CHAPITRE m
LITTBRATVRB.
ObservatioDS d^un Allemand. — De grands Écrivains et point de grands Ouvrages . — Pauvreté de notre Littérature actuelle dans tous les genres, excepté dans les ouvrages d'imagination. — Histoire. — Compositions politiques. — Les Belles-Lettres sont particulièrement stériles.-* Remarques sur les ouvrages d'israëli, de Haziitt, de Charles Lamb et de Southey. — Causes de la décadence des Belles-Lettres et de la prééminence soutenue des ouvrages de fictions. — Révolution faite par les Journaux. — La Faculté imaginative a réfléchi la Philosophie du siècle. — Pourquoi Scott et Byron ont représenté Pesprit de leur génération . — Le mérite des Poëmes de la jeunesse de lord Byron a été exagéré. — Défaut de grandeur dans leur conception. — « Le mérite de ses Tragédies a été au contraire méconnu . — Courte analyse pour servir de Démonstration de cette opinion. — Pourquoi ces Tragédies n'ont pas répondu h Pattente du public. —Réfutation de Passertion que lord Byron manquait de variété dans ses caractères dramatiques. — Le Siècle s'est identifié avec lui seul, — Souvenir de la sensation produite par sa mort. — Transition de Pesprit intellectuel de Pépoque de Pidéal ft Pétat réel. — Cause de Pavidité avea laquelle on recherche les romans qa*on appelle fashionables, — Leur Influence. — Nécessité de-
cultiver rimaginatioq. --- Dispositions intellectuelles et tendance actuelle du siècle.
» Vous vivez dans une grande éf>oque littéraire pour votre natioo, me dit Taatre jour un Allemand ; vous avez aujourd'hui parmi vous des écrivains ibagnifiques , dont les noms sont connus dans toute PEurope; mais permettez-moi de vous adresser une seule «laestion. A Texéeption des poètes, où sont leurs écrits ? quels sont les grands ouvrages en prose de vos contemporains dont vous puissiez me recomman* der la lecture ? et en particulier quels chefs-d'œuvre avez-vous prodaits depuis peu en critique et en belles-lettres?»
Cette question, et la réponse peu satisfaisante que je me vis forcé d'y faire, me fit réfléchir à mon tour à la cause pQur laquelle , possédant incontestablement aujourd'hui de très-grands écrivains , nous avions pourtant très-peu de bons livres. Depuis vingt ans les facultés intellectuelles ont foisonné en feuillage , mais ont produit peu de fruits , si ce n'est sur un seul arbre , dont la fertilité extraordinaire contraste avec la stérilité des autres , et peut être regardée comme un des phénomènes les plus étonnants du temps où. nous vivons ; cet arbre est celui de l'imagination. Quand on me demande quels grands ouvrages nous avons produits depuis vingt ans , ma mémoire me rappelle sur-le-champ les chefs-d'œuvre des poètes et des écrivains d'imagination. Les ouvrages de Byron , de Wordsworth, de Scott , de Moore , de Shelley, de Campbell, se précipitent sur-le-champ
à ma|b6uclie; je pourrais même citer des aulears plus modernes, dont la réputation n^est pas encore mfire, et dont Tinfluence se fait à peine encore sentir, longtemps avant que des ouvragpe»> d^un genre plus grave se présentassent à mon souvenir.
En résumé donc nous sommes fort riches en ouvrages d^imagination , fort pauvres en Itttératiire plus sérieuse.
£n histoire nous n^avons pas même des noms du second ordre; nous avons des commentateurs sur rbistoire plutôt que des historiens, et robscurilé qui régne dans Fatmosphère deviendra évidente quand on songe que nous sommes forcés de nous éclairer aux rayons d'un *** et d'un*** (1).
Je réserve pour un chapitre particulier ce que j^aî à dire sur la Philosophie morale , oùlat réputation de deux ou trois grands noms n'ôte rien à la stérilité générale. Si quelques ouvrages de mérite dans ee noble département de la science ont été publiés, ils n^en sont pas pour cela mieux connus du public, quoique dans le siècle où nous vivons le jurgon de la philoao-
(1) Sr BOUS ne possédons point d'hommes en état de saisir les événements des siècles passés, nous en avons un au moins qni, dans le véritable esprit des anciens historiens, a décrit avec des couleurs classiques les scènes dans lesquelles il a lui-même joué un rôle. Il a laissé à la postérité les annales d'une grande guerre , tracées avec la philosophie de Polybe et avec plus d'éloquence que César, quoiqu'il n'en ait pas toujours la simplicité. Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'ouvrage dont je parle est V Histoire de la Guerre de la Péninsule , par le colonel Napier.
-Sophie morale soit adopté avec une affectation si générale. Nous sommes aussi privés de grands ouvrages dans la partie de la littérature politique qui ne se rapporte point à ^économie politique, et cependant, chose singulière , nous ne sommes pas sans écrivains , dont plusieurs n^ont peut-être été surpassés par personne. Southey, Wilson, Gobbett, Sidney Smith, le profond et vigoureux rédacteur de VExaminer, Fauteur original et spirituel du Catéchisme de la loi sur les Céréales , et plusieurs autres que je pourrais nommer, sont des hommes qui ont déployé des talents de Tordre le plus élevé, dans des écrits qui n^étaient pourtant point destinés à survivre à la circon- •tance qui les avait fait naitre. En littérature mêlée , ou ce que Ton appelle communément les Belles-Lettres, nous n^avons pas beaucoup enrichi la collection qui nous avait été léguée par le siècle de Johnson. Il y a pourtant un écrivain dont je ne puis m^empècfaer tle citer le nom de préférence aux autres , pour l*élégant commérage auquel il s^est livré dans ce genre , et je le cite d^autant plus volontiers , que je trouve qu^on ne lui a pas rendu toute la justice qu^il mérite. Le lecteur a sans doute déjà deviné que Phomme dont je parle n^est autre que vousmême, Tauteur des Curiosités de la Littérature, des Calamités des dateurs, et surtout de VEssai sur ie Caractère littéraire. Dans les deux premiers ouvrages vous m^avez paru faire pour la littérature ce que Horace Walpole faisait pour la cour, tirant de certains traits minutieux , que vous êtes trop sage pour regarder comme des bagatelles, les conchi-
sions les plas nouvelles et les yérités les plus gra^ cieuses; de sorte qu^en ayant Pair de causer familièrement, vous faites en réalité de la philosophie. Mais vous avez une qualité qu^Horace Walpole n^a jamais possédée , qualité nécessaire dans la république des Lettres, mais prohibée à la cour des Rois : cVst la tendre sensibilité qui souvent se mêle à vos charmantes réflexions. Ainsi je citerai , par exemple , comme une dea plus touchantes ooneeptions du ca-» ractôre humain que Ton puisse trouver, même dans le roman le plus parfait'^ votre Essai sur Shenstone\, Ce qui distingue particulièrement vos écrits est la pénétration étonnante avec laquelle vous développez Je caractère littéraire dans ses détours les plus compliqués et ses teintes les plus variées. Vous vous identifiez complètement avec les personnes dont vous parlez; vous entrez dans leur cœur, dans leur esprit, dans leurs caprices, dans leurs habitudes, dans leurs bizarreries; et cette qualité, si rare même sur le théâtre, était tout à fait inconnue dans les moralistes. Vous glissez d^un caractère à un autre , et en les examinant vous en créez de nouveaux ; vous tirez de vos seules recherches ces vues nouvelles et ces déductions hardies que le poêle emprunte à son imagination. Le galant et rusé Raleigh, le mélancolique Sbenstone, TantiquaireOIdys, sont tous analysés avec des traits différents et avec une égale profondeur. Vou^ ne négligez pas même les personnages secondaires. Ainsi, comme Ta dit La Fontaine , Un roi prudent et sage De ses moindres sujets sait tirer quelque usage.
Mais le plus beau de ces ouvrages est, selon moi , VEssai sur le Caractère littéraire. Celai qai Ta Im UDe fois y reviendra toujours avec le même plaisir. C^est un de ces livres rares , dont chacfne partie est ornée , et pourtant subordonnée à Pensemble 9 dans lequel chaque page offre une beauté nouvelle , sans qu^il y ait nulle part un défaut.
Vous vous rappelez s^^né doute la vigoureuse attaque faite, & une certaine époque, contre une école parti» culière d^écrivains ; bien des années se sont passées dèpttîs lors , et en regardant en arrière vers les ouvrages que ces années nous ont fournis dans la bran'cbe des Belles-Lettres, ces auteurs si calomniés> se présentent involontairement à notre souvenir. Le premier d^entre eux est M. Hazlitt, homme d^un esprit nerveux , original , d^une grande richesse d^expressîon , d^une raison froide, d'une hnagination ardente, mai» d'une instruction imparfaite , d'un goût capricieux et déppurvu de règle. Le principal défaut de ses essais est qu'ils sont vagues et sans but , ils forment une suite de brillante» observations sans résultat. Si après avoir achevé la lecture d'un d'entre eux vous en êtes plus savant , il semble que vous le soyez devenu par hasard. Un aphorisme à d^nii tmpertU nent, jeté au milieu de l'Essai , a annoncé la vérité, que , selon toute apparence, îa péroraison va de nouveau envelopper <ians sa première obscurité. Il a as* pire a Thonneur d'être un critique universel. Il a fait des commentaires sur le» ^rts et sur les lettres , sur la philosophie, les moeurs et les hommes^ mais, quant à ceux-ci , son autorité me paraît encore moins
L*AnGlBTERRB. T. H « r^ ^ ^
silkre que pour le reste ; il s^occupe plutôt de débiter des phrases spirituelles sur les caractères que de peindre les caractères mêmes. Je crois qu^il manquait de connaissance personnelle des hommes, et il se laissait souvent entraîner par ses préventions; mais comme dans les lettres et les arts la prévention aveugle moins que quand il s^agit des hommes , il y est souvent profond et toujours ingénieux , et le jeu perpétuel de son imagination rachète les défauts que Ton peut parfois reprocher à son goût.
L'Indicateur de M. Leigh Hunt contient quelquesunes des critiques les plus délicates et les plus fines qui existent dans notre langue. Sa sympathie douce et enjouée avec la nature , sa perception des sources les plus cachées du beau , répandent un charme inimitable sur ses compositions, mais il n'a pas encore été égal à lui-même dans sas ouvrages en prose \ et sa réputation doit jusqu'à présent principalement se fonder sur ses délicieux poèmes que le siècle commence à apprécier.
En énumérant les ouvrages du genre dont je m'occupe , je ne saurais passer sous silence les Essais d'Élia» Leur beauté consiste dans la délicatesse des sentiments. ^Depuis Addison , aucun écrivain n'a montré un humour aussi parfait ; si parmi les conceptions de M. Lamb il n'y en a point qui, prise individuellement , puisse se comparer aux tableaux achevés de sir Roger de Coverley, les caractères qu'il a dépeints sont plus variés que ceux d'Addison , et la tournure de son esprit est plus pathétique. Ses compositions sont si travaillées , polies avec tant de soin ,
qirelles ressemblent plutôt à de la poésie qu^à de la prose ; elles sont aussi parfaites , dans leur genre , que les Odes d^Horace, et quand parfois, comme dans Texorde de son invocation à V Ombre d'Ellision, il commence ainsi : « 0 le plus joyeux des esprits qui fut un jour uni à un corps , vers quels lieux as-tu enfin volé? etc. «, on pourrait presque croire qu^il avait pris Horace pour son modèle.
Mais le plus varié, le plus savant, le plus parfait de tous nos contemporains qui aient écrit soit des ouvrages , soit des articles de journaux , est incontestablement le docteur Southey. La Fie de Nelson est généralement reconnue pour être la meilleure biographie du jour. La Fie de Wesley et le Lion de l'Église, quoique défigurés par quelques préventions et quelques préjugés , sont distingués comme compositions littéraires , par un style à la fois simple et riche, par de la dignité et par de Paisance. Il n'y a point d'écrivain qui sache mieux que lui fondre les grâces académiques du style du siècle passé avec la vigueur populaire qui distingue le nôtre. Ses Colloques sont, je crois , Touvrage dont il est le plus fier, mais ce n'est pas , selon moi , celui qui fait le mieux connaître le caractère de son génie. Il est surchargé de citations et d'allusions , et manque du charme de cette verve pleine de simplicité , si particulière à Southey. Si je voulais expliquer en détail l'esprit de Southey, analyser ses propriétés , et expliquer ses apparentes contradictions, je remplirais de lui seul les deux volumes de cet ouvrage. Je me bornerai donc à répondre à deux accusations qui ont été portées contre lui.
On a prétendu qn^il avait été d^une inooD^équence «fxtréoie dans la politique, et totalement dépourvu de philosophie dans àa morale. Quant à moi , je pense que Pesprit de parti a rendu injuste envers lui. Sa conduite politique me paraît complètement justifiée dans la célèbre lettre quMl a écrite à certain membre du Parlement , et , pour sa morale , c^est moins la philosophie qui lui manque que la logique. Sa philosophie est large et savante ; mais^lle est tout entière fondée sur des hypothèses, et plus poétique que métaphysique* Ce que je dirai plus tard de Wordsworth pourrait aussi «^appliquer à Southey, si ce dernier avait été moins passionné , surtout en politique.
Je prendrais plaisir à continuer cette critique individuelle , mais dans un ouvrage de la nature de celui-ci les exemples ne sont donnés que pour servir à démontrer certain état particulier de la littérature , et les noms des auteurs que j^indique ne d<>ivent être considérés que comme des citatv>os d^un livre dont on transcrit un passage , parce qu^il s^applique à la démonstration que Ton veut faire , et non pas parce qu^on le regarde intrinsèquement comme meilleur que les autres.
Revenant donc à ma première observation , il est impossible, en citant quelques noms remarquables dans cette branche de littérature, de ne pas être frappé du petit nombre de ceux qui restent. Le siècle est littéraire; nous possédons des hommes de lelirea distingués , et nous ne trouvons nulle part leurs ouvrages. Mais le fait est que nous devons les chercher son dans des volumes séparés et avoués , mais dans
]e$ recueils périodiques. Cest dans les journaux que nos bommes de lettres modernes dont le mérite est le plus éminent , ont acquis leur réputation ; c^est là que nous rencontrons le brillant et satirique Jeffrey, le spirituel et logique Stdney Sraitb, etWilson, dont la critique est si pleine de chaleur et de richesse , et Macanley, dont la vigueur W si nerveuse et Timagination si étincelante ; enfin c^est dans les recueils périodiques que Southey a publié plusieurs de ses pièces les plus estimées. Il y a plus; nous avons vu souvent ces pièces détachées réimprimées en volume , et augmenter sous cette nouvelle forme les trésors de notre littérature. Cest de celte singulière circonstance que nous devons partir pour tirer nos conclusions, et commencer noire examen de Pesprit intellectuel de notre siècle.
La révolution qui a été effectuée par la littérature périodique, de même que toutes les autres révolutions , n^est point le résultat de causes immédiates ; elle a commencé dès le règne de la reine Anne. Le succès du 2W/er et dn «9/i6riator ouvrit un nouveau champ à TémulatioD des hommes de lettres , et avec la sympathie qui existe naturellement entre la littérature et la politique , les mêmes canaux dans lesquels Tune coulait, offraient une tentation égale à Tautre ; des hommes de Tesprit et du rang le plus élevé lurent charmés d^avoir recours à un moyen constant et fréquent d« parler en public. Une fois que la mode en fut adoptée , les avantages qu^il présentait furent trop évidents pour qu'il ne continuât pas , et ce fut ainsi que Texemple de Ghesterfield et de Pul-
teney, de Johnson , de Goldsmitb et de Mackensie contribua à soutenir la dignité d'un genre d'écrits si modestes en apparence, et qui exigeaient par conséquent tant de perfections pour conserver Jeur importance. A mesure que les livres se multiplièrent , l'art de la critique devint une profession. Le Journal des Savants de France «ut en Angleterre des imitateurs, dont les rédacteurs formèrent un corps constitué , et s'érigèrent en tribunal formidable. Cependant lés abus que nous avons signalés dans le système de l'anonyme se firent sentir de bonne heure dans les publications périodiques. Quand le public commença à s'ennuyer du Monthljr Review, on vit paraître VEdinburgh Quarteriy Beview, qui fut longtemps le meilleur de tous nos journaux littéraires , et du succès duquel on peut dater la détérioration de notre littérature de fonds. L'effet que ce journal produisit, le ton de sa critique à la fois brillant et philosophique , le mystère qui s'y rattachait , la perfection de sa composition , firent que l'on tint à honneur de compter parmi le nombre de ses rédacteurs. Le temps qui s'écoulait entre la publication d'un numéro et l'autre était favorable aux habitudes et aux goûts des écrivains les plus savants, et qui travaillaient avec le plus de difficulté ; ils consentirent volontiers à condenser dans un essai la matière qu'ils auraient sans cela délayée dans un volume, et trouvaient, pour la première fois , qu'en contribuant , pour une part seulement , à ces publications variées , ils obtenaient , sans courir le risque d'une chute , un succès égal , quoique moins durable , que celui que leur aurail
valu un ouvrage isolé. La gloire était même en (j^uelque sorte- doublée; car indépendamment du mérite individuel des articles , chacun d^eux recueillait une partie de la réputation du recueil entier. Ajoutez à cela le prix élevé de la rémunération pécuniaire , jusqu^alors inconnue dans les ouvrages périodiques , et si tentant pour les besoins immédiats des écrivains les plus jeunes , qui s^assuraient ainsi d^un bénéfice certain , sans danger de perte , et sans sentir les inquiétudes qui accompagnent la mise au jour d^un livre. Quelques années après, le Quarterly Review vint partager le succès de celui d^Edinbur^h, et les moyens de publicité se trouvèrent par là doublés. Ce fut ainsi que peu à peu, comme je viens de Tobserver, la littérature des journaux finit par se mettre entièrement à la place des grandes compositions individuelles , et , pour comble de malheur, les auteurs ne tardèrent pas à sentir que la durée probable du succès et de la réputation d^un article n'était pas assez longue pour qu^il leur valût la peine de mettre dans sa composition tout le soin qu^ils auraient pu ; de sorte qu^iis se négligèrent de plus en plus ; leurs raisonnements devinrent moins profonds , et les faits sur lesquels ils les appuyaient moins exacts.
Mais 9 par bonheur, il y eut une faculté du génie' que les recueils ne purent pas attirer complètement à eux , je veux dire la faculté Imaginative. Le poète et le romancier n^eurent aucun motif pour dépecer leurs conceptions dans les graves et savantes revues trimestrielles; ils furent encore obligés de publier des ouvrages séparés , de s'exposer à une responsa^
birité iodividuelle, d^eo appeler au temps comaie an seul tribunal compétent pour les juger ^ enfio ée méditer, de préparer et de perfecUonaer. G^est là la principale raison pourquoi la littérature dHmagination a été cultivée plus généralement et avec plus de succès qu^aucune autre* Dans les antres braachea les meilleurs écrivains consacrent leur temps aux revues, et laissent aux écrivains médiocres le soin d^écrire de» livres.
La faculté imagina tive ainsi abandonnée à sa tendance nalufelle> il était tout simple que Tespril et ragitation du siècle exerçassent sur les efforts qn^elle produisit leur tendance la plus directe et la plus permanente- C'est donc dans la^ poésie et dans la prose poétique que nous devons cbevcher ces rapports <pii existent dans les changements intellectuels et moraux qu^offrent le caractère et les sentiments d^uis peuple.
11 y a , dans la civilisation , une époque pendant Inquelle les hommes ne savent pas encore séparer len principes applicables aux changements à faire, d'un vague rapport à d^anciens antécédents ; alors les amé. liorations, pour être orthodoxes, ne doivent point être considérées comme des nouveautés, et on ne le» regarde que. comme des: retours vers quelque perfection momentanément oubliée. Pendant cette, époque , chaque détail concernant les temps passé» est accueilli avec un intérêt profondéuLent respectueux» Les coutumes de leurs ancêtres ont alors pour le» hommes un attrait qui tient de k superstition , et Tesprit même d^innovatioci ne dédaigne pas de cher-
cher des aliments dans le dévouemeni à Tantiquîté. Ce fut précisément à cette époque que le génie de Walter Scott peignit des traits les plus frappants les images que Ton désirait retracer ; il satisfit ainsi le siècle dans un besoin dont ce siècle ne se résidait compte qu*à demi , et représenta Topinion à peine exprimée. A cette époque aussi , on eommenfait à se dégoûter de la littérature de celle qui Tavait immédiatement précédée ; on sentait vaguement que notre poésie refroidie et asservie par le goût français qui s^y était mêlé , avait besoin de remonter au ton national et primitif. Les ballades de Pei^ey avaient fait soupçonner les trésors que recelaient des mines longtemps abandonnées \ mais surtout on commençait à mieux apprécier Shakspeare ; un sentiment plus pur et plus profond de ce qu'il valait succédait aux critiques grossières qui avaient obscurci son mérite. On ne se bornait plus à Padmirer, on Pétudiait \ enfin on aimait , non-seulement les produits de son génie poétique , mais encore le langage antique et majestueux dont ils étaient revêtus. Sir Walter Scott fui le premier qui profita des dispositions de Tesprit^ public ; il représenta d'une manière vive et animée ces maniè^ res , ces sentiments des siècles passés que la poésie et la philosophie étaient également portées à regarder 'd'un œil favorable. Aussi le sage historien consultera-t-il ses ouvrages à la fois comme formant une époque dans la littérature poétique , et comme réfléchissant le sentiment moral du siècle. La prose de ce grand écrivain n'a fait que continuer l'effet produit par ses vers , que les jeter dans un monde plas fami-
lier; mîeui adaptée au ^and nombre, elle est une réverbération da ton primitif qui en porte le retentissement à une plus grande distance.
Peu d'année saprès, le génie sombre et méditatif de Byron donna pour ainsi dire un corps à un autre sentiment du siècle , plus profond et plus durable ; mais je me persuade que la critique, en cherchant à découvrir les causes de la sensation produite par ce poète, n*a pas suffisamment appuyé sur celles qui, en réalité, y ont le plus contribué.
Examinons :
Dans la preinière partie de cet ouvrage , en essayant de retracer les causes qui influaient sur le caractère national des Anglais , j'ai attribué en grande partie au ton et aux formes particulières à notre aristocratie , celte réserve et cette însociabilité qui régnent si universellement dans toutes les classes de nos citoyens. J'ai encore rapporté aux mêmes causes, combinées avec l'ostentation du commerce, ce clinquant et ce vide des occupations du grand monde , ainsi que cet orgueil et cette humeur chagrine , in« quiète et mécontente , produits par une infinité de petites distinctions sociales , par la lutte éternelle à laquellt ces distinctions donnent lieu, et par les hummiliations qui en doivent nécessairement résulter. Ces sentiments , lents effets d'une longue suite de siècles, se développèrent de plus en plus , à mesure que les suites de la civilisation et des richesses rendirent l'influence aristocratique plus générale sur les classes inférieures. Au milieu du luxe et des plaisirs de la cour, qu'y a.t-il de plus naturel que la satiété chez les
grands, et un orgueilleux mécontentemenl chez leurs émules? La paix qui venait d^étre conclue, et la trêve qui avait lieu dans Tirritation continentale , permettaient aux hommes le loisir de se livrer avec plus d^abandon à ces sentiments qui ne laissaient pas d^avoir leur côté poétique ; et le public , qui n'était plus forcé par la guerre et par la carrière entraînante de Napoléon, de tourner son attention à la vie animale, put accorder sa sympathie à Pécrivain qui, le premier, représenterait sa pensée. £t ce fut cette même pensée, ces mêmes sources de sentiment, cette même satiété , ce même mécontentement , cette humeur si sombre et si mélancolique , résultat de certains systèmes sociaux, que les deux premiers chants de Childe- Harold semblèrent tout à coup représenter. Ils touchèrent la corde la plus sensible du cœur du public j ils exprimèrent ce que tou\ le monde sentait. La position de Fauteur ayant en même temps attiré la curiosité, on découvrit que ce caractère avait un singulier rapport avec le sentiment qu'il dépeignait ; son rang, sa mélancolie supposée, jusqu'à la réputation de beauté dont il jouissait, ajoutèrent un intérêt naturel à son génie. 11 devint le type, l'idéal de l'état de l'âme qu'il représentait , et le monde associa volontiers sa personne avec ses ouvrages , parce que ce public semblait ainsi donner un corps , plein à la fois de grâces et de dignité , au principe des sentiments qu'il nourrissait depuis longtemps, et de ses émotions les plus communes. Sir Philip Sidney représenta le sentiment populaire dans le siècle d'Elisabeth, et Byron dans le nôtre. Chacun d'eux devint la poéliqu^
d^un siècle mis en action , et attira sur sa personne un enthousiasme que son génie seul ne méritait pas. C'est en vain , d''après cela , que nous prétendons aa« jourd'hui critiquer froidement les premiers chants de Ckilde-Harold ou les contes orientaux qui les suîtîrent« Ceux-ci s'adressèrent à un autre sentiment en* core du siècle ; je veux dire ce besoin d'aventures extraordinaires que devaient nécessairement créer en nous les vicissitudes d'une guerre terrible et la car^ rière si courte et si brillante du moderne Alexandre. En relisant maintenant ces poèmes , nous nous étonnerons peut-être de l'admiration que nous avaient inspirée la prétendue philosophie de leurs paroles et la fausse grandeur de leurs pensées. Mais , afin de les bien juger, nous devons nous rappeler les sentimenls auxquels ils s'adressaient ches les nations comme chez les individus ; il faut souvent retourner en arrière pour comprendre comment leurs émotions ont été excitées. Nous accordions à la poésie de lord Byron de la vérité et de la profondeur, parce qu'elle exprimait nos propres pensées; précisément comme dans les affaires de la vie ou dans les discours des \ orateurs , nous regardons comme les plus sensés les \ hommes qui sont le plus d'accord avec nous , qui em- Ibellissent et relèvent , mais ne combattent point nos roropres impressions. Aussi, en suivant la carrière de ce poète remarquable , nous découvrirons qu'il est devenu moins populaire , non pas parce que son génie s'est affaibli, mais parce qu'il s'est adressé avec moins de force au sentiment régnant de son époque. Je suis convaincu , d'après cela , que les critiques à
I dan
▼enir reconnaîtront que, dans ses tragédies, qui n^ont jamais eu un fort grand succès , il se présente comme un génie d^un ordre bien plus relevé que dans ses contes orientaux, ou dans les deux premiers cbânts de Childe-Harold. Le vrai génie poétique se développe plutdt dans la conception d^un ouvrage que dans son exécution, et o^est là ce qui, Je plus souvent, fait la véritable différence entre le mélodrame et la tragédie. Dans les premiers poômes de lord.Byron, il n^y a presque aucune conception nette ; il n^y a point d^harmonie de plan qui embrasse un tout vaste, conséquent, systématique; point de suite d^événements amenés avec art, s'avançant à travers des caractères richement variés et une lutte de passions contraires , vers un grand et inévitable dénonment. En examinant, par exemple, /e Corsaire, celui de ses contes quUl a travaillé avec le plus de soin , et qui a eu le plus de succès , nous reconnaîtrons évi* demment dans ^a conception un défaut d^élévation. Un pirate fait prisonnier, délivré par une favorite du harem, qui se sauve et qui retrouve sa maîtresse morte , il n^y a certes rien dana le plan de cette histoire qui soit au-dessus du mélodrame , tandis que les incidents ne présentent point assez de fertilité d^invention pour balancer le manque de grandeur dans la conception première. D^ailleurs , en lisant ce conte, comme tons ceux qu^il a composés, on peut remarquer que , dans les moments les plus passionnés , il décrit une passion et non pas la lutte de diverses passions ; et la peinture de la passion était pourtant son principal mérite aux yeux du vulgaire. Or ce n^est
que le lableau des émotions opposées , lorsqu'elles se combattent, qui exige le pinceau délicat, les profondes recherches ou la vigueur gigantesque qui sont le sceau du génie poétique vraiment sublime , lorsqu'il trace des caractères dans un ouvrage d'imagination. C'est ainsi que la lutte intérieure de Médée est plus terrible que sa résolution ; les passions qui combattent dans le sein de Didon sont le triomphe du talent de Virgile. Tout auteur de mélodrame peut décrire un meurtre , mais Shakspeare seul a pu peindre l'irrésolution , l'horreur, le combat de Macbeth. Quand les héros de Byron commettent un crime , ils s'y décident du premier coup ; nous n'assistons point au temps d'arrêt, à la réflexion, à la souffrance se terminant par la résolution^ il n'entre point dans cette analyse délicate et subtile des motifs humains qui excite un si terrible effroi et demande un talent si consommé. Si Shakspeare avait imaginé une Gulnare , il nous aurait probablement offert avec d'affreux détails le moment où elle s'arrête' devant la couche de son époux endormi. Nous aurions vu la faiblesse d'une femme luttant contre son projet sanguinaire; elle se serait rappelé, avec horreur peutêtre , que sur le sein qu'elle se préparait à frapper , sa tête avait coutume de reposer ; elle se serait détournée , elle aurait reculé devant son dessein ; elle aurait levé une seconde fois le poignard ; vous auriez entendu respirer la victime endormie; Gulnare aurait frémi , mais tout en frémissant elle aurait frappé ! Mais cette chambre de mort , théâtre sur lequel Shakspeare aurait déployé tout son génie , est restée fer-
mée pour Byron. Il oous décrit le crime et néglige tous ses terribles préparatifs. Voyez encore Parisioa ; combien dVccasioos d^eiercer son art le poëte ne Jaisse-t-il pas échapper! Comme Sophocle aurait analysé avec détail tous les sentiments divers qui remplissaient ce cœur adultère ! Famour, Phonneur, la douleur , l'effroi , Thorreur pour Finceste et la violence de la passion ! Mais Byron nous conduit sur-lechamp au rendez- vous criminel, et ce que le récit avait de tragique se fond , autant que le sujet le comporte/dans une description erotique. Si, lors de ses premiers poèmes , Byron avait inventé Thistoire d'Othello ,' il ne nous aurait point épargné le meurtre de Desdémone, mais il aurait négligé les entrevues avec lago. Ainsi les premiers poèmes de lord Byron ne peuvent prendre rang parmi les chefs-d'œuvre de l'art, ni parla conception du plan, ni par la fertile invention des incidents , ni surtout par la description exacte et détaillée des passions.
Mais à une époque plus avancée de sa vie , des notions plus élevées et plus mystérieuses de sa profession lui furent révélées , et je serais assez porté à croire que ce fut la connaissance qu'il fit de Shelley qui l'engagea à diriger son esprit méditatif ver» la recherche métaphysique des motifs et des actions des hommes, qui conduisent aux sources profondes et oachées du caractère , et donnent une idée plus complète de la science de l'analyse poétique.
De là vient que ses tragédies offrent pne conception d'un ordre plus élevé , et une plus grande vigueur d'exécution que ses autres poèmes , même les
plus céldbrôs. Que peut-il y avoir de piu« pur et de plus noble que le caractère d^Âogîolina dans le Doge de p^enise f Je ne connais pas , parmi toutes les femmes peintes par Shakspeare, une description plus yraie, plus fidèle , non^seulement de la nature , ce ne serait là qu^un faible mérite , mais de tout ce qu'il y a de plus grand et de plus rare dans la nature. Arrêtonsnous ici un moment; nous ne suivons point un chemin battu. Ce caractère n'a pas encore été bien compris. Un écrit insultant pour la vertu d'Angiolina a été tracé sur le tr^ne du doge par Sténo, jeune patricien. Le doge demande la tête du calomniateur ; le tribunal des Quarante le condamne à un mois de prison. Quels sont les sentiments d'Angiolina à la première insulte? Écoutons-la parier :
u Si j' y attache de Timportance , ce n^est point à cause du mensonge même de ce téméraire imposteur, mais pour Peffet, pour la profonde et mortelle impression qu'il a produite sur Tâme de Faliero.
Maruhne. Certes, le Doge ne peut vous soupçonner.
Angioliiva. Me soupçonner!... Sténo lui-même ne l'a pas osé...
Marianne. Il mériterait d'être sévèrement puni. Angiolina. Il l'est déjà.
Marianne. £h quoi! l'arrêt serait rendu?... Est-il condamné?
ÂN6I0L1NA. G^est ce que j'ignore; mais il a été découvert.
Mariahmb. Un «acrifice est dû à la vertu calomuiée.
ÂR6I0LI1VA. Qu'est-ce que la vertu , si elle a besoin d'une Victime , on s'il faut qu'elle dépende des discours des hommes? Le Romain dit en mourant que la vertu n'était qu'un nonr; elle ne serait vraiment que cela si un soufÏÏe humain pouvait la créer on la détruire^ »
Quel profond sentiment de la dignité de la vertu ! Angiolina ne veut pas même concevoir qu'elle //aiif5« être soupçonnée , ou qu'une insulte qui lui est faite puisse avoir besoin d'autre châtiment que de l'indignation de l'ophiion. Marianne demande si , quand Angiolina donna sa main au doge,
u Avec cette étrange disproportion entre vos années , et , permettez-moi d'ajouter , avec des caractères si différents , »
elle éprouvait de l'amour pour l'ami de son père ^ ponr son époui ^ et elle igoute : '
« Avant ce mariage , votre ecftur n'a*t il point été sensible ponr quelque noble jeiine homme dont l'âge s'accordait mieai avec une beauté telle que la v6tre? ou bien n'auriez'vous pas rencontré depuis quelqu'un qui , si votre belle main était encore en votre pou* voir , pût prétendre aujourd'hui à la fille de Loredan ?
ANaiOLiNA. J'ai répondu à votre prenUèrs question quand je vous ai dit qae'je m'étais mariée.
Marianne. Et la seconde?
A NG 10 LIN A. N'a pas besoin de réponse. »
Cette conception ne vaut- elle pas celle de la douce épouse du Maure ? C'est le même cœur pur , serein , tendre , mais peu passionné, qui ne connaît Pamour que comme une abstraction et non comme une réalité ; qui , de même que Platon , donne à la vertu une forme visible et ne lui reconnaît plus de rivale ; et pourtant celte femme , si digne , si lière , n^a rien de sévère dans sa nature. Si elle pardonne à Sténo , ce n'est pas seulement par un efl'et du calme dédain de la chasteté \ car elle dit au doge :
(c Oh ! si ce calomniateur si faux et si léger avait payé de son jeune sang son absurde libelle , jamais , à compter de ce moment , mon cœur n'aurait joui d'un instant de bonheur , jamais un sommeil tranquille n'aurait fermé ma paupière. »
Ici le lecteur remarquera avec quel art plein de délicatesse la tendresse et la charité du sexe réchauffe une supériorité de sa nature froide et Impassible. Quelle réunion des plus belles qualités d'une femme : la fierté qui méprise le reproche /et la douceur qui le pardonne ! On ne saurait rien imaginer à la fois de plus simple et de plus grand que ce caractère , et que l'histoire à laquelle il se rattache. Un vieillard octogénaire époux d'une jeune femme dont le cœur ne s'égare jamais ; aucun épisode d'amour ne vient troubler la pureté de sa route; aucune jalousie
déshonorante -ne jette une ombre sur Téclat de sa réputation; elle apparaît au milieu de la terrible scène , tout angélique dans ses qualités , et cependant tout humaine dans la forme sous laquelle elles se montrent. Byron fait entendre lui-même que dans ses premières années il aurait rabaissé la beauté antique de sa conpeptiop par une imitation de la jalousie d^Othello ; je crois même que , plus jeune encore , il aurait rendu Angiolina coupable; il aurait peutêtre mêlé un intérêt plus passionné à la pathétique sévérité du sujet ; mais que cet intérêt eût été d'un ordre moins élevé ! Qui oserait comparer Parisina avec Angiolina! Je me contente d'indiquer seulement la majesté et la vérité qui régnent dans la conception du caractère du doge ; sa fougueuse et aveugle colère contre le calomniateur, glacée tout à coup par la faiblesse du châtiment , et transportée au tribunal qui a rendu Tarrét ; le mépris que son orgueil patricien lui inspire pour lui-même quand il se voit compromis dans un complot-avec des conspirateurs plébéiens ; sa tendresse paternelle et patriarcale pour Angiolina , exempte à la fois d'un amour ridicule et de la faiblesse de son âge ; la noblesse tragique dont cet amour est revêtu; et ce talent consommé et même sublime qui^ dans une position où tous les transports d'Othello auraient pu trouver leur place , a su rendre la passion encore plus noble et plus délicate; car dans le Maure l'amour humain et physique est peut-être trop marqué; dans le doge cet amour a , au contraire , complètement disparu. La conception des Deux Foscari n'est pas moins
bell«. Combien Famour de la patrie est plein de tendresse et dWtginalité dans Jacopo ! Le9 contours en sont grecs mais le coloris est italien ; toqs reconnaissez ce patriotisme naturel aux doux climats du Midi. Le cœur ,
tt Qui , toutes les fois qu'il battait pour Venise , éprouvait ce même désir inquiet que ressent la colombe quand elle est loin de son nid; »
ce patriotisme d^nne nature toute particulière qui aime Pair , le souffle de Venise ; qui change la cité des lagunes en une maîtresse adorée et viaiblç ; qui ne craint ni les tortures , ni la mort , ni le déshonneur pour jouir pendant une heure seulement de sa présence ; tout cela est à la fois véritableoMDt original et profondément tragique. Cest en vain qu^on lui accorde la vie, il demande la liberté; c'est en vain qu'on lui accorde la liberté , il demande Venise , il lui est impossible de séparer ces deux biens.
« Pai pu supporter mon cachot, carj'élaisà Venise; j'ai pu supporter la torture, car il y avait dans l'air natal quelque chose qui soutenait mon courage...
« Mais , loin de Venise , il me semblait que mon âme elle-même dépérissait dans mon sein. »
C'est en vain que Marina, cette épouse si courageuse , si aimante , s'écrie :
« Ton amour pour ce sol ingrat et tyraiHii({ue
est une paasion et non du patriotitme ; » o^est dan» eette vérité même que gît Poriginalîté et le pathéti* que de cette conception digne d^Ëuripide. En vain lui rappelle-^t-elle le aort de tant millions d^hommes
« Qui ont été des exilés héréditaires ; »
Il répond :
« Poarrait^on compter les cœurs qui se sont brisés en secret à Tidée de cette séparation , ou , après qu'elle a été accomplie , ont succombé à cette maladie qui évoque du fond des abîmes de POcéan les champs verdoyants de la patrie ? »
« Vous appelez cela une faiblesse ! je soutiens que c'est de la force ; elle est la source de tout sentiment honnête. Celui qui n'aime pas sa patrie ne peut rien aimer. »
En vain Marina réplique encore avec des arguments qui paraissent inattaquables :
« Obéissez-lui donc 9 puisque o^est elle qoi vous chasse* )»
Avec quel découragement il lui répond :
« Ah! c'est là la difficulté. Je sens comme une malédiction maternelle qui pose sur mon âme. «
Remarquez aussi comme le caractère austère de son vieux père , endurci , pétrifié en quelque sorte
par lé système dénaturé de la politique véoitienoe , contraste admirablement avec celui du fils. Chez tous les deux le patriotisme est la passion dominante ; mais comme le développement en est différent !
Il arrive le premier au tribunal dans ce funeste procès contre le dernier , le seul fils qui lui reste.
Mais quels éclairs vous font pourtant connaître les angoisses paternelles ! avec combien d^art votre sympathie est excitée en sa faveur , et votre répugnance pour sa sévérité changée en admiration pour son dévouement !
« Marina. Que dirai-je à Foscari de la part de son père?
Le Do6b. Qu^il obéisse aux lois.
Marina. 'Et rien de plus? Ne le verrez-vons pas avant qu^il ne parte? ce sera peut-être la dernière fois.
Ls DoGB. La dernière fois!... mon fils?... la dernière fois que je verrai le dernier de mes enfants ! Dites-lui que je viendrai* »
La même connaissance exacte et profonde des sources les plus pures de Peffet dramatique qui avait appris à notre grand poète à tempérer la sévérité du père lui fait aussi relever la faiblesse du fils. Jacopo ne montre point de lâcheté en quittant Venise. Les tortures ne Teffrayent point ; il sourit à la vue de la mort. Et que cette mort est tragique !
(^Entre un Officier avec des gardes. )
« L^Opfigieb. Seigneur, la barque est au rivage, le vent s'élève , nous sommes prêts à vous suivre. *
JAgopo. Et moi , à partir. Encore une fois, mon père , voire main !
Le Dogb. La yoici. Hélas ! que la tienne tremble f
jAcoro. Non , vous vous trompez ; c^est la vôtre qui tremble, mon père. Adieu.
Le Doge. As-tu encore quelque prière à me faire?
Jagopo. Non... aucune. (Jl VOffîcier») Seigneur , veuillez me donner votre bras.
L^Offigier. Vous pâlissez; souffrez que je vous soutienne... Plus pâle encore!.... holà! au secours ! qu'on apporte de Teau !
Marina. Âh, il se meurt !
Jagopo. Non, je suis prêt... Ma vue est étrangement troublée... où est la porte ?
Marina. Retirez-vous; laissez-moi le soutenir... Mon tendre ami ! Oh Dieu ! que les battements de ce cœur sont faibles !... et ceux de ce pouls !
Jagopo. La lumière ! Est-ce la lumière que je vois?. . . Je me sens faible.
( L'Officier lui présente de l'eau. )
L'Offigibr. II se sentira peut-être mieux au grand air.
Jagopo. Je n'en doute pas. Mon père... ma femme. . . vos mains !
Marina. Je sens la mort dans cette pression froide et humide. Oh Dieu !... mon Foscari , comment vous sentez- vous ? .
Jagopo. Bien ! » (// meurt»)
Il meurt; mais où? A Venise; à Péclat de ce ciel
bien-aiflié ; dans l^aîr de ce délicieux climat I ' Il meurt ; mais quand ? au moment où il va quitter ce climat et ce ciel pour jamais ! Il aurait pu s*éerier avec UD autre patriote moins illustre et d^nn siècle plus moderne : // mio cadavero almeno non cadra fra braecia straniere.,. e le mie ossa poseranno sulla terra de* miei padri. Observez maintenant combien le pathétique est augmenté par les discours des acteurs qui surviennent.
a L^Officier. Il n*est plus !
Le Doge. // est libre.
Marina. Non... non, il n'est pas mort; il faut qu^il y ait encore de la vie dans ce cœur... il n^aurait pas voulu me quitter ainsi.
Le Dogs, Ma fille !
Marina. Tais*toi, vieillard! je ne suis plus maintenant la fille ^e personne... tu n*as point de fils. 0 Foscari ! »
Et comme après cela toute la terreur de la catastrophe est résumée quelques vers plus loin, lorsqu'au Uiilieu des plaintes de la veuve désolée , le vieux doge s'écrie :
« Mes malheureux enfants !
Marina. Ah ! vous le sentez donc , à la fin... Vonsf Où est maintenant Thomme d'État avec son stoïcisme?»
Que cette raillerie , si cruelle et pourtant si naturelle , fait frémir ! C'est bien une épouse qui parle. Quelle joie sauvage règne dans l'amertume de ces paroles :
-es-
«( Ah!... où est maintenant rhomme d^Etat avec ^an atoglciaine ? ».
Et comme ensuite le caractèpe au doge se dévoile tovit entier ! Qnelie angoisse lorsqu^n se jetant par terre à côté da corps de son fils , i^ répond par ce seul mot :
u Ici ! »
Je ne sais si la tragédie o^auraît pas dû se terminer par ce mot. La yepgeance de Loredan, dont Paccomplissement forme la catastrophe , ne la termine pas a^ssi bien que le coeur hnsé du patriote exilé et Tor* gueil humihç du patriote juge.
Les mêmes notions éJeyées de Tart qui earactérisent ces grands drames se montrent aussi dans le Cai'n ^t le Sardanapale. La première de ces pièces portant plus visiblement Fempreintede la jeunesse de Byron, est pajr cela m^me connue; et son mjérite est si généralement avoué 9 que je n'arrêterai pas le lecteur en louant ce que pers^Qne n'a songé à blâmer; mais je dirai un mot sur le Satrdajiapale*
Le génie que Byron a développé dans cette tragédie est d'un genre plue pompeux et plus varié que dans aucun autre de ses ouvrages. La magnificence eflRéminée, le courage incertain, hi royale générosité de Sardanapale, Tardeur irréel hardie du soldat Arbace, la ruse du vieax prêtre Belesè», montrent une connaissance phia étendue d» cœur humain , et offrent des contrastes plua (Jrappants encore que la noblesse classique de ])iarino Faliero ou le protond pathétique des Foscari. D'ailleurs ce drame est mieui adapté à
kl représentation théâtrale qu'aacan ' autre de ceux que Byron a composés. La pompe des décorations , la vie et Tintérét de Taction, lui procureraient, j*en suis persuadé , un grand succès dans le public , qui se laisse beaucoup entraîner aujourd'hui par les yeux. Mais la principale beauté de. cette pièce consiste dans la conception du caractère de Myrrha. Cette jeune fille grecque , à la fois brave et tendre , aimalft son époux, mais aspirant après la liberté; adorant en même temps et son pays et Paimable Barbare; quelles combinaisons de sentiments nouvelles et dramatiques! C'est, comme je Tai dit plus haut, dans cette lutte des émotions que gît le triomphe de Part.
« Pourquoi , ^ dit Myrrha en raisonnant avec ellemême,
« Pourquoi aimé-je cet homme? Les filles de mon pays n'aiment que des héros. Mais je n'ai point de paysî L'esclave a tout perdu, excepté ses liens. Je l'aime , et c'est là l'anneau le plus pesant de ma longue chaîne... Aimer ce que nous n'estimons pas!
« Il m'aime , et je le paye de retour ; l'esclave aime son maître, et voudrait le délivrer de ses vices ; sinon , il me reste encore un moyen de recouvrer la liberté ; et si je ne puis lui apprendre à régner , je pourrai peut-être au moins lui faire voir la seule ma* nière dont un roi doive quitter son trône, n
L'héroïsme de cette belle Ionienne est toujours porté au plus haut point possible , sans pourtant jamais dépasser la nature. La tristesse mêlée de fierté
avec laquelle elle songe à sa patrie ^ son amour ar^ deot et généreux auquel ne se joint aucune trace d^égoïsme ; son désir passionne et grec de relever le caractère de Sardanapale , afin de justifiera ses propres yeux le sentiment qu^elle éprouve pour lui ; la sévérité grave et douce en même temps qui s^mit à toutes ses autres qualités ; la fidélité dépourvue de crainte , par le secours de laquelle il lui devient possible de tenir d^une main ferme la torche qui doit servir à allumer le bûcher où marchent à la fois F Assyrien et la Grecque, bûcher rendu sacré à ses yeux parla mémoire d^Alcide ; toutes ces diverses combinaisons sont le résultat du sentiment le plus pur et de Fart le plus noble. Les dernières paroles qu^elle prononce sur le bûcher soutiennent bien la grande conception de son caractère. En ce moment , sa pensée se reporte naturellement sur sa patrie , dont elle est éloignée ; mais elle est rappelée sur-le-champ vers son époux , qui périt à côté d'elle; et, unissant ces deux affections si différentes , elle s'écrie :
«( 0 terre , adieu ! Et toi surtout, le plus doux pays de la terre , chère lonie , adieu ! Sois toujours libre et belle , et que la désolation n'approche jamais de toi ! Ma dernière prière fut pour toi ; mes dernières pensées , à l'exception d'une seule, s'adressèrent à toi*
Sardanapale. Et celle-là?
Mtbrha. Elle est à vous. •
Le sujet de la pièce est digne de la pensée qui en a créé l'héroïsme. La chute d'un puissant empire , le tableau animé d'un siècle- ténébreux et reculé, la
ruse d^uD prêtre conspirant avec ia rude ambition d^un soldat, causes les phis ordinaires des révolutions dans les premiers temps du monde ; une catastrophe auguste et magnifique ; le plus brillant suicide dont la terre ^it été témoin!... quel vaste champ pour le génie ! quelle conception digne de sëS travaux ?
Le plus grand reproche que Ton ait fait à Bjrron a été de manquer de variété dans ses caractères. Tous les critiques Irépètent quMl ne peint jamais qu^nne Seule personne sous des costumes différents. Jatnais erreur populaire ne fut plus absurde^ L^observation peut être exacte pour ses pk*emiers poèmes , mais est complètement fausse pour ses dernières pièces. Où pourrait-on ti'Onvër des cataetères plus foHemeot contrastés, plus essentielle iiient variée et différents, que ceux de Sârdanapale , roi d^Âssyrie , et de M arino Faliero ^ doge de Venise ; ceui du prêtre Belesès, taillé dans le granit primitif de la nature, et de Jacopo Fosca^i , composé des éléments les plus doux des climats méridionaux ; puis la passionnée Marina , la majestueuse et délicate Ângiolina , Phéroïqué Myrrha, qu^on dirait une déesse dé là mythologie de sa patrie , avec tous ses charmes et toutes ses faiblesses? 11 suffit de nommer ces caractères pour réfuter une assertion à laquelle on a accordé jusqu^à présent une foi implicite , et qui peut servir d^exemple à la philosophie de la critique populaire. Cest diaprés les premiers ouvrages d'un auteur que Ton porte sur lui un jugement irrévocable , et dont rien ne peut faire ensuite revenir.
Mais puisque les tragédies de Byron offrent la preuve
d'an géoie si mûr et si profond , pourquoi leur succès a-t-ii été si incottparablerïient inférieur à celai de tfes premiers poèmes? On dira peut-être que la forme dramatique est par elle-même uil obstacle à un grand succès populaire; cependant ccfla n^est pas eiact ; car je me rappelle encore la vi^e et curieuse impatience avefe laquelle tout le public attendait le Doge de Fenise, Tavidité avec laquelle on en dévora la lecture y et jusqu^à quel point Tattente générale fut déçue. Si la forme dramatique avait été la cause de ce manque de succès , la pièce aurait été dès Torigine accueillie avec froideur , tandis que la manière dont elle fut reçue démontre , au contraire , que c^est au drame même et non à son titre de drame quHl faut Tattribuer. D'ailleurs Manfred, Van des ouvrages les plus vantés de Byron , offre aussi la forme de drame. Une des causes du peu de succès des pièces de théâtre vient peut-être dé ce qde le style en est moîbS riche et moins harmonieut que ôelui des autres poëîtfes ; mais la principale cause doit se chercher dans cette facilité à s&HiP de liti^méme dont on lui a tarit reproché dé ntànqueré Les caractères étaient parfaitement conçus, màh ce h'étaieiit pas eut que ilous attendions et qtte nbiis désirions i^oir. Cette forme mystique et idéaledané laquelle nous nous revoyions notrsmêmes avait dh^parn de la scène ; noifs cherôhidtis éû vain cet égdsme touchant , ét^i^'essîoA du cœnf ànitersel , de nduvelfes figures passaient stfùs nos^ ^èut dans le miroir enchanté , înâis c^était i!fotre propre ressemblance ^ne noàs voulions reconnaître ; la ressemblance' de ces sentiments cachés atéc lesquels le
poète s^étaît identifié, et dont Thabitude ne non» avait pas encore rassasiés : telle fut la véritable cause de notre désappointement. Byron s^adressait aux passions, aux sentiments, aux pensées qui sont de 'tonales temps , et non plus à ceux qui étaient particulier sau siècle.
« Ce u^est pas le jour de sa mort que notre ami a cessé de vivre, mais le jour ou il s'est séparé de nous*
« Il se tenait à côté de nous comme Timage de notre jeunesse, transformant pour nous la réalité en on songe , revêtant les objets palpables et familiers des exhalaisons dorées de Taurore. » v.
( îVoUensteirif de Golbbidgb. )
Le regret que nous éprouvâmes quand Byron cessa de nous offrir cette image idéale sous laquelle seule notre égoïsme aimait à le considérer , est encore plus évident que la manière dont nous jugeâmes dès lors son caractère. Notre indignation contre lui devint plus vive, non pas à cause des défauts que nous découvrîmes en lui, mais parce qu^il ne nous offrait plus les attributs dont notre imagination Pavait paré. Le public le traitait comme une maîtresse traite son amant, pardonnant plutôt un crime qu^une faiblesse , et sentant son jugement acquérir plus de justesse à mesure que son imagination perd de ses illusions. Si tout ce que Ton a publié sur son compte , depuis sa mort poétique et prématurée , avait seulement eoa>
firme no8 illusions ; s^il avait conservé Pauréole et la majesté dont nous Savions entouré , ces détails auraient pu nous le représenter comme bien plus fautif qo^il ne Pétait, et nous lui aurions volontiers pardonné même des crimes , pourvu qu'ils s'accordassent avec le caractère élevé et ténébreux que nous lui attribuions. Mais sa faiblesse , son défaut de sincérité , ses petits caprices, ses passions féminines, son orgueil vulgaire , et ses manières parfois grossières , c'est là ce que nous ne pouvions pas pardonner, parce qu'ils choquaient et raillaient notre amour-propre. C'étaient comme autant de reproches sardoniques de l'aveugle fausseté de notre jugement ; ils rabaissaient l'idéal de nos cœurs ; ils humiliaient la vanité de notre nation ; nous avions associé le poète avec nous-mêmes ; nous avions ressenti ses émotions comme l'expression perfectionnée et exaltée des nôtres , et tout ce qui humiliait notre ressemblance nous humiliait nous-mêmes. Ses faiblesses blessaient notre amour^propre ; il était le représentant de la poésie de nos propres cœurs , et toutes les fols qu'il se montrait indigne delà confiance que nous mettions en lui , nous étions offensés comme d'une trahison à la majesté de la cause commune.
Mais le moment peut-être où nous avons le mieux senti jusqu'à quel point nous avions identifié notre poésie avec sa personne , fut celai où la nouvelle de sa mort nous parvint. Jamais je n'oublierai l'étrange , l'atterrante sensation que cette nouvelle occasionna. J'étais à cette époque précisément à cet âge moitié adolescent et moitié homme , où les sympathies poétiques sont le plus vives. La jeunesse commençait pré- '
tié I
ti
cisément alors à se détourner uri peu de Byron pour se porter vers Shelley et Wordsworth ; lïiaiS Finstaot où nous apprîmes quMI n^était plus nous ramena h lai sans aucune rivalité. Nous ne pouvions cfoire (|ue sa carrière , si brillante , se fût si promptement terminée. Une si grande partie de nous-mêmes mourait avec lui , que Pidée de sa mort nous paraissait impossible, contraire à la nature. On eût dit que la terre s^était arrêtée dans son Orbite. Nous nous reprochions comme autant de crimes tout le mal qae^nous avions dit de lui, et le culte que nous avions rendu à soo génie n^approcbail pas de Pamour qu'il nons inspirait. Nous pouvions dire comme le poëte :
« oon demief soupir a dissipé le ebarroe ; la tei^re désencbantée a perdu tout son lustre. Où sont maintenant ses brillantes tours $ ses montagnes d*or ? Toutes , rentrées dans Fombre , n^offretit plus qa*an désert dépouillé*.* qtf'une Irisie vallée d'aiiâées! Lb
«RAIfl» ltA«l6IEN SST ItOAt I » *
( YoiTlfO. )
Quoiqu^an pareil lamçage puisse p^^aîtfe exagéré , nos eonteiBporatas savent qvfil n'y a pas de pareil en état â'eupvivnfet ce que ^Angleterre entière épromra à cette mort s^litaîre ^ sur uae terre éloignée , an Biilieu de sauvages étrangers , loin de la sœur , de réponse, de 4^enfant^ de qui ses lèvres aoufaiftes balbutiaient les noms en terminant dans la désolation une vie de douleur , en rendant son dernier soupir
clans le pays immortel sujet de ses premiers chants , el où désormais
Là Mort et la Gloire se reposeront ensemble.
Aujourd'hui encore, malgré le temps qui s'est écoulé depuis lors , tous les sentiments dont nous fûmes oppressés se retracent avec vivacité à ma mémoire. Quoique je ne partage pas tout#^l» vague admiration qui fut accordée à ses ouvrages les plus estimés , et que je reconnaisse dans sa personne bien des choses que la vertu doit déplorer et la sagesse condamner , je ne puis m'empécher de songer à lui comme à un ancien ami qui me rappelle les plus beaux temps de ma jeunesse ^ et qui a emporté avec lui dans la tomlbe une poésie d'existence que rien ne saurait me rendre, et sur le compte duquel tout reproche, même juste , semble porter atteinte à la 6dé- Jité de l'amour.
« IB BEAU ▲ OISPABV POUB HB PLtS BfeVBlflB. >»
Je me suis arrêté si longtemps sur Byrou , d'an côté , parce que ce sujet , quoique usé , n'est point épuisé (1), d'un autre , parce que je vois un esprit de dépréciation dont on ne se rend pas compté , s'élever contre oe grand poëte , et que je regarde comme le
(1) En avançant aussi la nouvelle doctrine que ses drames valent mieux que ses premiers pOemes , il était nécessaire de développer la conception de ces drames.
deyoir d'an critique de s'opposer avec zèle au caprice el aux simples changements de mode dans TopinioD i en dernier lieu enfin , parce qu'en examinant Pesprit iiktellectuel du siècle , il était nécessaire d'indiquer en détail la manière dont le plus célèbre de ses représentants en a servi d^exemple , et l'a identifié avec sa personne.
Mais , tandis que ma principale tâche est de m^occuper des écrivains le plus évidemment influents , je ne dois pas entièrement passer sous silence ceux dont l'influence moins apparente n'en a été , sous quelques rapports, que plus profonde, et sera peut-être plus durable. De ce nombre je ne citerai que deux, Wordsworth et Shelley. Je sui« convaincu que ces deux poètes ont influé sur l'esprit du siècle à un point dont ne se font pas la moindre idée ceux qui ne considèrent que le degré de popularité dont ils jouissent. Je crois que l'action de Wordsworth surtout a été d'un caractère plus élevé et plus purement intellectuel que celle d'aucun autre écrivain de notre siècle. Le génie de Wordsworth est surtout allemand. Cette assertion étonnera peut-être les personnes qui se sont accoutumées à l'idée que le génie allemand ne se manifeste que dans des contes extravagants , dans Texpression d'une passion ampoulée, et dans de mystiques diableries. Wordsworth est Allemand par ses sentiments singulièrement casaniers , par la manière exacte et détaillée dont il laisse son amour pour la nature pénétrer dans les plus petits chaînons qui en lient les détails entre eux. Il ne possède pas , à la vérité , les nombreuses facettes qui donnent tant d'é-
clat à Goethe ; mais il ressemble à une cerlaiiie partie de Pesprit de Goethe ; c'est-à-dire à cette disposition respectueuse, contemplative, sMmposant à elle-même la tâche d'étudier tout ce qui appartient au natdrej.. Ses idées sont en outre empreintes d'une espèce de torysme plein de délicatesse, résultat du mélange de son respect pour le passé , de son mépris pour les faibles cris qui retentissent à la surface de ce vaste abîme que nous appelons le public , et enfin du ferme désir qu'il éprouve du maintien de la paix , dans l'intérêt des lettres et de la philosophie , désir qui distingue si éminemment le grand peintre du Tasse et de Wilhelm Meister. Si les dogmes particuliers de Wordsworlh sont erronés , et je crois qu'ils le sont , il faut du moins remarquer qu'ils ne l'égarent que quand il est simple, et jamais quand il cherche à s'élever au sublime. Mais quelle est la partie de l'esprit du siècle que Wordsworth représente , et qu'enseigne-t-il? Réfléchissons. Toutes les fois qu'il existe un grand combat entre deux partis opposés , il se trouve toujours dans ces partis un petit nombre d'individus qui ne s'attachent qu'à ce que leurs dogmes ont de plus noble et de plus spirituel , et qui ne partagent ni l'inimitié, ni la fureur, ni tous les motifs humains et intéressés qui guident la masse. Or, Wordsworth représente cette troupe d'élus dans un des partis , et Shelley dans l'autre. Wordsworlh est l'apôtre de ceux qui demeurent attachés à la partie la plus spirituelle de ce qui existe : à la religion et à ses demeures, au royalisme et à %^^ monuments, gages de la sainteté qui ombrage le passé. Shelley^ au con-
traire , e$t plus impétueux , mais d^un esprit égalemeut iutellectuel çt ultramondain ; il spiriloalUe les idées de ceux qui abandonueat le passé et le présent , et qui , ave^ les espérances les plus élevées et la^ philaothropie la pl^s hardie , s^élanceut daus IV venir, St^attachent non-seulement à des choses qui ne sont point encore, mais même à des spéculalions fondées sur ces choses. Scott et Byron sont des poètes qui représentent une philosophie , résultat des passions , ou du ipoins de Paction de la vie ; Shelley et 'Wordsworth représentent celle qui naît de FintelUgençe , et qui {appartient à ce qui est contemplatif el idéâiL |1 est naturel que les deux premiers aient de nombceus; auditeujrs , et les deui^ autres des auditevM^^ çbqisis. £n effet, lea derniers sqnt moins encore poëteil que u^étaphysiciens,, et du reste Ton reconnaît avec certitude c^u^ils A^ont pu apparaître que dans on temps de transition.. Mais je p^se quje des deux o^est Wordworth, qui a exercé sur son siôcle Pinfiaence la pjuft biçD^ais^Miite ; car si le défaut df ce si^le ea d'4^e, tTQp, *n)9téj?ie^ La ppésiç di^ Wordsvortk est ii|cont^s,tah]ement la, mie^i^ faitç pou^ épiMTcr, exal> ^V) 9^^^' pnVir \^ conJtfrepç^^kU. le n^j^uw a<^pt4 à la ^Jaw?^ <iui penche trop ver^ 1^. terrç. Ss^ pQés4^ m aapplfié ppur no.ujs ^m défjaut di'm^ pbiliosopbi^ immalérieliej eU,^ ^s% réellement: de la^ phiJosçj>hie, e« ^Ik appartînt à l'école immatérielle. U n'y a, point d'éovi- ▼aui qui 4égrQ8;i|i8se mieux. Tesp^it, si je pufts n^'ei.primer ainsi. Son cercle est resserra , maU par celle
altacîér^r^ T ^^^O'^^*^"'* l"i *ont d'auUnt plus • AU naiheu des travaux du monde, ila célè-
brent le repos sacré de sa muse , et ils perpétuent sans aucun doute ce culte tranquillisant, de génération en génération , jusqu'à ce que le dévouement du petit nombre devienne Tbabitude de la masse.
Sbelley, avec un génie plus hardi et plus dramatique , avec un style plus fort , nVst pas moins intellectuel dans ses compositions, et malgré sa jeune audace , qui Pavait porté à nier Texistence de Dieu , sa poésie est singulièrement éthérée et pleine de spiritualité. Elle aspire sans cesse après le ciel et Fimmortalité, et la Divibité, dont fl a douté, se venge en imprimant son image sur tout ce que le poète entreprend. Mais , pour le moment, Sbelley s'est soumis à ne point être compris; il s'est rendu l'apologiste d^esprits soi-disant mystiques et d^ rêveurs inseqsés^ car' un excellent maître peut avoir de très-mauvais disciples. Les jeunes voluptueux du Jardin ne s'imaginèrent-ils pas que le vice avait reçu la sanction d'^épicure, et les jeunes casutsles des écoles n'ont-ils pas appris le pyrrhonisme de Berkeley? L'imitateur de Wordswortb peut être prosaïque et puéril , mais il est impossible qu'il s'éloigne beaucoup de la nature ; le génie de Wordswortb ressemble au patriotisme de certains voyageurs qui , dans leurs courses les plus éloignées , emportent avec eux une portion de leur terre natale. Mais les facultés moins tranquilles et plus ambitieuses de Sbelley ont moins de rapport avec les objets que l'on voit et que l'on connaît. Soit qu'il prête un langage à Pan , à l'Asie , à Demiourgos; qu'il fasse cbanter le Nuage, qu'il peigne l'amour d'Alphée pour Aréthuse, ou que dans les
i'aKCLBTBRM. t. II. Digi,zed by G^Oglc
magnifiques détours de son admirable diction il suive Pesprit de la poésie dans Âlastor, ou celui de la liiberlé dans la Révolte d^Islaam , toujours il demande que nous nous intéressions à des choses qui n^ont rien de terrestre ou de familier, à des choses que lui seul a le pouvoir de rattacher à la nature , et que ceux qui rimitent laissent entièrement hors de son empire.
Je répète donc que , selon moi , pour ce qui regarde le siècle où nous vivons (dans la postérité il en sera peut-être autrement) , Tinfluence, tant poétique que morale de Shelley, a été beaucoup moins purifiante et moins salutaire que celle de Wordsworlh. Tous deux sont des hommes dUin ordre intellectuel plus pur et peut-être plus élevé que Byron ou Scott; et quoiqu'ils n'aient pas possédé le même pouvoir sur les émotions journalières de Tâme, et que ce pouvoir se soit étendu sur un nombre bien moins grand de sujets , ils ont néanmoins été les fondateurs d'une dynastie d'opinions bien plus profondes et plus sublimes.
Il paraît donc que, dans chacun de ces quatre grands poètes , la littérature d'imagination a usurpé la plact? qui était due à la littérature philosophique. C'est ainsi que de temps en temps l'Imagination se charge du rôle de la Raison, et devient la source des Révolutions, parce qu'elle est l'organe de l'Opinion.
J'en reviens à l'impression plus vaste , plus populaire, plus importante qui a été faite sur le siècle. Goethe nous dit que quand il eut écrit Werther, il se sentit comme un pécheur qui vient de soulager
son âme par une confession générale de ses fautes , et fut comme inspiré pour commencer une 'nouvelle existence. I/esprit d^un grand écrivain est le type de Tesprit général. A certaine époque le public, op< pressé en quelque sorte par un poids particulier de passion ou de pensée , a besoin de s'en débarrasser par Pexpression; mais une fois qu^il Ta exprimée, il est rare qu^il y revienne ; il passe vers une nouvelle gradation intellectuelle; il entre avec (Groëlhe dans une nouvelle existence : cVst là une des raisons du peu de succès des imitateurs ; ils répètent un chant que nous n^avons plus le désir d^entendre. Quand Byron eut disparu , le sentiment qu^il avait représenté nVprouvait plus le besoin de s^épancber. Nous nous retournâmes avec un soupir vers la vie matérielle ; sortant de cette longuç rêverie , nous nous adressâmes , par une réaction naturelle , aux objets actifs et journaliers qui étaient devant nos yeux. Nous y mîmes même d^autant plus d^ardeur, que la mort dVn grand artiste produit toujours une certaine indifférencfe pour Part. Nous ne pouvons souffrir ni qu^on rimite ni qu^on fasse autrement que lui; nous conservons Tempreinte et nous brisons le moule. De là suit ce grand attachement à la Réalité, qui se montra peu de temps après la mort de Byron, et qui continue , peut-être avec plus de force encore, à marquer le caractère du temps. Nous voulons voir partout de l'Utilité, même dans les travaux de Pesprît. Byron , par la sévérité avec laquelle il traita TAngleterre , et par la satire qu'il Et de notre système social , contribua plus qu'on ne le pense à dégager Tesp rit du peu-
pie de plusieurs de ses plus forts préjugés nationaui; la longue durée de la paix et le mauvais état de nos iinances nous engagèrent naturellement à porter un œil scrutateur sur notre véritable situation^ à examiner les lois dont nous étions si fiers , et à éplucher cette constitution que , jusqu^alors , nous avions cru de notre devoir d^admirer. Nous étions dans la situation d^un homme qui, après un long cours de prodigalités, commence enfin à devenir prudent et économe, à calculer sa conduite, et à compter sa fortune. Ce fut ainsi que , par degrés , la politique absorba toute notre attention ; et au lieu de poètes et d^artistes, nous ne songeâmes plus qu^aux hommes d^Ëlat et aux économistes. Ce fut alors que Canning d^abord , et Brougham ensuite , représentèrent plus qu^aucune autre personne Tesprit intellectuel qui avait abandonné Tillusion pour la réalité.
En attendant, Texcès de répugnance pour la poésie qui se manifesta après la mort de By^ron, avait augmenté le besoin des fictions en prose. La nouvelle carrière que Walter Scott avait commencée tendait aussi à donner au peuple, du goût pour un genre de composition qui , auprès des gens bien élevés , n'avait besoin d'aucune nouvelle recommandation, car ceuxci ne trouvaient pas qu'il fût possible d'ajouter de la dignité aune branche de la littérature que Cervantes 9 Fielding , Lesage ^ Voltaire et Fénélon avaient déjà placée à côté du poëme épique. Mais ce ne fut pas comme autrefois , le grand roman seul qui fut la parmi les classes élevées, mais des romans de toute espèce. Bans ces ouvrages , même les plus légers et le»
pins éphémères , on retrouvait quelque chose de Veê^ prit moral du siècle. Les romans de la vie du granil monde offrent Peiemple de-sentiments profondément enracinés , et qui produisirent une révolution peu ordinaire. À mesure que Paristocratie était devenue plus sociable , et que la mode eut permis aux membres des classes moins élevées Pespoir de franchir les limites de la fortune pour devenir elles-mêmes de quasiaristocrates, le peuple rechercha avidement les pein tures des mœurs qu^il aspirait à imiter et des cercles auxquels il n^était plus impossible d^appartenir. Mais comme à cette émulation se mêlait aussi du mécontentement, attendu quMl y avait beaucoup d^appelés et peu d^élus , la satire des folies et des vices des grands rendit leur histoire plus piquante. Ce tableau de Taristocratie , tracé par la main sévère d^un philosophe , aurait paru trop révoltant pour que la vue en pût être supportée ; mais sous la plume légère duN romancier, il fut recherché avec avidité. Cesi à cela quMl faut attribuer la vogue de trois ans dont jouirent les romans qu^on Appelait Jkshionables , vogue qui fut un trait caractéristique du siècle. Dans le nombre de ces romans, il y en eut qui affectèrent à la fois de flageller la mode , et de remplir un but d^utilité 5 tels furent les ouvi;ages de H. Wood , et il n^y en eutf point dont le succès fut plus grand.
L^effet produit sur Tespril politique de la génération par quelques-uns de ces romanciers fut extraordinaire, quoiquHIs nVussent d^autre mérite que d'avoir, sans le savoir, dévoilé la fausseté , Phypocrisie, rinsolence arrogante et vulgaire de la vie palri- ,
cienne. Lus par toutes les classes , dans chaque ville, dans chaque village , C0s ouvrages ne pouvaient manquer, comme je viens de le dire, de faire naître une indignation mêlée de dégoût à Paspect de Tostenta* lion de frivolité, du ridicule mépris pour la vérité, la nature et le genre humain , de la vanité et de Pabsurdité , qu^à tort ou à raison ces romans domiaient pour le portrait fidèle de la société aristocratique. Les utilitaires se plaignirent de ces ouvrages , qui rennplissaient avec une rapidité inexprimable Iebutauque4 les utilitaires eux-mêmes tendaient.
Pendant que ces ouvrages légers convertissaient la multitude , des écrivains plus graves confirmaient leur effet ; mais la société elle-même ignora le changement qui se faisait imperceptiblement dans sa manière de sentir, jusqu^à ce que ce soudain ehan« gement lui fut révélé comme par un choc électrique. Au moment même où une vieille époque expirait avee George IV, la fermentation causée par des élections populaires concourut , avec les trois journées de Juillet en France, pour donner un ton décisif à répoque nouvelle, La question de la Réforme fut proposée, et, au grand étonnement de la nation elle-même, tous les cœurs se réunirent pour en saluer Paurore. À compter de ce moment Pesprit intellectuel, qui jusqu^alors n^avait été dirigé qu^en partie vers la politique, en fut complètement absorbé , et tous les ouvrages , même les plus légers , qui depuis lors ont obtenu un succès général et décidé, se sont attachés à développer soit les erreurs du système social^ soit les vices du système législatif.
Je m^abstiens de citer des exemples des premiers ; quant aux seconds, je nommerai les ingénieuses fictions de miss Marlineau et la vaste réputation qu^-elles ont obtenue.
On ne demande plus maintenant la. description des simples frivolités de la mode ; Tesprit public , une fois décidé à examiner Taristocratie , a pénétré de la surface jusqu^au fond; il a sondé la. plaie, et à présent il veut la guérir.
Telle est la position où se trouve aujourd'hui Pesprit intellectuel du siècle ; il demande Futile , mais il ne se refuse pas à raccueillir sous une forme fa^ milière. Cette position, favorable à une instruction ordinaire, à des vues étroites ou à un génie médiocre, peut cependant' frayer la route et fonder le succès du triomphe à venir d'une philosophie hardie ou d^une imagination profonde et subtile.
Le caractère dominant de>notre esprit intellectuel est en ce moment on ne saurait plus encourageant pour les espérances de l'humanité ; ce caractère est la bienveillance. Nous éprouvons une vive sympathie avec la grande masse du jgenre humain ; nous devons ce sentiment en grande partie aux philosophes , mais en partie aussi aux écrits de miss Ëdgeworth et de Scott, qui cherchèrent leurs héros parmi le peuplé , et qui surent intéresser par un tableau vrai , sans aucun mélange de déclamation , de leurs modestes aventures , de leurs fautes et de leurs vertus ; nous le devons encore en partie , quoique sans nous en douter , à la sombre misanthropie de Byron ; car plus nous «avions partagé avec force le seatiment , plus
aussi au réveil la réaction fut forte ; enfin nous la de^ vons à la philanthropie rêveuse de Shelley et à la tendresse patriarcale de Wordsivortb. G^est ce sentiment que nous devons nous entendre pour soutenir et pour développer. Il nous est arrivé pur et brillant , sorti d'une épreuve de plusieurs siècles , résultat de mille erreurs , mais né pour les guérir et pour les racheter.
Diodore de Sicile nous raconte que le feu ayant pris à une forêt , dans les Pyrénées , quand la chaleur pénétra jusqu'au sol, un pur ruisseau d'argent sortit de la terre , et révéla pour la première fois Texistence de ces mines qui plus tard devinrent si célèbres.
C'est ainsi que , par des causes en apparence éloignées , et souvent au milieu des flammes qui , au premier aspect , ne nous présentent que des imagés de désolation , nous tirons les effets les plus précieux ei découvrons des trésors qui enrichissent les génération» à venir.