CHAPITRE IX
ETAT DBS ARTS.
L'art de la Peinture ne s'est élevé que fort tard en Angleterre.
— Origine de TÂcadémie Royale. — Elle est infidèle à son but. — Elle a pourtant été utile sous deux rapports.— L*art de la Peinture est plus élevé en Angleterre et plus généralement cultivé que partout ailleurs. — Mais il 7 a chez nos peintres absence de Sentiment. — L'Influence du Matériel s'étend de la Philosophie jusque sur les Arts. — Véritable Cause de PeflFet inspirateur de la Religion sur les Arts. — Sculpture. — Chantrey. — Gibson. -— Peinture d*Histoire.
— Haydon , etc. — Martin. — Son merveilleux Génie. — Nouvelle Source d'inspiration religieuse d'où il tire ses sujets. — Ses premières Contrariétés. — Peinture 'de Portraits. — Elle est en général mauvaise. — Tableaux de genre. — Wilkie. — Paysage. — Turner. — Divers. — E. Landseer. — Aquarelles. — Gravure. — Les Arts appliqués aux Manufactures. — Les caprices de la Mode. — Travail en Soie. -— Anecdote d'un patriotisme de cour. — Architecture. — Adoption de l'école grecque. — Celte adoption a corrompu et n'a point corrigé notre Architecture. — Ce qui n'est point original n'est jamais convenaUe au bien ni en Architecture, ni en Poésie. — Il faut trouver les premiers Principes dans les premiers Monuments , —
?lon pas dans ceux des autres Nations, mais de la nôtre. — Késnnié des remarques précédentes.
Chacun sait que Part die la peinture n^a réellement ; pria racine parmi noua que dans le cours du siècle Uernier. Jnsqu^à ce moment noua étions convaincus <]ue noua manquions de Timagination nécessaire pour le cultiver, notts qui avions produit un Milton et un Shakapeare 1 Vais l^art ayant commencé par Thornhill, avança à pas rapides vers la perfection , et , à compter du temps de Hogartii , fut généralement cultivé. Corrompu sur le ^continent pendant le dis-huitième dècle , il «e régénéra en Angleterre.
Depuis Tan 1734 le nombre des artîstea anglais augmenta ai rapidement qu^en 1760 noua anrpaasions nos contemporains de fltalie et de la France , tant pour le mérite de nos tableaux que pour Pextension que la culture de Part avait prise en Angleterre. L^application des beaux-arts aux manufactures les rendit populaires parmi noua. La faïence fabriquée par Wedgwood porta des notions de grâce et de beauté jusque dans les moindres villages du royaume. Plusieurs des premiers dessins de Flaxman furent composés pour Wedgwood , et en adaptant ses conceptions aux formes pures et parfaites de la Grèce , il perfectionna son propre goût , et créa en même temps celui du public. Jamais dans aucun pays Part n*offrit de plus brillantes espérances qu^à Pépoque où Reynolds présidait à la peinture du portrait, où Barry ennoblissait Pécole historique, et où Flaxman répandait sur la sculpture son antique et sublime ma-
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jesté. Ce fat précisément à cette époque que fut établie rAcadémie royale , qui succéda à la Société privilégiée des Artistes. Je ne répéterai aucune des attaques qui ont été en dernier lieu dirigées avec raison contre cette institution.. Il sufBra de dire que TAcadémie royale avait été établie pour Tenconragement de la peinture d^histoire , et qu^elle est remplie de paysages et de portraits ; qn^elle avait été établie pour réunir et exciter tous les talents les plus distingués , et qu'elle a exclu et persécuté plusieurs des •phis grands artistes que nousr possédions , et enfin qu^au moment àû j'écris , sortante^cinq ans après son établissement , nos meilleurs artistes vivants , presque sans exception , n'ont point été élevés dans une académie instituée , comme de raison , pour former le génie plus encore que pour le soutenir (1). Elle a réuni les prétentions d'un établissement public avec la jalousie d'une coterie privée. Je ne pense pourtant pas, avec ses ennemis , qu'elle ait ét^ fort nuisible à l'art ; je crois au contraire qu'elle lui a donné du secours , même sans le vouloir. En premier lien , qaoi-
^1) Martin étak élève de MuMo. Flaxman étudia sons son père et dans la galerie du duc de Ricbmond. Il fiot atissi à la vérité , pendant un temps fort court, à TAcadémie, oft la médaille d^or lui fut refusée. Chantrey apprit la sculpture en bois à Sbeffield. Gibson était sculpteur de vaisseaox à Liverpool. Quand sir Thomas Lawrence passa ses examens pour être admis aux écoles de TAcadémle, sa demande fut rejetée. L^Académie n^enseigna ni Bonnington, ni Danby , ni Stanfleld. Ce fut le Dr Monro qui dirigea le goût «le Turner.
qu^elle n^ait pas écrasé le génie, elle a répandu clans lin vaste cercle une respectable médiocrité : c*est-àdire qu^elle a élevé de plusieurs degrés la précédente mesure du médiocre. Secondement, ia jalousie et son esprit exclusif, qui dans certaines occasions ont opprimé le génie qu^ils refusaient de reconnaître , Pont excité dans d^autres moments à sMlever plus haut encore, (>oussé par Taiguillon de Tindignation. Uaydon a dit avec éloquence , ce qui malheureusement n^est pas toujours conforme à la vérité : u Essayez de rabaisser le génie , il se relèvera comme un géant ^ tentez de l'écraser, et il se montrera ua dieu! 9
L'art de la peinture est peut-être maintenant porté aussi haut chez nous que partout ailleurs , ea dépit de la rivalité de Munich et de Paris. J'en appelle aux. noms de Martin, Haydon, Wilkie, Landseer et Stanfield. Il est aussi plus généralement cultivé et encouragé. Témoin le grand nombre d'artistes et le prix que se payent les tableaux. Il est digne de remarque , que nulle part dans les pays étrangers on ne voit autant de tableaux dans les maisons des riches propriétaires^ et de la noblesse inférieure. Chez nous ,. ils forment une partie nécessaire de l'ameublement. Un courtier de locations faisant voir l'autre jour une maisonà un de mes amis , et en faisant un éloge pompeux, lui dit ea terminant :
. « Et puis , monsieur, quand le salon sera complète* ment meublé , avec de beaux rideaux rouges et douze beaux tableaux d'ameublement , il n'aura paa son pa<* reil dans Londres. »
Les tableaux lui paraissaient aussi nécessaires que les rideaux rougesr
Mais comme, tu la Kaison qui exiéte entre la litté-' rature , les arts et les sciences, tout ce qui affecte Put» «loit aussi affecter Tautre, ainsi le caractère qui règne en ce moment dans Pécote anglaise est le niatériel^ Vous y Yoyex une exécution Iiardie, des couleurs bril* lantes, mais une absence totale de sentiment; rien n^élève, ne touche, ne parle à Pâme dans Pimroense majorité des artistes, J^attribue , à la vérité , ce défaut principalement au peu de pouvoir que la religioiv exerce de nos jours sur imagination» Il est évident que, dans la peinture comme dans la sculpture, c^est la religion qui doit inspirer les compositions les pi a» idéales, car Partiste qui cherche à représenter les choses qui sont dans le ciel doit nécessairement s^élever au-dessus de la terre. Ce n^est pas un simple mortel quUl peint ; il ne peut donc pas s^attacber exclusivement aux formes physiques ; il doit oublier tout ce qui Pentoure , et , livré à là méditation , produire une image qui sorte de la nature des objets visible» et journaliers. G^est là ce qui donne nnexprimable majesté au Jupiter Gapitolin , la voluptueuse modestie à la Vénus de Médieis , et ce qui répand sur la beauté courroucée d^Apollon le mystère et la gloire d'^nn dieu. Il en est de même de Pécule italienne, ou le sentiment de la religion inspirait et exaltait Pâme de Partiste , et donnait à MicheUÀnge sa solennelle terreur, à Raphaël sa rêveuse harmonie. G^est encore ainsi que , même de nos jours , le peintre le plus frappant et le plus remarquable que nous pôssétiions a dû son
îma{j^ination à un sentiment religieux, ardent et profond. L^ombre grave et ténébreuse du Dieu des Hébreux repose sur les terres de Babylone, sur la vallée d^Éden et sur le terrible spectacle du déluge universel.
Si nos maisons sont trop petites pour des tableaux d^histoire , ce défaut se fait encore bien plus remarquer quand il s^agit de sculpture. Ces deux branches de Tart sont , comme de raison , celles que Ton encourage le moins généralement. On a dit que la sculpture était trop froide pour nous, tandis que c^estnous au contraire qui sommes trop froids pour la sculpture. Parmi les sculpteurs du jour, Ghanlrey et Gibson sont les premiers; Tun pour les portraits, Tautre pour des objets de fantaisie. Les bustes de Chantrey • possèdent toutes les qualités qui plaisent aux originaux et satisfont leurs amis. Il embellit à la fois ta nature et Part. Toutefois, si le costume de ses statues est en général convenable et pittoresque, témoin celle de James Watt , la statue de Pitt , dans Hano- Ter Square, fait une exception , car les draperies les plus communes pendent lourdement sur la figure la plus désagréable. Il est fort à regretter que depuis que ce grand artiste a été surchargé de commandes de hustes, les monuments funéraires qui sortent de ses ateliers ne possèdent plus cette belle simplicité qui distinguait ses premiers ouvrages, tels que les enfantin endormis, dans la chapelle de Lichfîeld , et lady L. Russell. L^invention et Pexécution de ces monuments lui procurèrent sur-le-champ une réputation que de simples portraits , quelque beaux qu^ils soient ,
ne sainraient soutenir. Cest, diaprés cela, sur Gibsoo que se fixent aujourd'hui les plus grands éloges ; il nous envoie de temps en temps de Rome, pour notre exposition , les modèles de sculpture les plus classiques que les temps modernes aient produits. Ils po*.sèdent la grâce de Tantique, et approchent quelquefois de sa majesté. A côté de ces deu% premiers artistes se placent honorablement Gott et Campbell à Rome , Westmacott, Bail y, Behnes, Carew, Michold, Loughy Pitts et Rossi à Londres.
£n traçant à la hâte la liste des noms qui ont enrichi la peinture historique , je ne puis que les indiquer, sans prétendre à la mission de critique. L'action véhémente , la force de coloris et le caractère individualisant de Haydon soift bien connus. Hilton, qui réussit. mieux dans les tableaux de chevalet que dans les grandes compositions, déploie dans les premiers une exactitude extraordinaire de dessin. Uoe certaine délicatesse et une âme romanesque sont les traits caractéristiques de Westall. Mais une trop grande facilité dans la composition et quelque chose de vague dans Pexécution nous font regretter que cet artiste , trop heureux dans sa jeuuesse , ait obtenu trop facilement des avantages dont Pespérance pins prolongée aurait mûri son génie en robligeant à se livrer à des travaux plus assidus. Etty, qui s'est attaché à étudier le coloris des peintres vénitiens, n^appartient |>as , strictement parlant, à Técole historique, mais ne pourrait pourtant être convenablentent placé dans aucune autre. Ses qualités sont un dessin vigoureux et coulant \ des éclats de feu et de lumière,
auiqueU se joint une affectalion «rimiter les défauls aussi bien que les qualités de Técole vénitienne.
Les denu Foggo (T. et G.) sont des hommes de beaucoup de talent, et qui nVnt point sacrifié leur juge-^ ment à la mode du jour.
Hais je me hâte d^arriver à Martin , le plus grand , le plus sublime, le plus durable, le plus original d^entre les génies de notre siècle. Je reconnais en lui , comme je Tai dit ci-dessus, la présence d*an esprit qui n^appartient pas à ce monde, la divine ivresse d^une grande âme ravie dans des songes majestueux et célestes. L^Âncien Testament, avec ses traditions grandes et sévères , ses ombres solennelles , est devenu son élément et son apanage. Sa sphère est vaste, et pourtant son génie ne s^est point égaré en la parcourant ; il Ta enchaînée et Va mesurée à sa volonté ; il a limité Pinfini avec une précision mathématique* Ce n^est pas à la vérité un Raphaël, dessinant et variant les passions humaines , ou bien arrêtant la sympathie de la passion elle-même dans un calme profond et sacré ; ce n^est point un Michel -Ange, créateur de puissances gigantesques et surnaturelles, les Ti tans, d\in ciel idéal ; mais il est plus original, plus^ indépendant que Pun ou Tautre de ces artistes. Ils perfectionnèrent un style qui n^était pas à eux, celui de Masaccio et de Signorelli ^ Martin n^a rien emprunté à personne. Seul et sans guide, il a pénétré dans les retraites les plus profondes du passé, et a contemplé la forme primitive d^un monde qui n^est plus.
Regardez son Dklcgb : c'est le plus simple de ses ouvrages 9 mais c'est peut-être le plus terrible. Pous^ii
— ne -^-
siii avaitreprésenté avant lai la triste destruction d^une inondation , mais non pas Pinondation du monde» ÂVec une imagination qui des effets remonte vers Peffrayante et sublime cause, Martin donne dans le m^me tableau une solution possible du phénomène quHl représente ; au milieu d^nn ciel sombre et trouble , vous voyez la conjonction du soleil , de la lune et d^nne comète. Je regarde cela comme Talliance la plus magnifique de la pbîlosopbie de Tari dont rhistoire de la peinture puisse offrir un eiemple. Regardez ensuite la Destruction de Ninive .* voyez comme le pinceau semble trempé dans les divines sources de lalumière. D^un côté la lune, de rautreréclairélectrique ; plus loin, denombreuses torches, et puis les flammes lugubres d^tin incendie; le mur qui s^écroule, Tennemi qui s^élance ; Peffroi des uns, la résignation des autres. Sur le premier plan , la pompe, la vie , la brillante assemblée, les beautés condamnées et dévouées se réunissant autour du monarque, fières de la mort qui va Timmortaliser. Je ne m^arréte point sur les fautes possibles , sur la hauteur disproportionnée de quelques-unes desfigureset Teffet théâtral de quelques autres; sur le manque d^nn point de repos qui, en servant de contraste, augmente le mouvement général ; ni enfin sur quelques fautes de dessin que la jalousie de ses rivaux lui a reprochées avec tant d*âmertume ; je parle de Teffet que ce tableau produit sur tout le monde, effet résultant des causes les plus sublimes , de Pinspiration la plus auguste et la plus authentique. On nous parle des génies que Pinstîlution royale peut former : elle a rejeté cet homme de son
seÎD ; on nous parle de l'avantage que 1*od peut trouver dans le sourire protecteur de la faveur aristocratique ; mais que ceux qui nous le vantent interrogent la jeunesse de Martin ! Si vous désirez savoir quel est le pouvoir de l'enthousiasme, regardez le plus grand artiste de son siècle luttant contre des difficultés de toute espèce, près de succomber au besoin, cherchant dans les recoins d'une vieille malle les croûtes moisies avec lesquelles il apaisait sa faim, retournant ensuite «n son chevalet avec une énergie toujours la même , et trouvant dans les méditations qui le transportaient dans le ciel et lui montraient ses images, tout ce qui était nécessaire pour le réconcilier avec la terre. Si vous demandez pourquoi lui est soutenu par sa propre force, et pourquoi des génies moins vastes s'afTaissent même avec le patronage des lords, c'est que ceux-ci n'ont point de méditation qui les ravisse.
On m'a dit que Martin avait entrepris un de ses tableaux dans un moment où ses ressources pécuniaires ne suffisaient pas pour faire face aux frais indispensables de son ouvrage. Ses pièces de monnaie disparaissaient l'une après l'autre ; il arriva enfin à un schellingtout neuf, qu'avec cet enfantillage qui accompagne si souvent le génie, il avait, à cause de son éclat, gardé pour le dernier. Mais leschelling fut aussi perfide que brillant; ayant été porté avec un soupir chez le boulanger, celui-ci déclara qu'il était faux, et le pain que l'immortel artiste avait déjà saisi lui fut impitoyablement arraché.
Dans le Portrait , Lawrence , Owen et Jackson ne sont plus ; les plus habiles parmi leurs successeurs
sont, pour la peinture à Thuile, Pickersgill el Philips* Une grande preuve de Tinutilité du patronage individuel résulte du fait que tandis que la branche du portrait est sans contredit la plus protégée de toutes^ c^est celle qui a produit le moins d^arlistes distingués. Il serait possible qu^à force de peindre tant de visages communs en cravates blanches et en robes de ve» lours , Tesprit des artistes se fût rabaissé au niveau de leurs modèles.
Dans la peinture de Gkrbe nous possédons la grâce légère et Timagination romanesque de Parris, Télégance parfaite et la gaieté délicate de Leslie, le'Washington Irving du chevalet, la spirituelle amabilité de Webster, la facilité et Taisance de Newton. On voit dans Boxall un sentiment tendre et mélancolique qui se montre surtout dans les traits de ses femmes. Howard nous rappelle les compositions de Flaxmanj c^est dommage pour Howard ; et Glint, quoiquHl s^occupe de représenter des scènes de comédie, est dramatique et n^est pas théâtral. Le peintre qui dans cette classe paraît faire le plus de progrès, est M. M acalise : son dernier tableau , représentant Mokanna qui soulève le voile y est rempli de talent; mais le visage n*a point le sublime de la laideur; il est grotesque et nVst point terrible : c^est la laideur d'un singe et non pas d^un démon.
Mais, lorsqu^on parle de cette partie de Tart, qui ne sent le nom de Wilkie se présenter, malgré que Pod en ait, à sa pensée ? Qui ne sent que le pathétique et la gaieté de ce grand peintre laissent dans Pâme des souvenirs aussi durables que ceux de la littérature
elle-même, et que chaque nouveau tableau de Wilkîe est pour Pamateur une jouissance nouvelle ? Plus varié, plus étendu que Hogarth même, son génie passe de la dignité de IHiistoire jusqu^aux confins de la caricature. La qualité que nous appelons en anglais humour y et qui ne peut se rendre en aucune autre langue, est le trait caractéristique de tous les esprits capables de variété dans leurs tableaux, depuis Shakspeare et Cervantes jnsqu^à Goldsmith et Smollelt. Tantôt c*est de la haine qn^elle inspire , et tantôt un -gros rire. Quelle distance du Méphistophélès de Goethe, au sir Roger de Goverley , d^Âddison , et de sir Roger de Coverley à Humphrey Clinker! Quel espace infini sépare la force de Hogarth de la gracieuse tendresse de Wilkie ! et à laquelle des deux donnerons-nous franchement la préférence ? Oserions-nous placer ta Fie de la Fille de Joie au-dessus de la Saisie pour le Loyer, ou de Texquise beauté de Duncan Grejr ? et si , après une réflexion mûre et critique , nous sommes obligés en définitive d^adjuger la palme à la grandeur épique et profondément analysée de la terrible gaieté de Hogarth , nous devons encore nous rappeler que Wilkie régna aussi dans Tempire plus grave dans lequel Hogarth n^a fait que s'essayer. Si la Sigismonde de Hogarth n^est pas un ouvrage réellement aussi médiocre que lord Orford le prétend , il faut avouer du moins quUl est infiniment au-dessous de la réputation de ce merveilleut artiste. Mais, d^un antre côté, si Knox ne s^élève pas non plus à la hautenr et à la vérité de caractère que Wilkie porte dans une école plus familière, il n'en est pas moins
incontestableoient, pour la hardiesse de la conception , et le talent de IVxécution, un eiTort dont tout peintre pourrait être fier. Wilkie est le Goldsmith des peintres , pour sa gaieté aimable et touchante , pour Fart avec lequel il sait combiner le sourire et les larmes, le familier et le beau ; mais il sait s^emparer ayec plus de force que Goldsmith lui-même et de nos sympathies sombres et de notre plus bruyante gaieté. Si le drame pouvait trouver un Wilkie, on ne se plaindrait plus qu^il dégénère. Il offre la plus parfaite démonstration de la doctrine quej^ai énoncée plus haut, sur la puissance et la dignité que Pécole populaire peut obtenir dans les mains d^un grand maître ; je dis la dignité , car la vérité n^en est jamais tout à fait dépourvue, même sous sa forme la plus familière. Quant au PATs^fis, PAngleterre est aujourd^hni placée au premier rang. Là , point de tyrannie académique, point de dogme de critique , né du plagiat, le vol du vol, n^a retenu Pélan du génie, n^a fait taire les simples conseils de la nature dont Vaspect enseigne. Turner, Danby et Martin, StanfieldyCopley , Fielding , Dewint, CoUins , Lee , [Calcott, John Wilspn, Harding et Stanley sont de vrais poètes bucoliques. Turner était autrefois sans rival ; tout ce que son imagination lui inspirait, son pinceau Texécutait. Mais depuis quelque temps il a abandonné le beau pour se jeter dans le bizarre. Son génie Tavait destiné à être le Wordswortb de la peinture, et il 8^est abaissé jusqu^à en être le Cowley ! Il ne sympathise plus avec la Nature, il la traite avec coquetterie. Chez Danby, une lumière et une ombre également
transparentes qui flottent sur ses tableam, s^accordent bien avec une imagination presque spensérienne dans la poésie de ses inventions. Est-il possible de ne pas reconnaître dans Stanley la précision de rœil , la force de Texécution , Tétoonante étendue et la variété de ses dessins ?
Dans les tableaux màlbs je ne m^arrête pas sur Roberts 9 Prout , Mackensie , Challond , doués d^un talent émiuent pour les dessins architecturaux ; ni sur Lance et Derby, qui égalent presque les peintres hollandais dans la représentation du gibier mort , du fruit, etc. , ni sur Cooper, Hancock , Davis, tous distingués dans le genre d^Edwin Landseer, pour arriver à Landseer lui-même. L^extréme facilité de ce singulier artiste rend ses ouvrages inférieurs trop peu finis et d^une composition trop peu caractérisée, mais les bons ne laissent presque rien à désirer. Il nous rappelle ces métaphysiciens qui ont donné une âme aui bêtes. Il leur inspire dans ses tableaux une éloquence spirituelle d^expression qu^aucun talent littéraire ne serait en état de décrire. Il n^y a point de Société Humaine en Angleterre dont la voix parle avec autant de force que lui. Il est impossible , après avoir contemplé un de ses tableaux , de maltraiter un animal. Il élève notre sympathie pour les animaux au niveau de Tinlérêt humain. Il répand d& la poésie sur ce qu^il y a de moins poétique ; il a su même rendre pathétique une cane veuve de son canard. 11 est comme une sorte de chaînon au génie de Wilkie, unissant toute la matière dans le sentiment commun d*une affection qui s^étend sur tous les êtres. Wilkie et
Landseer sont les hommes bienfaisants de la peinture. Suidas a dit d'^Aristoie qu^il était le secrétaire de la nature, et qu^il avait trempé sa plume dans Tintellîgence ; on pourrait appliquer cette même observation à ces deux artistes, et dire que chacun d*euxdans son genre a été le secrétaire de la nature , et a trempé son pinceau dans la sympathie ; car ils ont tous deux, dans leur génie , plutôt la philosophie du cœur que celle de Tesprit.
La peinture ▲ l\quarrllb forme une partie fort distinguée de Fart anglais. Vers la fin du dernier sîôcle„ on adopta un nouveau style de dessins on de peintures à Paquarelle. Jusqu^à ce moment , quelque talent que Von remarquât dans les ouvrages de Sandby, Hearne , etc. , il n^ avait , dans leur méthode, rien qui les distinguât particulièrement des artistes étrangers. A Tépoque dont je viens de parler, le D' Monro , de PAdelphi , amateur distingué dans cette partie , invita plusieurs jeunes gens à étudier diaprés les dessins dans sa précieuse collection , et sous sa direction. Turner, Girtin , Varley et d*aQtres acquirent , pour peindre la nature en gouache transparente , un talent qui surpasse tout ce que Ton a encore vu dans ce genre. Un ton chaud , sans être noir, la perspective aérienne , Féclal du soleil et la fraîcheur de Pombre , tout cela se retrouve à un point étonnant, non-seulement dans les ouvrages des trois artistes que je viens de nommer, frais encore dans ceux de Glover, Fielding , Barret , Heaphy, Richter, Stanfield , Gox, HoHand, Harding, et dans le pinceau allemand, sauvage et mystique de Cattermole. Mais
les grandes têtes d^expressioo , etc., de sir Charles Bell sont à beaucoup d^ëgards les ouvrages les plus extraordinaires que la gouache ait produits; et c^est une chose assez digne de remarque , que dans cette partie un médecin ait le premier indiqué le but, et qu^un anatomiste y soit parvenu.
L^art de la GaAtoRB était dans son enfance chez nous , il y a un siècle , lorsque dans un très-petit nombre d^années Strange, Woolett, Ëarlom et Shrop le portèrent au plus haut degré de vigueur. Mais aujourd'hui Tapplication des machines , et le système de la division du travail, donnent à la pratique une grande perfection du tracé , aux dépens du sentiment et de la variété , les mêmes moyens étant employés dans toutes les occasions. On peut s'en convaincre en regardant les Annuaires et les autres ouvrages de la majorité de nos graveurs. Le sacrifice des plus nobles qualités au mécanisme réduit la gravure à n'être plus qu'un commerce j car on ne peut accorder le noble nom d'art que là où une âme libre règne sur le tout et maintient chaque objet dans la subordination convenable au caractère du sujet. John Landseer, Doo , Engleheart l'aîné , etc. , sont pourtant encore des artistes en gravure. On peut en dire autant de Reynolds , qui travaille à la manière noire ; mais notre siècle peut se vanter d'avoir porté la gravure sur bois à sa perfection dans Berwick, de Newcastle; son élève Harvey continue la profession avec une réputation méritée.
Un mot sur les Arts appliqués aux Ma.i«ofactdres. On s'est souvent plaint depuis quelque temps du man-
que d^artistes en état de dessiner pour dos manufactures de porcelaine, de soie et d^antres objets de luxe d^un usage général. On nous dit quMl faudrait des écoles publiques pour en former. Gela se pent , mais pourtant Wedgvrood , Rundell et Hellicot Tfaorloger, n'ont point éprouvé cette difficulté ; et maintenant que TAcadémie Royale existe depuis soixantecinq ans les plaintes sont devenues universelles. On pourrait croire que le principal avantage de pareilles institutions serait de créer cette médiocrité de ta> lent , décente et universelle , qui a besoin de Pencouragement du commerce et de la mode. Mais, à dire la vérité , la plainte n^est pas juste. Comment Wedgwood a-t-il fait , sans quMI y ait eu d'école publique . de dessin? £n 1760, nos porcelaines ne pouvaient pas soutenir la concurrence avec celles de la France. La nécessité presse , et , ce qui vaut tout autant, permet les efforts du génie. Wedgwood appliqua la chimie au perfectionnement de la matière de sa poterie ; il chercha les modèles les plus beaux et les plus convenables de Pantiquité, et les fit imiter avec une scrupuleuse exactitude. // eut ensuite recours au plus grand génie de Vépoque pour des dessins et des conseils. Il devait nécessairement réussir. Maintenant les fabricants qui travaillent une matière beaucoup plus précieuse que celle de Wedgwood se plaignent du défaut de talent dans les hommes à qui ils ne se sont jamais adressés, et qui seraient à leurs ordres s'ils consentaient seulement à rémunérer leurs services. Mais ce qu'il y a dans la mode de plus funeste pour les arts , ce sont ses caprices soudains. La pein-
tnre sur porcelaine était parvenue à sa plus haute perfection vers 1806. M. Charles Muss, qui s^est rendu plus tard célèbre oomme émailleur, était à cette époque peintre «or porcelaine. Cet art étant à la mode , les daines lui donnaient volontierti une guinée et plus pour ses leçons. En moins de trois ans ce goût tomba. Non-seulement les dames achetèrent moins de porcelaine , mais la mode voulut que toutes se missent à peindre sur velours. Puis les belles écolières s^amusèrent à faire du laque de la Chine , et plus tard elles se livrèrent avec une ardeur incroyable à un travail plus féminin ; elles firent des souliers. Tremblant à Papproche du sort quHl prévoyait, Muss, par un vigoureux effort , quitta la porcelaine pour le verre , sur lequel Part de peindre était à cette époque peu cultivé ou peu connu; mais avant qu*il pût recueillir le fruit de son industrie , sa famille se trouva dans le besoin. Une nuit, par un temps affreux, et trempé par la pluie, il se rendit d*Adam-Street à Kensington, dans Fespoir d^emprnnter un scfaelling. L*ami à qui il venait le demander était dans un état presque aussi triste que le sien ; mais par bonheur il possédait encore le bienheureux secouVs anglais du crédit, et parce moyen il se procura un pain , avec lequel la victime infortunée de Pinconstance des goûts féminins retourna auprès de ses enfants , qui mouraient de faim.
Pour citer une autre branche, Phoiâme qui est obligé de renouveler sa vaisselle plate tous les dix ans ne peut pas payer à Porfévre un prix aussi élevé pour la façon que celui qu^obtenaient Rundell et
Bridge, lorsque, employant pour leurs dessins les premiers artistes du pays, ils se mirent au-dessus de toute concurrence possible. En attendant , comme il faut absolument faire quelque chose de beau, une prodigalité dWnements revient moins cher qu^une exécution parfaite. On a même vu envoyer des dessins hors d'Angleterre pour les faire exécuter à meilleur marché sur le continent.
Quant au travail sur la soie , il y a quelques années qu'une commission composée d'hommes d'un rang distingué , qui prenaient beaucoup d'intérêt aux produit des manufactures anglaises, fît venir de France un modèle de soie travaillée représentant le départ d'un jeune soldat pour l'armée. Ils ne doutèrent pas que nous ne pussions égaler ou même surpasser chez nous ce modèle; mais comment se procurer un sujet qui joignait à autant de beauté un intérêt national ? Us s'adressèrent à un étranger qui se trouvait à Londres , et qui se rendit sur-le-champ chez l'artiste anglais qu'il jugea le plus en état de remplir les vues de ces messieurs. Celui-ci prit pour sujet un jeune matelot revenant d'une croisière heureuse; il apprend qu'un de ses anciens amis est ea prison pour dettes ; il se rend sur-lé-champ auprès de lui, et Iç trouve malade, au désespoir, et soigné par une jeune personne , sa fîlle unique. La composition fut généralement admirée; mais croirait -oa que ridée de voir uu marin anglais dans une prison , quoiqu'il n'y fût entré que dans un but de bienfaisance, fut unanimement désapprouvée par l'aréopage, qui demanda en conséquence que fe fond du tableau
fut changé en une chaumière. L^artiste insista avec raison sur la prison , et nVntendit plus parler du patronage des commissaires. On n^ignore pas non plus que pendant plusieurs années un sentiment aristocratique empêcha que le tableau de Wilkie représentant la Saisie pour les Loyers ne fût gravé, de peur qu'il ne fit tort dans l'esprit du peuple aux gentilshommes de campagne.
Il n^y a rien, selon moi , monsieur, où le caractère matériel et sans élévation de notre époque se déploie plus fortement que dans notre architecture nationale. L^étranger qui parcourt nos rues est frappé de la richesse , de réclat , du comfort , du tumulte de la vie qui y régnent ; mais combien il est rare qu^il éprouve ce sentiment d^une vaste et noblov simplicité^ qui, dans Tarchitecture comme dans les lettres , est le résultat d^un goût élevé et la marque d^un peuple pénétré de la passion du grandi La première chose qui vous frappe en Angleterre , est le peu de hauteur des édifices publics; ils paraissent tous inachevés; on dirait qu^une faux les a coupés par le milieu : ils semblent consacrés à saint Denis après sa décapitation. Le second défaut que Ton y remarque est Fabsence d'originalité ; on ne trouve en place que de la bizarrerie. Or, toutes les fois que Tarchitecture d^un édifice n^est pas originale, elle ne lui convient pas; nous transplantons dans un climat ce qui appartient à un autre , avec lequel il n^a aucun rapport , et nous appliquons les souvenirs d'une histoire ou d'une religion à des sectes dont Thistoire ou la religion leur sont diamétralement opposées.
Le célèbre Staart, qai essaya dHntrodulre che» nous la connaissance des principes de FélëgaDce grecque en architeclore , a en réalité plutôt corromps que corrigé notre goût. Quoiqu^il posât pour fondement de sa théorie la convenance, il la négligea dans la pratique. Regardez cette chapelle; elle n^a absolument rien de commun avec Pédifice auquel elle se rattache. Cest incontestablement la plus élégante chapelle que nous possédions ; mais vous la croiriez destinée aux dévotions dWe société d^hommes de lettres ou d^artistes, ou bien construite pour servir d^oratoire à une reine . Non ! cVst pour recevoir nos joyeux matelots qu^elle a été faite , et le temple le plus élégant est consacré aux adorateurs les plus grossiers. Les successeurs de Stuart ont rendu plus ridicule encore ce défaut. Sur une église dédiée à saint Philippe, nous remarquons les têtes de taureau, types de Jupiter; et sur la frise d^un édifice consacré à une paisible société littéraire ; qui certes n^a rien de commun avec des chevaux fougueux et des cavaliers essoufflés , on a sculpté une cavalcade grecque pleine de tumulte et de mouvement. L^architecture grecque , même dans sa pureté , n^est pas adaptée à un climat sombre et froid ; mais elle devient encore plus absurde quand , mettant de côté ses grandes proportions , nous ne conservons que les détails minutieux et impossibles à naturaliser chez nous de sa mythologie.
Parmi Pimmense masse de maisons à Londres , où Pesprit erre au milieu de perpétuelles violations du bon sens, il n'y a , sous le rapport du bon goût , qu^on pe-
til: nombre d'exceptions à citer. Ârnsi ^ le portique de Saint-Pancrace , et l'Univeraité de Londres , sont au moins de fort belles copies d'anciens temples , et Ton ne peut s'empêcher d'indiquer aux étrangers la petite chapelle d'ordre ionique dans Norlh-Audley-Street, et l'entrée d'£xeter-Hall. Dans cette dernière, on trouve même un goût aussi noble que juste.
Quant à moi , je l'avoue , dussé-je attirer sur ma tète le dédaigneux sourire des prétendus amateurs , . je suis d'avis qn^en architecture comme en poéûe nous devons chercher le germe de la beauté dans les idées propres du peuple pour qui elle est destinée. Tout ce qui est grâce dans les arts doit être national. Quand nous avons besoin d'idées nouvelles , n'allons pas les chercher dans le passé des autres pay^ , mais dans celui de notre patrie ; et cela, non pas ponr imiter et renouveler , mais pour adapter et perfectionner. Prenons l'ancien esprit, mais dirigeons-le vers des usages nouveaux. Si un génie véritable s'élevait chez nous dans l'architecture, je suis sûr qu'il puiserait ses inspirations dans nos propres monuments nationaux, depuis le temps des Saxons jusqu'au règne d'Elisabeth. Il ne les copierait ni les uns ni les autres^ mais des deux il créerait une école , alliée en même temps à notre histoire, à notre poésie, à notre religion et à notre climat. Rien n'est aussi essentiellement patriotique que les arts ; ils ne fleurissent d'une manière durable chez un peuple que lorsqu'ils sortent de son «cl.
De cette légère et rapide esquisse de l'état des arts en Angleterre , on peut d'abord observer que l'on n'a
aucun motif de se plaindre de leur décadence; secondement , que de Pabsence d^encouragement donné par rÉtat , et de la prépondérance do patronage individuel 9 il est résulté que les efforts des arts ont tendu plutôt à produire des objets qui devaient gagner la faveur particulière que de ceux qui auraient été adaptés à des besoins publics, ce qui a dû nuire aux écoles d^un genre élevé. Nos meilleurs tableaux d^histoire , même ceux de Martin , ont de petites dimensions, et les plus grands génies ont prodigué leur temps à des ouyrages d^un intérêt domestique et resserré. Les sources dMntérêt plus rares et plus cachées , celles qui s^éloignent de la matière pour ne s^adresser qu^à Pesprit , ne sont pas celles que le génie anglais recherche. Mous pouvons remarquer aussi une singulière coïncidence entre V Académie Royale pour les arts , et la Société Royale pour les sciences; Tune et Tautre sont ridicules par leurs prétentions, et remarquables par leur inutilité; sévères pour le génie , et esclaves de la médiocrité (1).
(1) On remarquera sans doute que dans ce Chapitre , < sacré tout entier aux Beaux-Abts, la Musique n^est pas i nommée. Cette omission en dit plus que Fauteur ne pente. (Note du Traducteur.)