CHAPITRE VU
QUBL DBVfiAIT AtBB LB BDT DBS NOBALIttTKS ANGLAIS DB CB SIÈCLE.
Influence de la Philosophie sur le monde. — Mal qui résuUe de notre attention exclusive à Locke. ~ La Philosophie est la Toix d*un certain besoin intellectuel. — Quel est au--jourd^hui ce besoin. — Quelle devrait être la véritable morale quMl faudrait inculquer. — Portrait d*un Moraliste.
Il paraît , diaprés ce qae je viens de dire, que , par suite de la tendance naturelle du commerce et d*un genre d*aristocratie imparfaite et qui n^a rien qui élève rame , les facultés basses et mercantiles s^emparent du caractère national , tandis que celles qui sont plus spirituelles et plus nobles sont peu encouragées et faiblement estimées. La yie civilisée , toujours agissaute , avec les détails minutieux dont elle occupe et harasse rame, exige un 'stimulant perpétuel à des vue^ plus vastes et à des sentiments plus élevés; quand celles-ci sont rares et faibles , l'opinion se fixe sur un niveau mesqnin^t sordide.
L^Angleterre n^a fait aucun progrès en connaissances métaphysiques depuis Locke. Quelques person-
nés ont passé dans Técole écossaise; d^autres ont continué les principes de Locke, dans les théories d^Helvétius ; un très-petit nombre se sont risquées dans les mers inconnues de la philosophie kantienne , et cela au moment même où TAllemagne venait de la dépasser; mais, à tout prendre, la philosophie de Locke est encore aujourd'hui le système des Anglais, et tout ce quMls ont ajouté à sa morale est comme saturé de son esprit. La beauté , la hardiesse et Pintégrité de son caractère , la circonstance qui lui fait rattacher son nom à une grande époque dans la liberté de penser; tout cela se réunit pour maintenir son ascendant sur le cœur anglais , et sa croyance connue dans 'notre immortalité , nous a aveuglés sur le matérialisme de ses doctrines.
Peu de personnes se doutent de Tinfluence qu^ivne âme forte exerce insensiblement sur des masses d^hommes et sur un espace de temps qu'un esprit superficiel ne conçoit pas la possibilité d'embrasser. C'est à notre attachement exclusif pour Locke que j'attribue en grande partie ces formes antispirituelles et matérielles que notre philosophie a strictement conservées depuis ; aussi je regarde comme une grande erreur dans le système d'éducation suivi à l'Université de Cambridge , que Locke soit le seul métaphysicien que l'on y étudie oiBciellement, sans que l'on y consulte aucun des ouvrages qui ont réfuté ses erreurs et ennobli son système.
Ce qu'il y a de plus remarquable encore, c'est que la place que Locke tient comme métaphysien soit occupée par Paley comme moraliste. De tous les systé-
mes d^égoïsme déclaré et sans mélange qtie Tesprii humain ait jamais imaginés, celui de Paley est peutêtre le plus groAier. Cest avec raison que Mackintosh a observé que la définition de la vertu suffit seule pour caractériser son code tout entier. « La vertu est Pacte de faire du bien aux hommes, en obéissance à la volonté de Dieu , et afin de gagner le bonheur éternel, » De sorte que les actes les plus vertueux que les hommes puissent fa ire en obéissant à Dieu , s^ils proviennent de tout autre motif que du désirde la récompense qu'il accordera , soit de la reconnaissance pour ses bontés passées , soit d^amour ou de vénération, ne sont point des actes de vertu ; il y a plus, si , s^épurant davantage encore , Tâme se détachait de toute idée de récompense , elle violerait la définition de Paley, et ses actes deviendraient des péchés! Que dire d^une Université qui adopte le matérialisme pour code de métaphysique , et Tégoïsme pour code de morale?
La philosophie devrait être la voix du principal besoin intellectuel de chaque siècle. Il y a une cer- , taine époque où les hommes ont besoin de tolérance et de liberté ^ il faut à leurs pensées un organe commun. Telle fut la mission de Locke , tel fut le service qu^il rendit au genre humain. Mais aujourd'hui il ne nous manque plus qu'un petit nombre de théories nouvelles sur les points, déjà établis. Notre besoin intellectuel est à présent d'élargir et de spiritualiser la liberté de penser que nous avons acquise ; la philosophie de notre siècle avance en incorporant le bien , mais en corrigeant les fautes de celle qui l'a précé-
dée. Aucun philosophe ne s'est présenté chez nous pour satisfaire à ce besoin.
Je veux dire par là que la philosophie doit toujours s'opposer à Terreur qui domine dans Popinion populaire à chaque époque différente; d'où il suit qu'aucune école de philosophie ne saurait être permanente. Tantôt on peut avoir besoin d'une philosopiiie froide et matérielle, et tantôt on peut retirer de l'utilité de tout ce qu'une philosophie idéalisante a de plus extravagant.v
Si nous ne possédons pas aujourd'hui ce qu'il nous faut, ee n'est pas qu'il n'y ait des esprits qui sentent ce qui nous manque sans pouvoir y suppléer euxmêmes» En attendant, ils ne sont pas pour cela inutiles ; ils peuvent en hâter l'apparition , en s'effor^ çant , autant qu'il est en eui , de dématérialiser et d'élever le taux de l'opinion , de purifier les influences physiques' et mondaines , de polir ce qui est trop grossier, d'ennoblir ce qui est trop bas. Telle est , selon moi , la véritable morale qu'exigent les besoins de notre siècle, et que l'écrivain , comme le législateur anglais , qui veulent réellement servir leur pays , ne doifent pas cesser de lui mettre sous' les yeux. Pour y parvenir , ils doivent surtout veiller sur euxmêmes , repousser autant que possible les préjugés de l'usage et de la faiblesse humaine , et l'égolsme qu'ils voient régner autour d'eux ; se défaire en politique de l'ambition de l'aventurier ainsi que d'un vil désir de richesse et de pouvoir ; enfin il faut que leurs paroles comme leurs écrits respirent un juste enthousiasme pour les véritables sources de grandeur et de vertu.
appeudix.