PHILOSOPHIE MORALE
Tout grand mouvement a sa philosophie. — La Philosophie de notre siècle est celle des Économistes. — Les Moralistes sont affectés, mais ne sont point réduits au silence par le ton général des recherches spéculatives. — Les nôtres sont par conséquent de Técole matérielle.— Bailey.—Mill.—Hazlitt. — Bentham. ~ Caractère de la philosophie de Bentham, etc. — Bentham est plus grand comme législajteur que comme moraliste. — Insuffisance du principe du plus grand Bonheur. — Il est étrange qu^aucune école idéale ne se soit élevée parmi nous. — Les chaires rétribuées sont le meilleur moyen de perfectionner les études que le public n^est pas en état de payer.
Tout grand mouvement dans un siècle civilisé a sa réflexion , et cette réflexion est la philosophie de Fépoque. Le mouvement qui commença en Angleterre, par la réformation de TÉglise , et qui fit des progrès assez lents pendant les règnes d'Elisabeth et de Jacques I«', finit par acquérir assez d'énergie pour faire notre grande révolution républicaine. 11 eut son représentant philosophique dans Pâme profonde, studieuse et innovatrice de Bacon. Le mouvement qui
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rétablît Charles II sur le trône , qui remplit la cour, dont le seuil était naguère obscurci par la sombre majesté de Gromwell , d^hommes sans honneur et de femmes sans honte , ce mouvement exigeait sa ressemblance ; il lui fallait une philosophie qui lai fut propre , un miroir moral de la réaction d^une liberté turbulente et fanatique , tombant dans la léthargie et dans le vil contentement d^un despotisme dissolu; il lui fallait un système où Pesclavage fût donné comme le principe de la législation , et Pégoïsme comme le caractère distinctif des mœurs : cette philosophie, cette réflexion , ce système , trouvèrent leur représentant dans Hobbes. Cependant une époque plus sévère •approchait; une pensée plus fîère voulait une amtre analogie ; le mouvement avançait de la restauration^ vers là révolution ; il fallut encore à ce loonvement sa philosophie; il la rencontra dans Locke. Son esprit offrit le type des sentiments qui produisirent I4 révolution ; la voix de cette révolution se fit entendre dans sa philosophie , qui rapportait toutes choses à la raison Seule. Plus tard, Tesprit de recherche fut stimulé par un commerce qui devenait de jour en jour plus vaste , ce commerça ne po«Tait se passer de la philosophie , non phis qye le mouTement de U civilisation qui croissait toujours, quoique d'*uiie manière moins visible. Le représentant de ce nouveau mouvement fut Fauteur de la Richesse des iVathns.
Toute philosophie , lorsqu'elle estasses vaste et assezprofonde pour représenter son époque, dure peu dant un certain temps, et nous fournit une suite d?es-
prito plus ou moins briliants, qui , soit en Tattaquant on en }a défendasl , en J^imitant on en PexpUqu^nt « en continuent l'iofluence pendant une époque ptua ou moins longue , jusqn^à ce qu^arrive le moment oik , bannie de la scène comme les décorations d^nne pidee qui n^est plus au répertoire , elle est rejetée dans la magasin des vieilleries , pour faire place au nouipeaii système auquel les besoins de l'époque nouvelle ont donné Pexistence. Aujourd-hui nous vivons encore so«s rinfinencci de la philosophie d^Adam Smith. Los esprits qui , autrefois , se seraient consacrés à des recherches de métaphysique et de morale , se livrât à éeê études plus matérielles. L^économie politique remplace l'éthique , et Ton nous offre des traités sur les théories des rentes , au lieu d'essais sur la théorie des motifs.
Mais pendant que cette influence toute positive amortît la tendance générale vers les autres branches du commerce intellectuel, elle i^e saurait toutefois condamner entièrement au silence le petit nombre d'esprits dévoués et graves qui refusent de s'abandonner an courant et poursuivent dans la solitude leurs méditations indépendantes. Je crains pourtant que si elle ne leur impose pas silence , elle les affbcte du moins ; le goût du matérialisme , dans une des branches de la science , doit matérialiser la pensée qui s'exerce dans une autre. Il s'ensuit que tous nos modernes moralistes anglais sont de l'école matérielle. Je ne m'étendrai pas pour le moment sur l'école écossaise , que l'esprit d'Adam Smith a en quelque sorte abandonnée pour se naturaliser parmi nous ; je ne
parlerai pas de Dugald Stewart , qui fait plutôt de ]a philosophie quUl n^est philosophe , quoique je le regarde comme le plus parfait critique de la philosophie des autres que notre laugue ait produit : il a fait pour la philosophie ce que Schlegel , a fait pour la littérature ; mais avant d^en venir au plus célèbre moraliste de Tépoque , j^indiquerai à ma manière le petit nombre de ceax qui se sont distingués dans ces recherches. M. Bailey, de Sheflfield , a publié quelques réflexions pleines de grâce sur la Vérité et sur la Formation des Opinions ; elles sont écrites dans un esprit libéral et un style d^ane pureté remarquable. M. Mill a développé les théories de Hartley, et en a formé une nouvelle Analyse de TEsprit Humain. Il a montré , dans cet ouvrage, une grande pénétration, mais il Ta écrit dans une forme si resserrée et si Spartiate , que de vouloir Fabréger serait en quelque manière analomiser un squelette. Il exige une étude soignée et pénible , et participe à la logique iérére de seê traités plus connus sur le Gouvernement et TÉducatlon. G^est le seul oavrage purement métaphysique qui , à ma connaissance, ait fait quelque sensation en Angleterre depuis quinze ans.
M. Hazlitt nous a aussi laissé un ouvrage de sa jeu* nesse , intitulé : « Essai sur les Principes de Faction humaine. » Cet ouvrage est peu connu , on le trouve difficilement , mais il est rempli de remarques originales et mérite d^être lu avec attention (1).
(1) Je ne parle pas ici des ouvrages de M. Godwin , parce quMU appartiennent plut^ au dernier siècle qu'à
Dans la science de la jarisprudence , M. AusCen a éciairci plusieurs questions compliquée» , et a développé un sujet stérile avec une éloquence élevée, preuve de plus de Putililé des chaires* Cet ouvrage n*est autre chose que la réimpression d^un cour», et n^aurait peut-être jamais été composé de nos jours j si Fauteur n'avait pas été obligé de faire son cours.
Mais en philosophie législative et morale , Bentham doit, sans contredit, être considéré comme le maître le plus célèbre du siècle , et qui a eu le plus d^influeuce. Peu de personnes ont avoué les obligations qu'elles lui avaient , et cependant il y en a un nombre infini qui , par des voies détournées et souvent sans s'en douter elles-mêmes ^ ont imbibé ses opinions.
Les mêmes causes qui ont rendu si féconde l'école des Économistes , ont aussi agi sur la philosophie de Bentham. Elles ont porté son génie à examiner plutôt les hommes que l'homme , à rechercher les défauts de nos lois , l'hypocrisie et la fausseté de notre système social ; elles ont contribué à la forme matérielle et au genre de son code , et à ces notions d'utilité qu'il croyait avoir inventées , mais qui avaient été incor^ porées dans la moitié des systèmes qui s'étaient élevés
celui-ci, tant par leur caractère que par leur influeDce. M. Hope, Fauteur d^Jnastiise , nous a laissé un ouvrage philosophique, dont l^éditioo a été depuis supprimée, et il serait difficile de décider si c'est par le style ou par la force quMl se montrait moins digne au beau génie de Tauteur. Lady Mary Shepherd a fait preuve d'une perspicacité peu commune dans son essai sur la « Relation entre les Causes et les ElfeU, »
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en Europe depuis que Condillao eut greffé son sensualisme sur la réflexion de Locke. D^autres caases plus cachées et peut-être plus puissantes encore godtribuèrent aussi à former Tesprit et la philosophie de Bentham. 11 avait précédé la grande révolution frsBçaise ; les matériaux de ses pensées avaient été posés sur les mêmes fondements d^opinion que ceux sur lesquels les partisans les plus éclairés de la révolotioo voulaient élever cet édifice oui devait défier un second déluge , et qui n'offre d^autre souvenir que celui de la confusion des ouvriers. L'âme tout entière de Bentham était saturée de la . philosophie du diihuitième siècle , qui commença par adopter ce qoe les argumentateurs français appelaient le Principe de rHumanité, c'est-à-dire le principe de la philanthropie, qui considère les intérêts des masses plutôt qae ceux des individus. Bentham n'avait point de miséri- Gorde , point de tolérance pour les eéunions ou compagnies d'hommes , qu'il regardait comme les interrupteurs ou les accapareurs du pouvoir du grand nombre. Il les jugeait tnévitablement dirigés par des motifs vils et captieux , motifs que, d'après sa philosophie , ils étaient forcés d'avoir. Son code de aorale , original dans ses résultats , est , à bien des égards et sans doute à son insu , un choix de ce qu'il y a de meilleur dans les diverses théories d'un siècle. Le système de Gondillac avait besoin d'un code de morale , Helvétius le lui fournit \ la morale d'Helvétius aKait besoin d'un législateur, et il le trouva dans Bentham. Je suis, d'après cela, d'avis que deux genres de causes se sont réunis pour produire Bentham:
les unes nationales et les autres appartenant à Peurepe ; c^est-à-dire à la fois celles qaî 9 chei nous , pro^ duisirent les économistes , et celles qui, en France, donnèrent naissance à Helvëtius, Diderot, Yolney, Condorcet et Voltaire. Il réunit , ce qui n^avait pas encore été fait , Pesprit philanthropique et Tesprit pratique. 11 ne déclama pas contre les abus ; mais il les attaqua immédiatement par la racine. 11 fut le Thésée de la réforme législative; non*seulement il pénétra dans le labyrinthe , mais il détruisit le monstre.
Ce qu^il y a d'extraordinaire , cVst qu'une foule de choses sont arrivées et arrivent encore tous les jours , tant en Angleterre qu'en Europe et dans le monde entier, qui n'auraient peut-être jamais eu lieu si Bentham n'avait pas existé , et pourtant ses ouvrages n'ont point été lus par beaucoup de personnes ; la plupart d'entre eux , vu la difficulté du style et du sujet , sont probablement condamnés à n'être jamais très-populaires. Il agit sur les destinées de ses contemporains en influant sur l'esprit d'une petite fraction parmi ceux qui pensent; de là ses principes fondamentaux avancèrent plus loin ; ils se firent connaître , quoique la source en demeurât inconnue ; on 96 familiarisa avec eux , et ils réussirent. J'ai dit que oous vivions dans un siècle de transition , dans un •iède de doute et d'inquiétude , où toutes les bornes, usées par le temps , sont déplacées , où les éléments héréditaires des sociétés sont désunis , où les anpiennés opinions e^les anciens sentiment», les coutumes et les institutions de nos ancêtres tombent en pous-
«ère , où le monde spirituel et temporel est en même temps obscarci par Pombre du changement. Le commencement d^une de ces époques périodiques dans rbistoire du genre bumain , est salué par les esprits ardents , comme un nouveau millénaire , comme une grande réforme iconoclaste , dans laquelle tous les faux dieux doivent être détruits. Mais à moi de pareilles époques n^apparaissent que de sombres passages que le genre bumain est obligé de traverser dans sa route , comme des temps de désastres pour notre esprit , des temps dans lesquels nous ne devons nous réjouir d^élre entrés que par Tespoir d'en être plus tôt sortis. L'incertitude est le plus grand de tous nos maux , et je ne conçois point de bonheur tant qu^on n'ose pas croire fermement à sa durée.
Ce siècle est donc celui de la destruction I C'est en vain qu'on voudrait se le dissimuler ; il est impossible de le caractériser d'une autre manière. Notre sort serait vraiment digne de pitié , si la reconstrnctiop ne devait pas s'y préparer encore. Or quelle a été Pinflueuce de fienlbam sur son siècle ? Elle a été doable. 11 a aidé à détruire , mais il a aussi aidé à reconstraire. C'est lui qui a rendu si général l'esprit d'examen et de doute ; car il doutait de tout. La tendance de son âme , à la fois sceptique et systématique , et cela au plus haut degré , le porta à ramener autant que possible tous les phénomènes spéculatifs à leurs éléments primitifs, et à réexaminer non-seulement les conclusions admises, mais encore les prémisses avouées. Il traita tous les sujets comme s'ils n'avaient jamais été traités avant lui. Par ce moyen, toutes
iés fois qu41 détruisait uue opinion reçue il était sûr au moins d^avoir toujours quelque chose de bon ou de mauvais à mettre à la place ; et c^est en cela qu^il sVst distingué favorablement des philosophes français qui le précédèrent et le surpassèrent même dans Foeuvre de la destruction. C'est aussi peut-être à cela que nous devrons le bonheur de traverser plus doucement cette crise de transition que les nations du continent , et de moins perdre du bien dont nous jouissons déjà, en cherchant à nous délivrer du mal que nous voulons repousser. Ce sera là une grande reconnaissance que nous aurons à Bentham ; car il est certain que les hommes qui aujourd'hui prennent Tinitialive des changements qui s'opèrent dans les opiniona et les institutions 9 ont puisé dans ses ouvrages et dans l'esprit de sa philosophie la partie la plus importante de leur culture intellectuelle.
Je m'étais d'abord proposé de donner dans cette partie de mon ouvrage une légère esquisse du système de Bentham , et d'indiquer les points sur lesquels je pense qu'il s'est trompé , ainsi que le bien et le mal qu'il a pu faire ; mais comme cette esquisse » bien que courte , aurait été nécessairement abstraite , j'ai préféré la rejeter à la fin du volume , sous la forme d'Appendix. £n considérant Bentham comme législateur et comme moraliste , je me suis permis de le placer beaucoup plus haut sous le premier rapport que sous le second , et je me suis efforcé de combattre l'infaillibilité de son application du principe d'utilité , en montrant les théories dangereuses et avilissantes que l'on en peut déduire y et que l'on en déduit
en effet. Même en législation , son principe da plus grand bonheur n^est pas aussi clair et aussi incontestable qu^on le croit communément. « Le pins grand bonheur du plus grand nombre, » doit, dit-on , être notre guide invariable! Cela serait-il vrai? Je pense qu'on aura voulu dire le plus grand bonheur du plus grand nombre d'hommes viwinis et non pas à venir; car si c'est de toute la postérité qu'on a voulu parler, quel législateur sera notre guide ? qui peut prévoir Tavenir ? Or , puisqu'il s'agit des hommes vivants, combien souvent n'arrîvera-t-il pas que , pour faire leur plus grand bonheur , il faudra céder à leurs plus grandes erreurs!'
«( Dans ie moyen âge , me dit un jour le plus spirituel écrivain de notre temps , le plus grand nombre trouvait évidemment son plus grand bonheur à brûler les sorcières. En refusant aux hommes la satisfaction de faire un feu de joie des vieilles femmes , on leur causait un chagrin et une inquiétude véritables ; ils étaient convaincus qu'en les laissant vivre ils compromettaient leurs troupeaux et leurs moissons. Il fallait donc qu'une législation sage , parfaite , inattaquable ( car c'est ainsi que le dogme la désigne ) , permît de pareils feux de joie ? Le principe du pins grand bonheur est excellent en théorie générale , mais n'est pas toujours un axiome incontestable. >»
On peut observer qu'en Angleterre la marque caractéristique de la philosophie du siècle a été sa forme matérieile. Aucune école idéalisante ne s'est élevée parmi nous pour combattre les successeurs de Locke; et cela est d'autant plus remarquable , qu'en Eoosae
et en Allemagne Tëtat des écoles matérielles s^affai blit déjà , et la philosophie élève ses regards Ters les astres placés au delà de la sphère d'attraction de notre terre.
Mais en Allemagne coitime eb fioosee c^est au système des chaires et des dotations quMl faut attribuer ce résultat; et pourtant un pareil système serait bien plus nécessaire au sein de la vie active d'un peuple libre et commerçant que dans la profonde tranquillité dont jouissent les États de la Germanie. Chez nous , il est le seul moyen à Taide duquel nous puissions faire faire des progrés à une sdience qui se trouve dans Pio^ossibilité absolue de procurer aux plus pauvres d'entre ses disciples une subsistance et même une réputation que leur assureraient sans peine des études moins abstraites. Les chaires cr^e/it insensiblement le goût qu'elles semblent forcer; elles maintiennent la gloire morale de la nation chez l'étranger , en même temps qu'elles contribuent à rectifier et à élever son caractère chez elle-même*