‹ L'Angleterre et les AnglaisChapitre 27 sur 70 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Public ne paye pas toujours pour s^amuser. — État du Théâtre français. — Le Drame assassine en France et volfî en Angleterre. — ^^ Plagiats effrontés tirés des anciens dramaturges. — Jack Old-Crib. — Influence des Lois. — Ce sont de bons drames qui nous manquent, non le talent dramatique. — Les Allusions politiques doivent-elles être bannies du théâtre ? — Recherche de ce qui devrait composer les Téritables . sources de Tintérét dramatique. — La Simplicité et la Magnificence. — Examen de la Simplicité. — Les Rois ne sont plus les agents qui conviennent pour exciter les émotions tragiques . — Par conséquent les anciennes règles de la critique tragique ne sont plus applicables aux temps modernes. — Seconde source d'intérêt dramatique. — Examen de la Magnificence. — Le Germe de la nouvelle tragédie repose dans le Mélodrame, comme celui de la poésie moderne dans les Ballades.

« On peut toujours laisser au public le soin de ses amusements ; il ne manquera pas de les bien payer. » Tel fut le discours que me tint Tautrejour un mathématicien , de Pair d'un homme qui désirait avec bienveillance donner à entendre que les romans rap-

porlaient trop d^argent à leurs auteurs, et que le Roi devrait bien faire une pension de 5,000 1. st. au moîiis à un aussi grand mathématicien que lui.

4( Le pensez-vous réellemept, monsieur? lui répondis-je. Je voudrais bien dans ce cas que vous m^expliquassiez ce qui se passe par rapport au théâtre. Acteurs , auteurs, directeurs , chanteurs , décorateurs, jongleurs , lions et éléphants de Siam , tous s^évertuent jour et nuit pour faous amuser , et pourtant j^ai lieu de croire que les entrepreneurs ne font point fortune. »

— uG^est possible; mais c^est qu^en Angleterre... le monopole... les auteurs ne sont point protégés. .. les théâtres sont trop grands... la liberté du commerce...»

— u Vous avez parfaitement raison ; mais voyez la France : il ne saurait y avoir de législation plus favorable à Part dramatique. Les auteurs y sont protégés j il y a un ministre spécialement chargé de ce qui regarde les théâtres ; les salles sont nombreuses ; il n^y a point de censure, et pourtant Part n^y est pas plus florissant qu^ici. Le gouvernement est obligé d^accorder des subventions considérables aux théâtres, qui, sans cela, seraient forcés de fermer. Messieurs du public payent à la vérité quelque chose aux violons , mais pas tout à fait ce quMl leur faut pour vivre. Vous voyez donc qu^il n^est pas toujours vrai que le public paye bien ses amusements. »

Si cela est ainsi en France , je crains que cela ne soit encore bien plus vrai en Angleterre; car en France Famasement est une nécessité, tandis quMci

ce n^est qu^nn objet de luxe. «< L^a mu sèment est un (les besoins de Thomme, » dit Voltaire; oui y M. de Foliaire, de V homme Jrançais. En Angleterre , grâce à nos impôts, nous ne comptons pas encore l^amusement parmi nos besoins de première nécessité*

Mais par toute PËurope la gloire du théâtre commence à perdre de son éclat, comme s^il y avait certains arts dans le monde qui dussent briller pend{(nt un temps et puis s^éteindre comme un volcan épuisé. En France, ce n^est pas seulement la prospérité du théâtre qui baisse, c'est le talent même des auteurs , malgré tous les encouragements qui leur sont prodigués. Les écrivains français ont ouvert une nouvelle époque pour l'art en renonçant totalement à la nature. Ils n'essayent plus maintenant que d'écrire des choses extraordinaires; ils veulent exciter la terreur en vous montrant des Croquemltainesqui n'ont jamais existé. Quand Garrick voulait faire frémir , il ne faisait que changer l'expression de sa physionomie; quand un enfant veut vous effrayer, il met un masque. Les auteurs français sont comme les enfants.

he% dramaturges français auront bientôt épuisé tout le catalogue des crimesextraordinaires, et, quand cela sera fait, ils n'auront plus de sujets de pièces. Après la Tour de Nesle, que pourraient>ils encore imaginer en fait d'atrocité ? Dans cette pièce l'héroïne empois'onne son père, poignarde et noie tous les amants qu'elle peut se procurer (l'auteur ne dit pas combien elle Qn a eu), a une intrigue avec l'un de ses fils , et assassine l'autre ! Après un pareil portrait du beau sexe , il serait difficile de deviner quel autre modèle

de perfection féminine le« poètes français essayeront de nous présenter.

Le théâtre français est misérable ; il est devenu le champ de bataille des deux écoles, et les combattants ne se sont pas donné la peine dVnsevelîr lenrs morts.

Si le théâtre en France vit d^assassinats, en Angleterre il subsiste de vols. Il sVmpare de tout ce qo^il peut se procurer ; tantôt il pille un vaudeville français, et tantôt il devient sacrilège et pénètre avec effraction dans le domaine de la Bible. Les plus honnêtes d^entre nos auteurs regardent avec mépris ceux qui volent les étrangers , et par un esprit de noble patriotisme n^exercent lenrs actes de brigandage que sur les écrivains de leur pays. Ils s^imaginent que de voler du vieux n^est pas commettre un vol ; ce sont de véritables fripiers de livres.

Jack Old-Crib est un auteur dramatique de ce genre. Jamais homme ne sVst tant élevé contre la frivolité de ceux qui pillent les vaudevilles français. Leur défaut de magnanimité Pafflige cruellement;' il rougit du succès qu^obtient Tom Fribble en traduisant les petites pièces en un acte de Scribe ; il le traite de plagiaire, tandis que lui, Jack Old-Crib , vole cinq actes tout entiers, et, plus effronté que Fribble, n^avooe pas même sa faute. Il vole Pintrigue , les caractères , le style de la collection de Dodsley, et dit avec un sourire majestueux qu^il » ressuscite Pancien drame.»

Il faut convenir qu^il y avait, pour la détérioration actuelle de la littérature dramatique , bien des raisons qui dépendaient uniquement de Pétat des lois.

En premier lieu, quel homme en étal d^écrire aulre chose pourrait consentira travailler pour le théâtre, où une chute est si douloureuse' et un succès si peu profitable? Secondement , les deux grands théâtres, ayant gâté le goût du public par les pièces à spectacle, se sont privés eux-mêmes du moyen de jouer désormais de bonnes comédies , parce quHls ne trouveraient point de spectateurs. D^un autre côté , les petits théâtres étant illégaux et ne jouant que par tolérance, les actionnaires ne veulent point risquer dans leur exploitation des sommes considérables ^ les emplacements en sont en outre mal choisis, et le public qui les fréquente n^a pas le >goût très «épuré. Nous pouvons espérer de remédier à quelques-uns de ce» inconvénients. Vous savez, monsieur, que j^ai présenté au Parlement deux bills, dont Vnn a pour but de protéger les auteurs dramatiques, et Pautre dVxciter rëmulation entre les théâtres. Le premier de ces bills a reçu la sanction royale, et a maintenant force de loi. Je me flatte que le second ne sera pas moins heureux , et je compte sur le plus heureux effet de cette mesure.

Mais il y a aussi d^autres causes de détérioration contre lesquelles la loi ne peut rien, et quand nous, contemplons Tétat du théâtre chez Tétranger, nous sommes forcés d^avouer que nous doutons du succès de notre expérience. Ce qui rend d^aiileurs ce succès plus douteux encore , cVst la pensée que , même en détruisant la cause de détérioration, nous ne pouvons pas en même temps annuler Peffet qui en a résulté. Le public une fois gâté par les pièces à spectacle, on

ne peut pas lui redonner du goût pour des ouvrages d^m genre plus noble. Il est plus facile de créer le goût que de le ressusciter. Cependant il ne faut point désespérer. Ce qui peut nous laisser quelque confiance dans Tavenir, cVst que^ce n^est pas le talent dramatique qui a manqué à nos auteurs. J^ai déjà parlé des magnifiques tragédies de lord Byron ; je puis y ajouter'la terrible composition de Cenci, Il ne faut pas non plus que nous oubliions la Mirandola de Barry Cornwall, ni VEvadne de Sheil; ouvrages qui, dans toute autre époque, auraient obtenu un rang élevé et permanent sur le théâtre. Les pièces de M. Knowles^ quoique les éloges qu^on leur a donnés soient exagérés, et quoiqu'elles soient peut-être un peu défigurées par des imitations d'anciens poètes, sont pourtant des ouvrages d'un grand mérite , et incontestablement supérieurs aux pièces françaises du jour , excepté seulement les chefs-d'œuvre de Victor Hugo.

Il est certain encore que la plus grande partie de nos ouvrages d'imagination en prose ont été écrits d'après les règles du drame plutôt que celles du poënae épique , et découvrent dans leurs auteurs un ^and talent pour le théâtre, s'ils avaient trouvé ^e l'encoaragement à s'appliquer à cette partie. En un mot , ce sont de bonnes pièces qui nous manquent, et non pas le talent des écrivains. L'agitation politique au milieu de laquelle nous vivons est surtout défavorable aux arts; quand le peuple est occupé , il ne songe point à s'amuser. La grande raison pourquoi les Athéniens^ malgré leur préoccupation politique, se pressaient

en foule au théâtre , cVst que chez eui le théâtre même était politique. La tragédie représentait les sentiments , et la comédie les caractères du temps. Une représentation théâtrale était donc pour les Athéniens une gazette en même temps qu^uoe comédie. Nous bannissons la politique de la scène, et par ce moyen nous la privons d'une de ses principales sources d'intérêt. Dans les dépositions des témoins devant la commission dramatique , il a été généralemen avoué que le but de la censure n^était pas de prévenir l'immoralité sur la scène, mais bien les allusions politiques. Je conviens qu'il peut y avoir en cela un eicôs. Quand on parle politique au peuple , on ne doit pas s'adresser à son imagination, mais à «a raison. En attendant, je doute que jamais le théâtre devienne populaire tant qu'on ne lui permettra pas d'exprimer les émotions que ressent le peuple. Conçoit-on que dans un moment où la politique se mêle à tout elle ne soit bannie que du théâtre seul? Ne dirait-on pas en voyant jouer une de nos pièces modernes que l'on assiste à cette célèbre représentation de Hamlet , dont , « à la demande particulière d'une partie du public (la noblesse), le rôle de Hamlet a été retranché ? »

Mais comme on veut à toute force maintenir la censure et bannir la politique du théâtre, tâchons de nous contenter des grands avantages qui , j'espère , auront été effectués pour le théâtre d'ici à un an. Par la loi qui déjà a été rendue, les auteurs n'auront plus de plainte grave à former. Une bonne pièce, si elle a du succès , leur assurant un bénéfice

quelconque tant qu^elle sera au répertoire , deviendra pour eux la source d^io revenu permanent. Quelques-uns des meilleurs écrivains du temps , caries meilleurs sont souvent les plus pauvres, seront par là encouragés à écrire pour le théâtre, et écriront, non pour obtenir un succès de circonstance , mais dans Tespoir d^une réputation durable. Par la seconde loi, qui, je Tespère, sera promptement adoptée, tous les théâtres seront autorisés à jouer des pièces régulières : on ne se plaindra plus alors du défaut de concurrence, ni de la grandeur disproportionnée des salles; il y aura des théâtres en nombre suffisant et de toutes les dimensions. Je pense, toutefois, que nos grands théâtres continueront à jouir d^une influence marquée ; le monopole les a égarés, Pémulation rectifiera leu^ direction. Ce sont là de grandes réformes ; tâchons d^en profiter , et voyons si , en dépit de la langueur qui s^est emparée du drame chez nos voisins, nous ne pourrons pas ranimer sa vigueur nationale chez nous.

Pour effectuer cette restauration, examinons quels sont les véritables mobiles d^intérét dramatique qui appartiennent à notre siècle ; e mpruntons la baguette divinatoire, et cherchons à découvrir les nouvelles sources qu^elle nous indiquera.

C^est à tort que Ton a voulu trouver ces sources d^intérêt dans le renouvellement de Tancien drame; car on n^a point réfléchi que le théâtre devait toujours représenter les divers changements importants dans Tesprit littéraire do monde. Les véritablea mcK biles de l'intérêt tragique aujourd'hui sont dans la

simplicité et la magnificence. Des récits d^in genfe familier cfui trpuyent de Técho dans le cœnr du peuple , les matériaux d'une tragédie villageoise qui réveillent un intérêt commun à tous les spectateurs, le pathétique et la passion de la vie journalière, telles que les histoires de Jeannie Deans ou de Garwell , sont une deê grandes sources d'émotions auxquelles Tauteur dramatique de notre génération doit appliquer son génie. Dans Torigine c'était avec raison qu'on choisissait les personnages de tragédie parmi les grands. Il était convenable alors que l'héroïne fût une reine et l'amant un guerrier ; car alors il n'y avait point de peuple! On supposait que les émotions étaient d'autant plus tragiques que le rang de ceux qui les éprouvaient était plus élevé. Maintenant nous avons appris à croire en un monde réel , et c'est à cette croyance que nous devons en appeler au théâtre si nous voulons pl^fire au spectateur. Nous savons que ce n'est pas dans les cours que régnent les plus fortes passions ; nous savons que les grands sont des personnages qu'il est sage et convenable de respecter, comme des cérémonies vivantes dans lesquelles une nation fait montre de sa grandeur et flatté son propre orgueil. Pour moi, j'avoue que je suie loin de croire que les rois doivent nécessairement être pires que les autres hommes (1) ; mais nous savons aussi que vivant au milieu de formes et dans une

(1) Si cela était, les rois seraient pour le monde de terribles fléaux ; mais ils auraient au moins quelque chose de bon pour le théâtre. La cause pourquoi il« oiit cessé

atmosphère d^étiquette et de frivolités , il est impossible que leurs âmes soient aussi grandes , leurs pas- * sioDS aussi fortes, leurs émotions aussi tragiques, que celles des hommes chez qui Tactivité constante de la vie stimule sans cesse les désirs et tend les facultés. Les passions sont les éléments de la tragédie ; tout ce qui affaiblit et règle les passions est utile aux mœurs et mauvais pour le théâtre. Un homme vertueux qui ne prêche jamais contre la raison est un être fort respectable , mais un piètre héros. D^ailleurs le» temps héroïques et les premiers siècles du christianisme se sont accordés pour attribuer aux têtes couronnées une sainteté mystérieuse et solennelle. Députés d^agents surnaturels , ils étaient les dieux et les démons de la terre ; les coeurs des hommes étaient forcés de prendre un intérêt sombre et irrésistible à leurs ac* tions i de sorte que quand ils paraissaient su rie théâtre il était naturel que le spectateur transportât sur leurs images les sentiments que lui inspiraient les originaux. « La croyance qui attachait en quelque sorte à un monarque la puissance et la sainteté d'un dieu, donnait comme de raison une dignité plus qu'humaine à son amour , et une terrible sublimité à ses malheurs. Les désastres qu'il éprouvait étaient comme autant de châtiments pour son penple ; les spectateurs ressentaient un intérêt personnel à son triomphe ou à sa chute. Par cette raison les rois étaient les héros les

4e nous y inspirer de la terreur, c'est parce qu*aaJoard'hui ils sont si rarement coupables de crimes gigantesques.

plus convenables pour la scène tragique , parce que leur apparition sur le théâtre avait quelque chose de sublime; la superstition du spectateur prêtait une grandeur gigaqtesque à Tauguste infortuné, et unissait au pathétique de rinlérét humain Ja terreur de la religion. D^ailleurs , et dans les temps classiques et dans ceux de la féodalité , les peuples se représentaient moins eux-mêmes qu^ils n^étaieni représentés dans leurs chefs. Quand Shakspeare fît paraître Henri Y sur le théâtre, l^s spectateurs ne voyaient pas seulement en lui un roi , mais le type de leur propre triomphe , Pincarnation , pour ainsi dire , des trophées d^Azincourt et de l'abaissement de la France. Enfin , pour ajouter encore à Tintérêt qui entourait le héros tragique , la Sagesse , TÉducation et la Gloire étaient également le partage exclusif des grands : on le croyait du moins, et peut-être avec quelque raison, puisqu'eux seuls jouissaient des avantages de Tinstruction.

La vue des rois neréveille donc plus aujourd'hui les éaiotions terribles et mystérieuses qu'elle inspirait autrefois. Les rois ne sont plus les organes de la destinée. L'intérêt qu^ils excitaient s'est évanoui avec leur puissance , et il s'est réfugié parmi le peuple. C'est donc parmi le peuple que l'auteur tragique doit invoquer le génie de la tragédie moderne, et apprendre les ressorts qu'il doit faire mouvoir.

11 suit de là qu'un nouvel ordre de choses s'étant élevé dans le monde matériel, les anciennes règles (1)

(1) Je conviens que le théâtre ne doit pas seulement re-

instituées pour peindre le monde matériel par le monde idéal , tombent en poussière.

La Simplicité est donc upe des sources et la principale , selon moi , de la tragédie moderne ; ses matériaux se tirent des douleurs , des passions , des caractères variés qui se rencontrent dans les rangs différents d^un peuple instruit et civilisé ; matériaux mille fois plus riches, plus subtils, plus compliqués que ceux que Ton trouve sur le trône , dont il est facile de re« connaître la stérilité par la monotonie de caractère qui régnait dans la tragédie ancienne. Le prince éternel et son éternel conlîdent; le traître ambitieux et le tyran jaloux ; la belle captive et sa fidèle amie ^ nous n^aurions pas eu si souvent cette liste de personnages , si les auteurs ne s^étaient pas crus limités nécessairement aux intrigues, aux événements et aux créations d'une cour.

Une seconde source de la tragédie moderne , et bien différente de la première, est, comme je Tai dit , la Magnificence. L'art véritable ne rejette jamais les matériaux quUl a sous la main. Le théâtre a

présenter , mais encore ennoblir la nature ; son image doit être spiritualisée ; mais c^est ce qu'il peut faire de quelque rang que ses caraclères soient, tirés. Clarisse Uarlowe appartient aux classes moyennes ; mais aurait-on pu spiri- (ualiser davantage le caractère d'une reine? Le Curé de campagne de Goldsmith est la nature prise sur le fait, mais la nature ennoblie. Faust est un savant Allemand, mais il participe plus du grand idéal qu'aucun prince , à Texception de Hamiet, que la magie même de Sbakspeare ait idéalisa.

acquis one pompe et ao éclat inconnus aux époques de sa précédente histoire. Les machines les plus com^ plîquées, les plus belles illusions de la scène, me transportent en^un instant d^une extrémité du monde à Pautre. Le public est tellement accoutumé à cette magnificence , quMI ne peut plus s^en passer. Accordons-lui donc ce quMl demande. Au lieu de lui reprocher son goût pour ce qui plaît aux yeux , que nos poètes s'efforcent dVnnoblir Part du décorateur. Qu'ils empruntent tout ce qu'ils pourront a^x muses rivales, mais qu'ils trouvent moyen de les tenir subordonnées à celle du grand art qu'ils professent. En un i9ot , qu'ils ne négligent pas ces brillants accessoires ; mais qu'au lieu de les prodiguer dans des mélodrames 9 ils les fassent contribuer à l'effet de la tragédie elle-même. L'étonnante richesse du théâtre moderne , en ce qui a rapport à l'illusion de la scène^ ouvre au poète un champ dans lequel ses prédécesseurs ne pouvaient point pénétrer. Ce que le poète épique ne peut décrire que par des mots, l'écrivain tragique peut le montrer aux regards et l'amener vivant sur la scène.

La Magnificence est donc la seconde source de l'inspiration dramatique moderne. On n'a qu'à voir en effet , d'un côté , l'intérêt que le public prend à la représentation des pièces telles que ies Joueurs, la Femme du Soldat y Clari, la Pie voleuse, ainsi que l'admiration que lui inspire la splendeur d'un de ces mélodrames à grand spectacle qui se représentent pendant les vacances de Pâques. Les premières , qui rentrent dans le domaine de la tragédie popu-

]aire ou dramatique , n'ont cependant aucun mérile comme poèmes; les caractères sont souvent triviaux, et le style est sans noblesse ; quant aux secondes, la nullité du dialogue et Pabsurdité du plan les mettent à tous égards au-dessous de la critique. Mais supposons un moment ces deux genres cultivés par des hommes d'un véritable génie, nous aurions trouvé le véritable moyen de rendre au théâtre son écfat, parce que le public serait attiré à la représentation de pièces qui joindraient au genre d'intérêt qu'il cherche ; un mérite réel en état de satisfaire aux exigences des hommes instruits. Le poète qui voudra tenter cette nouvelle route fera bien d'étudier Shakspeare, car Uii aussi est allé à la postérité pour avoir parlé à son siècle. Byron et Scott, Goethe et Schiller, tous ont pris le germe d'une impulsion populaire , dans lequel ils ont soufllé une vie glorieuse par l'effet de leur propre génie. Ce que les ballades de Lewis furent pour Scott, les mélodrames simples oi^ poropenx le seront pour le Scott que le théâtre attend.

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