CHAPITRE m
Ouvrages à bon marché. — Distribution des connaissances. — Conséquences nécessaires qui en résultent. — Plus le public est nombreux, moins les écrivains sont profonds. — Anecdotes du Dr ***. — Idées sur la manière de remplir la source tout en épanchant les eaux. — Histoire du professeur de langue italienne.
Je crois en vérité , monsieur , que notre ingénieux compatriote Josué Barnes, eo décrivant avec tant de soin la nation des Pygmées, était inspiré d^un esprit prophétique, et qa^il avait en vue de nous faire connaître sous une ingénieuse allégorie Pempire des journaux à un sou ; car en premier lieu ces petits étrangers sont, comme les Pygmées, d^u ne valeur et d^une férocité merveilleuses ; ils tiennent tête à leurs ennemis , quelle que soit leur force ; ils se répandent partout , ils s^emparent du pays , ils ne vivent que peu de temps , et sont d^une fécondité prodigieuse. ^
Mais il faut convenir que leur ambition est bien plus vaste que celle de leurs modèles; ceux-ci se bornaient h un territoire limité : mais ces Pygmée» de notre temps nous inondent de toutes parts , et repoussent avec une rude insolence nos vénérables, in-folio de la places qu^ils occupaient. La rage des lU
vres à bon marché ne se borne pas aux Journaux h un sou; des bibliothèques portatives de toute espèce ont été entreprises , et permettent d^enseîgner tout ce quMl peut être utile de savoir, dans de petits volumes reliés en [lerkale, pour la modique somme de 5 schellings par mois. Excellentes inventions qui , après avoir fait connaître jusqu^à quel point Pesprit de compilation est ingénieux , ont fini par succomber sous leur propre nombre, et se sont ensevelis sous tes cadavres des in-quarto , dont ils avaient avec tant de succès usurpé Perapire.
Les livres à bon marché sont de fort bonnes choses par eux-mêmes. Tout ce qui augmente le nombre des lecteurs dans le public tend nécessairement à égaliser les connaissances qui déjà existent dans le monde; mais le procédé par le moyen duquel lesconnaissances serépanden^n^est pas celui qui en aug~ mente le degré. Le maître d^école communique à ses élèves la science quUI possède, mais, par la même raison , il ne lui reste guère de temps poiir en. acquérir lui-même davantage.
Je rendrai ceci plus clair en vous racoatant une anecdote de notre ami leD*^*^**. Vous savez que c^esi un homme d^une science vaste et profonde ; vous savez aussi qu^il n^esl pas surchargé de ces métaux précieux sur Phistoire desquels il sait si bien raisonner. Or, il y a quelques mois, il alla présenter à un libraire riche et entreprenant un ouvrage qu^il venait de composer , et qui était rempli des recherches, les plus curieuses et les plus savantes. Le libraire secoua la tête , et dit après un momeat de réflexion i
« Veuillez m^apprendre , monsieur, combien il y a de personnes en Angleterre qui connaissent les principes secondaires qui vous ont conduit au résultat auquel vous êtes arrivé ? »
-» « Il n'y en a pas cinquante , monsieur! » s^écria le docteur avec tout Tenthousiasme d^un homme qui vient ^e faire une découverte.
— r u Et combien y- en a-t-il qui 'soient en état de comprendre les principes élémentaires que renferme votre premier chapitre ? »
— « Oh ! répondit le docteur d'un air d'indifférence , ces principes-là ne sont que des vérités fon> damentales en mécanique que tout fabricant devrait savoir , et que bien des dandies littéraires se plaisent à ciler , parce qu'ils croient par ce moyen passer pour savants \ aussi trouveriez- vous plusieurs milliers de personnes à qui le contenu de mon premier chapitre est familier^ mais je puis vous assurer, monsieur , que vous n'aurez pas besoin d'en lire beaucoup plus loin pour... »
— « Pardonnez-moi « docteur , interrompit le libraire ; si vous tenez à écrire pour les cinquante personnes dont vous m'avez parlé j il faudra que vous imprimiez cet ouvrage pour votre compte ; nnais si vous voulez vous adresser aux mille , c'est autre chose. Voici votre manuscrit ; brûlez tout , excepté le premier ehapitre : comme spéculation de commerce le reste n^a aucune valeur ; mais si vous pouvez étendre ce premier chapitre jusqu'à la dimension d'un volume , que vous intitulerez : Éléments de *** , mis à la portée de tout le monde ; alors , avec vo-
tre nom , je croîs , monsietir , pouvoir vous en offrir trois cents guinëes, «
Nécessité n^a point de loi. Les éléments fnrent publiés , pour apprendre à plusieurs milliers de personnes ce que mille autres savaient avant elles , et les découvertes restent dans le pnpitre dn docteur , où . elles ne deviendront lucratives que quand qnelque homme plus riche les inventera et les répandra; après quoi Ton viendra demander au pauvre doctear de les mettre à la portée de tout le monde*
Remarquez maintenant une conséquence fort carieuse de cette histoire. Supposez qu'une science quelconque ne soit cultivée que par cinq cents personnes seulement y et qu'elles Paient toutes portée au même degré, un livre qui leur apprendrait ce qu'elles savent déjà ne trouverait point de débit auprès d'elles , tandis qu'elles s'empresseraient d'aefaeter celui qui leur dirait plus quVIIes ne savent. Dans ce cas la position du docteur aurait été renversée , et %ei découvertes lui auraient rapporté plus d'argent que ses éléments* De sorte que nous pouvons observer que le ton des ouvrages est en général d'autant pins scientifique que le nombre des lecteurs est plus restreint. Aussi tout écrivain jugeait autrefois nécessaire , quand il composait un livre , d'y donner les soins les plus scrupuleux ; de le remplir du produit d'une vie tout entière d'études , d'en polir le style à l'aide de la lime classique , et d'en tourner les périodes avec toute l'élégance académique. Il savait que la plupart de ceux qui liraient son ouvrage seraient capables d'en apprécier les beautés et d'en découvrir
— soles négligences ; mais à mesure que le cercle des lecteurs s^est agrandi , les auteurs sont devenus moins dilBciles, précisément parce que les lecteurs snperfî- ' ciels étaient devenus plus nombreux que les critiques sévères. Ils continuaient à écrire pour la majorité, mais le caractère de la majorité était changé. Ainsi Ascham est plus savant que Raleigh , Raleigli plus qu^Addison , Addison plus que Scott*
Il est naturel que des écrivains désirent faire sensation , car on fait sensation en obtenant Tapprobation du grand nombre , et non pas en se faisant admirer de quelques élus. De là la profusion d^ouvrages' amusants, familiers et superficiels. On s'en plaint, comme si c'était la preuve que les auteurs dégénèrent , tandis que cela prouve seulement que le nombre des lecteurs augmente. Aujourd'hui personne n'équiperait un vaisseau pour qu'un moderne Colomb allât découvrir de nouveaux mondes, mai» chacun s'empressera de prendre des actions dans l'entreprise d'un bateau à vapeur de Douvres à Calais. Ce que je viens de dire est si vrai qu'en France , où le public lisant est moins nombreux qu'en Angleterre , le ton de la litlérature est plus noble et plus élevé , au lieu qu'en Amérique , où ce public est infiniment plus étendu que chez nous , le ton de la littérature est aussi infiniment plus superficiel (1).
(1) M. Cousin, en parlant des professeurs qui, désespérant d^obtenir uq auditoire grave , veulent en avoir au moins un nombreux , a parfaitement expliqué ce principe. « Dans ce tt cas, dit-il, c'en est fait de la science ; car, on a beau faire,
Mais comme d^un côté la dissémination des con-' naissances parmi les ignorants est une chose fort aTantageuse , et que de Pautre il est cependant nécessaire de veiller à ce que les sciences puissent se perfectionner, cVst ici que les dotations dont j'ai parlé dans le livre précédent peuvent devenir éminemment utiles. Le seul moyen de parvenir à la fin que Ton doit se proposer est , selon moi , la fondation de chaires pour les hautes branches de la littérature et des sciences , auxquelles seraient attachés des traitements assez considérables pour offrir un bot honorable à Pambition. La seule difficulté serait de choisir x;eux à qui serait confié le droit de nommer les professeurs. Je pense que, pour exciter Fémulation, il devrait y avoir des corps électoraux différents qui y nommeraient chacun à son tour. Ce seraient les trois branches de la législature, les différentes universités nationales, et (quelque extravagante que Pidée en puisse paraître an premier aspect) je voudrais même qife les académies étrangères eussent le droit de faire quelques-unes des nominations. Je suis certain que neuC fois sur dix elles choisiraient les professeurs les plus conveba* blés. Les nations étrangères sont, pour les grands efforts du génie , les représentants de la Postérité
« on se proportionne à son auditoire. Il y a dans les grandes « foules je ne sais quel ascendant presque magnétique qui « subjugue les âmes les plus fermes; et tel. qui eût été un pro- « fesseur sérieux et instructif pour une centaine d^étudîants « attentif» , devient léger et superficiel avec un auditoire su- « perficiel et léger, »
même. Je conviens que c^est là an projet qui ne sera probablement jamais réalisé , et j^avoue encore qu^il présente des difficaltés assez graves ; mais ce qni est incontestable , c^est qu^un remède quelconque à 1» situation actuelle est devenu absolument nécessaire. Vft professeur populaire ressemble beaucoup maintenant à certain maître de langue italienne qui a eu on succès prodigieux dans une nouvelle expérience qu^il a faite sur ses élèves. J *** était un homme très-habile , et sar chant une in6nité de choses que personne autre que lui ne désirait de savoir. Après Pavoir vu pendant plu> sieurs années avec un habit percé aux coudes, je lai rencontré Fautre jour parfaitement bien mis , et se promenant de Pair d^un homme dont les finances sont dans Pétat le plus prospère.
« Je suis bien aise , mon cher monsieur, lui dis-je, de voir que le monde sait enfin vous apprécier! »
— M Cela est vrai , » me répondit-il.
— • Vos ouvrages se vendent sans doute admirablement bien? »
— u Bah ! je n^ai pas pu trouver de libraire pour les acheter; c^est ce qui m^a fait songer à un métier plus lucratif que d'écrire des livres. Je donne des leçons d^italien. »
— «< D^italien ! mais il me semble que la dernière fois que je vous ai vu vous m^avez dit que vous ne saviez pasiin mot de cette langue. »
— *( J^en conviens ; mais dès que j^ai eu des écolier» je me suis misa Pétudier. J^ai acheté un dictionnaire; le matin j^apprends la leçon que je dois enseigner le soir à mes écoliers ; et j^aî découvert que je leur
expliquais bien mieux le peu que j^avais tout frais dans ma mémoire , que si j^en avais su beaucoup qui n^aurait fait que m^embarrasser. Tout mou art consiste à être toujours en aTance d*une leçon sur mes
élèves ! »