte sons les ailes du Tout-Puissant. « Quelle est , s'écrie-t-il , la seule voie par laquelle nous nous approchions de Dieu et devenions parfaits?... €e n'est que par l'amour. » Vérité profonde, qui, en nous enseignant un plus noble esprit de religion , nous apprend aussi les trois principes , ceux de l'éducation , de la morale et des lois. Mais le discours de Bossuet n'est pas du genre de ceux qui se font parmi nous;
Je remarque le même défaut de connaissances morales dans nos impositions fiscales. Certains impôts qui sont posés doivent nécessairement engendrer des vices ; d'autres sont supprimés comme dans le but de les augmenter. Nous avons taxé à cent pour cent la distribution des connaissances utiles , ce qui , en les renchérissant , ne fait que faciliter . la contrebande des leçons les plus pernicieuses. Nous avons ôté l'im-
souvent ses sermbns par cetle phrase ; « Maintenant , je vais prononcer votre sentence ; n ou bien : « Retirez-vous , réprouvés, dans le fèu étemel. » Le même Wesley recommande de fouetter souvent les enfants pour leur enseigner rhumilité.
pôt du genièvre , et à compter de ce jour commença une époque terrible de démoralisation nationale. «Autrefois, dit le sage prélat dont j'ai déjà plus d'une fois cité les dépositions , lors de ma première arrivée à Londres , je ne voyais presque jamais une femme sortir d'un cabaret ; maintenant j'en rencontre souvent tenant dans leurs bras des enfants à qui elles font part de la liqueur qu'elles boivent. »
L'intempérance est la plus grande tache nationale de nos pauvres, et nos législateurs ne cessent de l'encourager. Ils prohibent l'instruction ; ils mettent des obstacles à la récréation ; ils ne favorisent que l'ivrognerie.
Indépendamment de l'excès d'importance que noua attachons aux apparences , nous avons le défaut de croire que la morale n'a d'influence que sur la liaison des sexes. Chez nous, la morale n'est autre chose que l'absence du libertinage : c'est un synonyme d'une de ses propriétés , la chasteté ; tandis que par immoralité nous n'entendons que l'intempérance dans lea plaisirs de l'amour. Je ne nie point que cette vertu ne soit d'une immense importance ; mais comme lea yeux les plus forts ne peuvent pas se fixer continuellement sur le même objet sans loucher, ainsi , quand nous ne nous attachons qu'à un seul point de morale, quelque précieux qu'il soit, notre vision est altérée pour lesr autres. Et ce qu'il y a de plus re-' marquable parmi nous , c'est que c'est précisément notre respect exclusif pour la chasteté qui occasionne cet énorme excès de prostitution qui existe dans toute l'Angleterre, et auquel on n'a pas même essayé de
remédier. Notre grand respect pour les femmes chastes nous inspire tine dédaigneuse apathie pour celles qui ne le sont point. Nous ne nous embarrassons aucunement ni de leur nombre , ni de ce quelles souffrent, ni de la profondeur à laquelle elles descendent dans les égouts du crime. Cest ainsi que dans les districts agricoles rien ne saurait égaler le honteux abandon des paysannes. Les lois qui favorisent les enfants naturels sont un encouragement à la licence, et) comme je Fai fait voir plus haut, il arrive souvent que le mendiant épouse la mère de plusieurs enfants illégitimes, afin de se donner de nouveaux droits aux secours de la paroisse. Dans nos grandes villes , un mépris également systématique pour les malheureuses victimes de Pignorance et de la misère souvent plus que du péché , produit des conséquences non moins funestes. La police ne sWcupe point, comme en d^autres pays , de leur, position et de leur saîité. Le terme moyen de leur carrière est calculé à quatre ans. Jamais on ne visite leur demeure ni les lieux qu'elles fréquentent ; ce qui donne lieu à une masse effroyable de maladies, d'intempérance et de vo]s^ Il semble que quand on méprise trop un vice , on ne fasse que le subdiviser en une foule d'autres vices aussi dangereux que le premier.
Faute de cultiver la morale comme une science , toutes ses règles deviennent vagues , vacillantes , incertaines ; elles se ressentent d'une partialité ou d'une (persécution individuelle. Telle personne est proscrite par la société pour une faute que telle autre commet avec impunité. Une femme se laisse enlever, et on T. I. a6
rappelle une créature abandonnée; une autre fait la même chose , ce n'est qu'une dame infortunée. lAm *** est traitée avec respect par Jes mêmes spectateurs qui ont forcé Rean à s'expatrier. Lord '^** maltraite sa femme et la quitte ; personne ne le blâme ; lord Byron est abandonné par la sienne et il est banni de la société. Ce serait en vain que nous voudrions tâcher d'expliquer ces distinctions ; tout en elles est arbitraire et capricieux. Elles proviennent tantôt d'une popularité non méritée , tantôt d'une réaction dans l'opinion publique qui ne l'est pas davantage. Chez nous la morale n'a point de vigueur, point de système fertile et organisé ; elle va toujours par sauts et par bonds ; tantôt elle s'attache aux formes et aux noms ; tantôt c'est le respect pour les apparences et tantôt pour la propriété j la seule chose à laquelle elle s'unisse avec force et avec constance est une idée qui doit sa naissance à l'esprit de l'aristocratie et du commerce : la valeur du rang et le prix des richesses.