‹ L'Angleterre et les AnglaisChapitre 22 sur 70 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Influence de la Presse. — Cette Influence tient plutôt à Topinion qu^à Tinstruclion. — Sa Voix est plus conforme à la ▼érité à regard des choses qu'à Pégard des personnes. — Procès entre le cheyal du duc de Wellington et celui de lord Palmerston. — Qui les Joaroaux représentent-ils ? — Ceux qui les achètent. — Conclusion importante tirée de ce fait. — Ce ne sont pas les pauvres , mais les parasites des riches qui achètent les Journaux amateurs de scandale. — Le Valet et TArtisan. Si une partie de la Presse représente Fopinion , Tautre partie la forme* — Effet qui résulte de la consenration de Tanonyme dans les Journaux. — Différence entre un Rédacteur en chef en France et en Angleterre. — Pourquoi la Presse est-elle contraire à TAristocratie ? — Effet probable de Pabolition du droit de timbre sur let Journaux. — Esprit iotellectuel de Tépoque. — • Tradition orientale.

Permettez , mon cher Monsieur , qae je mette votre nom en télé de la section de mon entreprise qn'i traite dePesprit inteliectnel de Pépoque. J*ai lien de' croire que vous consacrez les heures d*un loisir tranquille et plein de dignité à la composition d^un ouvrage qui , lorsquMl sera achevé , remplira un grand vide dans la littérature anglaise : je veux dire Thistoire de cette littérature elle-même. Vous trouverez

L A1VCLBTBRRB. T. II.

peut-être , d'après cela , quelque intérêt à contempler Pesprit littéraire de Pépoque à laquelle votre ouvrage devra se terminer, et à errer, à la vérité avec un guide peu exercé , sur les bords de ces fleuves de lumière , à la source desquels vous avez remonté avec toute la persévérance d'un antiquaire et tout Pentbousiasme d'un savant.

Mais avant d'entrer dans la partie la plus agréable de notre sujet , avant de critiquer les productions de la presse , il est nécessaire que nous examinions la nature de Pinfluence qu'elle exerce.

Jusqu'ici j'ai tracé dans les différentes parties de mon travail l'influence , tant visible que cachée , de l'aristocratie ; maintenant je vais examiner la nature de cette puissance hostile, seule digue formidable que nos relations morales lui aient encore opposée. On a beaucoup raisonné sur Pinfluence de la presse; mais je ne sache pas qu'on ait encore rien écrit sur ce sujet dans le but d'examiner plutôt que de déclamer. Pour moi, je vais pénétrer sur-le-champ jusqu'au fond du sujet, et, avec votre permission , je ne perdrai pas le temps à m'occuper de considérations secondaires.

Certaines personnes , plus ardentes que profondes, ont l'habitude de répandre des louanges sans réserve snr la presse. Son influence est, selon elles, Pinfluence des lumières ; c'est plutôt celle de l'opinion*. Des clas^ ses nombreuses d'hommes ont certaines manières de voir «n politique , en commerce et en morale* Un journal prospère en s'adressant à ces classes^ il met au jour toute la science nécessaire pour faire valoir

ou eiplîqner les vue» de ses protecteurs ; mais en même temps il donne en quelque sorte un corps aux préjugés, aux passions, au fanatisme de secte, qui animent toujours une classe d^hommes fortement opposée à une autre. Ce journal est donc Porgane de Topinion qu^il représente, et il en exprime en même temps les vérités et les erreurs , le bien et le mal.

Il est impossible , diaprés cela , que le journal que Yous considérez comme juste par rapport aux sentiments qu'il exprime , le soit aussi par rapport aux personnes dont il parle. Quand il cite des faits , il n'en parle jamais avec impartialité. « Ciel ! mon cher Monsieur, avez-vous appris ce qui vient d'arriver? Le cheval du duc de Wellington a renversé un pauvre enfant ! » Aussitôt voilà- un journal whig qui s'empare de cett'e lamentable-histoire, qui la commente , l'exagère ; le due de Wellington est rudement tancé : on donne à entendre qu'il est indifférent à la vie de ses semblables. Le journal tory répond ; il avoue le fait, mais il l'explique différemment. C'est l'enfant qui a couru comme un imbécile sous les pieds du cheval ; d^ailleurs cet animal n'obéissait point au mors* 11 n'y avait nullement de la faute du cavalier. Quelle injustice de reprocher au duc de Wellington un accident qu'il ne faut attribuer qu'à l'inadvertance d'un enfant et à la mauvaise bouche d'un cheval ! Tout à coup voilà que l'affaire prend un aspect bien différent. Ce n'était point le cheval du duc de Wellington qui a renversé l'enfant, mais celui de lord Palmerston. Cette fois c'est le tour du journal tory à triompher.

Quel indigne mensonge de la part de la feuille whig ^ . et quelle atrocité de lord Palmerston ! Tou» lea re^ proches si vivement repoussés quand ils s^adressaieul au duc, sont maintenant prodigués au vieomte« Il n^y a absolument que la personne et le parti de cha»géis. Voilà un exemple de la puissance de la presse. C'est, précisément la force quVUe met à soutenir les opinions, qui Tempêched^étre juste envers les personnes. Elle nous apprend, à la vérité, des faits; mai» c'est Tinterprétation de ces faits qui fait la matiôre de la discussion. Longtemps après que le public e»t devenu unanime au sujet de telle ou telle mesure , il demeure encore douteux et partagé au sujet des hom^ mes qui Tout exéentée. En ceci 9 le peuple est encore récho fidèle de Popinion , et le journal éphémère est le type de réternelle histoire.

Les journaux étant donc les organes d'opinions diverses , le résultat en çst l'influence de l'opinion , parce que le journal qui s'adresse à la classe la plus nombreuse est eejui qui a le plus d'abonnés. Son influence ^st proportionnée au nombre de se» lecteur», et c'est ainsi que l'opinion la plus populaire finit par devenir la plus grande puissance.

Mais de ceci naît une profonde considération sur laquelle on n'a pas encore sufllsamment appuyé. Un journal représente l'opinion, mais l'opinion de qui?^ des personnes parmi lesquelles il est principalement répandu. Qu'en résulte-t-il ? Que le prix du journal doit avoir une influence considérable sur l'expressioB de l'opinion , parce que c'est le prix qui règle en grande partie l'étendue de la circulation de la feuille,

et que son opioion est conforme à Popinion de la majorité de ses lecteurs.

Supposons qu^il fût possible dVlererle prix de tous les journaux quotidiens à deux schellings le numéro y quelle en serait la conséquence? Qu^un nombre infini des plus pauvres abonnés abandonneraient la feuille, et que le cercle de ses lecteurs se bornerait à ceux qui auraient le moyen dVn payer le prix. Elle ne s^adresserait plus dès lors qu^aux opinions et aux intérêts de cette classe opulente et peu nombreuse ; si elle n^obtenait pas son approbation , elle ne pourrait pas subsister ; son opinion seule serait représentée ; Topinion de la masse serait négligée, et un journal, au lieu d^étre Torgane du public , serait Texpression du sentiment oligarchique. Quoique Pensemble des richesses en Angleterre soit assez également partagé entre les whigs et les tories , le plus grand nombre de personnes, à la fois lisantes et qui ont du bien sont, à ce que Ton assure , des tories* Si ce calcul est exact, Taugmentation de prix que je suppose, transférerait sur-lechamp Tinfluence de la presse aux tories ; le Standard et V Albion deviendraient les deux journaux quotidiens les plus répandus.

Si ce principe est vrai quand il s^agit d^une augmentation de prix , le contraire doit Tétre aussi dans le cas d'une diminution. Donc, si le journal qui coûte aujourd'hui sept pence se vendrait pour deux , quVn résulterait-il? Que la vente s'étendant de ceux qui ont le moyen de payer sept pence à ceus^ qui n^en peuvent donner que deux , une autre ms^orité serait con* sultée , les sentiments et les désirs d'hommes plus

pauvres qu^aujourd^hui obtiendraient des organes, et par suite une nouvelle opinion influerait sur nos relations sociales et sur nos dispositions législatives.

De même que Pextension de la franchise électorale a donné du pouvoir aux classes moyennes, de même aussi une circulation plus étendue de la presse en donnerait à la classe ouvrière. Pour ceux qui soutiennent le principe que le Gouvernement est institué pour Tavantage du plus grand nombre , ce doit être , comme de raison , un triomphe de voir les intérêts du grand nombre acquérir ainsi forcément une voix plus directe (1).

Il est évident que quand les yeu« du peuple auront appris à se fixer sur ses véritables intérêts , ce ne seront pas les écrits des démagogues qui lut plairont le plus selon toute apparence , les journaux les moins chers paraîtront les plus ennuyeuxet les plus abstraits aux lecteurs d^un rang élevé. La connaissance de» principes du eommerce et des vérités de l'économie politique est d^une importance si vitale aux pauvres , que ces principes et ces vérités seront les principaux sujets que traiteront les journaux consacrés à leur usage. Ne suivant point , comme les riches, une carrière de simple amusement , la frivolité , la médisance et le plaisir peu satisfaisant que procurent les déclamations, n^ont aucuii attrait pour eux. Tous les

(1) U parle de soi-même, qae st Pon retirait les droits de timbre sur lesjournaux, il faudrait immédiatement organiser rinstniction publique comme un contrepoids aux appels que ia presse ferait aux passions.

grands principes du monde politique dérivent d^uir seul fondement; de la bonne direction du travail : or, peut-il y avoir un sujet plus intéressant , plus inépuisable pour ceux qui vivent de travail? Nous pouvons déjà nous faire une idée , par le Magasin à un sou,, de ce que sera probablement le principal caractère des journaux à bon marché composés pour les classes ouvrières. L ^artisan trouve le Magasin à un sou amusant; c^est le plus ennuyeux de tous les ouvrages périodiques pour Thomme riche.

Les aristocrates <ont donc tort quand ils prétendent que , pour plaire au peuple , il faudrait que les journaux s^abaissassent jusqu^à flatter les plus viles passions. Non ! c^est là au contraire le défaut des journaux aristocratiques. Les pauvres industrieux ne s^amuseraient pas de la lecture de VAge.

Le valet de chambre d^un seigneur reçut un jour la visite de son frère , ouvrier de Sheffield. Le dimanche suivant, le maître passant devant un bureau de distribution de journaux dans le Strand , aperçut les deux frères arrêtées devant la croisée , et regardant lesannonces séduisantes du contenu des diverses feuilles. La foule lui ayant pendant quelques instants barré le passage , il entendit le dialogue suivant :

u Regarde donc, Tom, dit le valet de chambré, quelle variété de nouvelle» il y a dans oe journal ! Procès extraordinaire pour adultère entre un. lord et la femme d*un curé. -^ Aventure de Jack^* (Tu sais, Tom, que Jack est un de nos hommes à la mode) avec la, veuve **^. — Scène qui s^est passée chez Crockyr Oh ! que c^est drôle! Tom , as*tu sept pence

sur loi ? ponr moi , je n^ai que de for; achetons ce journal. »

« Une variété de nouvelles ! dît Tom avec humeur ; tu appelles. donc cela des nouvelles? Que me font un lord et un homme à la mode! Crocky ! Est-ce que je connais Crocky, moi? Voici une grande feuille où j^en aurai du moins pour mon argent* Conseils aux quvriers* — Rapport détaillé de la diseussion au sujet de rimp6t sur la propriété. — Lettre d\in émigrant de la Nouvelle^Galles méridionale. — Voilà ce quej^appelle des nouvelles. »

« Sottises que tout cela, • dit le valet de ehambre étonné.

Mylord continua sa promenade , assez édifié de ce quMl venait d^entendre.

La médisance àes skions forme les nouvelles de Poffîce , et lea actes de la législation ont seuls de Tintérét ponr la fabrique.

Mais , tandis que le caractère distinctif de Piniluence de la presse est, en général, de représenter Voipinlorty on ne saurait nier quVUe ne possède aussi la prérogative plus noble de la/ormer* Quand nous considérons que de toiis les grands noms qui répandent de l'éclat sur la littérature périodique , de tous ces grands écrivains il n'y en a peut-être pas un seul qui n^ait travaillé à quelque journal ; quand nous nous rappelons que Scott , Southey , Brougbam , Mackintosfa , fiehtham , Mil! , MaccuUock , Campbell , M oore , Fonblanque , auxquels je puis igouter M. Southern , un des principaux rédacteurs du Spectateur, dont les écrits jouissent d'une réputation que les autres ne

partagent pas, grâce à Tasage adopté de garder TaDonyme; quand, dis-je, nous nops rappeloqs que tous ces hommes distingués n^nt cessé, pendant iin grand nombre d^années , de répandre dans les journaux les trésors de leur science et de leurs réflexions il est impossible de ne pas reconnaître que la presse , dont ils étaient Pornement, ne faisait que représenter d^un côté les opinions qu^elle formait de Tautre.

Mais il est fort rare que les journaux quotidiens fassent autre chose que représenter Popinion politique. Ce sont les RcTues , soit mensuelles, soit trimestrielles (et , dans deux seuls cas , des journaux hebdomadaires), qui ont aspiré à Tbonneur 4e |a créer^ La raison en est évidente : une feuille quotidienne ne tire son influence que de sa vente journalière ; le capital qu^elle exige pour son exploitation est si énorme, la réputation que Ton gagne en y travaillant est si faible et si passagère , qu^en général pn ne la regarde que comme une spéculation de commerce. Or y des opinions nouvelles ne sont pas des opinions populaires; se laisser aller avec le torrent est la devise nécessaire de Técrit qui recherche un succès de ▼ente. Il suit de là que le journal qui représentera le mieux Topinion sera celui qui contribuera le moins à la former. Plus un journal promulgue de doctrines nouvelles, moins il circule d^une manière étendue dans le public.

A cet égard , la lupiière morale ressemble à la lumière physique : tandis que noi|s contemplons avec plaisir les objets qui la réfléchissent, notre joeilse ferme avec douleur à Paspect du globe d^ou elle émane.

Un des caractères disUnctîfs des journaux anglais esl le secret profond qui se garde à IVgard du nom des écrivains qui y travaillent. Les principaux avantages que Ton allègue en faveur de cet anonyme sont au nombre de trois : d^abord la facilité dé parler des hommes publics avec moins dé réserve ; secondement, celle de pouvoir , en examinant les ouvrages , ne considérer que leur mérite réel , tandis que si vous étiex connu de Tauteur, votre jugement pourrait perdre de son impartialité; troisièmement enfin, cet anonyme vous permet démettre certaines opinions qui vous paraissent utiles , mais que les circonstances dé votre position , la prudence ou la timidité pourraient vous engager à taire , si vous étiez nécessairement obligé d^altacher votre nom à tout ce que vous écrivez. Je suis d^àvis que ces avantages ont été , d^Uu c6lé, fort exagérés, et que, de l'autre, on n^a pas assez réfléchi aux inconvénients qui en sont la suite.

Quant à ce qui regarde le premier de ces avantages , il est clair que si vous pouvez parler des hommes avec moins de réserve, vous avez aussi plus de facilité à violer la vérité à leur égard. Dans un pays despotique , où Texpression d'un sentiment libre est puni par les fers, Pusage de Panonyme peut être une précaution nécessaire; mais, en Angleterre, qu'est*ce qui peut porter un écrivain public à reculer devant son devoir? Si ses ouvrages ne dépassent pas les limites tracées par la loi , il n'a rien à craindre en avouant son nom ; s'il viole la loi , l'anonyme ne le protège pas. Si , d'un autre c6té , vous mettiez votre nom à vos écrits , vous ne pourriez pas parler des

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