‹ L'Angleterre et les AnglaisChapitre 31 sur 70 · T. II. ' IS · texte numérisé non relu

T. II. ' IS

dant , le profit qui a été obtenu engage le petit nombre de personnes d^nne autre classe à entrer dans la même carrière* Ce sont des hommes possédant une fortune plus médiocre , mais dont les goàts les portent ayec force vers la littérature ou la science , et qui espèrent « par ce moyen , ajouter quelque peu à leur aisance. Si , dans le pays , il existe des institntions telles que de^. chaires ou professorats, ou i^l y a des places spécialement consacrées à des personnes possédant une réputation littéraire ou scienlifiqoe , alors il s^élève naturelliefttent une classe de personnes dont Féducation a particulièrement pour, but de les rendre capables de remplir ces chaires ou ces places , et leur nombre dépend en quelque fa^on de celui de 4)es places et de Timpartialité que le gouvernement met dans ses cfaoii. 8SI y en a beaucoup , et si elles procurent des richesses ou un rang dans la société , alors la littérature ou la science est considérée comme une profession. En Angleterre , les parties transcendantes des sciences sont cultivées par un petit nombre de personnes possédant des fortunes indépendantes , par un petit nombre d^autres qui se fiatlent d^jgouter une somme peu considérable à un revenu déjà médiocre , et enfin par le nombre plus petit encore de celles qui occupent les places consacrées aux sciences , telles que nos chaires dans nos universités; mais en Angleterre , la culture de la science n^est pas une profession. £n France, au contraire, les institalions du pays ouvrent un vaste champ à fambilion des hommes qui se livrent aux sciences. En Prusse, ie nombre des emplois scientifiques est plus considr-

rabie encore, et la politique du go uvernemeut, jointe à la disposition personnelle du souvemin, ajoute à Peffet de ces institutions. Bans ces deux pays, la science est considérée comme une profession , et dans totfs les deux, ceux qui la cultivent avec succès manquent rjurement de parvenir à la richesse et aux konneurs.

Le contraste entre TÂiigleterre et le GOntînent est fort singulier sous un rapports Ghe2 nous , il arrive parfois de trouver des hommes d^une fortune indépendante, cultivant la science avee ardeur, par le seul amour de la science , et acquérant même une réputation européenne ; je crois qu^il serait dilBcile de citer un seul exemple de ce genre sur le continent.

Gomme on a révoqué en doute le revenu que le» savants français obtenaient de leurs diverses places, je me suis procuré des renseignements officiels , et j» puis assurer qu^il y a deux ans M. Cuvier retirait 38,000 francs de cinq {>laces ; M. Tfaénard, 31, 90^ de six places ; M. Gay-Lussac , 40,400 de sept places , et M. Poisson , 25,500 francs de cinq places* Ce sont là les traitements fixes-que ces messieurs reçoivent ; mais à cela il faut ajouter les émolument» qu^ils retirent de certaines commissions dont ils font momentanément partie ^ et remarquez que deux d^entre eux jouissent d^un logement gratuit.

Sans prétendre comparer leur mérite à celui de nos compatriotes, prenons quatre noms de personnes bien connues en Angleterre pour les découvertes scientifiques qu^elles ont faites : l^s professeurs Airey , M. Babbage , sir David Brewster et sir ^ohn-IIerschel. Sans entrer dan» des détails ^ il suffira

de dire que les traitements réunis de toutes les places qu^ils occupent se montent à 700 1. st. (17,500 fr.) , et qu^il n^ a qu^une seule de ces places à laquelle un logement soit attaché !

Après avoir ainsi comparé Pencouragement pécuniaire donné à la science dans les deux pays , jetons nu regard sur la position sociale qu^elle occupe dans Pun et dans Pautre. Le ton de Popinion publique tout entier est différent dans ces deux pays par rapport à la science ; en France , deux des personnes dont je viens de parler sont pairs ( MM. Guvier et Thénard ) , et dans la dernière loi qui vient d^étre rendue sur la pairie , les membres qui se sont distingués par leurs découvertes sont communément compris parmi les personnes entre lesquelles cette assemblée devra se recruter. La Légion d^Honneur est aussi ooverte au mérite dans les sciences comme dans la vie civile, et les vues de Napoléon ,dans Pinstitution de cet ordre , sont d'autant plus remarquables , quVUes émanaient du chef militaire d'une nation de qui Pattachement à la gloire des armes est passée en proverbe.

Les extraits suivants du discours adressé par le premier consul au conseil d'État, en 1802 , sont dignes de fixer Pattention.

« La découverte de la poudre à canon eut aassi une influence prodigieuse sur le changement du système militaire et sur toutes les conséquences qu'il entraîna. Depuis celte révolution , qu'est-ce qui a fait la force d'un général ? ses qualités civiles ; le coop d'oeil, le talent, Pesprit, les connaissances admtnis-'

tratives, Péloquence, non pas celle du jurisconsulte, mais celle qui convient à la tête des armée», et enfin, la connaissance des hoiAmes 9 tout cela est civil. Ce n^est pas maintenant un homme- de cinq pieds dix pouces qui fera de grandes choses. SMl suffisait, pour ^tre général , d^avoir de la forée et de la bravoure , chaque soldat pourrait prétendre au commandement. Le général qui fait de grandes choses est celui qui réunit les qualités civiles. Cest parce qnUl passe pour avoir le plus d^esprit , que le soldat lui obéit et le respecte. Il faut Tentendre raisonner au bivouac ;. il estime plus le général qui sait calculer que celui quia, le plus de bravoure. Ce n^est pas que le soldat n*estime la bravoure , car il mépriserait le général qui n^en aurait pas. Mourad-Bey était Thomme le plus, fort et le plus adroit parmi les Mameluks ; sans cela il u^aurait pas été bey. Quand il me vit , il ne concevait pas comment je pouvais commander à mes troupes; il ne le comprit que lorsqu^il connut notre système de guerre. Dans tou» les pays , la force cède aux qualités civiles. Les baïonnettes se. brisent devant le prêtre qui prêche au nom du ciel , et devant Phomme qui impose par sa science. Ce n^esl pas comme général que je gouverne , mais pïirce que la nation croit que j^ai les qualités civiles propres au gouvernement; si elle n^avait pas cette opinion, le gouvernement ne se soutiendrait pas. Je savais bien ce que je faisais lorsque , général d^armée , je prenais la qualité de membre de V Institut; j^étais sûr d^être com^ pris , même par le dernier tambour.

<( Le propre de» militaires est de tout vouloir des-.

potiqaemeot ; celai de rhorame civil est de tout soumettre à la discQSsioD , à la vérité , à la raison : elles ont leurs prismes divers ; ils sont souvent trompeurs r cependant la discussion prodhiit la lumière. Si Ton distinguait les hommes en militaire et en civil, on établirait deux ordres, tandis qu'il n'y a qu'une nation. Si Ton ne décernait des honneurs qu'aux militaires , cette préférence serait encore pire , car dé» lors la nation ne serait plus rien. •

Il est inutile de remarquer que ces opinions sont exactement le contraire de celles qui régnent en Angleterre , et que le mérite militaire ou politique est le seul que nos institutions reconnaissent.

ii'État, en Angleterre, ne récompoise le savant ni par le rang , ni par les richesses; la comparaisoo entre l'Angleterre et le continent est frappante et décisive à cet égard. 11 s'ensuit donc , comme je l'ai dit plus haut , que les sciences ne sont cultivées que par ces grands esprits qu'siucun découragement ne peut arrêter, et par ces esprits du troisième ordre qui ne s'appliquent qu'à l'utilité. L'ordre intermédiaire né* glige la culture des sciences , qui ne lui procurerait ni un rang honorable dans la société , ni ipéme une honnête aisapce^. Une secoitde conséquence de cet état de choses, c'est que l'éclat qu'émettent les grands esprits que nous possédons n'est pas aussi répanda qu'il devrait l'être; et quoique le perfectionnement continuel des machines adaptées aux arts sociaux démontre (]iie la science pratique et populaire est, à tout prendre , proportionnée aux besoins d'un grand peuple commerçant , il n'en est pas moins vrai que la

.science spéculative est resserrée , et que les applici' lions utiles de la science seraient beaucoup plus nombreuses si les spéculateurs théoriciens étaient plus communs. Je suis convaincu que nous ne suppléerons à ce qui nous manque sôus ce rapport qu^en augmeutani le noàabre et le traitement des chaires dotées, et en accordant aux savants une part dans les distinctions honorifiques de FÉtat , afin d -élever le ton de TopinioD publique , de faire de la science une profession, et d attirer sur elle les ambitions particulières.

Nous devons observer aussi que Pinfluence aristocratique en Angleterre a considérablement altéré le réservoir destiné à la science , la source naturelle de ses distinctions, je veux dire la Société Royale. Afin de rendre la Société respectable y on exige lioe somme assez considércble pour, y être admis. « II- faut re^ marquer, dit M. Babbage, que tous les membres payent la même contribution , et que la somme que Ton exige aujourd'hui est de 50 1. st.; il n'y a pas encore longtemps que c'était 10 1. en entrant et 4 I. par an. » Or, les savants n'ont pas encore trouvé la pierre philosopbale ; et il y en a plus d'un qui mérite- ' rait , avant tous les autres , d'être membre de la Société , et à qui la dépense nécessaire ferait peur. En second lieu, et toujours pour rendre la Société respectable, l'esprit aristocratique veut qu'elle soit encombrée d'hommes opulents et d'un rang élevé. Imaginez sept cent quatorze membres de la Société Royale ! Comment veut-on qu'un savant se sente honoré de faire partie d'une société de sept cent quatorze

personnes , dont les cinq sixièmes n^ont jamais écrit une ligne dans les Transactions philosophiques (1)? Le grand nombre ôte toute émulation, tandis que l'admission du rang , sans distinction de mérite , rabaisse Téchelle diaprés laquelle ce mérite se mesure. M. Dayies Gilbert est un homme dont Tinstruction n^est pas à dédaigner, mais avec cela il possède une fortune considérable ; aussi le conseil déclare-t-il que M. Dayies Gilbert est « incontestablement le membre qui convient le mieux pour la place de président. » 11 faut convenir que cette préférence est très-flatteuse pour les autres membres de la Société auprès desquels M. Gilbert n^est qu^un enfant, sous le rapport de la science. Vous croirez peut-être que le pays doit se vanter de voir tant d^hommes d^un rang^élevé aspirer à Thonneur d^appartenir à une société scientifique ? Peut-être regarderez- vous cela comme une preuve que ces hommes cultivent eux-mêmes le» sciences ? Vous pourriez avec tout autant de raison conclure qu^ils cultivent Tart de vendre de la marée, parce que par suite d^une courtoisie du même genre , ils font partie de la corporation des poissonniers. Ils sVntendent aux sciences tout comme à la vente du

(1) Ce quMl y a de plus remarquable, diaprés M. Babbage , c'^est qu^un homme de mérite , sMl est peu connu , est sûr d*étre repoussé au scrutin, tandis qu^un homme riche, absolument inconou, est non moins certain d^étre accueilli. C^est ainsi qu*une société fondée pour rencouragement de la science va sur les brisées d*un club I la mode !

poisson. En 1827, sur cent neuf membres qui avaient contribué aux Transactions , combien croyez-TOus qu'il y eût de pairs ? Un Seul ! Sans doute

« Un rayon de soleil qui s^était égaré \ »

J^ai dit que les sciences transcendantes sont négligées chez nous ; celles qui sont plus populaires et plu» utiles y sont au contraire encouragées. On n^a qu'à voir en effet combien, non-seulement dans la capitale, mais encore dans les villes de province , il s'élève de sociétés de botanique, de géologie, d'horticulture, etc.^ défrayées principalement par les classes moyennes , tandis que des traités élémentaires de toutes les sciences et dans tous les formats , sont devenus une partie de la littérature à la mode.

L'ambition est d'une nature plus variée que les personnes peu profondes ne se l'imaginent. Toutes les biographies nous apprennent que les hommes doués de grandes capacités abandonnent facilement une carrière qui n'est pas encouragée, pour en entreprendre une autre. Ainsi nous venons de voir ce génie hardi qui a honoré notre siècle par l'invention delà célèbre machine à calculer (1), après avoir hautement avoué son mécontentement du peu de distinctions

(1) Un mot sur cstte machine, qui «st la.déeouverte la pkts remarquable du siècle.

Le but de la machine à calculer n'est pas de résoudre des questions indîYidnelles , mais de produire une multitude de résultats d'après des lois données. Elle diffère de

accoFiJées à la science, a {[proclamé ce mécontenlemenl eo sollicitant les votes d^un des districts étecLoraux de la capitale. Les monarques absolus agissent avec sagesse en satisiaisanL Tambilion de ceux qui se consacrent aux carrières pacifiques; ils détournent

toutes tentatives précédentes , principalemeut en deux points :

lo Elle entreprend de construire des tables mathématiques diaprés la Méthode des Différences;

2o Elle entreprend dimprimer sur des planches de cuivre les tables Ainsi c^Snstriiites.

U n^entre pas dans mon plan de décrire , même en peu de mots, les. principes mécaniques sur lesquels cette machiae est fondée ; mais la perspective qu'elle a montrée aux progrès futurs des sciences mathématiques est trop remarquable pour être passée sous silence.

Dans sa première tentative, Tauteur n'avait d'autre but que de faire tme machine qui pût construire des tables de toutes les fonctions, dont la sixième diiSérence serait constaate. Sous ce rapport seul son uitHté aurait été immense, puisqu'elle aurait procuré aux tables une exactitude qu'elles n'auraient pu obtenir par aucun autre moyen. Mais quoique cette machine ne soit pas encore complète, elle réunit déjà d'autres facultés encore. On peut par son moyen computer des tables n'ayant aucune diflPérence constante, et d'autres encore d'une nature si compliquée , que l'analyse mathématique devra être elle-même perfectionnée avant de pouvoir en saisir les lois. L'existence de la machine , dans son état actuel , permet avec raison d^espérer que quand elle sera parvenue à sa perfection elle résoudra les problèmes généraux les plus compliqués de la pure analyse.

par là plus d^un esprit inquiet et remuant (.raulres carrières plus dangereuses, et absorbent dans les doux loisirs de la philosophie , des facultés qui sans cela auraient peut-être soumis à leur analyse des sujets qui ne comportent point des recherches si approfondies.

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