‹ L'Angleterre et les AnglaisChapitre 23 sur 70 · IK · texte numérisé non relu

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hommes publics avec autant d^acerbe véhémence; vous ne pourriez pas répéter les accusations et propager toutes sortes de bruits avec la plus entière indifférence pour la vérité. Vous n^oseriez pas insérer dans les journaux des paragraphes de nouvelles personnelles, sans vous être assuré d^avance de leur exactitude { vous ne voudriez pas chaque jour répandre des anecdotes que vous êtes dans Tobligation de rétracter le lendemain.

Il est eertain que si le journaliste attachait son nom à ses articles , il se ti^uverait soumis à la salutaire influence de cette même opinion publique qu^il se vante d^influencer ou d^exprimer ; il serait aussi plus constant dans ses opinions , et plus prudent dans Pexamen de celles des autres. Les journaux gagneraient en estime ce qu'ils perdraient en scandale. J'ai dit que tout pouvoir constitutionnel devrait être responsable, mais le pouvoir anonyme échappe à la responsabilité.

Passons au second avantage de Panonyme, celui qui regarde la critique littéraire. Vous dites que, par ce moyen, vous pouvez mettre plus d'impartialité dans le jugement que vous portes sur les ouvrages , que si l'auteur-, étant peut-être votre ami , savait que c'est vous qui devez le juger. C'est là l'argument le plus commun , et en même temps le plus faux que l'on, allègue en faveur de l'anonyme. Demandée à toute personne qui une seule fois aura été derrière les coulisses des journaux littéraires, et vous saurez que c'est précisément la coutume de garder l'anonyme qui favorise la partialité et le respect pour les

personnes que Ton a voulu éviter. Presque totiie la critique littéraire , aujourd'hui , nVst que le résultat public des amitiés particulières. Quand un ouvrage a été généralement vanté dans les journaux , vous pouvez être h peu près sûr que Tauteur a de nombreuses liaisons avec la presse périodique. Juste ciel ! que de travail n'en coûte^t-il pas pour l'aire bien mousser un livre ! Je ne prétends pas que la critique ait , dans ses éloges, aucun motif contraire à la probité; en mesurant sa conduite d'après l'échelle des seiitiments particuliers , elle peut même passer pour honorable. tt C'est bien peu de chose que le livre du pauvre on tel; mais le pauvre un tel est un si bon enfant, qu'il faut bien que je lui donne un coup de main. »

— « C*** m'a envoyé son ouvrage pour que je fasse un article. C'est bien enpuyeux, car cet ouvrage est horriblement mauvais ; mais il faut que je sois poli , car il sait que c'est moi qui dois le critiquer^ •

— u Quoi! les Poésies de D***? Ce serait bien mal de ma part si je les attaquais, après toutes les bontés qu'il a pour moi ] après avoir dîné chez lui hier. )»

Ce sont ces considérations et une foule d'autres du même genre, que les journalistes ne désavouent même pas , et dont ils rient eux-mêmes tout les premiers , qui donnent la couleur à la plupart des Revues. Ce voile si impénétrable pour le monde n'en est point un pour les auteurs amis du journaliste. Us savent fort bien quelle esl la main qui protège ou qui frappe ; et le critique est d'autant plus porté à rendre service à son ainr, qu'il est bien sûr que le public ne saura jamais quel est celui qui l'a trompé. Pour que l'anonyme pût

réellement atteindre au bat qaMl se propose , il faudrait quMl fût complètement et sincèrement gardé. Mais qu^il y a peu de cas où cela soit possible ! Il n^y a qu^un Junîus dans le monde. Aujourd'hui il n^existe pas un seul journal dont les rédacteurs , cachés au public , ne soient parfaitement connus des auteurs. Ainsi donc, sous le point de vue de la critique, les avantages de Tanonyme se réduisent a rien. On porte le masque, non pas pour se mettre à Tabri des imporlunités de Pamitié , mais pour cacher au public tout ce que cette amitié obtient de nous ; de sorte qiie les inconvénients que le secret devait prévenir, sont précisément ceux quUI produit, et contre lesquels il met dans Pimpossibilité de se tenir en garde. Il est évident qu'on oserait bien moins se livrer à ses sentiments personnels , si Pou était obligé de se nommer. D'abord la contrainte qu'inspire l'opinion publique ne permettrait pas à un critique d'une réputation connue de manquer de probité littéraire , et ensuite il y aurait toujours assez de personnes qui découvriraient et publieraient sur-le-champ l'enchaînement de motifs illégitimes qui ont dicté les éloges et la censuré du. journaliste. Si l'on révélait aujourd'hui inopinément les mystères du métier, ah ! quelle serait la rage etl'étonnementdu public (1) ! Que d'hommes de paille

(1) L'influence de certains libraires sur certains journaux littéraires a été le sujet dé nombreuses plaintes de la part des journaux dans lesquels ces libraii'es n'étaient point intéressés. Cette accusation remonte au temps de Vojtaire. Mais chez nous Pabus est si facile à découvrir, que je T. M. a

prononçant des jugements sur les ouvrages immorlels du siècle ! que d^ignoranls décidant sur les chefs-d^œuvre des arts! que d^auteurs de tout genre désappointés de gloire et de profits, se vengeant du mépris du

m'imagine qu^l a été un peu exagéré. J*ai connu un journal hebdomadaire que ses rivaux accusaient de favoriser un libraire, tandis que celui-ci se plaignait, quoique actionnaire, d*y être plus maltraité qu'aucun de ses confrères. Ayant pris la peine d'examiner la chose , je découvris en effet que les ouvrages que ce libraire publiait n'obtenaient certainement pas la juste proportion d'éloges qu'ils méritaient. Il est évident qu'aussitôt qu'un journal acquiert de l'influence, les profits de l'entreprise deviennent si considérables, qu'il ne saurait valoir la peine, pour un libraire actionnaire, de compromettre le succès de son journal en vantant des ouvrages qui ne le mériteraient point, surtout quand on songe que la part qu'il y a n'e«t point un secret. L'influence des coteries est un mal bien plus réel, bien plus grand, contre lequel il est beaucoup plus difficile de se tenir en garde, que contre celle des libraires. On ne croirait pas quelle peine l'auteur de l'ouvrage le plus remarquable éprouve pour obtenir un article, quand il n'appartient pas au nombre des rédacteurs ou de leurs amis intimes. Cette misérable influence tend à créer un monopole en littérature, et , ce qui est encore pis, c'est qu'il en résulte que les juges et ceux qui sont jugés étant les mêmes personnes, une Revue trimestrielle n'est autre chose qu'une ligue d'écrivains qui se sont réunis pour se jeter mutuellement en toute occasion de l'encens à la figure , et ne laissant tomber sur les autres que quelques regards d'indifférence quand ils n'ont rien de mieux à faire.

public sur leurs malheureux rivaux ! que de présomption , que de fausseté, que d^ineptie, que de perfidie ! que de malveillance dans le blâme, que de mauvaise fui dans les éloges! Un pareil lableau mériterait la plume d^un Quévédo.

Hais ce ne serait pas là le seul avantage que le public retirerait de la publicité des noms des rédacteurs. Il ne connaîtrait pas seulement leurs motifs, mais encore leur capacité , et parce moyen il se laisserail bien moins souvent tromper dans ce qui regarde les sciences et les arts , parce que , ces sujets étant le plus souvent au-dessus de la portée des lecteurs, ils se fient aveuglément au journaliste inconnu quMIs regardent comme une autorité k laquelle il n^y a rien à opposer.

Il y a encore un argument qui a été allégué en faveur des critiques anonymes , mais celuî-là est tellement absurde qu'il mériterait à peine d'être réfuté , si quelques personnes ne le répétaient très-sérieusement. On a dit que par ce moyen Paristarque pouvait prendre avec son auteur certaines libertés sans courir le risque de recevoir une balle de pistolet dans la tête. Quant à moi , je voudrais bien savoir quel est le genre de critique qui pourrait faire courir un pareil danger au journaliste. Nous ne sommes pas dans un siècle où Ton se batte pour des bagatelles. Un auteur deviendrait la fable des trois royaumes s'il lui prenait ^Eintaisie d'envoyer un cartel au critique qui aurait dit du mal de son livre seulement ; et s'il était assez fou pour cela , l'autre ne le serait certainement pas assez pour accepter son défi. Cela est vrai ,

Oie dir^-t-on, mais $1 le journaliste» OÇq content d^attaquer Touvrage, veut avoir aussi le droit de tomber sur la personne de Fauteur? Si ç^est là en elTet la liberté qu^on réclame pour lui, je demanderai à mon tour quel avantage il peut y avoir pour le public à attaquer le caractère d^un homme qui a fait un mauvais ouvrage. La critique gagne-t-elle quelque chose à être, personnelle? Dans ce cas nous devrions prendre nos journalistes à la Halle, parce que les injures qu^ils diraient seraient au moins débitées dans un langage original. La cause de la saine littérature sera-t-elle avancée quand on saura que Haziitt a des boutons dans la figure? A-t-on corrigé les défauts du pauvre Bjron en fouillant les mystères de sa vie privée? en ^espionnant, en le calom^qiant, en Tabreuvant de dégoûts? N^est-ce pas là plutôt ce qui a rendu plus sombre et plus soupçonneuse cette âme si noble dans Porigine ? Calomnié par d^autres , son esprit susceptible a calomnié à son tour ; la franchise qui lui était naturelle s^est changée en réserve , iiuite inévitable du soupçon, et au lieu de corriger récrivain, ce genre de critique n^est parvenu qu^à dépraver Thomme.

/ Je demanderai encore pourquoi un pauvre auteur doit être seul choisi parmi tout le reste du genre humain , au plaisir ou à Pinstruction duquel son but est de contribuer , pour qu*on lui inflige une si cruelle torture ? Est-il donc d^une nature moins délicate et moins sensible que les autres hommes^, qu^il faille se donner tant de peine pour le blesser? Était-il al^solumept nécessaire d^inventer un système tout parti-

oulier poar le persécuter à la fois àTOC cruauté ek avec iaiptinilé? Pourquoi la décence qui, envers les autres victimes de la censure du inonde , lûodère sa sévérité, doit-elle ne point exister pour lui? Pour* quoi doiti-il être seul privé du droit .dei la défense personnelle ? Pourquoi se dégagerait-on envers lui seul de la salutaire crainte qui , à Tégard de tous les autres hommes , nous impose un frein qui contribue à Pagrémeut des relations sociales?

Il ne serait peut-être pas bien facile de répondre â ces diverses questions, Skakspjeare a dit que la cat lomnie était moins excusable que le vol ; mais il y a certaines tribus à demi civilisées qui vont plus loin encore ; elles assurent que la oàlomnio est un crime moral plus grave que Tassassinat } car , disent-elles avec une admirable subtilité de distinction , quand vous prenez la vie d^un homme, vous ne lui ôtez que ce qu^il devait néeéssai rement perdre tôt ou tard ^ mais quai¥l vous lui enlevezc sa réputation ,. vous lui laites perdre ce que sans vous il aurait peut-être cou* serve toujours. D^ailleurs le meurtre est un crime qui a 99é limites $ il ne saurait s^é tendre au delà du tombeau, mais quand vous calon^niez,, la tombe même ne met point \in terme à Pinjure 3 votre men*songe peut aller à la. postérité « et continuer encore , après de nombreuses générations, à noircir la mémoire de votre victime-

Les habitants des îles Sandwich assassinèrent le capitaine Cook , mais ils rendent les plus grands honneurs à sa mémoire ; ses restes sont en vénération parmi eux, et leurs prêtres remercient les dieux de

lear avoir envoyé un si grand homme. Cette ioeoirséquence apparente vous étonnerait-elle ? Héla^ t c'est ainsi que nous traitons les grands hommes ! Non» les assassinons par les armes de la calomnie et de 1» persécution ^ et puis nous adorons les restes de no» victimes.

Le troisième motif pour lequel on prétend qu'il est utile de garder Panonyme quand on écrit dans les journaux , c'est qu'il y a parfois certaines opinions que vous désireriez publier sur les événements ou sur les hommes , mais que votre position ou la timidité de votre caractère vous obligerait de cacher s'il était absolument indispensable d'y attacher votre nom.

Si d'après ce que je viens de dire il est certain que le système de la critique anonyme est mauvais par lui-même , cet argument prouverait seulement que cette règle souffre certaines eiceptions , et quant à cela je l'avouerai volontiers. Il n'y a qu'un charlatan qui puisse prétendre que la maxime qu'il pose est sans exception aucune. Mais j'ajouterai que les perw sonnes qui auraient le droit de se prévaloir de ces exceptions sont en très-petit nombre, et qu'en supposant que les journaux adoptassent pour système genéral de faire connaître au public les noms de leurs collaborateurs, rien n'empêcherait qu'un article anonyme ne vint par-ci par-là rompre l'uniformité et rendre la critique plus piquante (1).

(1) 11 parle de soi-même qu*en blâmant Tanonyme Je n^ai pu avoir en vue que les journaux. Toutes les fois qu*un auteur désire publier un ou plusieurs ouvrages sans y mettre

Je prévois qtie j'aurai bien de la pehie à faire adopter mes idées. Les jourua listes , égarés par certaines opinions vagues des avantages d'un système adopté depuis si longtemps , et dont on ne s^est jamais encore plaint , se roidissent contre un changement dont ils auraient au contraire tout à gagner , pour leurs personnes conime pour leur profession. Jamais la presse ne s'élèvera au rang qu'elle est faite pour atteindre , tant que , dans l'esprit du public, elle s'associera à tous les genres d'apostasies politiques et de calomnies personnelles. Les nombreuses exceptions qu'il peut y avoir ne parviendront jamais qu'à acquérir une faveur individuelle qui ne rejaillira point sur la classe. Ce serait en vain que l'on voudrait nier que le journaliste qui , par ses talents et par le canal auquel il les applique, exerce sur les affaires de l'État une influence plus grande que celle d'aucun pair du royaume , n'est réellement un homme important que dans son cabinet ; dès qu'il se montre dans la société , il est exposé au risque d'être accusé de tous les délits passés et présents du journal qu'il s'efforce au contraire de contenir et d'épurer, san« compter qu'à son aspect on éprouve involontairement cette crainte qu'inspire la présence d'un espion , et que produit nécessairement l'habitude des écrits anonymes. En un mot, ce déplorable usage est la seule cause qui fait que des hommes qui possèdent

son nom, comme Ta fait sir Walter ScoU, il ne saurait y avoir aucun inconvénient à cela, les tiers n^y étant jamais intéressés.

un si grand pouvoir politique ne jouissent pas aussi (Pan rang social qui y soit proportionné. 11 favorise ^ignorance aux dépens de la science , et sauve le. méchant en le confondant avec Thonnête homme. .

Dans un roman espagnol un cavalier et un escroc se rencontrent»

« Voudriei-vous bien me dire , seigneur , dems^nde Pescroc , pourquoi vous sortez avec un manteau? •

— « Parce que je désire que Ton ne sache pas qui je suis, répondit le cavalier; mais permettez-mQJ 4e vous faire la même question. »

— « Parce que je désire que Ton me prenne poar vous y » répondit froidement Tescroc.

Les habitudes des honnêtes gens sont souvent la protection des fripons.

En attendant que je voie arriver Theureux jour où mes vceux seront comblés à cet égard , et oA j^aurai en outre la satisfaction de penser que j^ai contribué au changement , je vais vous raconter une aventure qui est arrivée Fautre jour à un de mes amis.

D*^* est un homme fin et spirituel qui aime à étudier les caractères et qui se mêle toujours des affaires des autres. 11 est d^une curiosité extr^^ordlnaire , et sait relever cette faiblesse en disant qu^il aime à se livrer au talent qu^il possède pour Pobservation. Il y a quelque temps , D**^ fit un voyage. à Calais ; pendant sa oourtç mais intéressante traversée , il s^amusa à examiner les passagers que la Providence avait placés dans le même paquebot que lui. A peine »on œil scrutateur eut-il fait le tour du pont, qu^il fut attiré avec une force irrésistible vers la figure d'un étran-r

ger qni était assis seul , enveloppé dans son manteau , et qni paraissait liyré à ses réflexions. La curiosité de mon ami fut sur-le-champ excitée. L^étranjg^er avait un air de dignité remarquable , quelque chose de mystérieux, de triste et de majestueux. D*** résolut à tout prix de satisfaire Pappétit vorace dMnstruotion qni sVtait élevé dans son sein ; il s^approcba de Féfranger , et voulant entamer la conversation, par un acte de politesse , il lui ofHrit le journal quMl tenait. L^étranger le regarda un moment , puis il secoua la tète , et lui répondit :

«< Je vous remercie , monsieur j je sais déjà ce qu^il contient. »

Il sait ce qu^il contient! répéta D*** en lui-même , et pourtant il n^a pas dit qu^il avait vu la fouille» Se» paroles étaient peu de chose, mais son air! L^étran* ger était évidemment un homme d^importance , peutêtre un diplomate. Mon ami fit encore une tentative pour nouer connaissance , mais le mouvement du paquebot commençait à incooMnoder Télranger. Des maladies de ce genre ne sont pas favorables au désir de former une liaisoUé Mon ami, désappointé et trompé dans son attente, rentra en lui-même; et plus tard , au milieu du tumulte du débarquement , il perdit de vue son compagnon de voyage. D***/ suivant sa valise qu^eotraîoait. devant lui une brouette étrangère , arriva dans la cour de Tbôtel Dessain ; et là , comme il se promenait en long et en large pour passer le temps , il vît tout à coup devant lui le mystérieux étranger. Le temps était chaud , c^étaît un plaisir que de rester au grand air. D*** prit une chaise près de

la porte de 1«i cuisine , se mit à parconrir le m^me jouma) quMI avait auparavant offert à Pétranger, et que le maudit mal de mer ne lui avait pas permit de lire à bord du bateau à vapeur , avec cette tranqoil* lité que notre sentiment national de comfoH nous ap« prend que mérite la lecture d^un journal. Toutes les fois qu^il lui arrivait de lever les yeui , iJ voyait Pé~ tranger qui se promenait dans la eour, et qui, de temps en temps , s^arrétait devant une calèche verte, avec cet air d^affection paternelle qui disait que cette voiture était à lui.

Tout indiquait que Pétranger éprouvait de Pimpatience; tantôt il tirait sa montre, tantôt il regardait le ciel ; puis il sifflait un air; puis il murmurait: « Ces maudits Français ! » Tout à coup un monsieur entra dans la cour ; sa marche était rapide et son air prévenant. On ne pouvait pas méconnaître en lui un Français. Les yeux des deux étrangers se rencontrèrent ; ils se reconnurent. 11 était clair que PÂnglais attendait le Français : le bonjour, mon cher, de Tun , et le how doyou dot de l'autre, ayant servi d'introduction à la conversation , mon ami D^'^^eutleboor heur d^en tendre Tentretien suivant :

Lb Français. « Je suis ravi de vous faire mon com<pliment sur la position distinguée que vous tenez en Europe. »

l/ÂNGLAis (faisant la révérence et rougissant). u C'est plutôt à moi à vous féliciter de votre avènement à la pairie, n

Li Français. «Ce n^est qu'une bagatelle, Non.-

•iear, une pure bagatelle ; le résultat naturel de mon influence «ur le peuple. Vous ne manquerez pas sans cloute d^éUre élevé aussi à la pairie dans la fournée qui^il/audra bientôt faire. »

L^Anglais (avec un sourire forcé indiquant un peu de dédain, mais encore plus de mortiCcation). u Non, Monsieur, non ; nous ne faisons pas des pairs tout à fait aussi facilement. »

Lb Français, u Facilement ! Mais sir George *** et M. W*'** n'ont-ils pas été faits pairs? L'un n'est rien qu'un élégant, et l'autre rien qu'un gentilhomme de province. Vous ne pouvez pas certes comparer les droits qu'ils pouvaient avoir à ce rang avec votre grand pouvoir et votre influence en Europe. »

L'Anglais. uHem !... ah!... hem!... ce sont des hommes d'une haute naissance^, et qui possèdent de grands biens en terres, n

Ls Fhan^iais ( prenant une prise de tabac ). u Ah ! je croyais que les Anglais commençaient à se défaire de leurs préjugés aristocratiques : Firtus est sola nobilitas. »

L'Anglais, u Ces préjugés sont peut-être respectables. Je dirai en passant que nous avons été un peu surpris en Angleterre de votre élévation à la pairie. >»

Lb Français, u Surpris !..« diable t et pourquoi?»

L'Anglais. «Hem!... A dire vrai... le rédacteur d'un journal... Ah!... hem! »

Lb Français, u Le rédacteur d'un journal ; mais qui donc aurait des droits au rang politique , si ce n'est ceux qui possèdent le pouvoir politique ? Votre journal, par exemple, est plus formidable pour un

ministre que ne saurait Têtre un duc, quel qu^il soitT D^aiJlenrs , vous savez que , chez nous, M. Delalot, H. Thièrs, M. de Yilièle , M. de Chateaubriand, en un mot presque tous les grands hommes. que vous* pourriez nommer, écrivent dans les journaui^ »

1/ Anglais. Vraiment! mais en convtennent<^ils ? >»•

Le Français, «c Sans:doute! ils en soûl fiers. Comment sans cela acquerraient-ils de la réputation ? »

VAicaLAis* u Chez nôus ^ s^il arrive qu^nn membre du Parlement nous envoie un article , cVst sous Je sceau du plus grand secret. Quant à lord Brougfaain , la plus grave accusation qu^on ait jamais portée contre lui a été d'avoir écrit dans certain journal. »

Lr Français, u -Et lord Brougham a-t-il réellement écrit dans ce journal ?.» .

L^Anglais. u Monsieur, c'est uiie question fort délicate que vous me faites là. »

Le. Français, u Pourquoi tant de réserve? £n France , les rédacteurs des journaux sont aussi connus que s'ils signaient leurs articles, ce que du reste ils font très-souvent. » r

L'Anglais. « £h bien , si Pon savait qu'on hooùne écrivît un article pour mon journal, tous les autres journaux tomberaient sur lui, -et lui reprocheraient de s'avilir. Moi-même, qui y écria tous les jonrs^ je me fâcherais très*fort si les fats des clubs m^eo accusaient en face.

Lb Français (appuyant son doigt contre son nez ). « Je comprends ; vous n'avez pas chez vous Porgueil de classe qu'il y a en France. Chez nous le noble est lier de montrer quHl a du pouvoir auprès de ceux qui

parlent ati peuple ^ récrivain pJébéien est bien aise de recevoir un certain éclat de la coopération d^un noble ^ cVst ainsi que chaque classe donne de Timportance aux autres. Mais vous écrivez tous cachés par uu voile ; et il y a tant de misérables qui profilent de cet incognito, que Thonnéte homme est obligé de s^en servir pour lui-même. C'est pour cela, monsieur, que vous ne tenez pas, pardonnez -moi si je vous le dis ^ le rang que vous devriez tenir dans la société^ et que vous m'étonnez , en trouvant étrange que moi , qui , sans vanité , dispose tous les matins des opinions dé tant de milliers de personnes, jVbtienne le frivole honneur de la pairie. »

Ces derniers mots furent prononcés avec un aîr de dédaigneuse dignité.

« Messieurs , le dîner ett servi , » dit le garçon ; et les deux étrangers passèrent dans le salon, laissant D*"^ dans un état d^agitation difficile à décrire.

ti Garçon, garçon! dit- il à voix basse, et en faisant un signe de la main , quel est ce gentleman anglais ? n

— a C'est mister... comment Tappelez-vous?... le rédacteur... Pédileur du ^**. »

— « Ah! et le Français? »

— «I C'est M. B*'* de V***, pair de France , rédacteur du ***. »

— <( Juste ciel ! s'écria D^*, quelle rencontre! » Tel est le récit que mon ami D*** m'a fait delà conversation entre ces deux grands hommes, il me parah fort probable que, dans cette occasion , le talent de D*** pour l'observation aura été éclipsé par son ima* ginatioo. Je ne donne donc pas cette anecdote pou#

authentique , mais je vous prie seulement de me dire si TOUS ne trouvez pas qu^elle aurait très-bien pa se passer ainsi. Si vous ne Tad mettez pas comme vraie , vous avouerez du moins qu^elle est vraisemblable^

Mais Tusage des écrits anonymes ne se serait pas soutenu si longtemps parmi nous s^il n^avait pas été sanc* tionné par Paristocratie* Ce sont les écrivains de cette classe qui ont le plus insisté sur le secret, parce qu'il leur facilitait le moyen d'attaquer leurs ennemis sans être connus. L'infortuné lord Dudley meurt, et ce n^st qu'alors que nous apprenons qu'une de ses meilleures productions est une attaque furieuse dans une Revue trimestrielle contre un homme avec qui il vivait dans l'intimité. Je le répète, il n'y a que deux genres d'individus pour qui l'anonyme puisse être désirable. Le gentilhomme perfide qui craint d'être abandonné par les amis qu'il outrage , et le vil calomniateur qui tremble de recevoir des coups de bâton de l'homme de qui il médit.

Il me reste encore une considération à présenter avant de terminer ce chapitre : j'ai dit plus haut que l'inlluence de la presse était le principe le plus contraire à l'aristocratie. Ceci a été répété bien des fois; mais ce fait peut donner lieu à plusieurs réfleiions nouvelles.

L'influence de la presse est l'influence de l'opinion ; cependant il y a très-peu de temps encore que l'opinion générale était décidément aristocratique. La classe à laquelle la presse s'adresse le plus est la classe moyenne , et pourtant , comme nous l'avons déjà vu ,

c*eêi dans la classe moyenne qu^e PamtocFatie anglaise avait jeté les plus profondes racines.

Comment, d'après cela , la presse est-elle devenue le principe le plus opposé au pouvoir aristocratique ? En premier lieu , cette partie de la presse qui crée Popinion a été en général anti-aristoeratique , et ses arguments, peu populaires dans Porigine , ont par degrés gagné du terrain. En second lieu , le système de Tanonyme , qui favorise les attaques personnelles , et qui , pour plaire au goût du public , doit toujours attaquer les grands de préférence aux citoyens obscurs, a facilité les progrès de Topinion contre le corps aristocratique, par Texagération la plus absurde des vices ou des faiblesses de ses membres. C'est ainsi qu'avant la révolution française les caquets des antichambres firent plus de mal que les ouvrages des philosophes. Quant à nous, il est incontestable que les romans, qui depuis quelque temps ont été lus avec tant d'avidité , et qui prétendent décrire la vie de la haute société, ont dégoûté le public par leurs descriptions perpétuelles d*hommes sans cœur, de femmes sans pudeur, de politesse sans dignité, et d'existences sans utilité.

La troisième raison de l'hostilité de la presse politique contre l'aristocratie se trouve dans la position personnelle des rédacteurs de journaux. Il n'y a point de classe en Angleterre qui vive plus éloignée qu'elle des influences aristocratiques. Quoique faisant partie des classes moyennes , ces rédacteurs ne dépendent pourtant pas comme elles de la faveur des grands ; quoique gens de lettres , ils ne sont point recherchés

comme les auteurs , et liront aoenne occasion <le se mêler lamiliôrement avec les classes supérieures , de s^adoncir par les politesses d^usage, et d^acquérir pour le rang et la richesse ce respect dont il est si dilBcile de se défendre quand on les approobe de près.. Ne voyant les grands que de loin ,, ils connaissent leurs vices , parce qu^ils sont publics, et ignorent les qualités ou Paménité qui les rachètent, parce qu^elles ne dépassent guère le seuil de leurs demeures. Il m^est arrivé d^observer avec plaisir et curiosité TelTet que produit souvent sur un journaliste le simple contact d^un homme d\in rang élevé. Il est charmé de son urbanité, étonné de son peu d^orgueil apparent; en perdant de vue Papostat pensionné et titré , il ne voit plus en lui que Thomme aimable ; aussi le premier article qu^l écrit après cela est, en dépit de lui-même , moins sévère que les précédents. Un des adversaires les plus acharnés de lord Eldon, ayant eu occasion d^aller le voir, fut tellement frappé des manières douces et bienveillantes de Thomme qtt^il venait d^altaquer, qu^il prit la résolution de ne plus jamais écrire un seul mot contre lui. Cest ainsi que les moindres incidents de la vie individuelle enchaînent souvent Thomme dans Texercice de ses devoirs les plus sacrés.

Mais en général la masse des rédacteurs de journaux formant un corps séparé, qui n^est point soumis à Tinfluence de ceux qu^il examine, est naturellement disposée à coopérer, jusqu^à un certain point, avec les créateurs de fopinion. G^est ce qui fait que dans les crises qui arrivent si souvent en politique ,

)a partie représeaUtive de la presse embrasse cooimunément ropioion la moins aristocratique ^ quVUe ne pousse pas , à la vérité , à ses dernières limites , mais aussi loin que son propre intérêt le permet. Dans Ions les changements ou transactions de pouvoir po* ktique , il y a des moments où il ne s^agit que de savoir , parmi les doutes qui agitent Pesprit public , lequel sera exprimé le )>remier pour devenir une décision.

A ces causes de Pinfluence anti-aristocratique de la presse , il faut encore en i^outer une plus grave et plus profonde que toutes les autres. Un journal ne se borne-pasà discuter des questions, il indique dans ses pages si variées, les résultats des divers systèmes ; .les procédures devant les tribunaux, les condamnations, les abus dans les institutions, Pinégalité dans les impôts » tout est soumis aux regards du public \ de sorte que si bien peu de personnes savent comment il faut s^y prendre pour redresser les griefs , tout le monde avoue que les griefs existent. D^un autre côté , il est certain que ce sont toujours les classes non privilégiées qui sont lésées. Aucune puissance prépondérante ne peut se soutenir longtemps daus un État sans se favoriser elle-même , souvent à son insu. Si notre gouvernement était aristocratique , une grande partie de nos lois ont nécessairement dû Pêtre. Son influence a dû se faire sentir dans notre système d^impositions , dans les actes de noire législature , dans la liste des pensionnaires de PÉtat ; et ce dernier point , quoique en réalité le moins grave de tous , est celui qui devait se faire sentir le plus péniblement à un

peuple commerçant et déjà accablé de charges: ptr» bliques. II ne faat pas oublier non plus que tandis^ que les abus d^un système sont palpables , les motif» les plus justes pour y persévérer sont dWdinaire abs* traits et philosophiques. C^est donc ainsi que la presse agit le plus fortement contre Taristocratie. Un simple récit touche plus qu^un raisonnement. Dans le pre* raier cas, la presse joue le rôle de témoin ; dans le second , celui d^avocat.

£t pourtant cet esprit de révélation est le plus grand des bienfaits de la liberté de la presse. Du moment où un abus est publié, on peut être sûr qu^il sera t6t oit tard écarté. Pour me servir du langage d^un moraliste sublime : « Les erreurs cessent d^étre dangereuses dôs quMl est permis de les réfuter. On sait alors que ce sont des erreurs ; elles tombent dans Tabîme de Toubli , et la vérité seule surnage sur le vaste océan des siècles. » C^est par cette publicité que rhomme approche le plus près de la science universelle du Créateur; elle est le plus grand résultat connu jnsquMci de Funion , car elle est Texpression de la pensée générale. Aussi ne pouvons-nous songer , sans une profonde émotion , aux résultats possibles de la grande mesure que le législateur devra t6t ou tard accorder , celle dePabolition du timbre des journaux politiques. Aussitôt que la première confusion qui suit toujours immédiatement la suppression d^un ancien monopole se sera calmée , quand tous les hommes , riches ou pauvres, pourront publier les connaissances qu^ils auront acquises dans leur cabinet ou devant leurmélier, les effets qui en résulteront pour la science hu-

maine et pour le perfectionnement des hommes sont incalculables. On peut è*en faire une légère idée en jetant un regard sur les yolumîneusesdépositions faites devant les commissaires spéciaux du Parlement. Elles renferment des trésors de science pratique, maintenant perdus pour le bien général. Il ne faut pas oublier non plus queTouvrier apprend le mieux deTouvrier, de même que, dans le système lancastrien, on a trouvé que les meilleurs maîtres pour les enfants étaient des enfants comme eux. Qu^il est donc heureux rhomme qui , dans un esprit de divine prophétie , prévoit le bonheur de ses semblables , comme une suite certaine d'une mesure législative à laquelle il contribue de toutes ses forces et par ses vœux , et par ses écrits, et par ses actes! Il voit passer sous ses yeux tons les bienfaits qui seront les fruits de ses efforts, jusque dans les siècles les plus reculés, de même qu^Adam , d'après la tradition indienne des plaines de Dahia , vit sortir de ses reins , sous la forme de petites fourmis , toutes les générations humaines dont il était destiné à être le père , et les vit reconnaître et adorer la puissance divine qui les avait créées.

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