CHAPITRE IV
Courage des Anglais. — Description <l*un duel en Angleterre. — Valeur de Tarmée anglaise. — La peine du fouet dans l*armée , examinée avec impartialité. — On ne pourrait Tabolir avec sécurité qu*en y joignant d^autres réformes dans le code militaire.
Pai réservé pour un chapitre particulier quelques remarques sur une de nos qualités nationales , le courage. Je l'ai fait, parce que cette question m'entraînera naturellement à parler des peines corporelles appliquées à l'armée , dont l'abolition a été si Tivement discutée depuis quelque temps.
Votre incomparable La Bruyère a remarqué» qu'en France un soldat est brave et un avocat savant ; tandis qu'à Rome le soldat était savant et l'avocat brave, ou pour mieui dire tout le monde était brave. » Or , je pense que chez nous il en est comme de Rome : tout le monde est brave. Le courage, comme matière première , est plus généralement répandu en Angleterre que chez aucun autre peuple ; mais on n'a pas su travailler cette matière brute aussi arlistement et la porter à une aussi haute perfection qu'en France. Ainsi je crois qu'un gentilhomme anglais se rétractera plutôt qu'un Français pour éviter un duel. On en peut voir la preuve chaque jour dans les journaux,
lorsqaUU publient les correspondances qui ont lieu au sujet de ces petites affaires. En voici un modèle assez exact :
Au Rédacteur du Timbs.
« MONSIBUB ,
a Nous VOUS serions bien obligés si vous vouliez insérer dans votre journal la relation suivante de raflFaire qui vient d^avoir lieu entre M. Hum et lord Haw.
« Nous sommes
« Vos très-humbles serviteurs, « LioRBL Yabrisb , « Peteb Sbootbawat (1) , « Colonel du... régiment. »
« Lors des dernières élections pour le bourg de Spoutit, M. Hum , candidat des whigs, fut cité dans le Spoutit and Froth Chromcle comme ayant fait usage , en parlant de lord Haw, qui passe pour avoir quelque in0uence dans le bourg, des expressions suivantes : « Quant à ce qui regarde certain lord qui « ne demeure pas très-loin de château de Hâw, j'a- « voue qu^il me serait impossible d^exprimer assez « fortement mon mépris pour son indigne conduite « (grands applaudissements); cette conduite a été
(1) yamish signifie vernis, et Sntoothaway, qui efface
et aplanit ; Spoutit, qui déclame ; Froth y écume.
(Note du Traducteur,) , ♦
1 AIlGtinilRI, T. I. 7 .
« vile , basse, perâde , et à tons égards au-dessous « éa rang quHI tient dans fa société* »
« Après avoir lu ce passage d^un discottrs attribué à M. Hum, lord Haw pria le colonel Smootbaway d^aller voir ce moasîeiir de sa part; et le résultat de sa visite a été la note suivante :
« En appliquant à la conduite de lord Eav les expressions de vile, baste, perfide et au-dessoiês du rang y etc., M. Hum n*a eu en aucune façon rintention d'attaquer la réputation de Sa Seigneurie ni de blesser sa délicatesse. Le colonel Smoothaway déclare en conséquence , au nom* de lord Haw , que Sa Seigneurie est parfaitement satisfaite de cette explication.
( Signé ) « Lionel Vabrish,
« Peteh Skoothawat. »
Mail) dans ce modèle de correspondance il n^y a qu^ime seule des deuic parties qui avait avalé ses paffoks. D^ordinaire cela se £sit des deux côtés et dans ce cas la note est rédigée à peu près de la maniée suivante :
« M. Ham ayant déelaré que lorsqa^il a; appelé lord Bàw mi coquin, W n*avait auesn» intcotîo» de dire à ce seigneur une personnalité, \wà Haw, de son côté , n^faésite point à certifier quHl n*a point Voulu offenser M. Hum lorsqu^en réponse il Pa traité àefripon.%
Je n^ai pas besoin de faire remarquer à Votre Excellence que cette manière de jouer avec Thoo-
neur eat absolument inconnue en France. L^insulle une fois faite, Poffenseur et roffensé ront sur le pré. Ils se battent d^abord, et se rétractent après. Du reste, je crois que la différence qui eiiste à cet égard entre les deux nations tient plutôt à la plus grande vivacité des Français qu^à une véritable supériorité de courage. Pour vos compatriotes, le duel, de même que le suicide , est un jeu, Pelfet d^une ébullition passagère dans un caractère belliqueux j cbez pous , un duel est une affaire sérieuse : on fait son testament et Ton éprouve des scrupules religieux. Votre courage est Peffet d^une impulsion soudaine ; le nôtre doit devenir un principe pour que nous nous y livrions. Quand une fois notre sang a monté dans son thermomètre, il ne redescend pas facilement. En attendant, la manière dont on se dispense d^un duel est une chose convenue parmi nous, et dans laquelle il n'y a rien de déshonorant. Il n^en est pas de même quand un Anglais a une affaire avec un étranger. Dans ce cas , il est beaucoup moins prompt à faire des excuses. Un de mes compatriotes me pria un jour de lui servir de témoin dans pne querelle qu^il avait avec un Parisien. Le sujet du différend était sans importance, et TAnglais avait tort. Je lui conseillai de s^arranger. « Non, répondit mon ami : si mon adversaire était un Anglais , je serais trop heureux de rétracter une parole qui m^est échappée avec trop de précipitation 3 mais ces damnés Français ne comprennent pas la générosités »
Je rappelai à mon ami ses scrupules religieux. « Cest vrai , me répondit-il ; mais comment puis-je
songer à la religion quand je sais que *** est un athée? »
Il y a dans le courage anglais une opiniâtreté qui le rend plus ferme contre Hadyersité que celui de toute autre nation. lia plus de force pour la résistance, et moins pour Pattaque.
En examinant Tarmée de Napoléon et celle de Wellington, nous sommes étonnés de la difTérence des systèmes adoptés dans ces deux armées. Dans Tune , tout encourageait le soldat à se distinguer ; dans Tautre, au contraire, rien. S^élever àe% derniers grades était dans Parmée française un événement de tous les jours; toutes les fois que le plus simple soldat obéissait aux ordres d^un maréchal d^empire , que dis-je ! de son empereur lui-même , il voyait s^ouvrir devant son ambition le champ le plus vaste dans Tobéissance même qu^il leur rendait ; si les dangers étaient immenses, les récompenses Tétaient aussi. Mais en Angleterre , tin mur presque insurmontable sépare le soldat de tout avancement au delà du grade de sergent ; on le dirait fait d^une matière différente des Français. Il a les mêmes peines à craindre , et n^a pas les mêmes espérances pour Pencourager; il est presque inouï quMl puisse devenir capitaine, mais il n^y a pas de jour où il ne puisse mériter le fouet d^une manière terrible. Cependant ces deux principes de conduite , Pespérance et Pefifroi , devraient être réunis.
Mais la question du fouet dans Parmée est bien plus importante pour PAngleterre , bien plus compliquée qu^elle ne paraît Pétre au premier aspect ; toutes les
fois qn*on Tondra Tabolir, il faudra , pour que cela puisse se faire avec sécurité , qu^il y ait en même temps une révolution totale dans le service. Je dois convenir qu^à mon avis nous avons fait preuve d^nne étonnante ignorance , tant dans le cri populaire qui b*est élevé à ce sujet que dans les débats qui s^en sont suivis au parlement. On ne s'est pas le moins du , monde aperçu des conséquences que devra entraîner l^abolition des peines corporelles. Les chefs de Parmée ont parfaitement raison : si Tabolition de ces peines était le seul changement que Ton dût faire dans le code militaire, une des deux conséquences suivantes en résulterait infailliblement : ou la discipline se perdrait , on il faudrait y substituer la peine de mort. On entend des hommes, des législateurs même , dire dans la plénitude de leur ignorance : « Voyez Parmée française , voyez Parmée prussienne ! là , on ne connaît point la peine du fouet. Pourquoi existe-t-elle dans Parmée anglaise ? » La réponse est facile pour ceux qui ont étudié la question : en premier lieu, on ne connaît, point le fouet daos*Parmée française, mais on y connaît la peine de mort. Pour tous les délits pour lesquels nous fouettons un soldat, les Français lejusillent; bien plus, il y a un nombre incalculablement grand de délits qui chez nons ne sont pas même punis corporellement , et qui chez eux encourent la peine de mort. Dans la plupart de nos régiments , on n^inflige le fouet que dans quatre cas , et les régiments les plus sévères n'en connaissent pas huit ; tandis qu'en France il j a quarante délits qui sont punis de mort! Indépendam-
ment de cela , quelle longue liste de délits mililaires , en France , auxquels sont attachées les peines les plus terribles : les fers y le boulet pour ciiuf ans, dix ans ! lULah , ajoute-t>on, Tarmée prussienne? Eo premier lieu , je dirai que le fouet est admis dans cette armée jusqu^à concurrence de cent coups , dont il ne peut être donné que quarante en une fot«; de sorte que le coupable peut être dans le cas de subir son arrêt en deux ou trois fois. Secondement, combien le rang moral du soldat- prussien n^est-tl pas supérieur à celui de Panglais? Gomme il est éleyé , dressé , choisi dans la masse de cette nation toute militaire! Avant d'être soldat, il était nécessairement homme d^bonneur ! or, c'est cette dernière considération qui nous conduit au véritable point de cette question , d'une importance beaucoup trop vitale pour pouvoir être confiée aux orateurs des kus" tings ou aux déclamateurs sortant de l'école. Dans aucun pays du monde , l'armée n'est tirée aussi complètement qu'en Angleterre de la dernière lie du peu» pie ; et c'est là la véritable raison pourquoi la peine du fouet y a été conservée pendant si longtemps ^ et pourquoi il serait excessivement dangereux de retirer aux conseils de guerre le droit de l'infliger, sans accompagner cette mesure d'autres réformes encore. En France , la conscription tire l'armée des classes respectables ; en Prusse , le système militaire produit un corps de soldats plus moral encore qu'en France ; mais en Angleterre, nous n'avons ni conscription ni écoles militaires : le soldat est pris dans l'égout des gens de la campagne ,' l'homme qui abandonne sa femme, parce
qu'il est tro^ paresseux pour la nourrir par sou travail ^ celui qui a eu le malheur d^avoir un enfant il^ légitime j celui qui , s'étant mis à braconner, craint d^étre envoyé au moulin à pied , tels soni les héros dont se compose Parmée anglaise , et qui inspirent à réloquent Daniel O^Connel tant de beaux discours sur la chevalerie et Thonneur. Ajoutez à cela que les deux tiers de Tarméé son^ la lie de la populace irlandaise. « Mais , s^écrie un de nos philanthrope» irréfléchis, si vous abolissez la peine du fouet, vous trouverez d^abord des hommes d^une classe plus élevée qui consentiront à s^enrôler, et secondement vous inspirerez des sentiments plus nobles à ceux qui sont déjà au service. » Examinons un peu ces arguments. Il n^y a pas de doute que vous gagnerez ces avantages, si Fabolition de la peine du fouet doit faire partie d^un système de réforme générale que je déduirai plus bas ; mais vous n^obtiendrez aucun des deux de Fabolition seule. Voyons quelle est la constitution de Parmée : Supposez qu\in soldat commette un vol , il est livré à Pautorité civile et déporté pour sept ans ; il revient de sa déportation coquin achevé, et où va-t-il alors? il rentre dans Parmée. Quelque mauvais sujet que soit un soldat, il est extrêmement difficile d^obtenir son congé définitif des bureaux de la guerre. Quelle raison donne-t-on pour cela? on dit que si Pon renvoyait un soldat pour mauvaise conduite, ce serait pour les autres un eneouragement à se mal conduire. Excellente raison , vraiment ! Mais que prouve-t-elle , sinon que le service est si rude et si pénible, qu^il est insupportable à ceux qui
y sont engagés, et qu^ils commettent même an besoin des crimes pour s^en délivrer? Serait-ce par hasard le fouet seul qui le rend si cruel? bon Dieu non ! il y a tout au plus dans Parmée un homme par régiment k qui on Tinflige. Tous ceux qui ont la moindre connaissance de la nature humaine savent que ce n'est pas la crainte éloignée d'une punition qui rend les .hommes mécontents de leur position , mais des désagréments actuels et constants (1).
Comment peut -on, après cela, raisonnablement supposer qu'en abolissant les peines corporelles, une classe de personnes « plus relevée » consentit volontairement à frayer avec des déportés libérés et à embrasser une profession que ces mêmes déportés seraient trop heureux de pouvoir quitter? D'un autre côté , comment peut-on se flatter d'imprimer un sen-
(1) Ainsi parmi les exemples de ce que Too appelle conduite déshonorante chez le militaire anglais, se trouvent les actes suivants :
« Se blesser ou s^estropier volontairement soi-même ou un autre soldat, même à la prière de ce soldat, dans le but de se rendre soi ou lui inhabile au service.
a Se détériorer la vue.
a S^absenter de Thêpital quand on est malade, ou violer gravement les règlements de Thêpital, produisant ainsi volontairement ou aggravant une maladie, ou retardant sa guérison. »
11 faut convenir que ce doit être une situation fort agréable que celle où il est défendu à un homme de se rendre malade ou aveugle pour s'en délivrer.
timent délicat d^hoDneur à des hommes choisis dans des classes auxquelles Phonneur est ioconnu? En Prusse , quelle différence ! Là , un homme, au lieu de regarder comme un bonheur d'être renvoyé du service, le considère comme le malheur le plus affreux. // a été élevé dans cette opinion avant d'entrer dans Varmée, En Prusse , on crée d'abord le sentiment de rhonneur, et on Pinvoque ensuite (1). Priver un Prussien de sa cocarde est une humiliation cruelle. Un certain colonel anglais , voulant imiter les Prussiens , enleva la cocarde à un soldat , qui lui paraissait pins ' susceptible que les autres du sentiment de Phonneur. Le soldat en fut fort reconnaissant; cela lui épargnait Pembarras de la nettoyer ! Mais , dit-on , dans^ quelques régiments on a aboli la peine du fouet. Soit, mais comment cela a>t-ii réussi? Je ne crains pas d^alBrmer que ces régiments sont de toute Parmée ceux où il y a le moins de subordination (2). Dans quelques-uns , après que la peine a été abolie , le colonel s^est vu dans la nécessité de la rétablir. Croiton pour cela que je sois partisan de cet horrible châtiment? en aucuhe façon. Je dis seulement que si
(1) Même dans les écoles cmles de la Prusse , il y a. une loi qui dit qu'aucan châtiment ne doit être infligé qui blesse le sentiment de rhonneur.
(â) M. Hume assure que dans ces régiments la discipllDe est aussi bien maintenue que dans les autres. Il a le droit de soutenir son opinion ; mais pour savoir si elle est fondée , on n*a qu^à consulter des militaires et les officiers des régiments mêmes où Texpérience a été tentée. Dans Tarmée, son mauvais succès est notoire.
noa$ voulons introduire la réforme dans Parmée; il faut commencer par le commencement , c^est-à-dire par le mode de recrutement. En conservant la peine du fouet , nous pourrons continuer à avoir une armée courageuse et bien disciplinée avec le système actuel , tandis que si on Pabolit , il faut nécessairement changer le système tout entier. Si nous affaiblissons le mobile de la crainte, il faut, dans la même proportion , renforcer celui de Pespérance ; en diminuant la sévérité du châtiment , il faut inculquer le sentiment de la honte. En premier lieu , il faudrait instituer des écoles militaires pour les simples soldats , où on leur inspirât dès leur enfance des principes d^honneur. Secondement , il faudrait introduire dans Tarmée, comme en Prusse, le système de la ^gradation» Dans ce système , tout soldat , en entrant au service , est placé dans une certaine classe , et a droit de porter sur son uniforme certaines marques distinctives. Si, ayant commis des fautes, on le trouve incorrigible par les peines ordinaires , il est dégradé, et passe dans une classe inférieure où il ne porte plus ces marques honortbles , et où il est soumis à des châtiments plus sévères. Il n*y a en Prusse que les soldats ainsi dégradés qui puissent être punis corporeliement. Quand ils se corrigent , ils remontent à leur ancienne classe. Indépendamment de ces deux améliorations que je propose , il faudrait encore que , dans nos écoles militaires , les soldats reçussent une meilleure éducation quUls n^en ont à présent , de manière à les rendre capables de s^élever, même jusqu^aux premiers grades de Par-
-urinée (1). Qnatrièmemeiit, aucun soldat ne devrait être enrôlé sans être porteur d^un certificat de bonne conduite (S). Cinquièmement , il faudrait établir fermement le système de pensions suffisantes après un certain temps de service. On ne saurait rien imaginer de moins judicieux que les changements qui ont été faits en dernier lieu à cet égard (5), Mais cette pension ne doit pas dépendre uniquement de l'ancienneté de service. La bonne conduite doit abréger le temps requis pour y avoir droit , et la mauvaise le |nro)onger. Aucun soldat une fois livré aux tribunaux civils ne doit pouvoir rentrer dans Farmée. Si , avec
(1) Il ne faudrait plus que ravancement se fit avec finance; il n*y a pas de coutume plus décourageante pour toute espèce de mérite , si ce n^est celui de la richesse.
(3) Une des principales causes de la répugnance des soldats pour le senrice, vient de ce que les mauvais sujets n'aiment pas la contrainte , et de ce que les bommes honnêtes n*aiment pas à servir avec des mauvais sujets. Vous écarterez en même temps ces deax inconvénients en refusant de recevoir ces derniers.
(8) Le soldat éprouverait une grande consolation s*il était sûr de recevoir son congé après un certain nombre d'années, avec une pension suffisante pour le mettre au-dessus du besoin pendant sa vieillesse* Par cette espérance vous attirerez «ne classe d'hommes plus honnêtes. Les petits économistes se sont plaints de ce système. Quelle inconséquence ! Ils prétendent qu'il y a trop de crainte dans le code pénal militaire , et ils en retirent tout ce qui pourrait donner de l'espérance.
la passion régnante pour les petites économies (1), et pour les réformes mesquines , il est possible de faire tout cela , on pourra , sans inconvénient , retirer aux conseils de guerre le droit d'infliger des peines corporelles ; mais si ces peines étaient abolies sans adopter en même temps un vaste système de réforme, j'avoue que les suites qui en résulteraient me feraient trembler. Je crois déjà voir une soldatesque effrénée et sans éducation , livrée plus que celle de toute autre armée à la démence passagère que cause Pivrognerie , et à laquelle vous ôtez tout à coup le salutaire frein de la crainte , sans lui donner Fespérance en place ; que vous délivrez de toute contrainte , tandis que Tesprit de chacune des lois que vous conservez vous empêche de lui faire connaître Thonneur. Je prévois que telle occasion peut se présenter, pendant une marche , par exemple , où toutes les peines que vous voudriez substituer à celles 'que vous abolissez, deviendraient inapplicables, et pourtant je suis convaincu que, chez le soldat surtout, le châtiment, pour être efQcace, doit suivre à Pinstant même le délit. Il en est de même sur un vaisseau , où , faute d'un conseil de guerre , le coupable ne peut pas être puni immédiatement. Il sait bien qu'il n^échappera pas à la peine en arrivant à terre ; mais il a trois ou quatre semaines d'impunité devant lui , et cela seul suffit pour faire régner la plus grande insubordination dans l'équipage. Le duc de Wellington a en bien
(1) Car de pareils changements entraîneraient nécessairement des dépenses.
raison de dire que le soldat anglais est toujours un enfant. Je crains que, la discipline une fois relâchée , non-seulement Tinsubordination , mais encore la rapine et la licence ne se glissent dans notre armée privée d'éducation morale , tandis qu'aujourd'hui elles y sont absolument inconnues. Je crains plus encore que dans le cas d*une collision avec le peuple des villes manufacturières , qui aujourd'hui , par Panimosité qu'elles montrent , ne cessent d'exciter celle des soldats ; je crains , dis-je , que ceux-ci , par un esprit de vengeance , ne se livrent à des excès bien plus déplorables que ne le sont quelques châtiments , peut-être un peu trop sévères, infligés juridiquement. Il faut espérer que si mes prévisions s'accomplissent, elles trouveront leur remède, soit dans les réformes que j'ai proposées, qui toutefois éprouveront bien des obstacles, d'un côté, par la routine de l'aristocratie , et de l'autre , par l'économie mal entendue du peuple ; soit par la substitution de la peine de mort aux peines corporelles (1). Ce dernier cas est le plus probable , et quoiqu'il doive rendre le code pénal militaire plus rigoureux qu'il n'est, je trouve que ce genre de rigueur est à la fois plus sage et plut honorable que l'autre.
(i) Il y a plusieurs délits qui n^entralnent aujourd'hui ni la mort, ni même la déportation , et qui pourtant, je le crains , devront y être assujettis si Ton supprime tout à fait les peines corporelles. Telles sont, par exemple, Texcitation à la désertion , nvrognerie pendant le service, de fausses nouvelles répandues pendant un combat, ta saisie des approvisionnements destinés à l'armée, etc.
Des personnes bien instruites assurent que si Pon allait aux voix parmi les soldats , on trouverait que la majorité est opposée à Tentière abolition des peines corporelles , et cela pour deux raisons. Premièrement, parce que les officiers, craignant que si Tinsubordinatiott s^élevait jusqu^à un certain point , ils ne fussent plus en état de la réprimer, en voient partout lés symptômes et soumettent en conséquence les soldats à une foule de vexations minutieuses auxquelles ils ne sont point accoutumés. La seconde raison , qui est bien plus puissante , est que les soldats ont assez de sagacité pour comprendre qu^en ôtant à leurs cheÊi le pouvoir de leur infliger le fouet, on sera forcé de leur accorder oelui de les faire fusiller.
Pour conclure , il faut observer que c^est à Fesprit aristocratique qui règne dans Porganisation de notre armée, esprit qui, pour commander, étouffe les facultés au lieu d^exciter Pambition , qu^l faut attribuer le degré inférieur auquel cette armée se trouve placée sur P^faelle morale , et par conséquent aussi la difficulté d^abolir les peines corporelles. Notre aristocratie s^est servie des moyens les plus vils pour parvenir à un but avantageux , et une crainte servile a produit une discipline parfaite.