‹ L'Angleterre et les AnglaisChapitre 5 sur 70 · A1f61BTBR1tB. T. I. ^ 4 t · texte numérisé non relu

A1f61BTBR1tB. T. I. ^ 4 t

existé de peuple plus grossier, plaa cruel, plus soup» çonneox , pi as barbare ! Je le vis , il y a quelques mois , comme il Tenait nous faire sa seconde visite ; il était ravi de tout ce qu^il voyait. Quels progrès le peuple avait faits!... sa table était couverte de cartes de visite. Que nous étions hospitaliers !... le maître de Phôtel avait renvoyé une famille anglaise pour pouvoir le loger. Quelle conduite délicate envers un étranger ! A quoi pouvait tenir cette différence dans les jugements que ce Russe portait de nous ? à ce que, dans rintervalle, son oncle était mort , et lui avait légué une fortune considérable. Ni à sa première visite, ni à sa seconde , ces bonnes gens n'avaient considéré Vétranger. A Tune , ils avaient regardé sa petite valise ; à Pautre , ses trois voitures à quatre chevaux.

Mais si Tesprit de commerce nous fait attacher use trop grande importance à la richesse , il maintient aussi d'un autre côté un esprit de probité, qui est le meilleui'knoyen d'en acquérir. C'est ainsi que la même cause qui produisait ces défauts contribuait aussi à nous donner plusieurs de ces qualités. L'effet du commerce est de rendre les hommes dignes de confiance dans leurs affaires personnelles et dans leurs relations sociales ; non pas , à la vérité , par le sentiment de la vertu , mais par celui de l'intérêt. Un marchand ne tarde pas à découvrir que la probité est la meilleure règle de conduite qu'il puisse adopter. Si , pendant un voyage en Italie, il arrive un accidenta votre voiture , comme il n'y a souvent qu'un seul charron dans le village , il vous fait payer les réparations dix fois leur valeur \ il preste de Totre position

H du monopole dont il jouit. Tous ceux qui ont eu le malheur de faire le tour des Pays-Bas dans une ▼ieille calèche peuvent attester par expérience que des avanies du même genre s'y pratiquent journellement , quoique le taux de la morale y soit bien plus éleyé qu^en Italie ; mais ce cas arrive très-rarement en Angleterre. Il est possible quM n^y ait aussi qu^un charron dans le village, mais il y règne un esprit public, une conscience commune qui, à son insu niéme , ne permettrait pas au monopoleur d^abuser de votre position. Il faut, à la vérité , observer que , la population étant plus nombreus<^ , le monopole y est plut rare et les tentations moins fréquentes.

Il est dans la nature d^une aristocratie éclairée , je veux dire de celle qui Test comparativement, denourrirdes sentiments d^honneur. L'honneur est son symbole; il sacrifice même des vertus à un' seul de ses préjugés. Ainsi nous avons été moins prudents qu'honorables dans nos relations avec les pays étrangers , et nous avons soutenu notre caractère national par la ponctualité avec laquelle nous avons payé les emprunts nationaux.

11 y a sans doute chez nous , comme dans tous les pays , des voleurs parmi les marchands , et des escrocs parmi les hommes comme il faut ; mais ils ne sont pas en assez grand nombre pour donner une empreinte au caractère du peuple. En Angleterre , on ne se rit pas systématiquement des principes, et Ton n'y trouve pas cette espèce de .morale de tripot que Ton rencontre chez les élégants de Paris et de Venise. Un chevalier d'industrie à Londres est un personnage

formidable pour de jeunes héritiers; mais, grâce au cieJ , i,l n^existe guère qu^une vingtaine de ces chevaliers dMndustrîe. Dans son caractère privé comme dans son caractère national , le praticien anglais est plutôt dupe que fripon , ou du moins il garde ses fourberies pour sa carrière parlementaire.

Les Anglais sont aussi un peuple éminemment généreux. Je ne veux pas dire généreux dans le sens que Ton attache vulgairement a ce mot ( quoique cet esprit artificiel et d^ostentation 4onl j^ai parlé plus haut les empêche seul de mériter aussi cet éloge), mais dans sa signification plus élevée et pins morale : leurs sympathies sont généreuses; ils aiment les gens déchus et surtout les persécutés.

Mais ce n^est que le peuple proprement dit, la masse , la majorité , que cette générosité caractérise ; etcen^estpaslà une des suites quMl doive à Pinfluence aristocratique ; elle ne se trouve pas chez Partstôcratie. Ce n^est pas non plus Finfluence du commerce qui la lui a donnée ; elle tient plutôt à notre histoire et à nos écrivains , et peut être regardée comme un reste de Tesprit chevaleresque qui avait quitté les nobles longtemps avant qu^il ne diminuât chez le peuple. C'est la multitude qui conserve le plus longtemps Pesprit de Tantiquité ; Paristocratie n'en garde que ^ les formes.

Rappelons un instant le procès de la reine Caroline : je suis convaincu , et la maji>rité du peuple Pest avec moi , qu^elle était coupable du crime que Pon lui imputait. Qu'importe? le peuple sympathise non avec la i'emme coupable , mais avec la persécutée. 11 voyait

un homme qui ne se refusait aucun plaisir, et qui répudiait sa femiaoe sans en donner aucun moUf^ qui lui permettait de se livrer à nne conduite déréglée, pourvu qu^elle consentit à demeurer hors de PAngleterre , et qu^elle n^empiétât pas sur les limites de son existence sybaritique; mais qui armait contre elle toutes les humiliations, toutes les rigueurs des lois, du moment où elle paraissait en Angleterre et voulait prendre part au monopole de ces solennités royales dont il était si jaloux. Le peuple vit du premier coup que cette conduite était plutôt celle d^un homme passionné que d^uh homme d^honneur : ce dernier aurait autant rougi des désordres de sa femme en Italie qu^en Angleterre. Dès lors , aux yeux du peuple , la reine notait plus une défenderesse devant un tribunal , mais la victime d'un oppresseur systématique. Le zèle avec lequel les classes inférieures embrassèrent sa défense fut le z^e de la chevalerie ; Tespritque Burke avait en vain cherché à exciter chez une noblesse avilie, se réveilla spontanément chez un peuple généreux. Comparez la répugnance servile et cachée de Taristocratie avec la haute indignation du peuple : laquelle des deux annonçait davantage des sentiments nobles , et maintenait plus dignement notre réputation nationale de générosité ? Qui prend plus de part aux souffrances de Tesclave nègre , lé peuple ou les nobles ? Le peuple. Qui fréquente les assemblées publiques en faveur de la Pologne? est-ce Varistocralie ? Deux ou trois de ses meinbres y paraissent à la vérité pour y prononcer de beaux discours y mais c'est le peuple qui remplit la salle. Je ne

décide pas sUl a tort dans Tune ou Pantre cavse ,mais le zèle qa^il montre est celui de la génëroaité*

La pauvreté , le crime même n^émousse pas ce trait noblement caractéristique. Dans quelques dépôts de mendicité, les inspecteurs imaginèrent de punir les réfractaires en les privant de quelques douceurs accordées aux autres : mais ceux*ci partagèrent avec eux leur part déjà si exiguë ! Dans son ouvrage sur les prisons , M. Buxton nous apprend que la ration de pain accordée aux détenus dans la prison de Bristol était au-dessous de la quantité nécessaire pour la subsistance d^un bomme, tandis que les débiteurs, né recevant point d^aliments du tout, n^étaient sou^ tenus que par leurs amis ou par la cbarité des étrangers. Or, un moment étant arrivé où ces ressources leur manquèrent tout à fait et où ils furent menacés de mourir de faim , on vit les condamnés eux-mêmes venir à leurs secours^ et leur donner une part de leur insuffisante ration.

Lors des dernières élections , je me rappelle dV voir entendu un orateur tory, opposé à Fémancipation des esclaves dans les colonies, profiter du cri général qui sVIevait pour demander de Téconomie dans les dépenses publiques , et de Pimpatience avec laquelle on supportait les impôts , pour assurer ses auditeurs, presque tous composés de gens de la classe ouvrière, qu^en affranchissant les esclaves, il faudrait nécessairement augmenter Parmée, et par conséquent les charges publiques. L^orateur qui lui répondit , an lieu de réfuter son assertion , dit : « Et quand cela serait? quand , en effet, ces char-

ges seraient augmentées ; quand tous Terriei un shilling de plus arraché tous les mois , ou même toutes les semaines , à Fargent que vous gagnez si pé- DÎblement ; je tous le demande , tout opprimés « tout meurtris que vous êtes par le poids des impôts , ne donneriez-Yons pas avec joie le dernier du pauvre pour détruire ^esclavage, même dans un climat si lointain , et ^ans des hommes d^une couleur différente de la vôtre ? Tout pesants que sont vos fardeaux , voudriez-vous vous en débarrasser au prix des souffrances de vos semblables , quand vous possédez , au contraire , le moyen de les soulager en vous sacrifiant ? » Les plus vifs applaudissements retentirent dans rassemblée : un appel venait d^être fait à des sentiments généreux ; si ces sentiments Bravaient point existé , Tappel aurait été sans effet.

Ce n^est que dans les élections populaires que Pétranger peut bien connaître le caractère généreux du peuple anglais. Que de menaces il brave ! que de pra* tiques il perd ! que de bénéfices auxquels il renonce , pour suivre ce qu^i) regarde comme Pinspiration de la conscience ou de Phonnenr ! Si Votre Excellence pouvait se persuader jusqn^à quel point les commettants sont dWdinaire animés par la plus vive exaltation morale, elle s^étonnerait de ce que le représentant soit si souvent un traître.

La générosité est donc le caractère de la nation , maïs plutôt celui du peuple que des nobles 5 et lorsque des théoriciens soutiennent que le principal avantage de Paristocratie est de nourrir dans son sein cette noble qualité , ils font usage d'un argument si

facile à réfuter , qu*il en devient dangereui pour la cause qu^il devait soutenir.

Votre Excellence , si je ne me trompe , connaît assez bien le côté faible de madame de Staël ; et dans sa fréquentation des hauts cercles de PAnglelerre, elle aura été à même de juger jusqu^à quel point cette dame, si habile à construire des hypothèses, avait raison de vanter l'air moral qui règne dans ces cercles. Nous tenons , à la vérité , beaucoup , et à bon droit, à la réputation; mais il est fort douteux que ce sentiment produise sur les mœurs FelTet avantageux qu'il devrait avoir. En voici peut-être la raison : nous respectons sans doute ce que nous regardons comme une bonne réputation ; mais les éléments qui ont servi à former cette réputation sont souvent très-loin d'être justes. Il nous arrive bien des fois de révérer un saint dans un homme qui , aux yeux de Votre Excellence, n'aurait aucune des qualités qui lu^ donneraient des droits à ce titre. D'abord , en fait de réputation publique, la meilleure a, de toat temps , été accordée à celui qui adoptait les principes les plus à la mode; et comme l'aristocratie règne sur la mode, il s'ensuit que la meilleure réputation a dû être le partage du plus ferme soutien des aristocra* tes. Le peuple, n'ayant point reçu d'éducation politique, et ne jugeant pas par lui-même, a formé son opinion d'après celle de la classe précisément la plus intéressée à lui nuire : il a médit de ses amis , et a répandu des larmes de reconnaissance sur la fermeté de ses ennemis. M. Thelwall soutenait la réforme, et M. Gannina. dans une pièce de

yers , nous apprend quVn lui jetait des pierres.

Uq second défaut dans lequel nous tombons en jugeant les hommes publics , est de confondre trop souvent une apparence de vertus privées avec de hautes qualités politiques. On voit un g^and seigneur se promener le matin dans le parc avec sept enfants et une très-laide femme; on admire la régularité de sa conduite, et Ton en conclut qu^il doit être un politique du premier ordre. Votre Excellence se rappelle sans doute lord médiocre un tel : il était ministre ; il posa un grand nombre d^impôts , et n^a jamais fait adopter une seule loi populaire : mais il était très-casanier , et la même froideur de tempérament qui Tempêchait d^avoir du génie , le préservait aussi du vice. Cétait un homme d^État des plus pernicieux , et pourtant sa réputation était excellente. Sa froideur le faisait passer pour un politique sur; car nous nous imaginons souvent que Pesprit ressemble à Peau de mer , qui perd les parties délétères qu^elle contient quand elle se gèle.

Parfois , pendant quelques-uns de ces rêves de vertus publiques auxquels , Votre Excellence le sait , tous les hommes se livrent de temps en temps... dans leur cabinet , je me snis imaginé que la réputation des hommes d^ Etat devait être proportionnée aux bienfaits qu^ils ont répandus ; que ces hommes devaient être pesés dans une balance dont le contrepoids serait formé par les lois quMls auraient aidé à faire , et que la lumière plus douce de leurs vertus privées , au lieu d'effacer leur caractère public , devait , au contraire, se perdre dans le vaste éclat de Futilité générale.

— so —

Il y a trè9»peii de temps eneore que

«Toutes les fois que nous nous plaignions d^inbomme d^éut,

On nous disait : Eh ! pourquoi donc tant crier?

Cet imp6l peut paraître à la vérité on peu fort ;

Mais en revanche... Sa Seigneurie aime tant sa femme !

Cette loi peut gêner votre liberté ;

Mais en revanche... Sa Seigneurie est si bon père ! «

J'ai observé, dans un précédent chapitre, que trop d^égards pour la fortune produisait une fausse échelle morale; que le plus grand éloge que noas puissions faire d^un homme est de vanter ses richesses , que nous appelons respectability : d'où il sVd- 6UÎI qu'un homme peut être respectable sans posséder une seule vertu digne de respect. On peut conclure de là qu'un soin excessif de sa réputation peut n'être qu'un hommage rendu à des préjugés populaires y et que, bien que ce soin soit en lui-même une vertu, il peut ne produire aucune vertu dans les autres. Il faut avouer pourtant que ce trait de caractère est un beau fondement pour l'édifice que l'on voudrait élever. Ce sont les nations indifférentes aui distinctions morales, de Tamélioration desquelles il faut désespérer ; un peuple qui respecte ce qu'il croit bon , découvre tôt ou tard ce qui l'est véritablement. L'indifférence pour le caractère moral est un vice \ une fausse compréhension des choses dont ce caractère devrait se composer n'est qu'une erreur. Heureusement , l'attention de nos compatriotes est maintenant dirigée vers eux-mêmes , et ils commencent à rire de

Végoisme hyperbolique auquel iU $e lÎTraieot naguère. Ils ne tirent plus Topinion de leurs propres perfections, des couplets de leurs chansonniers , ni celle ée la bonté de leur constitution des lieux commuas des tories, tt Les imposteurs , dit Shafllesbury, si fin observateur , .vantent toujours la nature humaine , afin de pouvoir plus facilement Toutrager. » Les tyrans de Borne ne cessaient de parler des vertus des sénateurs.

Hais aujourd'hui , les hommes pensent pour euxmêmes; raveugle soumission à ses précepteurs, qui caractérise la jeunesse de Topinion, a fait place à un exaq9ei| hardi dans toute sa maturité , et la tâche de cette nouvelle époque ne consiste que trop souvent à désapprendre les préjugés acquis dans la première. Cest à la hardiesse des Pauliciens , insultés et persécutés parce qu'ils voulaient juger eux-mêmes TÉ- Tangile , que nous devons cet esprit de réforme qui , après avoir souffert dans^Hus et Wicleff, finit par triompher dans Zwingle et Luther; les congrégations peu nombreuses de TArménie et de la Gappadoce , qui étaient caractérisées par le droit de penser librement, ont été les précurseurs avoués du siècle aC' iuel, où les hommes commencent à penser bien. L^agitation de la pensée est le commencement de la vérité.

Si Peffet de notre attachement à la réputation a été uji peu exagéré, je pense que le diplomate de mille cabinets doit avoir quelquefois souri à FéTa- InatioD, bien. plus exagérée encore, que nous mettons à notre bon sens ; c'est là la qualité à laquelle

nous attachons le plus de prix, et toutes les fois qu^aii homme d^Ëtat présente un bill, soit qu^il s^agisse de réforme en Angleterre ou de coercition en Irlande , il ne manque pas d^en confier Inexécution au • bon sens des citoyens anglais. » Mettons nos lunettes , pour bien examiner cet attribut*

Le bon sens des philosophes de Tantiquité leur apprenait à connaître Tintérêt général ; le bon sens des écoles modernes est le sentiment de l'intérêt particulier. Tout marchand le possède : le Hollandais, PÂméricain, aussi bien que TAnglais. Il est le résultat inévitable de Thabitude de conclure des marchés y mais je crois qu^en y regardant de près, on verra quil appartient moins à la nation tout entière qu^àla partie commerçante.

Pai lieu de craindre que ce bon sens, qui, lorsqu'il est mis en pratique, est la source d'une conduite sage et prévoyante , ne se retrouve chez nos classes moyennes que dans leurs relations domestiqués ^ il n'est le partage ni de l'aristocratie ni du pauvre, él si nous examinons bien, nous verrons qu'il a surtout manqué jusqu'à présent dans nos relations étran^ gères.

Notre noblesse , semblable à celle des autres pays , se fait remarquer plutôt par la folle prodigalité avec laquelle elle dépense son argent , par son ardeur impatiente pour les frivolités, par sa passion effrénée pour les caprices , le libertinage et \e9 absurdités du jour , que pour les vertus prudentes et modérées qui naissent du bon sens. Il y a bien peu de terres qui ne soient hypothéquées ! Les Juifs et les négociants onl

jeté le grapÎD sur plus des trois quarts des biens de la pairie. Est-ce là le résultat du bon sens ? Mais ces extravagances ont été portée à un plus grand excès par notre aristocratie que par toute autre, en partie parce qu^elle avait plus dWgent à sa disposition, mais surtout parce que, soumise comme le reste du monde à Pempire de la mode, elle ne tirait pas , comme les anciens seigneurs français et comme les grands noms de TAllemagne, assez d^éclat de sa naissance pour pouvoir se passer de toute autre distinction. Nos nobles ont eu de Tambition, cette dernière faiblesse des grandes âmes ; et en conséquence, ils se sont accoutumés à lutter ensemble à qui se livrerait à plus de ces bizarres fantaisies à Paide desquelles un esprit sans culture amène une oisiveté sans dignité. De là, tout en nous larguant de notre bon sens , nous envoyons nos jeunes seigneurs chez Pétranger pour y maintenir la réputation digne dVnvie de surpasser le reste du monde en bizarrerie, et tout en nous faisant un mérite de notre prudence , nous ne sommes connus sur le continent que par notre extravagance. Ce n^est pas tout : ceux qui auraient pu être excusables, comme des exemples isolés d^une sottise touchant presque a la démence, se sont trouvés chargés de représenter la nation dans le corps diplomatique. Le système oligarchique, qui consiste à choisir tous les hommes à qui Ton confiait de grandes places , non pas parce qu^ils étaient en état de les remplir , mais parce quUls appartenaient au parti momentanément au pouvoir, a fait que nos ambassadeurs paraissaient souvent avoir été choisis dans nos petites maisons; t. I. 5

ainsi , par exemple , TenToyé de la Grande-Bretagne à la cour impériale , où il avait à traiter avec Metternich et consorU, était, le croirait-on?..» le marquis actuel de Londonderry (!)•

Si dans la société, chez Tétranger et dans nos relations diplomatiques, notre aristocratie ne représente pas visiblement ce sens commun, cette habileté eitraordinaire, cette grande solidité que nous avons la réputation de posséder, elle les représente bien moins encore dans nos relations politiques. En suivant la discussion du bill de la réforme chez les lords, nous Y verrons le plus déplorable manque de discrétion, la plus singulière absence de bon sens ; les pairs ne jugèrent pas le bill de la réforme nécessaire, et en conséquence ils le rejetèrent. Des hommes d^esprit ne font jamais un coup hardi sans être préparés aux suites. Les pairs y étaient-ils prépivés? non!..» ils témoignèrent la plus grande surprise de ce que lord Grey donnait sa démission, quoiquMl les eût avertis k plusieurs reprises qu^il la donnerait s^iis rejetaient sa proposition , et la plus grande consternation de ce que le peuple s^opiniâtrait à avoir le bill, après qu^il eût, depuis près de deux ans, exprimé

(1) Ce noble lord n^est pire que ses coofrères du corps diplomatique que parce qu*il est plus bruyant. On n*a qu*à jeter un coup d'œil sur la liste; ce ne sera pas sans peine que Ton y rencontrera un homme qui ne soit pat au-dessous du pair. Sir Frédéric Lamb est un homme du monde très-superflciel , mais c^est encore le plus habile de tons.

sa résolution de toutes les mattièfes possibles. Pris par surprise, ils reçurent le bill une seconde fois ; et après avoir refusé de faire une concession an peuple, ils se mirent de leur plein gré dans le cas d^être battus par le peuple. Les hommes sensés font de nécessité yertu ; les pairs cédèrent à la nécessité , sans se réseryer la vertu du mérite ; ils firent parade de lenr faiblesse , se placèrent dans la situation la plus eu ▼ne, et joignirent tout ce que la résistance a d^odieux à tous les inconvénients des concessions. Cela pouvait être fort bien , mais Votre Excellence avouera que cela n^était pas très^sage.

Eiaminons maintenant nos pauvres. On est lenr bon sens? Des mariages au sortir de renfance, beaucoup d^enfants, la taxe des pauvres et Tbôpital ; voilà rhistoire de tous nos laboureurs ! G^ést dVux que Ton peut réellement dire , comme cet écrivain oriental , qui prétendait que les annales de tous les hommes peuvent s^analyser en trois phrases : « Ils naissent j 1 ils sont misérables; ils meurent. » Dans aucun pays / étranger, même dans ceux qui sont beaucoup moins civilisés que TAngletere , on ne trouve autant d^imprévoyance. En France , où Ton a beaucoup plus do goût pour le plaisir, on est pourtant infiniment plus disposé à réconomie. Les paysans français ne s^exposent jamais au malheur coupable, parce qu^il est volontaire, de mettre au monde des enfants qu^ils sont hors d^état de nourrir , dont le plus jeune n^arrive que pour voler à Fainé sa subsistance ; frère, le pltis cruel ennemi de son frèi'e ; et chaque nouveau lien de famille ne servant qu*à rapprocher Paffreux intervalle

qui sépare la misôre de la famine , le désespoir du crime. Les paysans de la France , non plus que ceux de FEspagne, de FAllemagne, de Tltalie et de la Hollande , ne prodiguent pas en une heure , pour satisfaire à des vices, fruits de Tégoisme, le produit des travaux d'une semaine. Le paysan du continent n'est point égoïste dans ses plaisirs ; il les paitage avec sa famille ; et par la même raison , il nVst pas imprévoyant. Sa famille le rend prudent; la même cause réduit souvent TAnglais au désespoir.

Quel tableau ne retrouve-t-on pas de Timprévoyance des classes ouvrières dans une relation de Manchester , publiée en dernier lieu ?

c Possédant le funeste secret de subsister de ce qui est tout juste nécessaire pour soutenir la vie ; cédant en partie à la nécessité et en partie à Fexemple, les classes ouvrières ont cessé d'être mues par un louable orgueil dans la manière de meubler leurs maisons et de multiplier autour d'eux les petits agréments qui contribuent tant an bonheur de la vie. Tout ce qui dépasse les besoins les plus urgents de la nature., ne se dépense que trop souvent au cabaret; et quant au soutien de leur vieillesse , elles se fient presque généralement à la charité du public ^ aux secours de leurs enfants ou à la taxe des pauvres.

« L'artisan possède rarement assez de dignité morale et de force intellectuelle et organique pour résister aux séductions de l'appétit. Sa femme et ses enfants, soumis aux mêiàes sensations, ne sont guère

en eut de Pégayer pendant le reste de ses moments de loisir. L^économie domestique est négligée ; les agréments de la vie intérieure sont le plus souvent méconnus. Son repas grossier est préparé à la hâte et dévoré avec précipitation. Sa maison n^est pour lui qu^un abri ; il n^y trouve point de plaisirs ; elle ne lui présente que de scènes d^épuisemenl pbysiciue auxquelles il est trop heureux d^écLapper. Cette maison est mal meublée, sale et souvent mal aérée ou même humide ; ses aliments , faute de prévoyance et d'^économie domestique, sont maigres et peu nourrissants. 11 s^afTaiblit, devient hypochondriaque, et s^il manque de principes pour soutenir son courage, il tombe victime de sa dissipation.

« Les détails suivants pourront donner quelque idée de Fintluence des cabarets sur la santé et sur les mœurs du peuple. Nous les devons à M. Braidley, boroughreeve de Manchester. Huit samedis consécutifs il a compté le nombre de personnes quMl a vues entrer dans un certain cabaret, pendant Pespace de cinq minutes, entre sept et dix heures du soir, mais à des heures différentes; le résultat en a été, pour les quarante minutes, 275 personnes; savoir : ll!2 hommes et 163 femmes, ce qui fait 412 par heure. »

Toutes les fois qu'une classe entière de personnes est portée à une ivresse habituelle , il est évidemment absurde de vouloir leur accorder cette faculté claire et nette que nous appelons bon sens. Il doit suffire d'après cela, pour démontrer que les pauvres de

PÂngleterre ne surpassent pas eu bon sens ceux da continent, de citer le fait notoire quMls les surpassent réellement en goût pour Pivrognerie .

Mais si cette faculté ne caractérise pas les deux extrémités de la société, elle caractérise incontestablement, dira-t-on , le milieu. D^accord : mais même dans ce cas, je soupçonne nos panégyristes intéressés de n^avoir fait notre éloge que pour pouvoir plus facilement imposer. En effet, ce qu^ils entendent par notre bons sens n^est autre chose que notre indifférence générale pour les théories politiques , notre paisible et respectable attachement aux choses qui existent. Je crains bien que nous ne soyons depuis quelque temps un peu déchus dans Topinion de ceux qui nous flattaient ainsi ; mais il est certain que ce goût nous a distingués pendant plusieurs siècles ; nous avons mis jVisqu'à présent une bien faible importance aux innovations spéculatives en morale et en politique. Les écrivains du continent qui ont incendié le reste du monde , n^ont jamais joui d^une bien grande popularité parmi nous. Les ouvrages de Voltaire, de Bousseau , de Diderot furent accueillis avec méfiance et rejetés sans examen. On savait que c^étaient des innovateurs, et cela seul suffisait pour troubler « la sensation de bonheur au sein de laquelle nous vivions. » Paine lui-même , le plus plausible et le plus attrayant des théoriciens populaires , n^était guère connu que des plus basses classes^ au moment où le gouvernement jugea convenable de lui donner de la célébrité en le persécutant. Godwin , Harrington , Sidney, que nous connaissons' peu vos écrits! Le spé-

colateur politique ne devient intéressant pour nous que qnand nous lui coapons la léte , el alora même il ne parvient à la postérité que grâee aux santés qu^on porte à sa mémoire dans les repas de corps. Nous se« rions prêts à nous battre ponr la cause qui a conduit Sidney à réchafaud ; mais nous ne voudrions pas pour tout an monde lire un chapitre de Touvrage dans lequel il nous explique quelle était cette caase. Pendant tout le* cours d^une longue vie,nnnstre Beniham a lutté contre Pindifférence du public anglais ; il a été consulté par les gouvernements étrangers, faanté par les philosophes, pillé par les jurisconsultes, et le tout en vain. Bentham était un innovateur qui écrivait contre des manières de voir reçues ; dés lors il ne devait point être lu. Aujourd'hui même que tant de gens le citent comme sMls savaient ses ouvrages par cœur, il y en a bien peu qui les aient seulement ouverts. Le peu de succès du plus spirituel de tous est une haute preuve de notre indifférence pour les théories , et son livre sur \e% Erreurs populaires prouve Pimpopu^ Jarité des vérités les plus évidentes.

L'indifférence pour des théories est sans doute une preuve de ce que Ton appelle communément le bon sens ; mais elle a aussi ses désavantages. Les écrivains d'une certaine école ont coutume de dire que ]es vérités devraient toujours s'introduire lentement. C'est louer les hommes de leur plus grand dtfaut, e^ élever l'apathie au rang des vertus. De là vient notre absurde déférence pour ce que l'on appelle les hont' mes spéciaux, c'est-à-dire les hommes qui, appartenant à une profession particulière , sont imbus de

toutes les yues étroites et de tous les iotéréts égoïstes qui sont inséparables dé cette professioa. Si vous désirez réformer le théâtre , on tous, dira que les meilleurs acteurs sont les hommes les plus spéciaux, tandis qu^au contraire ils ont tous un intérêt dans le monopole donH; ils jouissent. En conséquence, le pauvre Kean , déposant devant la commission de la Chambre des Communes, dit quMl pouvait entendre la voix des acteurs et distinguer le jeu de leur physionomie aussi bien sur la dernière banquette des loges de lace de Covent-Garden , que dans les loges de côté de Hay-Market. La réponse de M. Kean est le type de toutes les réponses, sur quelque objet que ce soit, que vous tirerez des hommes spéciaux, quand vous les opposerez à des hommes réfléchissants. Ils raisonneront diaprés leurs intérêts ; tout homme spécial est un homme prévenu. Connaissant pour Tordinaire à fond les détails de leur affaire , ils sont étonnés de la présomption de ceux qui voudraient perfectionner le principe. Us ressemblent à ce maître d^écriture qui ne voulait pas croire que Newton fût un grand mathématicien , parce quMl mettait une heure à faire une règle de trois. Cet incrédule était un homme spécial; il ne pouvait comprendre Tesprit qui, à Paide de la théorie, devinait les lois de Punivers, et qui hésitait quand il s^agissait d'une simple multiplication.

L'empereur Julien, dont Tesprit était particulièrement bien adapté aux idées du siècle actuel, en tout, excepté dans son irréligion et dans la négligence affectée de sa mise , dit avec beaucoup de justesse

que « rhomme qui tire son eipérience de #es Jiabitudes personnelles plutdt que des principes de quelque Taste théorie , ressemble à Pempirique , lequel , à Faide d'une longue pratique , peut guérir une ou deux maladies qui lui sont familières ; mais qui , n^ayant point de système ni de théorie de son art , doit nécessairement ignorer toutes les innombrables maladies qu'il n'a pas en l'occasion d'observer luimême. »

L'homme spécial est bon à consulter pour apprendre de lui les faits ; mais on ne devrait jamais lui permettre de raisonner. Malheureusement les Anglais mettentplus de confiance dans ses raisonnements que dans les faits qu'il allègue; et c'est ainsi que ^d'après la règle de Julien, tout en voulant éviter le charlatanisme , ils sont devenus dans tous leurs changements législatifs les victimes des charlatans (1).

Je serais porté à croire qu'une des principales causes de notre indifférence pour les spéculations violentes en politique, et de la facilité avec laquelle nous nous contentons des « maux qui existent » , qualité» qui forment ce que l'on appelle communément

(1) Ce forent des hommes spéciaux qui s^opposèrent à la théorie de la machine de M. Arkwright, sous le prétexte qu*elle nuirait au travail du pauvre , el ce furent encore des hommes spéciaux que ces perruquiers qui présentèrent une requête à Georges III pour le prier de couper ses cheveux et de prendre perruque pour mettre les perruques à la mode. Quel mépris ces honnêtes perruquiers auraient eu pour un théoricien qui aurait écrit un livre contre les perruques !

le bon sens , tient au système de crédit pécuniaire si général parmi les classes moyennes en Angleterre.

On s^effraye du moindre choc des opinions, de peur qu^il ne porte une atteinte au crédit. Les temps tranquilles sont faTorables au commerce, au lieu que les temps d^agitation sont funestes pour Phomme assiégé par une armée de créanciers inquiets. G^est là ce qui fait que les classes moyennes , surtout à Londres , forment une masse compacte , ennemie de tout changement qui ressemble à une expérience ; et elles sont d^ordinaire poussées par les classes on* vrières , avant de se donner du mouvement , même pour les réformes les plus nécessaires. Les gens qui ont quelque chose ne risquent volontairement un changement que par la crainte d^une collision avec les gens qui n^ontrien.

Les habitudes du commerce ont en outre pour effet de dessécher les sources des entreprises morales par les spéculations pécuniaires auxquelles on se livre. La première chose qu^un négociant se demande , est : « Quel sera le résultat de ceci sur les retours que j^attends ?» Il est diaprés cela toujours empressé d^obtenir la réduction des impôts ; mais les frais de justice sont pour lui de peu d^importance , à moins qu^il n'ait un procès , et il tient plus à réduire la liste des pensionnaires de PÉtat qu^à perfectionner le code pénal.

Le grand avantage législatif qui résulte du droit donné aux pauvres de voter aux élections , est celui-ci: c'est des classes pauvres que proviennent tous les maux et tous les dangers d'un État; leurs

crimes sont nps châtiments ; diaprés cela il est bon ^ même dans rintérét d^nn gouvernement égoïste, que, eeux qui sont lésés choisissent ceux qui doivent travailler à redresser leurs griefs. Gomme ce sont eux qui font les élections dans les villes populeuses , ils forcent les classes moyennes d^adopter leurs idées »ar leur propre situation , et les classes moyennes usent de la même ioQuence sur les représentants. Diaprés cela , le vote qui soulage les pauvres protège en même temps TÉtat, et la réforme qui détruit les abas prévient aussi la révolution qui s^en vengerait. L^accusation que les étrangers portent le plus généralement contre les Anglais , est celle de cruauté , et la foule qui entoure un échafaud est citée en preuve de ce fait. II est vraiment étonnant combien pen d^hommes se donnent la peine de réfléchir en écrivant. Les Anglais ne sont certainement pas un peuple cruel , et Favidité avec laquelle ils courent pour assister à une exécution , ne dépose en aucune façon contre eux. Il sufGt de remarquer que pendant que nos lois sont les plus rigoureuses du monde, nous n^avons jamais pu nous accoutumer à leur rigueur , et que la manière dont nous les avons appliquées a de tout temps été singulièrement douce ; Popinion publique a arraché le glaive des mains de la loi, et la barbarie de notre code n^a pas été en état d^endurcirnos cœurs; cela seul, dis-je, sulBt pour prouver que le peuple anglais nVst pas ci^uel , mais doux et humain (1).

(1) yen trouve encore une preuve dans la répugnance

Le célèbre archevêque de Dublin , dans ses Ré' Jlexions sur les Punitions secondaires, sViLpriine avec sévérité contre « cette compassion mal placée » ponr les coupables , qui caractérise le public , surtout quand ils sont jeunes. Cette observation est irréfléchie et sans profondeur. La sympathie du public provient d^ordinaire de ce qu^il sent que la peine n^est pas proportionnée au délit, et cela précisément quand le coupable est jeune ; et cette compassion , que M. Whately juge mal placée, est la preuve de Phamanité du peuple. Dans les élections , où les hommes étaient animés à la fois par le vin , la passion et Tespril de parti, au milieu du bruit et des excès qui jadis déshonoraient ces saturnales- périodiques, il ne se mêlait presque aucun acte de cruauté au tumulte et aux coups de bâton que Ton regardait comme inséparables de Pexercice réfléchi de la faculté raisonnante dans une des plus importantes occasions de la ▼ie. Chez aucun peuple du continent on n^aurait pu , en enflammant à ce point les passions , rencontrer des exemples de férocité si miraculeusement rares. Notre armée prétend , avec raison , jouir de la même réputation d^humanité^ et, en effet, aucune armée de

avec laquelle on poursuit les accusés toutes les fois que la peine qui ies attend est trop sévère. U faut dire à la vérité que les frais attachés à la poursuite y contribuent infiniment. Mais , dans Içs causes civiles , le désir de la vengeance nous fait braver les frais ; ce n'est que dans les causes criminelles que nous frémissons et que nous ne nous laissons point pousser par la passion.

TEàrope , soit française , prussienne ou espagnole , ne peut se comparer à la nôtre pour Inhumanité avec laquelle nous pillons une ville et ravageons Une province ; jamais on ne nous voit viol er, incendier ou tuer, à moins que ce ne soit absolument nécessaire!

Les plaisanteries que Ton a faites sur le plaisir que nous prenons à lire le récit d^un assassinat dans un journal , ou à assister àjine exécution , prouvent exactement le contraire de ce qu^elles prétendaient. Ce sont les personnes sensibles qui sont les plus susceptible» du sentiment de la terreur; ce sont les femmes qui écoutent avec Pintérét le plus vif une histoire ou un drame tragique. Robespierre aimait les histoires amoureuses ; Néron recherchait les airs de musique les plus tendres ; Ali-Pacha abhorrait tout récit atroce. Les tribus perfides et sanguinaires qui habitent Tes îles de la mer Pacifique , préfèrent les tableaux agréables de la poésie descriptive , même aux chants de guerre et de victoire. Suivez dans la rue les nouvellistes ambulants , et vous verrez que les femmes achèteront de préférence les récits des meurtres les plus affreux. C'est précisément notre ignorance du crime , et la curiosité inquiète et mystérieuse qu^il excite en nous, qui nous fait éprouver un horrible plaisir à nous ap' pesantîr sur ses détails. Ce principe suffira pour démontrer que Tavidité avec laquelle nous achetons des récits atroces n'est rien moins que Findication d'une cruauté naturelle de caractère, et fera retomber Paccusation sur la tète de nos injustes détracteurs. Ce qui est vrai pour les livres. Test encore pour les spectacles , et ce qui est vrai pour la vie imitée Test

aussi pour la vie réelle ; de sorte que ce que je viens de dire peut en même temps servir à expliquer Tardeur avec laquelle nous nous portons aux exéculions des criminelsr Mais, quant à ce dernier point, je crois que chez toutes les nations le bas peuple serait aussi disposé que le nôtre à contempler le spectacle d'une mort si solennelle , spectacle plein d'un terrible intérêt pour des hommes destinés eux-mêmes à mourir, si cette triste cérémonie avait partout autant de publicité qu'en Angleterre , et si partout le coupable acquérait une aussi grande célébrité par les articles des journaux , et par les détails minutieux que Ton publie sur sa prison et sur soa procès.

Il y a encore une autre vieille et ridicule accusation qui a été portée contre nous , et de l'absurdité de laquelle nos accusateurs français devraient bien être enfin convaincus ; je veux dire notre propension sans égale au suicide. Ce crime est beaucoup plus fréquent chez les Français eux-mêmes que chez nous» Dans l'année 1816, le nombre des suicides commis à Londres , se monta à 72 j la même année , il y en eut 188 à Paris, quoique cette capitale ait 400,000 habitants de moins que la nôtre (1). Mais si les suicides ne sont pas plus fréquents chez nous que chez l'étranger, ils le sont cependant beaucoup et le seront toujours dans tout pays où les hommes peuvent se voir réduits en un jour de l'opulence à la oui*

(1) Encore je ne compte pas les malheureux exposés à la Morgue , dont la moitié au moins avaient commis des suicides.

sdre. La perle de la for tune eat la cause la plu» commune de la mort volontaire. LWgueil blessé, les espérances déçues, les projets renversés, Tinsultante pitié de^ amis , le désespoir caché de ceux qui nous sont chers et de qui Teitistence dépendait de nos travaux, Pélévation de laquelle nous sommes tombés , Pimpossibilité de regagner ce que nous avons perdu, la curiosité impertinente du public, les petites contrariétés ajoutées aux grandes douleurs, tout cela se précipitant à la fois en idée dans Tesprit d^nn homme, au moment même où les éléments de cet esprit sont inopinément bouleversés, faut -il s'étonner qnHl saisisse aver ardeur le seul moyen qnll trouve pour sortir de Pabîme dans lequel il est plongé?

Si les Espagnols commettent rarement des suicides , c'est que , n'étant adonnés ni au commerce ni au jeu , ils ne sont point sujets à de pareils revers. Chez les Français ce sont les vissicitudes de la roulette, et chez les Anglais celles du commerce, qui causent d'ordinaire ce déplorable et triste crime. Je dis triste , car chez nous il mérite réellement cette épithète* Nous ne nous y livrons pas avec cette gaieté d'amateur qui distingue le suicide dans la patrie de Votre Excellence. Parmi le grand nombre de nos clubs , nous n'en avons pas encore institué un dont tous les membres prennent l'engagement de passer douze mois dans la joie , mais de ne pas survivre à la fin de l'année. Ces messieurs vous invitent à les voir partir, comme si la mort était une place dans une malle-poste.

«Yeux-ta dîner avec moi demain, mon cher Dubois ? »

— t( Très -volontiers; mais... maintenant que py pense, j^ai pris rengagement de me brûler la cervelle. Je suis réellement au désespoir^ mais ta sens qa^il est impossible de manquer à un pareil engagement. »

— «Je suis loin de Pexiger, mon cher ami. Adieu... A propos , si jamais tu reviens à Paris , rappelle-toi que je viens de déménager. Au plaisir, »

£t les deux amis se séparent, Fun en relevant sa moustache, et Tautre en fredonnant un air d^opéracomique.

Ces suicides si gais ne sont pas le genre de mort à la mode en Angleterre. Nous n^y mettons pas non plus autant de sentiment que nos voisins d^outre-mer \ nous ne nous tuons pas mutuellement pour faire un roman; nos messieurs et dames, quand ils ne peuvent sVpouser, ne se rendent pas ensemble dans quelque lieu solitaire pour se brûler la cervelle avec des pistolets attachés par des rubans roses.

£n un mot , quand nous nous tuons , noiis ne regardons pas cet acte comme une plaisanterie ; nous prenons celte résolution à regret et avec douleur; nous n'y sommes portés par aucune prédilection innée, nous n'avons point, comme Montesquieu Ta gravement soutenu avec toute Timpudence d'un philosophe , une imperfection héréditaire dans leJUdde nerveux qui nous pousse vers \e J'unis, amnis, portes qui conduisfent de ce monde dans l'autre. Il n'y a pas de peuple qui ait en réalité moins de goût qtie nous pour le suicide. Et il est si vrai que ce sont

des revers subits de fortune qui , presque toujours , nous y portent , quMl n^y a pas un suicide sur dii qui se tuât s^il lui restait de quoi vivre. Ce nVst donc paa lui qui abandonne la vie , c^est la vie qui rabandonne.

Mais s^il est vrai que nous sommes si loin d^élre un peuple enclin au suicide , que , diaprés les calculs les plus exacts, les Français en commettent cinq fois cmtant que nous ; %\ ^ chez aucun peuple commerçant, ce crime n^a été ni moins fréquent ni commis avec moins de légèreté; s^il est évidemment le résultat affreux des maui les plus intolérables; si tout cela^ dis-je , est vrai , que deviennent ces ouvrages admirables , à la fois si spirituels et si profonds , que les compatriotes de Votre Excellence ont écrits sur notre propension avouée pçur la corde et les rasoirs ; sur notre inclination à nous tuer pour les causes les plus frivoles , souvent par un simple ennui î Que deviennent les ingénieux systèmes qui ont été construits sur ce fait y égayés par Pesprit de Voltaire, rendus touchants par la sensibilité de madame de Staël ; sur ce tait qn^un écrivain expliquait d^une façon, un autre d^une autre ^ en n'oubliant qu'une chose, qui était d'en prouver la réalité? Votre Excellence verra, par leurs théories , que je crois avoir maintenant démolies pour toujours , coml^ieu il est nécessaire que ce soit parfois un Anglais qui écrive sur l'Angleterre. le dis que je me flatte d'avoir démoli pour toujours leurs théories ; mais ne me trompé-je point? Je sais , hélas ! qu'une erreur populaire est une plante singulièrement vigoureuse. Quand une fois le monde

s^est emparé d'uu tneQKoage, on ne saurait croire qaelie peine on a à le lui arracher* Ychis frappez le mensonge sur la tète ; voua peujsez Pavoir assonmé , et le lendemain vous le retrouves ausai vivace que jamais. Le meilleur exemple que Ton puisse donner de la forée vitale d^une histoire qui jouit de Tavantage d'être une erreur, est la sottise usée que Von n'a cessé d'attribuer à Archimède, savoir, « qu'il remuerait la terre, pourvu qu'on lui donnât un en* droit pour placer son levier. » Votre Excellence sait que c^est un des lieux communs qu'exploitent ton* les orateurs , les poètes et les journalistes. Chaque fois qu'on l'entend citer, on ne manque pas de s'extasier sur le vaste génie d'Archimôde. Or si Arcbimède arvait trouvé l'endroit , l'appui et le levier, et y<7 avait pu se mouvoir avec 1^ vitesse d'un boulet de canon, et faire 480 milles par heure, il aurait ea besoin de 44,965,540,000,000 ans pour soulever la terre d'un pouce (1). Et pourtant le monde continuera à citer cette absurdité comme paroles d'Évan* gtle; il continuera à s'émerveiller de la sagesse d' Archimède , et à expliquer le goût sans égal des Anglais pour le suicide , jusqu'à ce que nous nous lassions de le réfuter : car quand il devient impossible de convaincre les sqnires Thornhill de la société , il faut nécessairement se soumettre , jouer le rôle mortifiant

(1) Ployez FergusoD. Des critiques oot dit « que l^ée é*Arcbimède était belle. » Je troave au contraire que le fait qui réfute cette idée est bien plus beau. Il n'y a rien dans le monde de plus sublime qpie la simple vérité.

de Moise Primrose, et se laisser imposer silence par eux»

Quant au Irait suirant par lequel le peuple anglais se caractérise, je ne pense pas qu^il soit nécessaire que je prenne beaucoup de peine pour en démontrer Pexlstence ; aussi je ne dirai qu^un mot en passant du merveilleux esprit d'industrie que ce peuple possède. C'est ce principe qui a sauvé la nation \ il a contrebalancé les erreurs de nos lois et les imperfections de notre constitution. I<Jous sommes devenus un grand peuple parce que nous avons toujours été actifs, et un peuple moral parce que nous ne nous sommes pas laissé le temps d'être vicieux. L'industrie , en un mot, est la qualité distinctive de notre nation; le génie à qui nous devons nos richesses , notre grandeur et notre puissance.

Tout grand peuple a un principe d'où sa grandeur dérive , une qualité qui , à Ibrce d'être développée , suivie , nourrie , surveillée , l'a fait ce qu'il est. Votre Excellence se rappelle le talent avec lequel Montesquieu a démontré cette importante vérité dans son Essai sur la Grandeur et la Décadence des RO" mains. £n France, ce principe est l'amour de la gloire ; en Amérique , l'amour de la liberté $ en Angleterre , l'amour de l'action, qui est le plus sûr et le plus vaste des trois, car par son moyen on acquiert de la gloire , sans le chercher d'une manière trop insensée, tandis qu'il a lui-même besoin de liberté pour exister.

Or, je pense que Votre Excellence, qui, sans vouloir raffiner en politique , doit sentir la nécessilé

(le poser on priocipe métaphysique large ponr servir de règle à sa conduite, je pense, dis-je, qu^elle reconnaîtra que, quand une fois on a découvert la qualité spéciale qui a fait la grandeur d^une nation , il ne saurait y avoir rien de plus sage que de nourrir et d^encourager avec soin cette qualité; il faut rompre toutes les barrières qui s^opposent à ses progrès, prévoir et détruire à temps les principes qui pourraient Tarréter dans sa marche. Elle est le feu sacré que nous devons entretenir jour et nuit, et à Peiistence de laquelle nous devons regarder notre prospérité comme attachée. Diaprés cela , si l'industrie est le principe de notre puissance , nous ne pouvons mettre trop de zèle à en écartjer tous les obstacles , à étendre la sphère de son activité ; et c^est là ce que nos hommes d^Élat ont prétendu faire au moyen de lois pour les pauvres qur encouragent Toisiveté , de primes , de prohibitions et de monopoles qui paralysent toute action.

Il faut conclure de là qu^une politique qui aurait été funeste partout ailleurs , Pa été éminemment chez nous.

La dernière fois que Micromégas nous a fait sa visite, il fut frappé d*un singulier spectacle, il vit un énorme géant , couché tout de son long par terre , au milieu d^un superbe verger dont les arbres élaieat chargés de fruits ; ses membres étaient retenus par des chaînes , et des poids étaient placés sur sa poitrine. Le géant se débattai l avec force sous ^q% liens; ses mouvements étaient si terribles, que la terre tremblait, et chacun d'entre eux faisait tomber des arbres

une grande quantité de fruits. Les habitants, rangés à Teotour, ramassaient les fruits à mesure quMls tombaient. Il n^y en avait pourtant pas à beaucoup près assez pour tout le monde, el les plus affamés murmuraient hautement contre ceux qui , plus heureux, en attrapaient davantage. Le bon Micromégas s^appro^ cfaa de la foule , et dit : « Qui es*tu donc , trop malheureux géant ? »

— « Hélas I répondit le géant , mon nom est Flndnstrie ; je suis le père de ces enfants ingrats , qui m^ont ainsi lié afin que mes mouvements convulsifs pussent faire tomber quelques fruits de ces ar<bres. *

— « Bon Dieu! reprit Micromégas, quelle singulière idée !..« Mais ne voyez-vous pas, mes bons amis, ajouta-t-il en s^adressant à la foule, que si votre père était délivré de ses liens , il pourrait, à Taîde de ses grandsbras, atteindre jusqu'aux branches des arbres, çt vous donner autant de fruits que vous en pouvez désirer ? Essayez seulement de détacher la chaîne qui retient ce bras. »

— tt Cette chaîne ! s^écrièrent à la fois plusieurs centaines de personnes; misérable impie !... ce sont les dîmes ! »

— «( £b bien donc , ces cordes. •

— « Insensé!... ce% cordes sont les primes; nous serions perdus si elles étaient détruites, t

En ce moment arriva une troupe de dames d^un certain âge, portant une vaste coupe remplie d^opium , qu^elles se mirent à vider dans le gosier dt^ malheureux géant.

« £t pourquoi dianlre fout-elles cela? » dit Micro* mégas.

-^ « Nous n^aimons paa à voir notre bon père livré à des convulsions si cruelles, répondirent les pieuses matrones , et nous lui administrons de Topium pour le calmer. »

—* «Mais vous pourriez le calmer au point qu^il n^aurait plus la force de faire tomber du fruit, et alors vous mourrez tous de faim... épargnez au moins Popium.»

-— ft Monstre barbare 1 s^écrièrent les dames avec horreur , voudriei-vous abolir les lots sur les pauvres ? »

— «Mes enfants, dit alors le pauvre géant, qui était près de rendre le demir soupir, j*ai fait ce que j'ai pu pour vous nourrir tous pi y a dans ce verger assez de fruits pour cinquante fois autant que vous êtes , mais vous vous ruinez vous-mêmes par Tinjustice que vous commettez en privant votre père de Pusage de ses membres. Je sais que vos intentions sont bonnes... Vous avez pilié de mes souffrances... mais au lieu de me rendre la liberté , ces bonnes dames voudraient m^endormir. Fiez-vous, croyez-moi, à la nature et au bon sens, et nous serons tous heureux et d^accord. Si jamais ce verger venait à vons manquer, nous réunirions nos efforts pour en planter un nouveau. «»

— « La nature et le bon sens , cher père ! s'écrièrent les enfants ; oh ! méfiez-vous de ces nouveautés. Ne croyez qu'a l'expérience , et non à la tbéj>rie ou à de vaines spéculations. •

Tout à coup ceux qui n^avaîent pu se procurer de fruits se jetèrent en furieux sur ceux qui mangeaient, et Micromégas se hâta de s^Ioigner , prévoyant que, si ce géant restait encore pendant quelque temps enchaîné , ceux qui avaient mis de côté le plus de fruits courraient grand risque d'être dépouillés par la faim et la jalousie des autres.

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