CHAPITRE VIII
ETAT DBS SCIENCES.
Le public ne récompense dans les Sciences que ce qui s*adresse à ses besoins. — Les hautes Sciences ne doivent par conséquent pas être livrées à ses seuls encouragements. — Exemple d*un homme exécutant Tinvention d^n autre, seulement par le défaut de moyens mécaniques dans IMnventeur. — Si le public ne peut pas récompenser les hautes Sciences , TÉtat le devrait faire. — De quelle manière elles sont encouragées ici. — Comparaison sous ce rapport entre le Continent et TAngleterre. — Il y a trois classes d^hommes scientifiques . — Rien ne saurait décourager la première ; — Le public récompense la éeconde ; — La Classe intermédiaire est découragée par TiDdifiFérence. — L*influence aristocratique devient pernicieuse par le moyen de la Société Royale. — Sociétés inférieures sur différentes branches d^nstruction. — Nature de TAmbition. — Ses Motifs et son But sont communs aux philosophes et aux autres hommes.
Je suivrai dans ce cbapitre un des principes que j^ai avancés dans le dernier.
Tout ce qui s^adresse aux besoins de Thomme sera payé par les besoins de Phomme ; de là la véritable sagesse de la doctrine d^économie politique, qui laisse
au public le soin de rémunérer ce qui est utile ^ Farce que , /
lo Ceux qui consominent un objet quelconque sont meilleurs juges de son mérite que le gouvernement ne peut Tétre ; ^
2° Le profit qui résulte de la vente de cet objet est proportionné au nombre de personnes qui en tirent de Tavantage. Il est par conséquent naturellement rémunéré en proportion de son utilité;
3» LMnventeur sera bien plus porté à perfectionner son invention et à Padapter au goût ou au besoin de ses pratiques , que sHl était récompensé par le gouvernement , qui payerait Tiovention , mais non pas [es perfectionpements subséquents.
Mais il arrive que la partie des sciences qui s^adresse à Futilité immédiate n^en est pas la partie la plus élevée. Les sciences reposent sur certains grands principes d^une nature large et générale ; de ces principes il en dérive d^autres secondaires , dont Fapplication partielle aux arts de la vie perfectionne les fabriques et crée des machines. Les principes secondaires sont donc les sources de FUtile.
ÂËn de comprendre , de découvrir et d^appliquer pleinement les principes primaires et généraux , il faut des habitudes d^esprit et des modes de recherches qui ne s^obtiennent que par de longues années consacrées à de profondes réflexions et à des méditations abstraites. Mais des esprits de cette classe sont rares , et les principes auxquels ils «^appliquent sont
en pelit nombre» Il n'y a point d'encouragement na^» tional qui pût augmenter d'une manière sensible le nombre de pareils esprits pu de pareils principes.
Il existe une seconde classe d'intelligence qui s'at* tache à la découverte de principes moins gënéiraux.
Enfin il y a une troisième classe d'intelligence qui applique avec succès dès principes déjà découverts à des buts d'utilité pratique. Cette dernière classe n'a en général besoin que d'être modérément versée dans les sciences , d'avoir un esprit porté aut combinaisons avec une connaissance des détails de l'atelier , et peut-être encore une certaine dextérité manuelle dans les arts mécatiiqiies et chimiques.
Il est rare que cette troisième classe d'intelligeude soit jointe à la secoildé , et pliis rare encore qu'elle le soit à la première; mais quoiqu'elle soit la der^ nihre en rang, eUe est la seiile que le public récompense, et la seule par conséquent que l'on puasse sans inconvénient abandonnera l'encouragement du public*
Supposez encore qu'un hombie décduvre quelque théorie frappante et éminemment utile , le défaut de capitaux, ou l'état imparfait des arts mécaniques, peut lui rendre impossible d'appliquer sa découverte à un but pratique. Ceci se prouve par l'histoire tout entière des découvertes scientifiques. Je vais en citer quelques exemples. .
La doctrine du calorique latent , sur laquelle repose le grand perfectionnement de la machine à vapeur, avait été découverte par le D' Black. Pour l'appliquer avec succès à la machine à vapeur , il faU
— isolait dUmmenses ressources mécaniques. Cet avantage fut réservé à Findustrie de Walt et aux grands capitaux de M. Boulton.
Le principe du paradoxe hydrostatique était connu depuis deux siècles avant qu^on PappHquât aux manufactures.
La presse de Bramah , qui produit presque tontes les fortes pressions dont nos arts ont besoin , est fondée sur ce principe ; mais l*imperfection où se trouvait Part de construire les machines n'en a permis Papplication que depuis fort peu de temps.
Le gaz appelé chiorine fut découTcrt par un chimiste suédois vers Tan 1770. Quelques années plus tard un autre philosophe découvrit que ce gaz possédait la propriété de détruire Pinfection , et depuis ce temps il a formé la base de presque toutes les substances désinfectante». Plus tard encore , un troisième philosophe découvrit sa propriété de blanchir les fibres des étoffes de toile et de laine , et il devint alors dans les mains des hommes pratiques une nouvelle base de Part du blanchiment.
Le fait que les fluides arrivent à Pétat d'ébullition plus promptement dans le vide que quand ils sont soumis à la pression de Pair , était connu depuis longtemps; mais Papplication de ce principe àPébuilition du sucre fit la fortune de Pinventeur.
11 serait inutile de multiplier de pareils exemples : ils se présentent journellement.
On peut donc laisser au public le soin de récompenser Papplication de la science à des usages utiles; mais non pas la découverte des théories sur lesquelles
cette application est fondée. Il est donc nécessaire qu^îl y ait dans la constitution , soit de la société , soit de FEtat, quelque principe qui, par les honneurs rendus à la haute science , ait pour résultat sa constante application à la pratique. Quels sont les en> couragements de cette nature qu^obtiennent les Anglais ? Examinons.
Dans toute société opulente on .trouvera un nombre considérable de personnes pourvues de moyens suiBsants pour pouvoir se procurer les objets de luxe d^usage parmi celles de leur classe , sans avoir besoin de consacrer leur temps à acquérir des richesses. Des plaisirs de divers genres forment Poccnpation de la plus grande partie des personnes de cette classe , et il est évident qu^il serait à désirer de pouvoir diriger les plaisirs d^une partie de la société vers Pavantage des autres parties. Au nombre des occupations des individus qui se trouvent dans cette position , la littérature et la science trouvent parfois place , et le stimulant de la vanité les pousse à exceller dans la branche qu^ils ont choisie. Ceux qui cultivent les éléments les moins graves delà littérature ne tardent pas à découvrir qu^il y a pour eux du profit à vendre leurs ouvrages , et Pinlérét leur fait trouver une occupation sérieuse dans ce qui ne devait être d^abord qu^un amusement. Ceux qui se livrent aux sciences trouvent un profit semblable , mais moins grand , dans la vente de livres élémentaires; il est évident pourtant que ceux qui suivent les routes les plus élevées , tant dans la littérature que dans les sciences , ne retireront aucun avantage de cette source de revenus. £n alten-