CHAPITRE V
EXEMPLES SOPPLEMENTAIRBS DB CABACTERKS.
'Sir Henri Hargrave dans un parti. — Tom Whitchead dans un autre. ~ William Muscle , de Tancienne école radicale. — Samuel Square , faux philosophe de la nouvelle. — Milord Mute, dandy inoÉFensif. — Sir Paul Snarl, dandy venimeux. — M. Warm , Tbomme respectable. ' — M. Gavendish Fitzroy , corollaire tiré du théorème de M. Warm. — Le Voleur Anglais. — L^Homme spécial.
Sir Henry Ëargrave est un excelkot hompoe ; «a conscience est timorée , dût-il ne s^agir que de la léte d^une épingle; il est bieufaisaot, hospitalier, généreux. Sir Henry Hargrave. ne manque ja^iais de probité ou d^humanité que quand il a pour cela les meilleures raisons du monde. Ainsi , par exemple , il a un fils cadet qui est un tcés-manvais sujet. Par le crédit dont il jouit auprès de révé^que de ****, il a obtenu pour ce fils un bénéfice superbe qui lui impose la charge de vingt mille âmes. Sir Henry sait pourtant que tant qu^il eûte^a des chiens couchants et des billards , le jeune curé ne «^occupera pas même die la sienne. Sir Henry Hargrave est , dites-vous , un excellent homme , et cependant il remue ciel et terre
pour procurer à son Gis une place d^une haute responsabilité, dont il sait qu^ii est absolument incapable de ,remplir les devoirs. Pourquoi pas? Sir Henry Hargrave s^en applaudit. Il appelle cela prendre soin de sa famille. Sir Henry Hargrave distribue chaque hiver cent deux pains aux pauvres ; il est juste qu^un ouvrier puisse de temps en temps avoir un pain pour rien. Ne vaudrait-il pas mieux , sir Henry , lui donner le moyen d^avoir en tout temps le pain à bon marché ? Le pain à bon marché ! A quoi pensez- vous ? Sir Henry songe à ses terres , et vous prend pour un révolutionnaire , puisque vous avez osé élever cette question. Mais sir Henry Hargrave , répondez-vous, est un homme humain et charitable pour les pauvres. G^est donc là suivre les inspirations de sa conscience? Sans doute , mon cher monsieur , il regarde comme son premier devoir de veiller sur les intérêts de la propriété foncière. Le sommelier de sir Henry Hargrave Ta volé. Cet excellent homme n^a jamais pu prendre «ur lui de le poursuivre ; il s'est contenté de le renvoyer de son service. Qu'il doit avoir bon cœur! Sans doute ; pourtant Tannée dernière il a envoyé quinze braconniers en prison. Étrange inconséquence! En aucune façon. Que deviendra le propriétaire si son gibier nesl pas protégé comme il doit Vélre ? Sir Henry Hargrave est un homme de la plus stricte probité ; sa parole vaut un contrat ; il pourrait dire comme ce Père de l'Église , qu'il ne proférerait pas un mensonge quand ce serait pour gagner le ciel ; et pourtant sir Henry Hargrave a dans six occasions différentes payé 5,000 fr. à trois cents électeurs du comté de
Cornouailles, sachant bien que tou9 ces hommes préleraîenl serment qu^Hs n^avaientpas reçu un schelling de lui. Comment! vous dites qu^il ne voudrait pas proférer un mensonge , et il engage trois cents hommes à se parjurer pour lui ? Précisément ; et , qui plus est , il défend ayec opiniâtreté ce système de corruption; mais il ne faut pas lui en faire un reproche: c'est qu'il est attaché à l'antique constitution de ses ancêtres. Sir Henry Hargrave a reçu une eicellente éducation , et il est fort instruit de toutes les choses que Ton apprend au collège , ce qui n'empêche pas qu^il ne soit un des hommes les plus igno-' rants qu-il soit possible de rencontrer. Son esprit est pétri des erreurs les plus usées ; c'est une véritable friperie de vieux préjugés. Si une lueur de vérité l'éclaire parfois momentanément , elle trouble sa manière habituelle de penser, comme un rayon de so* leil qui pénétrerait par hasard dans une caverne habitée par des chauves-souris. II jouit parmi ses amis de la plus haute réputation de sagesse et de vertu , et il est regardé comme le plus conséquent de tous les hommes; conséquent !... oui, au système de son parti.
Tom Whitehead est un personnage d'un genre bien différent ; il est adroit , fin , rusé , et a beaucoup vécu à Paris. Il se moque de l'antiquité ; il n'a rien de poétique dans sa nature ; il ne croit point à la .vertu ; à ses yeux « tous les hommes sont des menteurs. )) Dans sa jeunesse il était joueur ; il professe les opinions les plus désavantageuses sur la sagesse <les femmes ; il a dépensé la moitié de sa fortune ;
il esl libéral en politique, et ne jure que par lord Grey. Son père était wbig comme lui; depuis vingt ans il ne parle que des <c progrès de Tesprît humain.» Il est très-aimé dans les clubs ; il passe pour un honnête garçon , précisément parce quMl se moque si ouvertement de rhonnêteté des autres. Il est à moitié athée , parce qu^il regarde comme de Phypocrisie d^ètre plus qu^à moitié religieux. Mais il soutient que la religion est une bonne chose pour le peuple , car, tout en parlant du progrès des lumières, il^est d^avis que Ton ne saurait trop tenir le peuple dans les ténè-
' bres sur tout ce qui dépasse le bill de la réfompe. Il veut Tavancement jusqu^à un certain point... c^est-àdire jusqu^à ce que son parti arrive aux affaires. Après cela il devient conservateur... de peur que son parti n*en soit chassé* Ayant eu Tadresse de se défaire de ses préjugés , il n^a jamais pris la peine de les remplacer par des principes. Il se croit très-éclairé parce qu^il aperçoit les défauts des autres , et il est trèsignorant parce quMl n^a jamais réfléchi sur les siens. 11 est patriote dans son genre, mais sa patrie ne se compose que des gens riches ; il a une horreur excessive de la canaille. On peut dire de lui ce que Robert Hall disait de Tévêque Watson : « 11 a époasé la vertu civique dans sa jeunesse , et n*a cessé , depuis son mariage, de se quereller avec sa femme. » Son parti le regarde comme Phomme le plus sûr du monde , car il n'a jamais voté et ne votera jamais con* tre lui.
William 'Muscle est un homme puissant. 11 est
< plébéien et radical jusqu^à la moelle des os. Il hait
les philosophes comme le poison. Ces! Thistlevood(l) qui est son héros, et rien ne saurait égaler son horreur pour William Pitt. Il est enfin entré au parlement. Avant d'y être, il s'était vanté qu'il ne lui faudrait pas plus de quinze jours pour convaincre cette assemblée qu'il était le seul homme dans l'univers en état de gouverner le pays. Toutes les fois qu'il parle , c'est pour s'étendre longuement sur l'Amérique , et pour ne presque rien dire de l'Angleterre. Un président avec 5,000 liv. par au est à ses yeux le modèle d'un pouvoir exécutif. Il ne conçoit pas pourquoi le président de la Chambre des Communes aurait plus de 100 liv. de traitement. Il connaît , parmi ses commettants , plus d'un honnête homme qui accepterait la place pour moins que cela. Il accuse l'aristocratie de s'entendre pour tromper les bons citoyens de. son bourg. Lord Grey et sir Robert Peel se voient en secret pour combiner les moyens d'augmenter les impôts qui pèsent sur la classe ouvrière. Il hait les juifs parce qu'ils ne cultivent pas la terre. Il n'a aucun désir que le pauvre soit plus instruit. Le cri que l'on élève contre l'impôt sur les connaissances lui paraît une pure hypocrisie. 11 déteste mortellement les musées, et demande quelle est l'utilité des insectes. Tout ce qu'il désiire faire pour les pauvres consiste à leur procurer du pain et du lard. Il méprise l'homme qui préfère le
(1) C^était le chef de la ridicule conspiralion de Cato Street, condamné il y a quelques années.
{Note du Traducteur.)
thé à la bière. Il est Anglais dans toute la force du terme ; il n^y a pas d^autre pays au monde qui aurait pu produire son esprit osseux et cartilagineui. Son style est simple , vigoureux , et il professe les ehoses les plus monstrueusement incroyables, comme s^il était absolument impossible de les nier. Les belles paroles et les phrases arrondies sont des abominations, à son avis. Il s^estime plus que tous les autres hommes. Il est convaincu que les ministres ont délibéré plusieurs fois sur la nécessité de Pempoisonner. Il s^indigne si d'autres que lui prétendent servir le peuple, qu^il regarde comme sa propriété. Ses préjugés populaires , joints à un bon sens inné, sont comme incarnés en lui. II est changeant comme une girouette parce quMl e'st tout passion. Il est le représentant vivant de Pancien John Bull. A sa mort , la race entière s'en éteindra. Il a fallu des siècles pour amalgamer tant de talent et de sottise, de force et de faiblesse dans un corps de cinq pieds huit ponces. Il est le type des vieux radicaux, des anciens partisans de parlements annuels, des réformateurs tels qu^ils se présentaient il y a cinquante ans. C'est ea vain qu'on le badigeonne et qu'on lui met une nouvelle enseigne, il n'en reste pas moins toujours le même. Il ne se laisse pas émouvoir pour plaire aux fantaisies des philosophes. Il a servi son temps ; c'eat une machine grossière, massive, mal construite, qui ne se dérange pas facilement , mais qui cependant ne va jamais parfaitement bien. Les hommes ont inventé de nouvelles machines moins grossières , mieux travaillées , mues par un principe plus sage ,
et qui voDt mieux, quoique construites avec des matériaux moius solides.
Samuel Square appartient à la Douvelle école des radicaux; lui aussi est républicain. Il n^est pas philosophe , mais il l'ait sans cesse de la philosophie. Il ▼it de « principes fondamentaux. » Il ne peut faire un pas au delà de son principe. Il a resserré les pieds de son esprit , comme les dames de la Chine , pour les empêcher de grandir , et il est fier de ce qu^ils sont devenus si petits qu^ils ne peuvent plu^ lui servir pour marcher (1). Quoi que Ton puisse objecter contre sa manière de raisonner , il n^a qu^une seule réplique... un principe fondamental. Il n'y a en lui aucune souplesse ; il lui est impossible de réfuter une erreur. Au lieu de cela , il répond par une vérité vulgaire qui n'a aucune liaison avec l'objet dont il est question.' Il s'imagine que les hommes n'ont point de passions ; il les regarde comme autant de machines mues par des rouages , et qu'il prétend monter à l'aide de son principe fondamental. Il est convaincu que tous les hommes , quel que soit leur rang, leur profession, leur intelligence, n'agissent que par intérêt, et que, s'il leur dit que telle ou telle chose est de leur intérêt, ils agiront en conséquence. C'est en vain que vous lui faites voir qu'il n'a jamais encore convaincu personne , il répond par un principe fondamental pour vous prouver , en dépit de vos sens, que vous vous trompez; il en est sûr lui-même,
(1) Malgré la bizarrerie de celle comparaison, la traducteur n'a pas cru devoir la supprimer ni la changer.
et n^en deipande pa» d^autre preuve. Il n^e^t d'auouaé utilité dans le monde, quoiqu^il se croie le plus utile de tous les hommes. Quand il écrit , il ne peut pas se faire lire, parce qu'il a pour système que\rieB n^est plus dangereux qu^un style agréable ; qua/ad il parle , on ne saurait le comprendre , parce qu'il ne parle jamais qu'en syllogismes* Il n'y a rien en lui de fort ni de succulent , il est sec comme un os. Il vit par système; il n'a jamais de sa vie été amoureux. Il refusera de boire une bouteille avec un ami ^ je crois même qu'il ne se jnourril; que de légumes. Il «'a aucune sympathie humaine avec vous : mais il est grand philanthrope pour les peuples qui doivent naître dans mille ans. Il n'a jamais secouru personne, il n'a jamais eu compassion de personne, il ne caresse jamais personne ; mais il raisonne avec tout le monde, et il n'y a rien qui ne lui fournisse un sujet d'arguments. S'il avait jamais été marié, je soupçonnerais que c'était lui qui , s'adressant ces jours derniers , par la. voie des journaux , à sa fille qui s'était laissé enlever, la priait , « si elle ne voulait absolument pas revenir auprès de ses parents désolés, de leur renvoyer au moins la clef de la boîte à thé. » Ce qu'il y a de plus étrange en lui , t'est que , tandis qu'il croit tous les hommes fous , il s'imagine en même temps qu'ils ne se laissent gouverner que par la raison. S'il visite les Petites-Maisons, il s'efforcera de persuader aux aliénés qu'ils ont tort de ne pas être raisonnables. Il ne sait pas distinguer un homme d'un autre j ils lui semblent tous faits de même , comme autant de moutons ou d'enfants au berceau.
-oeil croit que Fou devrait Rappeler à la direction des affaires de TÉtal ; mais qoe le ciel nous en préserve ! Tel est le vrai rejeton du nouveau radicalisme: il n^a qu^un petit nombre de confrères ; il se dit philosophé et parfois Benthamiste ; mars il ressemble à Punet à Pautre, comme une tête à perruque ressemble à un homme. Cest nifie vraie tète à perruque.
La fatuité, telle qu^on la rencontre sur le continent, est en quelque sorte une btenverHance pervertie f c^est le désir de plaire exprimé d^une manière bizarre. CheznoAs', cVst tout (e contraire; elle est plutôt une méchanceté pervertie : c^est le désir de déplaire: il y a poartant un autre genre de fatuité que je veux décrire d^abord ; ceïui«ei eét nul et rnoffenvîf : il consisté à n^avoir de désir d^ancune espèce.
Lord Mnte est aujourd'hui un élégant anglais... un dandys On ne sait pas ce qu^il a été itutrefois. Rien en loi nMndique qu'il ait jamais été enfant. Toute apparence de nature a disparu de sa personne ; c'est une masse de riem du tout enveloppée dans àvL drap ! It est impossible de se persuader qu^i) ait été créé par Dieu... C'est le tailleur Stultz qui a été son Frankenstein. Il s'habille avec une élégance re-^ cfaerchfée, il faut en convenir; il n'y a rien dî' outré dans sa mise; elle n'ofl^ point la magnificence négligée des autres nations. Son caractère distinctif est une propreté exquise. Que son linge est blanc f que les boutons de sa chemise sont placés afvèe régularité t qw« la couleur de son habit est bien choisie \
Et puis ses bottes... elles sont la partie la pins brillante de son Gostnme. Lord Mute a incontestablement un goût parfait , un goût qui se montre dans ses chevaux , dans ses livrées , dans son cabriolet. Il est le modèle d'une simplicité sans défaut. Il n^y a pas de doute quVn fait d^équipages et de mise , les Anglais surpassent toutes les autres nations de PEurope. Mais lord Mute ne parle jamais. Quand sa toilette est faite, il n^est plus question de lui : c^est une pendule qui marche sans que le balancier fasse tictac. Lui et ceux qui lui ressemblent sont comme les astres qui tournent autour du globe de la terre dans un silence solennel. Mais je me trompe, il parle, seulement il ne cause point. Il a un petit nombre de phrases faites qu^il répèle chaque jour. Il n^entend rien à la politique, à la littérature, aux sciences. Il lit le journal , mais machinalement , et ne se rappelle point ce qu^il a lu. Lord Mute est un vrai philosophe. Le monde est agité... mais il Pignore. Les rugissements de la démocratie , les révolutions des États, les renversements des trûnes , ne sauraient Taflecter. il ne daigne pas même s^occnper de pareilles bagatelles. Il quitte son lit pour se mettre à Pouvrage, c^est-à-dire à sa toilette ; puis il sort , il clubbe, il dîne, il prononce ses phrases accoutumées , il va à rOpéra , où il se montre également brillant , également tranquille chaque soir. « Le calme du cœur se réfléchit sur son visage ! > Jamais il ne se met en colère, jamais il ne rit tout haut. Son front ne se ridera jamais que par la vieillesse. Il re> garde passer la vie du fond de sa loge. Si milady son
êpon$e était consumée par ud coup de soleil, il dirait, comme le major LoDgbow : « Apportez-nous des verres nets , et balayez votre maîtresse. > Encore ce discours serait-il fort long pour lui. Lord Mute n^est point un homme impopulaire : il est du nombre des dandies inoffensifs* D^ailleurs on ne peut pas dire que lord Mute existe ; c^est son cabriolet et sqn habit qui existent ; et qui pourrait bair un habit et un cabriolet?
Mais sir Paul Snarl est un dandy d^une autre espèce ; c^est la guêpe comparée au faux-bourdon. G^est un homme assez instruit; il a lu des livres, il peut citer des dates , et parfois même il détruira un bon mot en prouvant qu^il y a anachronisme. Il traîne ses phrases en parlant , et relève ses i^ourcils d^un aird^au-. torité. Snr Paul est d^une naissance du second ordre, et sa fortune est médiocre. Il a été obligé de faire son chemin dans le monde. S^y est-il pris en cherchant à se rendre aimable ? nullement ; mais en s^efforçant au contraire d^y être le plus désagréable possible. Toujours dans une position douteuse, il a essayé de vous imposer en vous faisant croire que votre opinion lui était tout à fait indifTérente, Il a désiré s^élever en dépréciant les autres , et devenir un grand homme en montrant qu'il vous regardait comme un homme très-petit. Chose étrange à dire; il a réussi, il fait partie de la classe la plus nombreuse des dandies ; il est d'une espèce très-commune. On est naturellement porté à croire qu'un homme qui vous regarde comme si fort au-dessous de lui doit être en effet quelque chose de fort extraordinaire. Les dames
disent à lettre maris : o 11 faat alMoJument que nous invitioiis.ce détests^ble sir Paal à dîner^ Il est boq de •^enfai^eun ami, car il peut être si méchant! D^aillears il est si élégsmtf tu sah, mdu ami , qu^il se trouvera avec te duc de Haqtton, et il faut que nous fassions faire le dkier par Grack« » .Cest aîhisi que ]^adb*oit sir Paul estuoa^-seulement invité partout^ maïs il est encore cboyi et courtisé ; et cela parce qu^il est si insupportablement désagréable.
Sir Paul Snâirl éat donc un dandy; aatàis il ne. faut pas qu^onf se ti^ompe sur laj sî^iîcation de ce mot : un dandy n^est pas seulement un homme. qui se met bien; on peut être un dandy quoique fprt n^ligé dans sa toilette. Un dandy est un homme qui vit avec des gens à la mode, qui est lié avec la digue des daudiea, et qui, étant d^ailleura riche et d*une naissance honnête , possède quelques idées générales assez justes sur cette chose indéfinissable qu^on appelle le bon goût (1). Sir PaulSnari s^habille comme tout le monde. Parmi les hommes très-diffimles sur leur toilette il passerait pour se mettre mal ; mais parmi le grand nombre il est un modèle. Il est certain toutefois que son
(1) Le bon goâi est une phrase Haivortie de l'aristocratie anglaise. Elle en fait usage m4me dans la chaire et à la Chambre des Communes, v. Un tel a fait un seroiion de fort bon goût. Que \€ discours d'un tel était de bon goût ! » Appliquer le bon goût à la législation et au salut ! Qu'est-ce que cette expression peut signifier ? Dieu seul sait ce qu'elle veut dire dans la chaire; mais à la Chambre des Communes elle signifie flatter les anciens membres, et cacher de l'impudence souv un air de modestie.
apparence n*ett pas tout ce qu'il y a de plus dktingaè :ïl manque du senatorius décor» Ou pourrait, sans être accusé de trop d^ineipérience , le prendre pour le valet de cbaoïbre d^un due. Sir Paul et ceux de sa classe sont ce* que Ton appelle chez nous essentiellemeut des coupeurs (cutters) , c'est-à-dire qu'ils refuseivt elTrontéflieitt d'adresser la parole aux personnes qu'ils connaissent le mieux s'ils craignent de s'abaisser en leur parlant. Cda arrive fort rarement à lord Mute, à moins que l'on ne soit excessivement mal mis; ce dernier connaît son rang: par instinct. Il n'est pas de ces hommes à qui l'on puisse faire tort en leur demandant : « Qui est donc votre gros ami? > Mais sir Paul est placé sur un pied bien-différent; toute sa poskion eflit fausse : il perdrait trop à accorder légèrement un sfilut ; il ne connaît point de nens éqni;voqaes , et s'il a le moindre doute que vous soyez comme il faut y il vçus confie sur 4e-champ. Il vit dans une crainte perpétuelle que l'on ne découvre qui il est; il est nécessaire qu'on fe croie plus qu'il n'esta : son existence en dépend. Afin d'y parvenir , il s'arrange poi^r connaître toujours desgeps au-dessus de lui , et jamais pe^aonne au-dessous. C'est là la définition exacte de l'importance de sir Paul. La vanité de sir Paul consiste à jeter un étouffoir sur l'amour-propre de tout le monde. Si vous racontez une anecdote intéressante , il saisira ce moment pour prendre une prise de<tabac, et pont se retourner versson voisin et loi faire une question au sujet du bal d'AImaeks; si vous vous flattez d'avoir lait la conquête de miss filank, il prend la première occasion poi^r voUs apprendre , par pa-
rentfésey qu^il a entend a dire à cette demoiselle quVUe ne pouvait pas tous souffrir ; si tous avez prononcé un discours à la chambre des Pairs, il vous accoste avec un sourire de triomphe , et vous dit : « Allons , ne vous chagrinez pas \ vous parlerez mieux une autre fois ; » si vous venez d^acheter un cheval à un prix exorbitant , et sMl s^aperçoit que vous en êtes fier, il remarque d^un air languissant qu^on le lui ofirait pour la moitié du prix, mais qu'il n'en aurait pas voulu pour rien du tout ^ quand vous parlez , il vous écoute avec un regard vague; quand vous marchez , il vous regarde en relevant la lèvre; s'il dîne avec vous, il fait la grimace en buvant votre meilleur vin du Rhin. Son seul but est de vous blesser dans la partie la plus sensible. Sir Paul est un de ces fats qui appartiennent exclusivement à notre siècle et à notre pays ; il fait par simple fatuité ce que d'autres font par méchanceté. Il y a beaucoup de sir Paul dan« le grand monde de Londres : ils craignent et détestent à la fois les hommes d'esprit. Ce sont, du reste, des animaux dont il est facile de se défaire ; on n'a qu'à leur adminia^ trer une dose de leur propre insolence. Le rang qu'ils occupent étant tout factice, ils n'ont rien qui les soutienne si vous leur faites voir en public que vous les méprisez.
Mais quel est donc cet homme entre deux âges , dont la figure paraît pleine de dignité? Paix! cVst M. Warm, un homme très-respectabh» Son ami le plus intime a fait faillite et a été arrêté pour dettes. A compter de ce moment M. Warm a rompu avise lui ; il n'aurait pas été respectaUe de continuer à le
^oir. M. Warm, dans sa jeunesse, avait séduit une jeune personne ; elle vécut trois ans aTec lui ; au bout de ce temps il se maria , et la renvoya sans lui donner un sou. Cette liaison n'aurait pas été respectable pour un homme marié. M. Warm est , comme. je Tai dit , un homme très-respectable. 11 paye ponctuellement ses oiémoires; ilëst membre de six associations de charité ; il va le dimanche à Téglise avec toute sa famille* f il se couche à minuit précis. Tout cela est fort bien sans doute, mais M. Warm est-il bon père , bon ami , citoyen actif? n^est-il point avare; n^aime^-t-U point la médisance ; na^uU pas le eœur jroiét; n'est-il pas ▼indicatif, injuste , insensible ? Il est possible , monsieur , qu'il soit tout ce que tous dites,, mais qu'importe? Tout le monde convient que M, Warm est un homme très^respectable.
Un pareil homme jouissant d'nne pareille réputa- | tion , offre la preuve de l'importance que nous attachons aux apparences. Instruit de cette circonstance, voyez le véritable escroc imitant l'escroc moral; voyez ce gentleman avec un costume à la mode , un air militaire , et une figure agréable. 11 prend le nom de M. Cavendish Fitzroy; il loue un appartement dans un quartier distingué ; il va chez des bijoutiers et chez des marchands dç soieries , fait porter chez lui des marchandises de tonte espèce , avec lesquelles il se sauve par une porte de derrière. Les escroqueries de ce genre qu'tl a faites sont grandes et nombreuses , et les pleurs et les grincements de dents sont horribles dans les quartiers de Mary-le-bone et de Saint- James. Mais certainement , dites-vous , il serait bien temps
maintenant que les mariîhands «l^vinsi^iit «a^tes.Jloii, tnoo che]p>moBsieur, non; en Angleterre, ooua ne sommes jamais sur nos -gardes contre ées apparences si respectables^ En vain fos- journaux doiinent-ils des avis V et les tribunaux de police font^'iUdes exemples. Pourvu qu'un homme se dise If . .'Cavendish- Fitzroy , et qift'U aitune^gure agréable y il endort sur-le-champ tous lès 'SDiiipeons. £l pourquoi pas ?T a**t^il plsis de sottise à se laisser tromper par les apparences respec* tables de M« Fitsroy, que parles apparences respectables de M. -Warm ?
MAÎsenfrlponverie, du moins t !• '^Dg se paye au prix du honheork L'escroc à > la .mode n'est pas de moitjé aussi gai que le .voleur deproiess^iB. Il y a qn^ue chose de triste et de distingué dans les manières de tous ces Fitzroy , aÎQ^i que dAn«;le^r$ yedingotef garnies de fou^rrureset Ieur4 chaînes dTor^ ils mèuent une vie solitaire ^ et ne (con.oaiaaent point
J'amiijé* J;e ne serais pas^ étonné qu'ils lussent lord Byron. Ils sont sans cesse ^pf&iiranivi» par la crainte du moulin à pied , et ne pe«.vent Nippi^ter la mauvaise société; s'il leur arrive d'ètne pendua^ ila meurent dans un accès de désespoir; parfois ils essayeul de l'acide prussique.- £n un motf rien en eux nê'eat lait pour inspirer l'en^rie, exoepté/leurs bonnea m«nii^res. Mais Je Volboe de {Nrofession , ah ! e^'est là vraiment un homme heureux! Je ne sais ai, à U>ut
.prendre, «Uns l'état actuel de la société anglaise-, il etiste MO personnage qui ait moins de soucis que lui. Les impositions ne pèaent point aur lui ; il ne craint pas de manquer d'ouvrage. Les loyers peuvent dimi-
nner ; left joiiriiêeé peBTeat «e réduire à rien j que }iii importe ? La baisse des fonds ne porte aucune atteinte à sa gaieté, et quant aux petites contrariétés que Ton éprouve dans la vie , si Pargent devient rare , et si Suzanae est infidèle , il change de quarlier ^ et JMLolly ren^ace Suzanne.
Mais ce qu^il y a surtout de plus heureux pour lui, d'es.t qu^ii est impossible que jamai» il perde son rang dans la société. Cette crainte perpétuelle de descendre, qui , dans notre complication de rangs , poursuit Wtts les autres hommes , xie Faffecte jamais. Il est auflsi bien ,chez lui dans le moulin à pied , dans le vaisseau des déportés, à Botauy-Bay, que lorsqu'il joue aut dominos au cabaret du £ùq et la Poule , ou iqo^il ouvre la danae dans le quartier de Saiul^Cîilles. Ilsest d'ailleurs digue de remarque qu'il n'y a point ■de classe en Angleterre, sauf l'aristocratie, qui s'amuse autant que celle des voleurs. Un voleur peut aller tant qu'il veut au bal et au spectacle ^ il fait des soupers chauds, et a dest^aireêdecœur^ il est d'une aociabilîté charmante ; c'est un vra» luron. S'il est pendu, il ne s'en chagrine pas comme un fiizroy. 11 •a vécu dans la joie et meurt de même. Je pense d'après cela que si Votre Excellence désire se faire une idée de la véritable gaieté anglaise , il faudra qu'elle abandonne paur qiselque temps la société des « voyageurs» et aille trouver les voleurs. Elle pourrait presque se croire en France tant ils sont heureux ; tout agent de police certifiera que ce que je viens de dire est l'exacte vérité et n'est nullement chargé. Je. ne sais si la grande gaieté des voleurs est particulière à
PÂngleterre ; il aérait possible quVlle tint à Texemplion de la surcharge des impôts dont nos voleurs jouissent.
M. Bluff est le dernier personnage dont je vais décrire le caractère dana ce chapitre ^ c^est Phomme de bon sens , Thomme spécial. Il méprise toutes les spéculations , excepté celles dans lesquelles il a une part ; il est très-intolérant pour les manies des antres pi hait autant les poëtes que les philosophes; il aime beaucoup les faits. Si en lui parlant vous poO'viez citer à chaque instant la table de multiplication , il vous prendrait pour un grand orateur ; il ne cherche point à appliquer les faits aux théories ; les faits tout seuls lui suffisent. Si tous lui dites : « Quand les abus sont arrivés à un certain point , il faut y porter remède » , il vous regardera comme un homme sans fond , comme un théoricien ; mais si vous lui faites ce calcul : « 11 naît tous les ans, à Londres, mille enfants à la chaire du public,* en 1823, le froment valait quarante-neuf schelliogs; les terres produisant du houblon se louaient de dix à douve schellings Parpeut; Joitc vous devez avouer que quand les abns sont arrivés à un certain point , il faut y porter re» mède ! » M. Bluff fera un signe d^approbation, et dira à son voisin : « Voilà Phomme qu^il me faut ! voyex combien il y avait de faits dans son discours, v
Les faits , comme les sciences , ne sont rien par euiL-mémes , toute leur valeur consiste dans la manière dont ils sont enchâssés et dans le but auquel on les applique.
Aussi M. Bluff est-il la dupe de tout le monde; ne
considérant que le fait , il ne Toit pas à un pouce au delà , et il n*jSL pas d'imprudence que vous ne puissiez lui faire faire , en commençant toujours par lui dire : « Deux fois deux font quatre. » M. Bluff est merveilleusement Anglais. G^est par des hommes spéciaux que nous avons été entraînés dans les plus folles spécoJations , et le plus extravagant de tous les théoriciens commence tous ses discours en disant : u Maintenant, mes amis , examinons les faits (!)• •
(1) Le lecteur comprendra sans doute le vrai sens de ces remarques. Il est évident que toute théorie doit être fondée sur des faits ; mais il y a en Angleterre une grande disposition à croire que Thomme qui sait comment on fait des gants doit nécessairement savoir aussi quelles sont les lois qui peuvent le mieux protéger la fabrication des gants, et cependant ces deux genres de connaissances sont tout à fait distincts. Un esprit habitué aux principes peut s^abaisser jusqu^aux détails, parce qu'il les saisit et les classe d^un coup d'œil ; mais un esprit habitué aux détails est rarement capable de saisir un principe. Quand un homme dit qu'il n'est point orateur , c'est qu'il va faire une harangue ; quand un homme dit qu'il est simple et spécial, je sais d'avance qu'il va prouver que parce que un et un font deux , deux et deux doivent faire sept !
PIII 0U LIVBE PREMIER.
LIYRE SEGOIfD.
LA SOCliré BT LBSMOBURS.
^*^*, enigtr.
« Voilà ce que je sais par une cxpérieoce de toutes sortes de livres et de personnes. »
(Pascal, Pensées.)