CHAPITRE II
Le Roi n*a aucun intérêt opposé à ceux du peuple. — La Corruption n*est lucrative que pour TAristocratie. — Celle-ci n^est guère moins Tennemie du Roi que du Peuple.— Royalisme de lord Grey. —Réfutation de Tassertion qu'en affaiblissant TAristocratie on affaiblit la Couronne. — L'assertion que TAristocratie défend le Peuple contre la Couronne est également fausse. — Les anciens Dogmes ne sont pas applicables aux temps modernes. — L^Imprimerie sépare les deux grandes époques de la Civilisation par un abime immense. — En Angleterre une République serait une Aristocratie que rien ne tempérerait. — Les sentiments du Peuple sont aristocratiques. — De quoi certain Sénateur se vantait. — La Destruction des Titres ne détruirait pas ie pouvoir de TAristocratie. — Avantages de la Monarchie.
En examinant notre caractère national et notre système social si varié , nous ne trouvons pas que l^înfluence ropnarchique soit pernicieuse. J'oserais même aller plus loin , et je dirais que le monarque a toujours ëtëi Pobstacle le plus puissant aux intérêts anti-populaires. N'avez-yous pas remarqué que dans toutes les mesures populaires le roi s*esttoujours rangé de votre côté, du côtétlu peuple? Le concours de deux branches de la législature , de la branche executive avec la représentative , a fixé malgré elle Pas-
:ientiinent de la Chambre héréditaire. Quel intérêt on monarque peut-il avoir au maintien des abus ? Il n'a point, comme l^aristocratie , à perdre , en concédant des avantages au peuple. Quel intérêt peut-il avoir à conserver les lois sur la chasse et -les lois sur les céréales , les corporations et les monopoles , ou les ramifications vastes et compliquées d*où le népotisme aristocratique tire une forêt de corruptions, comme on voit un seul manglier couvrir de ses branches un vaste espace de terrain? Un peuple riche rend unroî puissant, et affaiblit une noblesse. Non, mes amis, non ; un Toi n'a rien à gagner à affaiblir son peuple; mais il n'j a point de lord qui n'ait ou une hypothèque à rembourser, ou. un fils cadet à pourvoir ; aussi la corruption est-elle un système lucratif pour Taristocratie et non pas pour le roi. Comparez en ce moment même ce qu'un premier ministre Jaii pour sa famille, et ce que son royal maître pourrait faire pour la sienne. Ciel ! quel orage ne s'est-il pas élevé quand le fils du roi fut nommé gouverneur de la Tour ^le Londres ! Ne fut-il pas sur-le-champ obligé de renoncer à ce petit commandement ^ grâce à la clameur populaire et au silence que garda réloquence ministérielle? Mats, milord Grey! quel ^9^ q«el frère, quel neveu , quel cousin , quel pareut éloigné et inconnu de la race des Greys , n'a pas su attacher son grappin au budget des dépenses nationales? Si vous vous permettiez d'attaquer la convenanee de ces nominations , avec quelle hauteur le ministre ne toos lancerait-il pas sa mercuriale! Cette voix, muette quand il s'agissait du £ls du roi , roule comme le toa-
nerre quand il est question des létes révérées de tant d'inatlaquables Greys.Un roi est placé au-dessns des discussions et des jalousies , de la sordide ayarice , de Pambition qui court après les places , défauts de ceux qui ne sont quUin peu plus élevas que le peuple. L*a* ristocratie ne s^est pas montrée moins Temiemie du roi que de nous ; elle a rogné son pouvoir en même temps qu^elle a empiété sur nos ressources; car le genre de liberté qui résulte d^un ordre privilégié participe plus d^une orgueilleuse arrogance que d^un véritable amour de la liberté. Voyez comme un généreux attachement pour le roi est naturel en vous , et comme ce même sentiment est, dans Taristocratie , défiguré par Tégoïsme. Quand il fut qtiestion de donner au bill de la réforme la sanction royale , tons vos cmurs ne battatent-ils pas par Pespérance que le roi Tiendrait la donner en personne? N^attendiez-vous pas avec impatience un événement qui , après un intervalle de doute et d'inquiétude, devait rendre Guillaume le Réformateur à tout votre amour? Vous y voyiez nue occasion naturelle pour que le roi proclamât sa sincérité dans votre cause , et pour qu^une confiance momentanément interrompue se renouvelât entre le roi et son peuple. Ces sentiments , ce désir*, étaient ceux d'un peuple généreux. Hais Sa Majesté ne vint^Otfi^ sanctionner le bill en personne. Maintenant Ihites-vous à yous-mémes cette question : Si lord Grey avait été réellement attaché à son roi , n^auraitil paSrdÀ le persuader de ne pas négliger une occasion si facile de doubler Taffection de ses sujets ? Il est impossible que nous supposions qu^il n'en ait pas
eu le pouvoir. Non , certes. Lord Grey avait ce pouvoir, et il n^a pas voulu en user. Il n^a pas voulu partager sa propre popularité avec sou roi. Il n^a pas craint de donner à la couronne Tapparence de la faiblesse , en laissant croire que la concession lui avait été arrachée , tandis qu^il dépendait de lui de la montrer magnanime et forte. Il a voulu accaparer tons les honneurs de la réforme , et paraître avoir rem« porté une victoire sur le rpi lui-même. Voilà , mes amis , quel est le royalisme d^un aristocrate .'
Je dis qu^une aristocratie semblable à la nôtre est aussi hostile au juste pouvoir et à la popularité du roi qu^au bien-être du peuple, u Mais , s^écrient "certaines personnes , si vous affaiblissez Taristocratie , vous aHaiblissez la couronne. » Cela est-il donc inévitable? Une aristocratie puissante est-elle donc absolument nécessaire à la sûreté du trdne? JetoDs las yeux autour du monde, et voyons. Les monarchies les plus puissantes etles plus tranquilles ne sont-elles pas celles où le peuple et le roi forment un seal État, et où Faristocratie sert d^ornement et non point de fondation à Tédifîce ? Regardez la Prusse , le pays le mieux gouverné du monde, dans lequel le bonheur du peuple nous réconcilie avec le despotisme même* Croyez-moi , mes amis, partout où le peuple est véritablement éclairé, une monarchie absolue est plus sûre et moins corruptrice qu^une noblesse avide.
Jetez ensuite les yeux sur Phistoire des États qui vous entourent; lorsque le roi tire de la force de Paristocratie , ce sont les vices de Taristocratie et non pas ceux du monarque qui d^ordinaire renversent on
royaume ; c^est la noblesse qui ôte la popularité à la cour : ses médisances et ses caquets, ses intrigues et ses détours, les flatteries qu^elle prodigue à son maître en sa présence , et le mal qu'elle en dit derrière son dos , telles sont les véritables causes' qui enlèvent le prestige dont la royauté devrait être environnée. Souffrant par les abus de Tautorité, le peuple n'examine pas de quelle partie de Fautorité ces abus proviennent , et il les attribue à Pobjet le plus évident. Je dis que quand une aristocratie est corrompue , elle détruit et ne préserve point odo- monarchie , et je citerai Texemple de la France. Si Taristocratie avait été moins puissante et moins odieuse, Louis XVI n'aurait pas échangé son trône centre un échafaud. Ce prince infortuné a- réellement été un martyr : et il a été le martyr des vices de sa noblesse !
Je nie d'après cela l'assertion de ceux qui prétendent qu'il y aurait du danger à affaiblir l'aristocratie, parce que nous pourrions par là affaiblir la monarchie : Henri VU et Louis XI pourraient nous donner des notions plus exactes sur les vrais fondements de l'autorité royale. Je nie plus fortement encore que nous ayons besoin du pouvoir de l'aristocratie pour servir de contre-poids à la prérogative du roi. Mes bons amis, vous connaissez tous l'ancienne maxime qui dit qu'une noblesse puissante empêche les empiétements monarchiques. Or, dites-moi franchement, ne pensez-vous pas que nous soyons en état de nous défendre sans elle ? Avons-nous besoin de ces fondés de pouvoir si désintéressés pour veiller sur nos inté-
réls ? Quant à moi, je trouve que ces iotendauts dous coûtent on peu trop cher. Quand nous étions encore enfants , ils pouvaient nous être nécessaires ; omâs maintenant que nous sommes majeurs, nous pouvons faire nos afiieiires nous-mêmes. Groyez-moî , tant que les métiers de Manchester travailleront , tant que le bruit des forges de ShefBeM retentira à nos oreilles, tant que la Pmssk déploiera sa large bannière d'une eitrémité de PAngieterrea Pautre^il n'y a pas de danger que nous tombions dans un sommeil assez léthargique pour qu^un roi puisse assembler désarmées sans notre consentement , construire des bastilles à notre insu , lever des impôts sans que nous mraa y prétion#, et nous réveiller enfin pour que nous- nous trouvions opprimés par un despotisme inattenda , et dévorés de regrets d^aydir perdu les incorruptisbies courtisans dont la vigilance était notre protection.
A dire vrai , mes amis , tous ces vieux argnaieats sur la nécessité d^une aristocratie faite pour tenilr.en échec le roi d^un côté et les communes deTaotre, sont absolument inappréciables aujourd'hui. Le pouvoir qui doit tenir en échec ne se contente pas du râle qui lui est assigné; il est comme la .mer, qui avance partout où elle ne recule pas. Ba reste, les hommes d'JÉtat d'autrefois avaient parfaitement liaison de railler le peuple et de déclamer contre lui. Le peuple, sans éducation, n'était alors qu\ine forée physique et brute ; mais la magie de Fûsl et de- Guttemberg a fait naître un abîme entre l'histoire ancienue et moderne du genre humain. Le peuple qui se trouve d'un oèté de Tabime n'est pas le môme que celui que l'on voit
de Taulre. La force physique n'est plus séparée de la force morale. L'esprit s'est peu à peu introduit dans la masse ; le Cimon populaire a reçu une âme. Alors agité pap' la conscience du nouvel esprit, Luther osa en appeler au peuple , et de ce moment tous les codes des dogmatisies classiques furent anéantie : une nouvelle ère commença.
Il y a une époque dans la civilisation où l'on peut sans inconvénient accorder à l'aristocratie une force disproportionnée, parce que l'aristocratie se compose des hommes les plus instruits , et parce que ce même orgueil qui, chez eux, pcaint h. liberté, résiste aussi à la servitude,
A cette époque, des hommeaqui par leur position n'ont pas besoin de s'occuper des soins ordinaires de la vie , et qui «e consacrent à U profession des armes, à laquelle se rattachent de tout temps certains principjes d'honneur; ces hommes, dis-je, ne peuvent manquer d'inspirer à la masse inculte d'une société ignorante quelques idées de délicatesse et de galanterie. Leur ostentation même excite l'industrie^ et l'industrie , en répandant ies richesses , hâte la civilisa* tiott* Mais, comme l'a dit Montesquiieu avec beaucoup de profondeur i • Il y a une grande différence entre un système qui rend un État grand, et un système qui maintient sa grandeur. » L'époque pendant laquelle il est sage de donner du pouvoir à l'aristocratie cesse quand les monarques ne sont plus des chefs militaires, et quand le peuple est iui'^méme en état de s'opposer à tout excès de pouvoir qui lui paraîtrait dangereux-dans le souverain ; elle cesse quand les nobles
'deviennent individuellement faibles, mais quand Tesprit de Taristocratie devient fort , c^est-à-dire quand ]a pairie est trop nombreuse, et que la moitié de Tordre, privée de fortune, dépend de Fautre moitié pour vivre; elle cesse enfin quand Paristocratie n'est plus en avance sur le peuple, et que le roi et ses sujets n^ont plus besoin d^obstacle à leur confiance mutuelle.
Il n^est donc nécessaire, ni pour la sûreté du roi, ni pour celle du peuple, de maintenir le pouvoir de Parislocratie intact, on, pour mieui dire, de ne point le corriger. Mais tandis que le roi et le peuple pourraient également bien se passer d'aristocratie , croyez-vous, mes amis, que Vous puissiez vous passer de roi? Supposons que le désir de certains politiques fût accompli ; supposons qu^une république fut établie dès demain , savez- vous quel en serait le résultat ? Votre république serait la pire de toutes les aristocraties !
Ne vous imaginez pas , comme cert«|înes personnes le prétendent, que, si le roi tombait, Paristoeratie tomberait avec lui : nullement. Vous pouvez détruire la chambre des pairs, si cela vous convient 5 vous pouvez abolir les titres ; vous pouvez faire un feu de joie des écussons et des manteaux d'hermine, et après toutes les peines que vous vous serez données, l'aristocratie sera toujours aussi forte qu'auparavaot } car son pouvoir ne gît pas où vous le pensez ; son pouvoir , mes amis, est en vous-piêmes ; son pouvoir est dans l'esprit et la sympathie aristocratique dont tous êtes tous remplis. Au fond de vos cœurs, dans le mo-
ment même où tous demaDdez à grands cris des mesures populaires, vous éprouvez le plus profond respect pour Pexcellence des agents aristocratiques ; les gens riches vous paraissent seuls respectables ; vous avez une baule idée du rang ) vous êtes convaincus cju^un homme vaut mieux que ses semblables lorsquMl les surpasse, non pas en vertus, mais en opulence. Le plus illustre de vos représentants a coutume de se vanter : « qu'il doit le rang qu'il occupe à Findustrie de son ^ère , comme fileur de coton. » Vous Tadmirez quand il parle ainsi , parce que vous vous imaginez que ce sentiment est di^mocratique, et que par ce discours il rend hommage à la vérité. C'est tout le contraire ; ce sentiment est faux et trèsaristocratique, quoique d'un genre d'aristocratie peu distingué. Il doit le rang qu'il occupe à une filature de coton ! Remarquez qu'en se vantant de cela, il déploie l'orgueil de la richesse, bien plus offensant que celui de la naissance. Il doit le rang qu'il occupe à une filature de coton ! Je ne vois pas qu'il y ait là de quoi se vanter; je ne trouve rien debien noble à filer du coton. Mais votre représentant a voulu dire par là que l'industrie de son père , en amassant une grande fortune , était digne d'éloges , et que pour cette raison il en est fier ; et vous, mes amis, qui pour la plupart êtes occupés à gagner de l'argent, vous êtes charmés du compliment. Haïs l'industrie qui réussit à amasser de l'argent n'est qu'un bien faible mérite aux yeux d'un homme qui nourrit des notions d'une morale élevée; cette industrie est compatible avec les vices les plus bas, avec les efforts d'intelli-
gence les pins médiocres, arec la servilité, Pavarice et la supercherie. Que dis*je ? compatible ! neuf fois sur dix , c^est précisément par ces qualités-là que les grandes -fortunes a^acquièrent ! Le père de votre représenianl n*ayait sans doute pas ces défauts; je ne connais aucunement ce monsieur, qui d^ailleurs nVxiste plus ; il jouissait d'une haute réputation ; il avai^ peut*élre toutes les vertus sous le soleil ; j^admets volontiers qu'i) les a eues ; mais il ne s'agit ici que d'une chose : sir Bobert Peel n^a joué dans «on père qu'une seule vertu , celle d'avoir su gagner de Fargent. Mais ce qu^l y a de plus remarquable , c^est que la chose dont il s^est vanté n'est pas vraie ; et en débitant sa phrase, votre représentant savait qu'elle n'était pas vraie. Il n'est pas vrai que cet homme distingué doive son rang dans le monde à l'industrie de son père ; la filature de coton n'y a contribué en rien; il doit ce rang à ses propres talents^à son éloquence, à sa persévérance ; ce sont des. qualités dont il peut être fier avec raison. Et un grand homme peut sVn glorifier avec une nobk modestie ; mais jHxur ixuts plaire, mes cbers amis , l'adroit orateur ne parle que de ce qu'il y a de beau à filer du coton et de nécessaire à gagner de l'argent.
Vous pouvez donc me croire quand je vous dis que si vous établissiez une république , elle serait aristocratique; et .<fuoiqu'une aristocratie de marchands n<i talût guère mieux qu'une aristocratie de noblesse, je me .figure que celle que nous aiurions ressemblerait beaucoup à celle que nous avons déjà , moins le contrôle de la prérogative royale ; et cela par une
raison évidente, savoir lea biens immenses possédés par notre noblesse et nos grands propriétaires* Rap«pelez-vous qu^à cet égard ils diiîèrent de presque toutes les autres aristocraties , qui ne sont que le» ombres d^une cour, privées par elles-mêmes de substance. Enlevez aux autres aristocraties le rang et le titre, et elles ne sont plus rien; mais bannissez de la cour un Nortbumberland , un Lonsdale , un Cleveland , un Bedfort , un Tarborough ; ôtez-leur si vous voulez leurs duchés et leurs comtés , leurs ordres et leurs costumes , et ils nVn seront pas moins puissants tant qu^ils posséderont leurs vastes terres et leurs immenses revenus. Quelque forme que vous donniez à votre république , des hommes aussi riches qu^eux seront toujours les chefs; ils continueront à vous gouverner tant que vous regarderez la richesse comme le premier titre au respect.
Je suppose toujours, mes amis, en faisant ces observations , que vous n^avez pas Tintention <Venlever cette richesse 9 ainsi que vous le recommandent certaines feuilles non timbrées, auxquelles le gouvernement ne nous permet pas de répondre , et qui par cette raison jouissent d^un monopole sur Tesprit des pauvres. Je me figure toujours que, soit que vous viviez sous une monarchie on sous une république, vous ne cesserez point d^être Anglais; que , quoi qu^il arrive, vous serez toujours honnêtes; car sans probité il est d^ailleurs superflu de parler de république. S'il n'y avait point de sécurité pour la propriété , votre république ne tarderait pas à dégénérer en despotisme. L'histoire du Monde est là pour nous le
T. II. ly
démontrer. Les brebis courent an berger pour qn'il les défende contre les loups. Il vaut mieux un despote qu^une bande de brigands.
De tout ce que je viens de' dire , je conclus , mes amis , qu'il faut se rallier autour du Trône.