‹ L'Angleterre et les AnglaisChapitre 26 sur 70 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

n est plus clair, plus naturel et plus chaud qu^autrefois ^ — Mais moins érudit et moins poli ; — Plus chaud , mais plus porté à Textravaganee. — Cause des succès des ouvrages d'imagination. — M. Starch et ses dogmes. ^ Tout grand écrivain corrompt sa langue. — L'école classique et romantique. — Nos écrivains ont réuni les deux écoles.

Si les observations que j^ai faites dans mon dernier chapitre sont exactes, et si les livres deyiennent moins savants à mesure que le public lisant devient plus nombreux, il est évident que dans la même propor^ tion et pour la même cause le style deviendra moins soigné et moins poli que quand Tauteur, s adressant à un petit nombre d'hommes instruits , trouvait dans chacun de ses lecteurs un critique éclairé. Les ouvrages destinés à la multitude doivent être clairs et concis. Le style du jour a donc dû gagner en clarté ce qu'il perdait en érudition.

Un auditoire nombreux exige avant toutes choses une manière naturelle et franche dans Thomme qui lui adresse la parole, ir ne supporte aucun de ces détours oratoires dans lesquels les académiciens se

délectent, il en résulte que le style est en général aujourd^huî plus simple qu^il n^était , avec moins de respect pour les périodes arrondies et les phrases cadencées ; il a moins d^barmonie et plus de vigueur. £o attendant il esta regretter que Ton néglige les beautés d^un genre plus élevé et plus délicat , les allusions fines et les grâces ingénieuses. Il serait à désirer que nous pussions avoir à \â fois la simplicité et la richesse, et que notre éloquence , comme celle de Porateur ro« main, avec une apparente liberté de mouvements, prît soin d^accompagner chaque accent de Pharmonie qui lui convient.

La même cause qui donne de la simplicité au style moderne lui communique aussi de la chaleur; il n^a plus ni la froide gravité de Johnson , ni les chaînes argentées qui résonnaient aux gracieux mouvements de Goldsmith , ni Pélégance mesurée de Hume. Mais d^un autre c6té celle chaleur devient parfois de Tes-, travagance , et acquiert, surtout dans les écrivains les plus jeunes, un ton exagéré et une aiTectatioD inutile de passion et d^énergie. Cest ce défaut, porté à un plus haut degré encore que ches nous, qui rend si ridicules les romanciers français du jour, et dont nous ne sommes préservés que par notre auditoire qui est plus sérieux et plus sévère que le leur.

Quelques critiques peu réfléchis prédisent que la vogue des romans se passera. Je crois au contraire qu^elle augmentera en proportion que le cercle des lecteurs s^étendra. Leurs descriptions et les appels . qu^ils font aux émotions les plus familières au coeur, conviennent à la ioule.

Vous connaissez M. Slarch. €^est un homme qui professe le plus grand respect pour ce qu^il appelle la pureté primitive de la langue. Il est rennemi irréconciliable des mots nouveaux ; il s^est créé deux fantA.mes qui le poursuivent partout : Tun est le latinisme,. et Tautre le gallicisme. Il retrouve ces fantômes effrayants dans toutes les compositions modernes. Il se vante d^écrire en saxon, et son style marche en effet aussi nu,qu^un Picte. A dire vrai , rieu ne saurait être plus sec et plus dépourvu de grâce que ses compositions, et cependant il prétend qu^elles seules aujourd'hui sont véritablement anglaises. Mais il est dans^ une grande erreur. Ce n^est pas dans cet anglais-là qu^aucun écrivain digne d^étre lu a jamais écrit. La langue est comme le sol ; si vous le réduisez à ce qu'il était du temps de ses premiers habitants , vous le dépouillez de sa beauté,, de sa pompe et de sa fertilité pour n^en plus faire qu^un désert. On s^étonnera peutêtre de ce que je vais dire ; mais je suis en état de le prouver. Les divers siècles où notre littérature a brillé | du plus grand éclat, ont été ceux où notre langage a | le plus emprunté aux langues étrangères. L^esprit des / lettres deFantiquilé passant dans notre langue encore vierge , créa la littérature elle-même. A Tépoque d^É- Hsabeth nous fîmes des emprunts au grec et au latin, et surtout à Titalien. Sous le règne de la reine Anne, nous eûmes la même obligation à la France , car rien ne saurait être plus français que la prose d^Addison et les vers de Pope. Aux jours qui précédèrent immédiatement les nôtres, indépendamment d^un retour '•vers nos anciens auleurs , ç^est-à-dire vers ceux qui

avaient empranté aux lUlieos et aux Français , nous avons pris en outre une grande partie du caractère rêveur et clair de lune, du mélange de chevalerie et de mysticisme qui marqua les principaux ouvrages du temps , des chefs-d^œuvre de PAIlemagne. Je suis assez porté à croire que tout grand écrivain corrompt un peu la langue : son instruction lui fournit des tournures et des grâces qu^il tire des langues étrangères, et son génie les applique et les rend populaires. Miiton fut le plus grand po€te de notre pays, et il n^y a peutêtre pas un idiotisme anglais qu^il n^ait violé ou un terme étranger qu^il n^ait emprunté. Voltaire accuse le bon La Fontaine d^avoir corrompu sa langue, et plus tard le même reproche fut fait à Voltaire luimême. Rousseau mérita Taccusation plus encore que Voltaire. M. de Chateaubriand et madame de Staél corrompirent le style deRouss«au, e| Courier a ajouté de nouvelles licences aux libertés que Voltaire s^était permises. Rien ne pouvait être plus simple et plus exempt de prétention que le style de Scott , et cependant on ne cessa de lui reprocher d'avoir souillé la pureté de notre langue; de sorte que Ton peut dire qu^elle dut ses plus beaux triomphes à ceux qui ont le moins respecté ses formes.

C'est du moins une consolation, an milieu des déclamations de Starch , de songer que le comme»ce iolellectuel dans les langues étrangères ressemble à cet autre commerce plus vulgaire , c'est-à-dire que , s^îl corrompt, il faut du moins avouer qu'il enrichit»

Vous savez , mon cher monsieur, qu'en France , ce pays si gai , où il faut toujours une dispute ouverte

pour ramusement des spectateurs, où la noblesse encouragea la démocratie pour le seul plaisir de la dis^ cussion , et où la religion elle-même fut lancée comme .un volant qui tomba par terre dès qu^un des joueurs oublia de le ramasser ; en France , dis-je , les hommes s^amusent encore à disputer^sur les mérites repectifs des deux écoles romantique et classique. Ces école» existent parmi eux , la chose est certaine ; mais ce qui Pest moins , c^est le mérite des élèves que Pune et Tautre ont produits»

Les Anglais ne se sont point disputés à ce sujet, et la conséquence en a été que leurs écrivains ont essayé d^amagalmer les deux genres. Ainsi le style de Byron est à la fois classique et romantique , et peut, diaprés la juste observation de la Revue d^Édimbourg, plaire également à un Gifford et à un Shelley. Et ce Shelley lui-même, que certaines personnes mettent à la tête de récole romantique , s*est formé sur le modèle des classiques. Son génie est éminemment grec ; il est devenu romantique précisément parce quMl était particulièrement classique.

Ainsi , pendant que chez Tétranger ces deux école» ont déclaré que Punion entre elles était incompatible ^ nous les avons tranquillement unies, sans nous donner la peine dé rien dire à ce sujet. Dieu seul sait à queU excès d^absurdité nous nous serions laissés entraîner^ par esprit dVmulation, si nous avions jugé convenable de créer deux partis pour se disputer sur leur prééminence (1)!

(1) La question de la différence entre Técole classique et

récole romanUfque n^a été qu^ane affaire de forme ; aa nom du sens commun , à quoi sert de se disputer sur les unités et autres sottises de ce genre? La Médée aurait toujours été une tragédie grecque quand toutes les unités y auraient été négligées, et Faust aurait été également* romantique , nonobstant la plus stricte observation des règles. C^est dans les pommes d^Homère et de Pindare, d^Eschyle et d^Hésiode, quMl faut chercher Tesprit de l'antiquité, tandis que ces messieurs croient le trouver dans les règles d' A ristote : oomme si un sculpteur, au lieu d'étudier la statue de PApol- Ion, étudiait Téchelle qui en règle les proportions.

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