‹ L'Angleterre et les AnglaisChapitre 33 sur 70 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

CARACTERES 8UPPLBHBNTAIRES.

Lord Plume. — Sneak. — Mendlehon. — Saint-Malo, re jeuae poète. — Son contraste Snap, le petit philosophe.— — Gloss Crimson, le membre de rAcadémie royale.

Lord Plume est un de ces écrivains de la yieille école , dont il reste si peu aujourd'hui , de ces écrivains qui mettent le plus grand soin à leurs compositions , qui travaillent , qui liment , qui restent des heures à tourner une phrase , laquelle , après tout , n'est le plus souvent qu'une fausseté ou une vérité commune. Il écrit une main roide , droite , et se vante d'être spirituel dans sa correspondance. Il a établi dans chacune des cours de l'Europe un malheureux qui lui sert de but, contre lequel il décoche tous les mois une lettre. Il est profondément versé dans les mémoires biographiques , et il sait ceux de Grammont par cœur; il ne jure que par Horace Walpole, lit les poètes latins , et écrit F. R. S. derrière son nom (membre de la Société Royale). H vous demande comment vous traduiriez en anglais les eipressions de simplex munditiis, et de copia narium; il tire son

mouchoir blanc pendant que vous réfléchissez à cette question d^un genre nouveau ; soupire , et avoue que ces phrases sont intraduisibles.

II est tout farci d^anecdotes » et connaît parfaitement la chronique scandaleuse de nos grand^mères. Il vous donnera jusqu^aux moindres détails de chaque procès pour adultère qui a eu lieu entre les perruques et les paniers du siècle passé. 11 passe pour un homme de Pesprit le plus cultivé , joue le Mécène , et se fait peindre tous les ans. Lord Plume a beaucoup écrit dans les Revues ; il n*y a pas un seul de ses amis qui ajt jamais fait un livre sans qu*il lui ait adressé une lettre pour le complimenter, et composé un article pour le déchirer ; il est convaincu qu^il sait dire une méchanceté avec autant dVsprit que Voltaire. A la vérité , il a cessé , depuis quelques années , d^écrire dans les journaux , parce qu'ayant été découvert à Toccasion d'une épigramme qu'il avait lancée contre son oncle, cette imprudence lui coûta une suceetsion ; d'ailleurs il s'occupe en ce moment de publier les Mémoires de ses ancêtres. Lord Plume trouve qu'il est digne d'un homme comme il. faut d'écrire , mais qo^il est honteux pour lui de l'avouer ; aussi est-il grand partisan de l'anonyme. Il pense, à la vérité, qu*il y aurait une trop grande condescendance, dans un homme d'un génie aussi vaste que le sien , de se montrer au grand jour ; la sensation serait trop vive , les passants s'arrêteraient dans la rue pour s'écrier : «Bon Dieu ! avez- vous appris la nouvelle ? Plume s'est fait auteur. » On le soupçonne d'avoir écrit aussi des articles de politique , et d'avoir publié tous les caquets

«le la cour dans le bnl d^éclaîrer le peuple. Plume e»i ' nu grand ho»aie.

De ce noble soutien de Ja presse anonyme, tourttotM-nous pour un moment vers un homme ^oi en est Ja honte. Speak tient un journal du dimanche pour servir de réservoir i toutes les ordures de la semaine. Il loue des cabinets d'aisance à Tusage de tous ceux qui .veulent se débarrasser d^un mensonge. Jl^est impossible de trouver un entrepreneur du même genre, à bi ibis plus obligeant et plus puant. 11 sent sa professîoa jnsqu^au fond de Tâme , et vous craches touiés les fois que vous entendez f>ronencer son nom. Sneak a parcouru iout le cerde de la coquinerie ; Sneak a commis tout ce qu^il y a de vil , de lâche et de méprisable. S^agii-il de débiter un mensonge au sujet de qttdqu^un? Soeak le débite. S^agvt-il de calomnier une comtesse? Sneak la calomnie. S^agit-il de commettre un vol ? Sneak vous écrit : m Monsieur, on m^a communiqué certaines anecdotes sur votre compte , que je serais a«i désespoir de publier , si vous vouliez me donner dix guinées pour me taire. » Sneak ne craindrait point de déclarer , pour six sous et demi , que sa mère était une prostituée , et son père un exécuteur des hautes œuvres. Sneak prétend être une espèce d^homme k la mode , il se glisse derrière les coulisses , eC cause avec le moucheur de chandelles ; qu^d il est gris , Sneak s^oublie et parle à un homme comme il faut , mais Fhomme comme il faut le renverse d^un coup de poing. Il n^y a pas d^homme au tnonde qui ait reçu autant de coups de pied que Sneak, ni aussi souvent des coups de cravache. Tout

T. II. i5

son corps est marqué par les châtiments que ses insolences lui ont attirés ; il me semble pourtant qu^il y en a encore un en réserve pour lui à la première bonne occasion. Je conviens que c^est dommage de rosser un homme qui a été si souvent rossé , de rompre des os qui ont été si souvent rompus ; mais pourquoi se refuser un plaisir qui coûte si peu ? Il y aura eo* core quelque mérite à le rosser plus fort quMl n^a été rossé jusqu^à présent. Sneak est, au fond du cœur , le plus malheureux des hommes ; la puanteur de sa propre honte Pempoisonne. Il sait que tout le monde Pabhorre et le fuit , et il s^effbrce de se rattacher à quelque lord , pour ne pas se noyer dans Pabime de son infamie. Un lord à qui il restait encore un lambeau de bonne réputation sur le corps , promit de dîner avec lui , et depuis ce temps le lord va tout nu. Sneak s^est fait construire une petite maison en bois, dans une espèce de pépinière , entre Richmond et Londres. L*architecture en est précisément du genre qui doit plaire à un pareil homme , car il ressemble au temple qn^un citadin érige à la déesse romaine des égoots, et là son âme est à son aise. Cette petite maison tous crève les yeux quand vous passez , et il vous est impossible de la regarder sans songer a]ti vidangeur à qui elle appartient. Un vidangeur et Sneak sont en effet des personnages si parfaitement semblables , que dès qu^on voit Tun , on songe immanquablement i Tautre.

Mendlehon est un homme d^un talent remarquable et de cet esprit mordant qui pousse souvent , malgré lui , un homme à se livrer â la satire. Mendlehoo

créa un journal concacré en général à des personnalités; alors il n^allait nulle part, sa personne et sa qualité d^anteur étaient également inconnues; plus tard on le courtisa , il fréquenta la société » son journalisme fut découvert et avoué. Depuis lors, les commères disent que son journal est devenu ennuyeux. Quand il cessa de garder Panonyme,' son rang dana la société lui défendit d^étre grossier.

De toutes les personnes malheureuses et désappointées il n*Y en a peut-être aucune de nos jours qui le soit autant qu^un jeune poète. Observez cette physionomie pâle et mécontente , cet air à la fois timide et fier ; Saint-M alo est un poète qui a beaucoup de génie , il ne vit que pour les muses , il est consumé du désir de la gloire. La haute célébrité de Byron retentit encore à son oreille. H se demande pourquoi il ne serait pas aussi fameux que lui. Il ne se plaît point dans la société ; il sent qu^on ne s^y occupe pas assez de lui ; il se dit : u Dans quelque temps ils courront après moi. » Il est gauche et triste, car il pe vit pas dans le présent ; il est plongé dans un ave* nir imaginaire qui ne se réalisera jamais. Quand il va dans le monde il pense que le monde doit Tadmirer, et se demander : u Qui est donc cet intéressant jeune homme ? » 11 n^éprouve aucune sympathie pour les amusements des autres , à moins quMIs ne fassent des vers eux-mêmes , ou quHls ne lisent les siens ; mais il croit que chacun doit éprouver de la sympathie pour lui. Son oreille et son go&t se formèrent de bonne heure à Técole de Byron ; il appartient maintenant à celles de Wordsworlh et de Shelley. Il imite les

tleui dernier» sans sVn dooter , et s^élonne après cela de ce que set ouvrages ne se vendent pas, ne songeant point que les origtnanx ne se sont pas vendus eux-mêmes. 11 n^a jamais lu d^ouvrages de pUlosoplne , et pourtant il afr4&ote d^écrtre de la métaphysique , et il donne avec beacrconp d^entbousîasme dans riaintelligible. Faire d«s vers est Poecupntfon la pins sérieuse de sa vie; il ne veut pas concevoir que le monde a changé, et que le génie du temps est le plus anti-poétique qui ait jamais été. 11 prckligae ses pensées , son énergie , et mie indomptable persévérance à poursuivre un but aride et sans profit. Son talent lai dit qu'il est fait pour réussir , et la direction qu'il donne à ce talent doit nécessairement faire échouer ses espérances. Combien n'ai*je pas connu de Saint- Halo ! mais la plupart d*entre eux ont fini par épouser leur cousine germaine , par prendre les ordres , et par cultiver un parterre.

Mais quel est ce jeune homme austère et see , le sourire satirique sur les lèvres , et les lunettes sur le nez? il est Topposé du poète: cVst Snap, le petit philosophe académicien. Envoyé à Cambridge pour apprendre la théologie , il a étudié Locke , et est devenu matérialiste. Je ne le blâme pas pour cela ; il a sans doute le droit d'avoir une opinion , mais il s^imagine que personne n'a le droit d'avoir une autre opinion que la sienne. Il dit, avec un sourire moqueur : « Certes , Locke était un homme trop habile pour ne pas savoir où ses principes devaient conduire , mais il n'osait pas parler plus clairement de peur dee bigots. 9 Si vous n'êtes point de son avis, il fait un si-

gn& de mépris , car il n'a aacaoe toiéraDce pour une personne qui croit. Il ne comprend pas combien il^ y a de philosophie dans la foi ; il ne saurait aller au delà de Tonvrage de Hume sur les Miracles ; il vous regarde dU haut de sa grandeur si tous prononces le mot âme, et rit dans sa barbe ; il est le plus intolérant àe^ hommes. Il lui est impossible de comprendre comment vous pouTez croire des choses qui lui paraissent si absnrdes. Il porte son matérialisme dans toutes ses études ; il aime beaucoup Péconomie politique et en applique les principes à toutes choses ; il pense que le gouvernement ne doit pas s'occuper de l'éducation , par la même raison qu'il ne doit pas s'occuper de l'argent. Il n'est pas capable de concevoir qu'il Faut que les hommes soient poussés à la vertu , et qu'il n'est pas nécessaire de les pousser à s'enrichir;' qu'un homme sans argent s'efforcera de lui-même d'en gagner ; mais qu'un homme sans mœurs ne se donnera aucune peine pour en avoir , et qu'un homme ignorant ne courra pas après l'instruction. Si notre petit philosophe entre à la Chambre des Communes , il aspire après la réputation de travailleur; il demande à faire partie des commissions les plus ennuyeuses ; il affecte de mépriser Téloquence , et il ne prend jamais la parole sans avoir appris d'avance chaque phrase par cœur ; et que ces phrases sont longues ! quel débit! car les Snap n'ont point d'enthousiasme. Il est dans la nature de la philosophie matérialiste de ne point admettre cette belle prodigalité du cœur ; Snap unit dans son style la pompe de l'apathie avec la gravité de l'ennui. Vous pouvez être à peu près

sur qae notre jeune philosophe est le fiU d^un négo* cîant. Ah Platon ! ah Hilton ! était-ce à de pareille» mains que tous destiniez le luth de la philosophie!

« Que pensez-vous, monsieur, de cette estampe diaprés Martin? » Allez, cher lecteur, faire cette question à ce monsieur là-bas , avec sa tête poudrée.. • Ce monsieur est membre de TAcadémie royale. Je n^ai jamais rencontré d'académicien qui n^aitcru que vous vouliez Tinsulter en faisant Féloge de Martin. M. Gloss Grimson est un de ces hommes qui ne jugent de Part que d'après Texposition de Somerset House. Tous ses discours ne sont que de$ citations de sir Josué Reynolds ; il aime beaucoup à insister sur la nécessité d'étudier , de travailler et de copier Tantique. « Monsieur, dit-il un jour, peinture et persévérance sont deux mots synonymes. » La société des Jeunes artistes ne lui plaît pas ; il se fâche si on le voit avec eux ; il les appelle tous indistinctement , iies fats sans profondeur, 11 est grand admirateur de Johnson , parce que , d'après lui , Johnson approuva fort le projet de former une académie. Hélas ! il ignore que le bon docteur s'étonne , dans un de ses ouvrages , de ce que des hommes songeassent à une institution aussi frivole que celle d'une académie de peinture. Il est extrêmement jaloux, et plus exclusif qu'une comtesse du second rang; il déplore la décadence du patronage en Angleterre i il croit que dans les arts tout dépend des lords ; il s'incline jusqu'à terre quand il aperçoit un comte , parce que ce seigneur lui rappelle Périclès et Léon X. Son coloris est brillant cooiuie un parterre hollandais, parce qu'il

Ta combiné pour reflet de la salle d'exposition. Il a une haute idée de la dignité d'un peintre de portraits. Il vous dirait volontiers : « Monsieur , j'ai peint celte année quatre comtes et une marquise , et si ce n'est pas ]à une école élevée de peinture , je n'y entends rien !» H a un grand mépris pour Haydon , parce qu'il est sûr que « la noblesse ne voudra pas l'employer. » Il pense que la galerie nationale appartient de droit aux membres de l'Académie royale. « Ëh , monsieur , dit-il , si nous ne dirigeons pas cette affaire , on ne fera aucune distinction , et les tableaux de M. Howard ne seront pas mieux placés que ceux de... »

— « M. Martin... Je conviens que ce serait fort injuste! »

Je termine là mes caractères ; ils peuvent servir , monsieur, à faire connaître quelques-uns des esprits influents de l'époque.

LITRE COQVIÈME.

ESSAI SDR nOTRB SITUATION POLITIQUE.

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