CHAPITRE VIII
De quelles Personnes ce parti devrait se composer , et quel devrait être son But. — Avantage et Nécessité d^un Gouvernement fort. — On ne peut Tobtenir qu^en fondant ensemble le Peuple et le Gouvernement pour en former TÉtat. — Différence entre le Peuple et le Public. — Obstacles à là formation d*un parti national dans les dangers qui menacent le pays.
Et quels seront les hooimes dont ce parti se composera? Mes amis, ce ne peut pas être ks aristo* craies. L^aristocratie tout entière se divise en deux factions enmeoiies et avouées : d^un côté ce sont les tories , et de Taulre les whigs. Le parti dont je parle doit nécessairement consister principalement en hommes nouveaux , qui ne soient liés par aucuneaffectiob héréditaire. Ensuite quel sera le but auquel ils ten^ drout? C^est là plus que je ne saurais dire; mais ce que je 'sais fort bien , c^est le but auquel ils devraient tendre.
En premier lieu , vous pbiivez remarquer que, dans une des précédentes sections de èet ouvrage , j^aî re^ marqué que , depuis quelques années , Tesprit intellectuel du siècle s^était fondu dans Tesprit politique; de même, plus récemment encore , Fesprit politique s'est fondu dans Tesprit économique. Vous ne songez
maintenant qa^à ce qae yous pouTes épargner. DV près cela , pour qa'*an parti obtienne votre opinion et représente vos yœnz , il faot qn^il t^occnpe ayant toot d^économie ; non pas qn'il «^attache à des retranchements solides et mesqnips , qn^il mette une hante importance à des boots de chandelles et à des rognures de fromage , mais qu^il travaille à des diminutions larges et yigonreoses qni sVtendent depuis les sommités de rÉtat jusqu^à sa base. N^écoatez point les ministres qaand ils vous disent qu''ilsont fait leur possible, et qu^ils ne peuvent pas retrancher davantage. Canning en disait autant , et pourtant le duc de Wellington retrancha quelques millions : après quoi, il en dit autant lui-même ; pois vinrent les inrhigs , qni retranchèrent quelques millions encore. Maintenant cVst le tour des whigs d^étre au bout de leurs économies; mais je m^imagine que si nous y regardions de près , et si nous les pressions bien fort , ils trouveraient encore sur la carte quelques terres inconnues auxquelles ils n^avaient pas encore songé. Le retranchement devrait donc être le premier but de ce parti , un retranchement qui permettrait de supprio&er les impôts les plus oppressifs, (eh que celui des portes et fenêtres , celui de la drêche , le timbre sur les journaux. Je dis B8TRANCHBMBNT, car, entre vous et moi, mes amis , j^ai peu de foi dans la vertu d^une simple commutation d''impôts. J^ai étudié le labyrinthe de nos finances, j^ai examiné les systèmes des autres pays, et je ne vois pas le grand avantage^^ca/ qni r«^snl* terait d^une combinaison nouvelle dans Fassiette des impôts. Je vous avoue que , selon moi, vous youb exa-
gérez le mérite d^iin impôt sur la propriété. Soyez sûrs qu^en moins de trois ans vous crieriez aussi fort contre cet impôt que vous criez maintenant contre celui des portes et fenêtres ; celui-ci est aussi un impôt sur la propriété, moins juste peul-étre, mais aussi moins onéreux et moins vexatoire. Une immense dette nationale rend Pimpôt direct dangereux. Si je ▼otais pour un impôt sur la propriété en place d^autres impôts, ce serait simplement comme un expédient temporaire , qui nous donnerait le temps de regarder autour de nous, et de bien voir quels sont les retranchements que nous pouvons faire. Dans un an ou deux, les retranchements déjà faits commenceront à opérer d^une manière plus sensible ; dans un an ou deux, si vos esprits sont plus tranquilles sur nos affaires, la tranquillité et Tespérance feront fleurir notre commerce, et augmenteront par conséquent nos revenus; dans un an ou deux , de nouvelles économies seront effectuées , et Timpôt sur la propriété , sMl a été mis, pourra être supprimé ; c^est là le seul avantage que jVn attends. Je suis pour une économie forte et sévère, non pas seulement à \:ause d^elle, mais parce que je crois que tant que cette idée ne vous sera pas sortie de la tête , vous ne serez pas disposés à considérer dans un gouvernement des principes plus élevés que le bon marché. La tête plaide en vain quand Pestomac souffre ; en vain nous vous conjurerons de songer à nos progrès intellectuels et moraux , vous en serez incapables tant que vous n^aurez pas calmé votre crainte d^être ruinés.
L^économie doit être le premier but de ce parti ; T. II. ao
mais ce n^esl pas à elle qae doivent se borner set devoirs : le législatenr doit avoir une profc^nde connaissance du caractère du peuple auquel ses lois sont destinées. J^ai dit , dans mon premier Kvre , que le trait le plus marquant de votre câraoldre était Pindusirie; c^est donc rindus'trie qu^il faut sontenir et encourager. J^ai 'dit ensuite que là disposition actuelie de Pinfluence aristocratique vous affaiblit et voua dégrade ; cette disposition doit donc être corrigée. Pai dit , en troisième lieu , quVne monarchie était le moyen le plus sûr de vous délivrer complètement de la domination des richesses brutes et de Tasceodant oligarchique. J^ai dit encore qu''une religion de TÉtat vous préservait du fanatisme et des effets les plus pernicieux de votre tristesse constitutionnelle ; il faut donc maintenir avec soin la religion de PEtat , ce qai nVmpéche point, ou , pour mieux dire, ce qui exige sa réforme. J^ai dit qu^un taux matériel et sordide 4e Topinion publique sVst formé dans votre cœor par suite de votre tendance commerçante, et c^eei ce taux que nous devons chercher à purifier et à «lever en organisant Péducalion , et en encourageant , par une législation noble et libérale , eet esprit nationai qui lui^^méme encourage la littérature, les sciences et les art». C'est ce derni^ point que ni whig ni tory n^a. jamais songé à effectuer. Lord Brougham, à la vérité, quand les whigs le désavouèrent, en comprit la nécessité , et s'engagea à y travailler; mais, depais qu'il est devenu membre d'un cabinet whig, il paraît avoir manqué à ses principes et oublié son engagement. Enfin il y a un autre but plus vaste et pins gé-
néràl encore , mais auquel je crains qu'aucun parti ne «oit encore préparé , c'est de fondre ensemble les noms de peuple et de gouuernement, pour n^en former qu'un seul mot , I'Etat. Partout où vous voyez une constitution bonne et salutaire, vous trouverez les grande^ masses de la population unies et mêlées avec l'État; il faut de Pénergie pour assurer une lé* gislation prompte et effioâce; l'énergie ne saurait exister où manque l'unité. En Danemaroket en Prusse, la forme du gouvernement est une monarchie absolue; mais nulle part le peuple n'est plus heureux ni plus content, parce que, dans ces pays, il est complètement amalgamé avec l'État; l'État le protège, rélève , le soigne. En Amérit[ue , vous trouvez le républicanisme; mais TEtat est aussi ferme qu'en Danemarck ou en Prusse , le peuple y est également attaché, également lié à son existence. Dans ces consti' tutions si opposées, vous voyez la même énergie, parce qu'il y a la même unité. L'histoire des peuples anciens nous enseigne la même vérité. A Rome, à Athènes , à Tyr, à Carthage , le peuple était fort et prospère , parce que le peuple et l'État ^ient uir. Mais à quoi sert de citer les exemples de l'antiquité? revenons au bon sens. L'esprit peut-il se livrer aux plus nobles efforts quand il est tourmenté par l'inquiétude et le mécontentement? L'esprit d'un individu peut être pris pour exemple de l'esprit «l'un peuple; dans l'un comme dana l?autre, le bonheur est le résultat du sentiment de la sécurité ; mais ce sentiment, vous ne l'éprouvez jamais quand vous n'êtes pas d'accord avec votre gouvernement. Dans
une constitution bien ordonnée , dans une constitntion en harmonie avec les sujets, chaque citoyen confond sa personne avec TÉtat ; il est fier d^ appartenir ; le génie du peuple entier entre dans son âme : il n^est pas un seul homme , il est inspiré par la force immense de la société tout entière ; il sent en lui la dignité de la nation ; il se revoit lui-même dans la dignité de la nation. Afin donc d^unir le peuple et le gouvernement, afin d''empêcher cette jalousie et cet antagonisme de pouvoir que nous voyons à présent , afin de fondre , en un mot , les deux noms en celui d^Étal , il faut commencer par avancer le principe populaire pour satisfaire le peuple , et puis empêcher on gouvernement de concession en créant un gouvernement de direction. Aujourd'hui , mes amis , vous n'apercevez le gouvernement que quand il frappe à votre porte pour vous demander des impôts ; tous n'unissez pas dans votre esprit son nom à l'idée de protection , mais à celle d'exaction ; je voudrais <{ae vous vissiez le gouvernement élevant vos enfants^ encourageant votre instruction , améliorant la situation de vos pauvres ; je voudrais que vous vous sentissiez animés de respect et de reconnaissance toutes les fois que vous prononcez son nom ; je voudrais que tous les actes d'une bienfaisante réforme ne vous parussent ni concédés ni arrachés , mais donnés commodes gages d'un amour sacré et mutuel , comme les rejetons légitimes d'une constante et indissoluble union entre le pouvoir du peuple et la majesté de l'État.
C'est là ce que j'appelle un gouvernement de direction , et un gouvernement ainsi formé est toujours
fort ; fort non pas pour le mal , mais pour le bien. Je sais qu^il y a des gens qui sMmaginent qu^un bon gouvernement doit être faible , et que le peuple doit le dominer et le pétrir à son gré. Il est impossible d V voir un gouvernement plus faible que celui que vous avez à présent, et je ne vois pas que vous en soyez plus heureux ... Mais le peuple ne domine y^a^ un goovernemept faible. Je serais enchanté si cela était; car le peuple est calme, il raisonne; il a un sentiment profond de Pii^térêt général. Mais , mes chers amis , il y a un être malheureux qui vous ressemble, et qui n'est pas vous ; il est vil , hypocrite , bruyant , fanfaron : c'est par lui que les journalistes ont coutume de jurer. Cet être s'appelle le Public. Je ne connais pas d'animal plus pédant et plus vain que ce même Public. Vous êtes immortels ; mais le Poblic n'est qu'unf inouche éphémère ; il flotte sur la surface du temps ; il se repaît des opinions les plus fausses ; ce qu'il dit aujourd'hui il le contredit demain ; c'est un composé de caprices, de sottise et de démence : or c'est ce prétendant taquin et sans fond , c'est le Public et non le Peuple qui dicte des lois à un gouvernement faible.
Vous avez été induits en erreur, si vous vous imaginez qu'un gouvernement fort soit nécessairement hostile pour vous. Les gouvernements de coercition ne sont pas des gouvernements^ôr^^ ; ils ne sont jamais fçrts que quand ils conviennent au peuple , et quand ils sont forts ils savent faire le bien ; ils savent repous* ser l'arrogance aussi bien que la licence. Ije gouver^ nement était fort quand il a fait adopter votre bill de la réfoi^me par la Chambre des Lords ; le gouverne-
meut était faible quand il sacrifia aux Lord» ce qo^il y avait de oieilleur dans le bill sur les dîmes de Tirlande. Un État uni et un Gouvernement fort , tels sont les deux objets que doit se proposer d^obtenir un parti national , sUl est réellement sage et bonnête. Mais les membres de ce parti doivent renoncer à toute mesquine ambition, à tout désir dériver eux-mêmes aux places. Ib ne sont pas assez forts , ils ne 1^ seront pas de bien des années pour pouvoir espérer d^entrerau ministère d^une manière utile, à moins de former d«s «Uiaoces isdi^^es et monstrueuses. Ils doivent borner leurs efforts à maintenir en place les meilleurs d^eatre les fl^inisires actuels , et à les forqer dVmbrasser uq système conséquent et généreux. Ils doivent plutôt imiter le chien qui veille à la porte , que de prétendre se •reposer dans .la oabane'du berger*
Telle est, mes amis, en peu de mots, Pidée que je me suis faite dVu parti national; mais je dois avouer que quand je songe aux parties bétérogèoes dont.cette association devrait Se composer ; quand je réflécbis à la dif^culté d^écarter les scrupules des uns et de réprimer les désirs des autres , je borne en ce .moment mes espérances à uue très^petite partie du bien qui en pourrait résulter» G^est à vous à élargir la .sphère de ce b»en en surveillant ses efforU et en applaudissant à son courage. Si , après tout , ce parti ne se formait point, si sq9 éléments ne pouvai^t pas se combiner, sUl se dissolvait de lui-même, a^il ne remplissait point son but, et si par suite de cela nos minbtres actuels continuaient à suivre leur système vacillant , affaiblissant la couronne, irrilanl le
peuple, refasant d^éclairer et incapable de soulager, passant alternativement de la témérité à la lâcheté , et de la lâcheté à la témérité , je vois dans Tdvenir les motifs les plus sérieux d^appréhensidn et d^alarmes ; je vois des dépenses énormes , une classe moyenne appauvrie , une population ignorante , une dette immense, et dont la grandeur même inspire d^nfames tentations : je vois une série d^expériences imprudentes et de charlataneries législatives ; des disseniions entre les cultivateurs (1) et les propriétaires de fonds publics ; au point qu^après avoir essayé de tous les remèdes que Pignorance peut prescrire , nous en viendrons enfin à cette terrible opération , dont personne ne peut prévoir le résultat.
(1) Je suis convaincu que si le créancier de TÉtat est menacé d^in danger quelconque, c^est bien moins de la part des radicaux que de celle des gentilshommes de campagne , qui sont jaloux des propriétaires de fonds publics , et d'ailleurs accablés d'hypothèques. Le lendemain du jour où la Chambre avait retranché la moitié de Pimp6t sur ladréche,je demandai à Tun de ces derniers, qui avait fortement poussé à cette mesure , comment il comptait combler le déficit que cela laisserait dans le revenu : a Par un impôt de 3 p. 100 sur monsieur le propriétaire de fonds publies., » me répondit-il. — « Et si cela ne suffit pas.? s — m Alors il faudra Timposer à 4 p. 100. ».