‹ L'Angleterre et les AnglaisChapitre 29 sur 70 · LB PATRONAGE · texte numérisé non relu

LB PATRONAGE

Influence du Patronage sur les Arts et les Sciences. — Deux genres de Patronage : — Celui des Individus et celui de rÉtat. — Le Patronage individuel est , dans certains cas , pernicieux. — Le patronage individuel est souvent un assujettissement au Goût individuel. — Les Mœurs doasestiques ont de linfluence sur les Arts. — La petitesse des maisons. — Le Grand Seigneur et les deux Tableaux. — Qu*est-ce que le patronage de TÉtat ? — G^est celui qui contribue à élever le Peuple, et par conséquent à encourager le Génie. —Les Qualités qui font parvenir aux honneurs peuvent servir de baromètre du respect que Ton éprouve pour rintelligence, la Vertu , la Richesse ou la Naissatace. — Remarque d*Helvétius. — Histoire d*un jeune homme qui a des Espérances. — Résumé et conclusion à tirer de ce Chapitre i

AvaDl de parler de Tétat des sciences et de celoi des arts en Angleterre , il est nécessaire de sVntendre sur un point important , si Ton veut se former une juste idée des uns et des autres. Quelle est la véritable influence du patronage? Je suis d^avis, monsieur, que celte question n'a jamais été bien examinée. liCS

uns attribneDt une très-graDde eificacîté au patronage^ tandis que d^autres pensent qa^jl n^en a aucune. Selon moi, on tombe dans Terreur de confondre deux espèces de patronage tout à fait différents : celui des individus et celui de PÉtat. Je regarde. le patronage des individus comme nuisible , toutes les fois qu^il nVst ni soutenu ni corrigé par une instruction généralement répandue dans le public. Celui de PÉtat , au contraire , est en général avantageux. £n Angleterre, quoiqu^on se plaigne beaucoup du défaut de patronage , nous n^en manquons pas du moins dans les arts ; mais il est tout de la même espèce. Cest du patronage individuel i PÉtat ne s^en mêle en aucune façon.

Or , monsieur , je pense que quand le public est indifférent, le patronage des particuliers est pernicieux. En premier lieu , parce qu'il entraîne nécessairement Pinfluence du goût individuel. Georges IV ( car cbez nous le roi est un particulier et n^est point PÉtat). Georges IV, dis-je, aimait Pécole de peinture hollandaise , et des lors on ne vit plus partout que de gros paysans et des chandeliers de enivre. Secondement , et c^est ici une observation sur laquelle on n^a jamais suffisamment insisté , les habitudes domestiques d^une nation exercent une grande influence sur les arts. Si les habitants n^occupent pas de grandes maisons ils ne peuvent pas acheter de grands tableaux. L^aristocratie anglaise, quelque riche qu^elle soit, aime à vivre dans des salons angulaires de vingtcinq pieds en carré ; elle n^a pas de vastes pièces ni de longues galeries. Si elle achetait de grands tableaux

elle ne saurait pas où les mettre. Il serait absurde d^exiger qu^elle protégeât la grande école historique, tant qu'on ne pourra pas la faire demeurer dans de grandes maisons historiques. Une dimension commode est donc la première chose à considérer quand il sV gitde placer un tableau. C'est là une première raison très-simple pourquoi l'école historique ne fleurit point parmi nous. Ce èont des particuliers qui protègent la peinture; les particuliers achètent des tableaux pour des maisons particulières , de la même manière que l'État les achèterait pour les édifices publics. Un artiste peignit un tableau d'histoire pour un lord qui possédait une d'entre le petit nombre de maisons vastes qui se trouvent à Londres ; deux ans après ce lord le pria de le changer contre un petit tableau de chevalet qui ne valait pas la moitié de son prix.

«( Votre seigneurie aura sans doute découvert quelques grands défauts dans mon ouvrage ? » dit Partiste piqué.

— « Pas le moins du monde , répondit fort innocemment le lord ; mais le fait est que j'ai changé de maison» »

11 n'y avait plus de place pour le tableau d'histoire, et ce qui était l'ornement d'une maison ne fut plus qu'un embarras dans l'autre.

A cela il faut ajouter que le patronage individuel facilite l'esprit de coterie. Le patron à la mode fait tout ce qu'il peut pour favoriser l'artiste à la mode. D'un autre côté, si ce patronage encourage l'intrigue parmi les artistes à la mode , il pervertit souvent le génie des grands hommes; il commande, il plie, il

force son protégé à se soumettre k toutes sortes de caprices. Cest lui qui fît tracer des routes à Ifichel- Ange, et employa Holbeio à dessiner des fourchettes et des salières.

Non! le patronage individuel n^est point avantageux à Part , mais il y a un patronage qui Test , c^est celui de TÉtat; et encore seulement jusqu^à un certain point. Supposé quUl existât dans le pays- un ardent amour, une profon^le vénération pour Vart ou pour la science, PËtat ne pourrait qu^essayer de perpétuer ces sentinients. Mais si cet amour , cette vénération , n^existent point , PÉtat pourrait probablement contribuer à les faire naître ou à les exciter. 11 faut que la grande masse du peuple soit remplie des sentiments qui produisent la science et Part avant que Part et la science puissent se naturaliser complètement parmi nous. L^esprit d'un État peut former ces sentiments parmi les citoyens. Cest là le seul patronage avantageux qu'il puisse accorder. Que faut-il faire pour obtenir la faveur du peuple ? il faut s'accommoder au goût du public. D'après cela , si vous voulez que le public encourage les arts sublimes et les hautes sciences , il faut former à cela le goût du public. Les rois le peuvent-ils faire ? les patrons particuliers le peuvent-ils? ils le peuvent toutes les fois que le goût du public , après avoir été longtemps à se former , n'a plus besoin que d'un développement ou d'une impulsion. On a remarqué avec raison que François l" , vrai patron des arts , avait devancé son siècle 'y il établit le patronage à sa cour ; mais il ne fqt pas en état de répandre le goût dans le peuple.

Aussi son infloeDce se dîssipa-t-elle sans produire ancun résultat national. Il protégea des étrangers, mais ne stimula point le génie indigène. Mais plusieurs François de suite, ou, ce qui revient au même, PelTet de la protection prolongée de VÉtat aurait probablement eu à la fin pour résultat de diriger Tesprit public vers Padmiration de Part, et cette admiration aurait produit un goût éclairé qui aurait donné au peuple la volonté de cultiver telle science ou tel art qui aurait apparu dans son sein.

L^art est le résultat de la recherche du Beau ; la science, celui de la recherche du Vrai. Il faut répandre dans un peuple la culture de la Vérité et Pamour de la Beauté pour que la science et Part y puissent être généralement compris.

G^est à cela que tendrait naturellement une éducation meilleure et plus élevée; de sorte que Pédncation , par ce moyen , perfectionnerait Pinfluence du patronage, et agirait probablement sur la disposition de PEtat. Mais si ce que j^ai dit des dotations est vrai , savoir , qu^il faut encourager, pousser les hommes à s^instruire, il n^est pas moins vrai quHI faut que ia science ait ses stimulants et ses récompenses* Je ne pense pas comme M. Babbage , que des places dans le ministère fussent les récompenses les plus convenables pour les savants. Je serais fâché de voir nos Newton devenir secrétaires d'État de Plrlande, et nos Herschel lords de la Trésorerie. J'aimerais mieux voir les honneurs sortir naturellement de la sitnatîoB dans laquelle de pareils hommes seraient placés, qae de les transplanter de cette situation dans une antre

qui exigerait beaucoup moins d^eflbrt de génie en général, et qui serait bien moins adaptée au génie particulier qu^ils ont déployé. Voici ce que je dis : il ne faut pas que PÉtat se montre insensible aux services ou à la distinction d^aucune classe d^hommesquelle-qn^elle soit; il faut qu^il témoigne une vive sympathie pour IMionneur qu^il reçoit des triomphes de Part ou de la science , et que s^il accorde des récompenses à d'autres gens de mérite, il doit (non pas pour distinguer l'immortalité, mais pour donner de Télévation à Popinion publique ) accorder aussi des honneurs à ceux qui ont poussé à Tamour du beau ou à la connaissance du vrai. Je suis d'accord avec certains économiste» sur les points suivants, savoir : que le patronage seui ne saurait produire un grand artiste ou un grand philosophe ; que ce n'est que par suite d'une connaissance superficielle de l'histoire, que voyant en même temps un siècle de patrons et un siècle d'arts et de sciences , de vains enthousiastes ont soutenu que le patronage produisait l'art ; je conviens avec eux que Phidias était célèbre dans la Grèce avant qu'il ne fût honoré par Périclès ; que l'astronomie n'a rien gagné À ce que sir Isaac Newton ait été fait directeur général de la monnaie ; qu'aucune expérience vulgaire ne saurait produire une grande découverte ou un grand tableau, et qu'une inspiration si mesquine et si mercenaire ne se présente pas même aux âmes majestueuses qui sont seules douées du pouvoir cj^éateur. Mais ce n'est pas pour produire un petit nombre de grands hommes que je veux que l'État accorde des honneurs aux hommes qui perfectionnent les sciences et les arts :

f^e$l pour répandre dans tout le pays le respect et la vénération pour les distinctions ie^s plus pures de Tesprit humain. Si la coutume existait cliey nous d^élever et d^honorer les arts et les sciences, je ne pense pas que nous parvinssions par là à créer un Newton oa un Michel- Ange ; mais nous accoutumerions Pesprit du public à respecter et à honorer cette grandeur qui n^a rien de commun ay^ec le monde 9 et qui pourtant obtiendrait les distinctions mondaines, tout comme on fait respecter la vertu par les honneurs quVn lui rend. Si dans la situation actuelle des choses il était possible de réaliser le voeu et ta théorie philosophique , qui ferait accorder des pairies à vie à des hommes distingués par les qualités éminentes de leur esprit , une pareille institution élèverait par degrés le caractère de la pairie ^ elle la rendrait populaire, parce que le peuple y «verrait une récompense pour tous les genres de talents, et non pas seulement pour des aventuriers militaires , judiciaires et politi-^ ques ; elle diminuerait en quelque sorte le respect vulgaire et exclusif que Ton accorde à la naissance et aux richesses seules, et quoiqu'elle ne dftt pas suffire pour stimuler le petit nombre d'esprits indépendants qu'il y 9, dans le monde à cultiver les arts et les sciences pour eux-mêmes, elle cnéerait dans la mass^ cette culture générale des arts et des sciences qui suit toujours les grandes récompenses mondaines attachées à certaines branches de connaissances humaines.

On demandait un jour à un ministre pourquoi il ne donnait pas de l'avancement au mérite 5 il répondit sèchement : u Parce que ce n'est pas par mon mérite

que j^ai ayaDcë. » II e8t ridicule d^etpérer que lea hommes de génie obtiendront de» honneurs dans un Élat où les honneurs sont prodigues à des hommes d^accideni, et c^est ce qui anriye chez nous plus que partout ailleurs; car il ne sufBt pas d^élre bien né pour obtenir les dignités de TEtat , mais d^étre né iians une certaine coterie. Un gentilhomme qui n'avait pas un schelliug dans le monde, demanda Tautre jour en mariage une héritière. Le père de la demoiselle s^in forma, d^une manière délicate , quelle était la fortune du prétendant.

— « J^ai peu de chose à présent , répondit-il \ mais j ^ai de grandes espérances. »

— « Ah! vraiment... des espérances ! »

— « Oui , et vous pourrez facilement comprendre combien elles sont vastes , quand je vous aurai dit que j^ai deux cousins , dont Tun est un Grenville et Tautre un Grey. »

Pour conclure , donc , le patronage de riches particuliers , quand le public est assez peu éclairé pour le recevoir comme une mode sans en examiner le mérite; un patronage qui ne peut que donner de Pargentsans procurer les honneurs, n^est point avantageux aux arts ou aux sciences; le patronage de rÉtat, ,au contraire, est avantageux, non pas en créant des hommes supérieurs en aucun genre , mais en produisant un goût général et un respect public pour la culture des sciences et des arts. Dans un siècle civilisé Pesprit des grands hommes est au-dessus de rinfluence des lois et des coutumes. Leur monde est en eux-mêmes , et ils n^en sortent que pour jeter

un regard vers rimmortaiité. Mais les lois et les coutumes peuvent faire opérer ces esprits dans uo champ plus vaste ; elles peuvent étendre la sphère de leur influence ; elles ne créeront point des orateurs , mais elles rendront rassemblée plus nombreuse et plus attentive, et conduiront pour ainsi dire à travers une atmosphère invisible d^estime populaire le jeu de leurs divins accents, jusqu^à Poreille de leurs auditeurs respectueux.

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