CHAPITRE m
Histoire d*un empereur chinois. — Application de cette histoire à cet ouvrage. — Causes de notre répugnance pour les étrangers. — Diminution de cette répugnance. — Une des causes subsisljB pourtant encore. —Anecdote d^un Russe et de ses visites en Angleterre. — Probité nationale et hoaneur national. — Générosité anglaise. — Elle est plutôt dans le caractère du peuple que dans celui de la noblesse. — 11 en est de même de Tesprit chevaleresque. — Anecdotes pour servir d^exemples. — Respect pour la réputation. — Ses conséquences ont été exagérées; pourquoi. — Le bon sens ne se trouve ni dans les plus hautes classes, ni dans les plus basses. — Causes et effets de sa puissance dans les classes moyennes. — Réfutation de Taccusation de férocité qu*on a portée contre les Anglais. — La propension au suicide n^est pas particulière aux Anglais. — La force vitale de Tabsurdité démontrée par Phistoire d*Archimède. — Esprit d'industrie nationale. — La dernière aventure de Micromégas.
On raconte une anecdote d^un empereur chinois ( Votre Excellence Ta peut-être lue ; elle se trouve dans les écrits d^un missionnaire français , genre de littérature qui doit avoir beaucoup d^attraits pour un homme qui a été jadis évéque d^Autun ) ; or , cet empereur se fâcha un jour très-fort contre le premier
historiographe de Pempire céleste , pour avoir rapporté dans ses annales , avec une fidélité trop scrupuleuse, toutes les erreurs et toutes les faiblesses de ce ^prince. « J^admire votre effronterie , dit l'enrpereur en colère , d^oser tenir ainsi note de mes fautes pour Tavantage de la postérité. » — « En effet , répondit avec courage Thistoriographe , je consigne fidèlement tout ce qui pqurra donner aux siècles à venir une juste idée de votre caractère ; et aujourd'hui même , en quittant Yotre Majesté , je vais mettre par écrit les plaintes et les menaces qu'elle m'a faites pour avoir dit la vérité. »
L^emperenr fit un mouvement de surprise ; mais les Chinois ont joui pendant longtemps de l'avantage d'avoir des monarques très-sensés. « Allez , dit-il après une courte pause et avec un sourire plein de franchise ; écrivez tout ce qu'il vous plaira : je tâcherai de faire en sorte que désormais la postérité ait peu de chose à blâmer en moi. »
Le principe que cet historien avait adopté en parlant du souverain , me guide aujourd'hui quand je parle du peuple. S'indignera-t-il du tableau que je présenterai de ses faiblesses ? Non ; il ne sera ni moins généreux, ni moins sage que l'empereur de la Chine. S'il l'était , je m'en vengerais comme mon modèle en faisant un supplément qui contiendrait ses reproches. Je ne déclame pas vagueihent , comme la foule des détracteurs, contre les défauts du peuple ; si je me trompe , c'est du moins de bonne foi que je cherche à approfondir les causes de ces défauts. Ce sera ici la première fois qu'on l'aura tenté en détail
et d'uiie manière suivie. Leinoyen le plus sûr de guérir uue maladie est de commencer par en rechercher l^origine.
Je pense que Votre Excellence doit avoir reoiarque que , depuis son dernier séjopr en Angleterre , il s^est opéré un grand changement dans Tun des anciens traits caractéristiques de notre nation : Nous ne haïssons plus les Français. Généralement parlant , nous avons plus de sympathie que d^aversion pour les étrangers. Nous avons étendu les limites du patriotisme , et nous devenons cosmopolites. Notre ancienne répugnance pour les étrangers n^était pas seulement un préjugé vague , fruit de Pignorance ; elle ne provenait pas non plus uniquement de notre position insulaire, elle était, encore un héritage qui nous avait été légué par notre histoire. Toutes nos annales n^olTrent qu'une suite de conquêtes subies de la part des étrangers. Les Romains , les Saxons, les Danois , les Normands , inspirèrent successivement aux habitants indigènes une antipathie assez bien fondée , ce semble , pour tout ce qui porte le nom d'étranger. Quand les blessures faites par la conquête se furent cicatrisées , le sentiment conserva toute sa force par suite de la jalousie du commerce. Des étrangers se fixèrent parmi nous en qualité de négociants, et pendant plusieurs siècles l'industrie des Flamands accapara , au grand dépit des Anglais , plusieurs des branches les plus lucratives de nos manufactures. Les répugnances nationales, une fois excitées, se dissipent difficilement, et la jalousie des étrangers , qoe nos ancêtres éprouvaient avec raison , se perpétua
après que sa cause eut cessé d^exister. Notre aristocratie belliqueuse trouvait d^aiJJeurs de Tayantage à maintenir un trait de caractère aussi hostile ; et Nelson crut que le meilleur moyen de vaincre les Français était d^inculper sérieusement comme une vertu la nécessité de les détester. En attendant , cette haine commença déjà à s^affaiblir extérieurement vers la fin du dernier siècle. Les préludes de la révolution française , événement dont sans doute Votre Excellence ne se souvient plus , apprirent à. la portion la plus libérale de notre populace que. les Français nV vaient aucun désir inhérent d^étre esclaves ; dès lors elle eut un sentiment commun avec ses voisins, celui de la liberté. Les excès de la révolution arrêtèrent les progrès de cette charité naissante, ou du moins les tinrent renfermés dans un petit nombre de cœurs; et Thorreur qu^inspirèrent les crimes des Français prit la place de la sympathie que Ton avait éprouvée pour- leurs premiers efforts. Cependant la glace ne ^antipathie nationale était rompue; un parti se forma pour faire Péloge de vos compatriotes , en opposition au parti qui cherchait à les rabaisser. Peu à peu les principes généreux du premier de ces partis acquirent une vogue plus grande que ceux du dernier ; et au nombre de ces principes se trouvait celui d'estimer avec plus de justesse le caractère des nations étrangères. La paix nous ayant comme de raison mis dans un contact plus immédiat avec le. continent, renforça ce sentiment bienveillant, et enfin votre nouvelle révolution a dissipé les dernières traces des horribles impressions que nous avait lais-
sées la première. Â tout prendre diaprés cela, la haine des étrangers a cessé de ndus dîstin|raer ; et des deux extrêmes nous devons maintenant plutôt nous tenir en garde contre un trop grand désir d^imiter nos voisins que contre la crainte de leur ressembler. A dire vrai , notre tolérance des étrangers est plu* tôt générale quHndividuelle. Ils nous deviennent un peu suspects quand une demi -douzaine d^entre eux viennent, en habits d^uniforme et en moustaches, nous faire pendant Pété une visite. Le propriétaire d\ine pension honnête préfère ne pas leur louer ses appartements. Ils sont relégués, comme autrefois les Juifs , dans un quartier abandonné de tout le monde. Ils sont logés tous ensemble dans un coin obscur eX sale , environné de ruelles et d^allées ; et vous pouvez le matin les voir sortir par bandes de la triste place de Leicester, qui est une espèce de petite France , où ils ont formé une colonie d^hôtels. Mais certes Pinnocente froideur qu^on leur témoigne dans d^autres régions n^est pas le résultat d^un préjugé qui leur soit défavorable. Nous ne les croyons plus comme autrefois, malheureusement pour eux, k la vérité, mais enfin /^ar leur nature même,,» coupables. En un mot, nous les soupçonnons d^étre... pauvres ^'Sou^ trouvons dans leur mise quelque chose de plus apparent que de solide, qui nous cause une impression désagréable. Mistress Smith est bien fâchée que son premier ne soit pas libre.... non pas qu^elle craigne que Fétranger lui coupe le cou, mais parce qu^elle croit qu^il pourrait bien oo* blier de payer son loyer. Elle suppose qu^il lui sera
difficile de donner les « renseignements respectables » qn^elle exige ayant de lui confier Tusage de ses meubles. L^étranger remarque ce soupçon, et n^en deyinant pas la cause , nous fait Tinjustice de croire qn^il s^adresse exclusivement à lui. Il n^en est rien ; il atteint la pauvreté partout où elle se rencontre. G^est la qualité abstraite, et non pas Tbomme qui la représenté , qui a fait naître dans Pesprit de mistress Smith le sentiment de la méfiance. Notre hôtesse se serait montrée également tiède envers tout Anglais dont elle aurait jugé la fortune équivoque ; en un mot, sa crainte était marchande et non pas nationale. Un étranger riche, Votre Excellence ne peut rignorer, avec un large écusson armorié sur les panneaux de sa voiture , une demi-douzaine de laquais et un surtout fourré d^hermîne, peut être sûr de se voir traité avec tout le respect convenable. De là vient que les habitants opulents du continent qui viennent nous voir, certifient , pour Pordinaire , que nous sommes très-polis pour les étrangers, tandis que ceux qui sont malaisés soutiennent tout le contraire. J^espère que ce que je viens de dire à ce sujet nous justifiera auprès de nos voisins , et les convaincra que les seuls récits auxquels nous ajoutons foi aujourd'hui , au détriment de Monsieur, sont ceux qui Paccusent de ne dépenser que cent napoléons par an , de serrer dans sa poche le sucre qu'il n'a pas mis dans son café , et de ne donner que deux sous au garçon !
Un Russe de ma connaissance est venu en Angleterre , il y a deux ans , avec une petite valise. Juste ciel ! que de mal il dit de nous!... Jamais il n^avait