EDUCATION POPULAIRE
Nécessité d^un Ministre et d'un Conseil dUnstruction publique.
— L'Éducation a été retardée par Tindiscrétion de ses défenseurs. —Il est nécessaire que la Religion en soit la base.
— Manière d'obvier à la difficulté résultant de la différence des sectes. — Comparaison avec la Prusse. — Utilité de joindre des écoles de travail à toutes les écoles intellectuelles. — Esquisse d'un plan d'Éducation nationale. — Écoles normales. — Règlement des fonds pour le soutien des écoles.
Dans mes observations sur Téducation populaire , j*at fait voir quUl ne snlEsait pas de fonder de» écoles, mais<quMl fallait encore dresser le plan d\ine véritable éducation; j'ai montré la nécessité dVine constante vigilance pour qu'elles ne s'écartent jamais de leur but primitif , et pour faire en sorte que l'éducation devienne ce qu'elle doit réellement être, la source de l'instruction et de la vertu. £n faisant le parallèle avec la Prusse , j'ai indiqué l'immense différence qui existe entre un pays où l'éducation e$t
une affaire d^Ëtat et celui où elle est abandonnée à )a merci des individus. Je crois, diaprés cela, indispensable , si nous voulons introduire en Angleterre une éducation universelle , quil y ait un ministre de Tinstruction publique assisté d^un conseil. Je demande cela d'abord pour donner un certain poids moral , une certaine dignité à Péducation même , et ensuite parce qu'il me paraît nécessaire de confier ce département à un fonctionnaire responsable à la fois envers le Parlement et envers le public.
A la vérité , il ne serait pas possible de transporter en Angleterre le système tout entier d'éducation prussienne. En Prusse , les parents sont obligés d'envoyer leurs enfants à l'école , ou de prouver qu'ils sont élevés chez eux. On ne supporterait pas en Angleterre une obligation de ce genre. Heureusement le désir de l'éducation est devenu depuis quelque temps êï général , qu'il suffira au Gouvernement d'en préparer les moyens pour que l'on s'y prête volontairement de toutes parts. Deux motifs seuls arrêtent encore bien des gens , il faut s'elîorcer de les détruire : le premier est la crainte que ^ dans une instruction générale , la religion ne soit négligée , et le second celle qu'en enseignant au pauvre à penser , on ne lui fasse oublier qu'il est né pour travailler.
Je suis convaincu que rien n'a fait plus de tort à l'éducation populaire en Angleterre que l'opiniâtreté avec laquelle les uns ont insisté pour la cpmbiner avec la religion de l'État seule , et les autres ont voulu en exclure totalement la religion. Quant à ces derniers , je n'entrerai pas ici avec eux dans une discns-
sion théologiqiM^j^écrl» en législateur qui désire parvenir à un certain but , et qui cherche les moyens cl^y arriver. Je veux établir une éducation universelle ; je m^aperçoi» que d^autres le veulent comme moi ; je reconnais les matériaux, mais tellement dispersés et désorganisés , que je saisis naturellement tous les secours qui s^offrent à moi pour vaincre les difficultés que je rencontre en mon chemin (1). Je vois un clergé nombreux, opulent, généreux, favorable à réduc2^tion , fondant des écoles , élevant déjà près de huit cent mille enfants ; je pèse dans la balance son nom et ses richesses , ainsi que la grave sanction de son autorité évangélique, et je me demande si j^aurai ces hommes et ce pouvoir avec ou contre moi? Leur appui serait pour moi du plus grand avantage ; leur inimitié me deviendrait funeste. Je me demande ensuite ce qu^ils veulent. Exigent-ils que la religion soit enseignée seule ? Refusent-ils d^étendré et de fortifier Péducation par des connaissances plus générales ^ applicables aux besoins journaliers de la vie? Nullement. Ils demandent seulement que, dans un pays chrétien , la religion chrétienne soit considérée comme le fondement de Téducation. Vous, phi-
(1) C^est avec bien de la satisfaction que je me rencontre en ceci avec M. Cousin , chez qui I^od ne sait ce quHl faut admirer le plus, de Téloquence, de la sagacité ou du bon sens ; or, le philosophe M. Cousin, écrivant sur réducation,a senti la nécessité pratique d^avoir la religion en sa faveur en France. Combien cette nécessité n'est-elle pas plus grande en. Angleterre î
•losophe , vous dites : a Je ne veux point empêcher qu'on enseigne la religion , mais , afin dVmpêcher les tiraillements qu'occasionne la différence des croyances religieuses , je désire embrasser toutes les sectes dans un plan général d'instruction civile , en laissant aux parents le soin de donner aux enfants Pinstruction religieuse selon leurs dill'érentes croyances. »
Je suis convaincu que rien ne saurait être plus pur que les intentions du philosophe ; mais je lui demanderai ce qu'il en penserait si l'ecclésiastique disait : « Nous voulons fonder un système d'éducation pour tout le peuple : dans ce système nous ne voulons rien enseigner que la religion ; ce n'est pas que nous prétendions empêcher l'élève d^acquérir des connaissances civiles ; mais ne voulant pas nous mêler dans les diverses o|^iniôns qui existent à ce sujet , nous laisserons aux parents le soin de leur enseigner, hors de l'école , les théories qui leur paraîtront les plus plausibles. »
Certes , le philosophe ne consentirait pas à cela , ni moi non plus. Maïs alors, pourquoi exiger plus de complaisance de la part de l'ecclésiastique ? Â moins d'être un hypocrite , il est impossible qu'il considère l'instruction religieuse comme moins nécessaire que l'instruction civile. II ne saurait croire qu'il ne faille cultiver que l'esprit et abandonner l'âme. Je dirai plus , si nous prétendions fonder un système d'éducation nationale d^ns laquelle la religion ne fût pas comprise comme un principe nécessaire, je doute que l'opinion publique en permît l'établissement. Le clergé, justement alarmé, redoublerait d'efforts pour
répandre sa propre éducation ; le peuple n^oserait envoyer ses enfants aux écoles nationales ^ la pliîloso* phie , en voulant semer Punion , ne recueillerait que la discorde , et le soin de Péducation , au lieu d^étre partagé par le clergé, tomberait entièremeat dans ses mains.
Mais, comment échapperons^nous à la grande difficulté que la différence des sectes apporte à Punité dans Péducation ? Je réponds en citant la conduite de la Prusse : « La différence de religion , dit la loi prussienne , ne doit point être un obstacle à former une école ; seulement , dans cette école , il faut avoir égard à la proportion numérique des habitants de chaque croyance, et, tant qu^il sera possible , il faudra joindre au principal maître qui professera la religion de la majorité , un second maître qui aura la foi de la minorité. »
Cette même loi dit ensuite : « La dîfTérence de religion dans les écoles chrétiennes produit nécessaire» ment des différences dans Pinstruction religieuse. Celte instruction doit toujours être d^accord avec les doctrines et Pesprit de la foi pour laquelle les écoles ont été ordonnées. Mais dans toute école d'un État chrétien, Pesprit dominant, et qui est commun à toutes les sectes , est Ane pieuse et profonde vénération pour Dieu* Aussi chaque école pourra recevoir des enfants de toutes les sectes chrétiennes. Des maîtres veilleront avec le plus grand soin à ce qu'il ne soit exercé aucune contrainte, aucun prosélytisme non permis. A quelque secte que Pélève appartienne, des maîtres particuliers et spéciaux seront chargés
(le son éducation religieuse. Dans les lieux où il serait impossible à la commission de Pécole de se procurer un maître spécial pour chaque secte, les parents, s^ils ne veulent pas que leurs enfants soient élevés dans la croyance dominante de Técole, seront priés de vouloir bien entreprendre de les iaire instruire dans leur propre religion. »
Voilà comment PÉtat prussien a su mettre en harmonie une éducation universelle avec Texistence de sectes diverses. Pourquoi PAngleterre ne ferait-elle pas ce que la Prusse a pu faire? Je propose donc que rÉtat établisse une éducation universelle ; je propose qu^elle soit fondée sur Pinstruction religieuse, et combinée avec elle ] et par le moyen que j^ai indiqué , j'écarte la difficulté des sectes différentes.
Je vais m^occuper maintenant de détruire la crainte de ceux qui pensent que si les enfants des pauvres apprenaient à raisonner ils seraient moins disposés au travalL Je propose pour cela que toutes les écoles populaires pour Pinstruction intellectuelle réunissent aussi une école de travail et d^industrie. Je propose que, dans les écoles de filles, les diverses branches de travail féminin forment une partie principale de Pinstruction , et quVn y joigne surtout ces habitudes d^économie domestique et d^actîvité qui manquent si essentiellement aux femmes dans les villes manufacturières.
Je propose, ce qui se fait aussi en Pruçse, que tout garçon élevé aux écoles populaires apprenne les premiers éléments de Pagriculture et de la science manuelle ; qu'il acquière Pamour et Phabitude du travail,
ainsi que Paptitade pour s^y livrer; que la première leçon de son code de morale spit celle qui lui enseigne le prix de Pindépendance ; qu^il obéisse par la pratique à la règle de son catéchisme , et quMl apprenne à gagner sa vie.
Je propose par-dessus tout, et afin d^obtenir un système d^éducation complet sous tous les rapports, rétablissement d^écales normales. Il en faudrait une dans chaque comté. Des- séminaires de ce genre ont été fondés dans tous les pays où Ton attache de rim^^ portance à Téducation du peuple. En Amérique, en Suisse, en France, et surtout en Allemagne, leur succès a été grand et rapide. M. Cousin donne dans son ouvrage des détails fort intéressants sur celles qui ont été établies en Prusse.
Voici donc Tordre des écoles que je propose :
1® Les écoles pour la première enfance. Il en existe déjà beaucoup en Angleterre , mais leur nombre est encore bien loin de ce que les besoins exigeraient. Dans Westminster il y a environ neuf mille enfants de deux à six ans qui pourraient aller à ces écoles, tandis qu'il n'y en a réellement que mille qui y aillent.
â<> Les écoles primaires et universelles , auxquelles il faudrait attacher des écoles industrielles , et qui pourraient être, comme en Prusse, divisées en deux classes , Tune d'une éducation plus élevée que l'autre.
3<» Les écoles du dimanche. Quant à celles-ci, je pense qu'il en existe déjà assez pour les besoins du pays.
4<> Enfin les écoles normales, poar former des in* stitu leurs.
N. B. Dans le reste de cet Appendix Tauteur entre dans divers détails sur les moyens de faire face aux frais que rétablissement de ces écoles entraînerait. Ces détails , purement locaux, seraient sans intérêt et souvent même incompréhensi* Mes pour des lecteurs français. Le traducteur a cru deyoir les supprimer.
riN DU PRBMIRR VOLUME.
l'Augleterre
« OrdinegeniU,
« More*t et étudia, et populot t et prœlia dieam. »
(yiltCTLB.)
« Nous devrioDS de temps en temps nous examiner nous-mêmes ; le résultat naturel de cet examen serait de nous corriger. Mais les étrangers v^ examinent pas au fond notre situation ; ils ne font que jeter un regard sur sa surface. Pourquoi publier des volumes sur d'autres pays et garder le silence sur le nôtre? pourquoi dans nos recherches nous montrer des lynx en Afrique et des taupes en Angleterre ? en un mot , pourquoi une nation ne seraitelle jamais critiquée par nos compatriotes? •
(MoilTA«UB.)
ET
SCOTBB, M. r.,
AUTEUR DE PELHAH , DETBREUX , ET EUGENE ARAM ; TRADUIT DE l\nGLA1S