CHAPITRE PREMIER
Respect accordé à la richesse. — Fable de Quevedo. — La Mode. — Distinction entre la Mode et TOpinion. — Lutte entre les Grands et les Riches. — Ostentation. — Anecdote de Lucien Buonaparte. — Premier coup porté au faste par un despote. — Jeunes personnes à Tencan. — Les Mariages d*inclination ne sont pas très-communs. — Le bon mot de Quin est applicable au troupeau des Élégants» — La Coutume de faire des mariages est nuisible à la sincérité, et contribue à rendre la société ennuyeuse et sotte. — Cette ambition mesquine flétrit la' sympathie que Ton devrait avoir pour la vertu civique. — Histoire des Thurston. — Comment une femme d'esprit justifiait le radicalisme de son mari. — Le Sentiment politique a plus de force parmi les femmes des classes moyennes et basses. — Anecdote d*un électeur et de sa fiancée, — Le pouvoir du Ridicule est plus fort chez nous qu'en France. — Son influence est plus dangereuse sur un peuple grave que sur un peuple frivole. — Influence des coteries. — La Société dans les provinces est plus naturelle et plus affable qu'à Londres. — Caractère des Longueville. — Les Clubs. — Leur Effet salutaire. — Ils contiennent le germe d'une grande révc^lution sociale. -
CV«l à voua , mon cher ***, que je dédie cette partie de mon ouvrage, qui se compose en grande
partie d'esquisses dessinées d'après les divers aspects sous lesquels notre système social se présente, car je ne connais personne qui soit plus en état que vous déjuger si la ressemblance est exacte. La vasle expérience que vous possédez du genre humain, et la justesse de votre esprit d^observation , vous ont fourni une nombreuse série de faits que vous savez appliquer le plus heureusement du monde, grâce à une philosophie, fruit d^assez profondes méditations. Plusieurs des remarques contenues dans ce livre sont le résultat d'observations que nous avons faites ensemble ; et si de temps à autre quelque conclusion plus eiacte que le reste frappe agréablement le lecteur, il pourra m'arriver de dire , en me rappelant combien mon expérience a profité de la vôtre ; Ce n'est pas moi qui parle j c'est Marc-Aurèle*
De même que la première impression que l'étranger reçoit en arrivant en Angleterre est celle de la richesse, de même aussi la première chosç qui frappe l'observateur de» mœurs est la grande estime que, dans notre système social* on a pour cette ricbeate. Il y a des pays où l'on rend un culte au Plaisir; dans d'autres, à la Gloire ou à PÂmbition; mais» chez nous, la plus puissante de toutes les divinités est VAr* gent.
I Dans une de ces magnifiques visions de Quevecio , où le grand et le grotesque se mêlent d'une manière si singulière , la Mort , sous une figure bien différente de celle sous laquelle elle se présente d'ordinaire dans nos tableaux , sert de guide au pointe dans un voyage allégorique pendant lequel il aperçoit trois
speoires armés , de forme humaine. Ces spectres , dit Tailleur, se ressemblaient si fort, qu^il me fut impossible de les distinguer l^in de Tautre : ils li- ▼raient un combat terrible à un monstre difforme et effrayant»
« Connais-lu ces spectres? * dit la Mort en s^arrêtant brusquement, et en me regardant en face.
— « Non vraiment , répondis-je ; et j'insérerai dans mes litanies la prière d^étre pour jamais dispensé de rboaneur de faire leur connaissance. »
— «Insensé! reprit la Mort, il y a bien longtemps que cette connaissance est faite ; tu n'as presque pas connu autre chose depuis que tu es en vie. Ce sont les ennemis les plus implacables de ton âme : le Monde , la Chair et le Démon ] ils se ressemblent en effet si fort , que celui qui est possédé de Pun les a tous trois en lui. L'homme ambitieux presse le Monde contre son cceur, et c'est le Démon qu'il tient; le luxurieux embrasse la Chair, et c'est toujours le Démon qu'il prend dans ses bras f n
— « Mais quel est , dis*je , cet ennemi qu'ils combattent?»
— « C'est le génie de l'Argent , répondit la Mort ; ce génie est fanfaron, il soutient qu'à lui seul il est aussi fort qu'eux trois , et que partout où il se présente lui, on n'a pas besoin d^eux. •
— « Ah I dis-je , le génie de l'Argent tient le bon bout du bâton ! »
Cette fable explique parfaitement notre système social : le Monde, la Chair et le Démon sont trois personnages formidables , mais le Luxe est encore
plus fort; le génie de T Argent tient le bon bout du bâton.
Le mot de Société est une expression essentiellement aristocratique , et c^est dans ce qu^elle a de plus aristocratique que nous allons d^abord Texaminer, Commençons par la Mode*
Les classes moyennes s^intéressent à des matières graves; la réunion de leurs sentiments forme ce que Ton appelle TOpinion. Les grands ne s^occupent que de frivolités; Tensemble de leurs sentiments devient la Mode. La première est le représentant moral de l^esprit populaire ; la seconde , de Fesprit aristocratique.
Mais la frivolité même d^un peuple prend la teinte de la constitution politique , et la Mode est un reflet du caractère national lui-même. En France , la Mode était galante sous Louis XIV, sévère sous le triumvirat de la révolution ; à Venise , elle était mercantile ; en Prusse, elle est militaire; en Angleterre , elle porte deux empreintes différentes : d^un côté le respect pour la richesse, et sur le revers le mépris! L^homme titré doit tantôt son origine aux hommes à argent, le fondateur de sa famille ayant été ou un négociant enrichi bu un avOcat célèbre, et tantôt il a maintenu la splendeur de son rang en s^alliant avec eux. D'après cela , il est d'un côté poussé à respecter les gens riches et à chercher des liaisons avec eux , tandis que d'un autre côté l'orgueil inspiré par son titre lui inspire , ou plutôt à sa femme , le désir de conserver un certain cercle de connaissances dans lequel ne puisse péné-
trer la classe d^hommes auxquels il doit ou soo originie ou ses revenus. Nous permettons à Populence le pouvoir, mais nous lui refusons la mode; la roue a tourné, et après une génération le riche roturier est devenu Peiclusif titré. Cette circonstance maintient en même temps un esprit de rivalité ridicule parmi les riches de basse extraction , et d^arrogance inconséquente parmi les grands héréditaires. La famille du négociant donne des fêtes superbes , afin de prouver qu^elle est digne d^aller de pair avec celle du lord ] lé lord ne veut pas être surpassé par le banquier, et c^est ainsi que Toslentation devient à Tordre du jour. Nous ne nous efforçons pas, comme on devrait le faire à la cour, de bannir Tennui de la société ; au contraire, nous voulons rendre Pennui magnifique, et le génie de cette misérable émulation s^étendant d^une classe à Tautre , tout le monde s^appauvrit de peur d^être cru pauvre.
Lucien Buonaparte , se trouvant en Angleterre il y a quelques années , avait formé le chimérique projet de vivre avec économie. Quelle erreur fut la sienne ! Je frère de Napoléon , qui , soit comme ambassadeur en Espagne, soit comme ministre en France, ou comme prince en Italie , u^avait Jamais vécu avec plus d^apparat que celui qu^exige une certaine élégance , arrivé en Angleterre, se vit pour la première fois obligé de montrer de Tostentation. « Il n^était pas respectable pour un homme de son rang de vivre avec tant de simplicité. » Ce qu^il y a de singulier, c^estque le premier coup porté au système du faste le fut par un despote : Pempereur de Russie parcourait Lon-
— lis —
dres daD8 un fiacre , et il apprit de cette manière ani grands seigneurs anglais que la simplicité peut anssi avoir sa dignité.
La Mode, en Angleterre , est donc un composé de qualités opposées ; elle respecte les riches et affecte de les dédaigner; aujourd'hui nous nous étonnons de sa servilité et demain de son arrogance.
Un trait notoirement caractéristique de la société anglaise est la manière générale dont nos jeunes personnes sont exposées eu vente. Nous sommes la seule nation européenne où cela se rencontre, et nous ne pouvons rivaliser à cet égard qu^avec les marchands d'esclaves de TOrient. Nous sommes une nation essentiellement mariante; les agréables romans de mis* tress Gore donnent une idée juste et nullement exa« gérée des intrigues, des manœuvres, des mines et des contremines que font agir sans cesse nos mères. Nous nous vantons que chez nous les jeunes gens n'étant point engagés l'un à l'autre par leurs parents, il y a plus de mariages d'inclination que dans les pays étrangers. Gela est très-possible, mais il n'en est pas moins vrai que dans la bonne société l'inclination est singulièrement prudente , et que le cceur éprouve rarement un violent amour là où il n'y a pas un bon douaire à espérer ; le cœur et Vargent ont l'un pour l'autre un attrait irrésistible. Nos jeunes gens ayant plus de passion que de sensibilité , for-» ment de ces genres de liaisons qui tiennent lieu d'amour. Ils peuvent dire comme Quin à la belle gan« -tière : « Madame, je ne fais jamais l'amour j je l'achète toujours tout fait. • 11 est iraposaible dVn-
trcr dans ud« salle de bal sans y respirer un air de diplomatie. Combien n*j a-t-^1 pas de ees aimables chaperons qui feraient honte même à la prudenee d^unTalleyraod ! que de visages oatrerts et de cœurs fermés ! qne de ruses et d^embûches sous chaque mot ! Si nous regardons en arrière vers IVpoque de notre histoire où ^ comme cela se pratique encore aujourd'hui en France $ les parents mariaient leurs enfants ^ et , au lien de les mettre à Pencan , signaient en particulier un contrat d'échange, nous sommes étonnés de voir que les mariages n'étaient pas moins heureux alors ni iet femmes moins sages qu'à présent, La coutume dont nous nous plaignons produit plus d'un résultat auquel on n'a pas fait suffisamment d'attention. £n premier lieu elle encourage le défaut de sincérité parmi toutes les femmes , tant mères que filles, et nourrit parmi elles un esprit de ruse et d'hypocrisie perpétuelle; elle rabaisse la haute opi» nion que l'homme est porté à entretenir des femmes, et refroidit par d'éternels soupçons la tendance naturelle de la jeunesse vers un amour pur et honorable. £n second lien elle contribue à rendre le ton delà société sec, triste et peu spirituel. Ce ne sont pas les talents , ce n'est pas la vertu , ce ne sont pas même les grâces et l'attrait des manières que recherchent les belles dispensatrices des réputations sociales; non , c'est le titre et l'état des revenus. Vous ne prodiguez pas vos invitations au membre le plus ai> mable d'une famille, mais au plus riche. Le fils aîné est toujours celui auquel vous vous attachez le plus. Je dirai même qiie , plus iw homme est aimable, s'il
est pauvre et célibataire , plus on le trouve dangereux. Vous Taccepterez comme une simple connaissance, mais vous Pexcluerez avec un soin jaloux de toute intimité. Par ce moyen la société est remplie de sots et encombrée d'hommes sans sincérité. Les femmes qui donnent le ton à la société le reçoivent à leur tour des hommes qu^elles préfèrent. Le jeune homme riche doit être flatté pour être gagné ; afin de le flatter, il faut avoir Fair de partager ses goûts; vous lui parlez donc de bals et de courses de chevaux; vous craignez de Teffrayer en paraissant avoir plus d'esprit que lui ; vous tremblez quHl ne vous prenne pour un has bleu; vous vous fiez à la beauté et à une folie gracieuse pour l'attirer ; et vous montez votre esprit sur le ton d'une agréable sottise afin qu'il soit en harmonie avec le sien.
L'ambition des femmes, absorbée par ces mesquines intrigues , et rabaissée jusqu'à ce ridicule niveau , s'accorde peu avec les grands objets que se propose un esprit mâle et noble. Elles ont en général une conception très-fausse de la vertu civique ; elles affectent de ne rien entendre à la politique, et mesurent le génie d'un homme d'après ses succès dans le monde. Chez les femmes des siècles passés , un patriote était un objet d'admiration; chez celles du nôtre, il est un objet d'horreur. Si vous parlez contre les pensions , elles refusent presque de vous voir ; si vous obtenez une place , vous êtes un homme digne de considération. Aussi est-il rare que nos femmes donnent des éloges à l'ambition de la vie publique , mais elles sont inimitables dans les consolations qu'elles apportent à ses revers.
M. Thurston est un homme qui a du talent et de ]*ambitibD. Il est entré au parlement il y a quelques années, par le moyen d^un patron et d^un bourg fermé. 11 est ce que Ton appelle un aventurier politique. 11 a su faire assez bien son chemin , et a trouvé moyen de pourvoir , si ce n^est ses amis , au moins sa famille. 11 professait des opinions libérales, et nV manquait peut-être pas absolument de sincérité. 11 avait toute sa vie été d^avis d^nne espèce de réforme parlementaire. Le Bill arriva... il fut surpris, mais se laissa pas d^avoir quelque envie de voter en sa faveur. Mistress Thurston en eut une peur effroyable ; elle supplia , caressa , rappela à son époux que la réforme du parlement serait la destruction du patronage du gouvernement... Sans vouloir parler de ses autres enfants, n^avait-elle pas un petit garçon de deux ans? que deviendrait celui-là? Il était inutile de rien espérer des ivhigs ; ils n^en avaient que trop de leurs propres amis, pour qu^ils pussent songer à ceux des autres ; d^ailieurs ce bill ne pouvait jamais être adopté. Les tories reviendraient infailliblement, «t alors que lui rapporterait son vote? Tels étaient les raisonnements de mistress Thurston , et il faut convenir que c^étaient ceux d^une femme fort sensée, mais qui ne connaissait d^autres arguments que ceux qui s^adressaient a Tintérét personnel. Pas un'mot de ce qui serait utile à la nation ; tout pour Futilité de la famille. M. Thurston hésita, se laissa séduire, vota contre la réforme , et sortit du parlement pour n^y plus rentrer de la vie. Ce quMl y a de plus malheureux pour lui, c^est que son père, négociant, d^une
forlttne médiocre, a fait faillite preaqoe immédiatement après ce vote malencofttreax. Tharstofi, avec une nombreuse familie, est réduit à la plaa grande gène. Il s'est retiré à la campagne , et n'a , comme de raison , rien à espérer du gouvernement. La vie publique est à jamais fermée pour lui , dans la force de son âge et au moment où il commençait à s*élever. Tout cela aurait pu être supporté avec assez de fermeté par un homme qui aurait agi d'aprèê sa conscience , mais le malheur veut que Thurston ait été poussé à voter contre la sienne.
Maintenant il faut pourtant que nous examinions ce tableau sous un autre point de vue; si mistresa Thurston a été la cause du désastre , elle en est devenue la consolatrice. Dans la prospérité elle était vaine, prodigue, et d'une humeur un peu violente; mais dans l'adversité elle se montre un modèle de prudence , ffi d'une douceur affectueuse. Allez à la campagne, et contemplez le contraste entre saeon«> duite actuelle et celle d'autrefois : elle n'est plus la même femme. Ce changement en elle est fort beau , et tout à fait anglais. Mais a-t-elle été capable de consoler véritablement Thurston? Non ; c'est un homme perdu : son courage est anéanti ; il est devenu humoriste. Si vous lui parlez politique vous courez risque de vous faire une affaire. Mistress Thurston est pourtant bien loin de croire qu'elle ait ea tort. Elle est seulement convaincue que ses calculs ont mal tourné.
Un gentilhomme bien né , et qui promettait beaucoup en -politique , avait voté dans plusieurs ooca-
•ioD« arec les radîcam. Uq bomme d^autorité, Tua des anciens , et qui avait été ministre dans son temps, parlant à la tante de cette personne, femme de beaucoup d^esprit, et qui jouissait d^un grand crédit dans la société, exprima ses regrets des mauvaises liaisons qu'avait formées M."*** Celle-ci répéta ce qu'on lui avait dit à son neveu,
« £t qu'aval* vous répondu , Madame ? » demanda*t-iU
-^ icObl je vous ai justifié de la manière la plus adroite, reprit la tante. Laissez faire à mon neveu , ai*je dit : personne ne sait mieux que lui diriger son jeu. Vous pouvez être sûr que ^es votes contre le bill de coercition irlandaise , etc. , ne lui seront pas reprochés quelque jour. Non, non, ce n'est pas un bomme léger, imprévoyant, que Ton puisse séduire par des discours. Il n'y a pas de doute qu'il n'ait calculé ce qui lui sera le plus avantageux en définitive, »
— « Juste ciel ! s'écria le membre du parlement , c'est vous, vous qui avez pu dire cela! vous avez donné à entendre que j'étais mu par un intérêt peraonael ! Pourquoi n'avoir pas dit franchement ce qui était vrai « c'est-à-dire que j'avais voté d'après ma ooBseienee ? 9
La dame regarda son neveu avec un mélange d'étonnement et de mépris.
— « Parce que... parce que... » répondit-elle en hésitant^ •]€ ne croyais réellement pas que vous pussiez élrs assez sot pour cela. »
Il faut pourtant avouer que celte innocente igno-
rance des verlas publiques ne se trouve que parmi les femmes de la capitale qui sont en contact avec Taristocratie. Dans les villes de province et dans les classes moins élevées , c^est tout le contraire. Tous ceux qui ont eu Toccasion de passer par une élection populaire , savent que la probité des femmes est souvent la sauvegarde de celle des hommes. Là, le conseil conjugal s^exprime toujours en ces termes : « Ne manque jamais à ta parole , John. » — « Sois fidèle à ton drapeau. » — « Tout Por du monde ne devrait pas te faire changer d'uniforme. » Combien n'avons-nous pas connu de pauvres gens qui se seraient laissés corrompre sans leurs femmes ! Il n'y a donc rien dans les femmes anglaises qui doive les empêcher de comprendre ce qu'a de noble la probité politique. Ce ne sont que les grandes dames et ceux qui les imitent, qui regardent Pintérêt personnel comme le seul mobile de la conduite publique. Pourquoi cela? Cest que toutes les. femmes sont fières, et que le rang est un aiguillon pour leur fierté. L'homme puissant fait la girouette , et n'en est que plus puissant après ; le pauvre électeur qui change de bord , perd à jamais sa position. Les hautes classes ne croient pas qu'il y ait une opinion publique parmi les pauvres. Dans beaucoup de bourgs , un homme ne se déshonore point en se laissant corrompre; mais si , après avoir reçu le prix de sa honte , il manque à sa parole, ses amis l'abandonnent pour jamais.
Une très-jolie personne avait refusé plusieurs bons partis par amour pour un jeune homme , électeur dans un bourg par droit de domicile. Son amant
ayant an jour en sa présence promis de voter cPune façon, et ayant voté d^ane autre, elle refusa de Tépouser. Cela aurait-il pu arriver dans les hautes classes ? Imaginez, mon cher *** , comme les grands riraient ! Quel sujet de gaieté ce serait dans les clubs , si une jeune personne, sur le point de se marier, disait un beau jour à son futur : u Monsieur , je vous demande pardon , mais il faut que nous rompions ensemble ; le vote que vous avez donné hier au soir à la^ Chambre des Communes était directement contraire aux engagements que vous avez pris envers vos commettants. »
Un fait digne de remarque, c^est que, tout peuple grave et réfléchi que nous sommes, le ridicule est plus dangereux et plus puissant dans ses effets chez nous que chez nos voisins plus légers , les Français. À aucune époques, il n^a été chez eux de bon ton de se moquer d^une conduite dirigée par des motifs nobles et élevés ; ils conçoivent la grandeur à la première vue; ils en portent le sentiment jusqu^à Texcès, et ils n^admirent le naturel que quand il se présente avec un eHet théâtral. Les aimables demi-vertus de Paris furent enchantées du culte que Rousseau offrit à la vertu ; et, à une époque plus reculée, un Dangeau lui-même vénéra Fénélon. Combien aujourd'hui le noble enthousiasme d^un Chateaubriand paraîtrait ridicule en Angleterre ! son ardeur , son esprit chevaleresque, son don-quichotisme , si vous voulez, Pexposeraient aux railleries de la nation tout entière; en France, il ne doit son pouvoir qu'à ces mêmes qualités. A Paris, le ridicule s'attache aux manières ;
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à Lokidres, aux émotions^ U esl moins exeité chei nous par un Ion grossier , un maintien gauche ^ une mise mal assortie, que par quelque enthousiasme de Fesprit. Bentham fut en foutte aux sarcasmes parce qu^il était philanthrope^ et Byron perdit tout son crédit auprès de nos belles dames , quand il se décida à partir pour la Grèce. Le9 grandes âmes ne deviennent jamais les objets des railleries des personnes d^un sentiment moral délicat. François 1"' défendit k ses courtisans de se moquer de PArioste, et Louis XIY déclara certain général incapable d^ocouper une grande place, parce qu^il avait eu la petitesse de rire de Racine é
Le ridicule est toujours plus dangereux chex un peuple sérieux que chez un peuple frivole* Le9 personnes graves rougissent plus facilement de leurs émotions, et c^est pour cela qu*eiles cachent les sen*timents que des âmes plus légères ne craignent paa de montrer. Il n*y a pas de jour où nous ne reconnaissions la vérité de ce fait dans . la vie ordinaire. Un auteur satirique fit renoncer les Espagnols à Ja chevalerie errante en s^en moquant^ on n^a jamais» par le ridicule ^ lait renoncer les Français à rien, si ce n^evt peut-être a une perruque ou à un chapeau.
L*iofluence des coteries est encore un des traits caractéristiques de la société anglaise. Une ou deux douzaines de petites personnes sont parvenues, je ne sais comment , à une certaine prééminence , sous un certain rapport. Dès lors elles prétendent avoir le droit d^étre jes dispensatrices de toute réputation. On a vu , il y a quelques années , une coterie d^au-
teur4 <l«Ds Âlbemarle Street; o^ëtait ub cercle d^hommee qui préteadaîeDt peser ii ehacan la quantité de réputation qui lui revenait; ils se louaient réciproquement ; ils formaient la classe littéraire par excellence , et préféraient Stewart Hose à Wordsworth ; que la paix soit avec eux ! Ils nVxistent plus , et la renommée des auteurs ne dépend plus des décrets de Samuel Rogert (1).
La coterie des belles dames et la coterie des danô\es existent pourtant toujours , et ce sont elles qui distribuent les réputations de société. Noi|8 pouvons dire déciles ce que Plriandais disait des voleurs : « Ils sont singulièrement généreux de ce qui ne leur appartient pas. » Du reste , comme elles n^ont rien
(1) Cette coterie, tant qu'elle a duré, a créé une foule de petites réputations sur lesquelles les possesseurs ont vécu depuis très-confortablement. C'était un véritable agiotage littéraire ; ils ont créé des sinécures , qui sont devenues une sorte de propriété dont il paraîtrait aujourd'hui injuste de dépouiller les possesseurs, tout indignes qu'ils en sent. Mais toutes les fois que nous rencontrons quelques-uns des titulaires de ces « pensions si peu mérites , * tels que ****^ ou ****^ nous ne pouvons nous empêcher de penser avec Gibbon combien il arrive souvent que c'est le hasard qui fait les réputations. C'est ainsi» par exemple, que le saint tutélaire de l'Angleterre, le modèle sans doute de ces messieurs, a reçu le surnom dvL.nobie saint George, quoique ce fût en réalité l*indigne George de Cappadeee. 0 littérature ! combien de George de Cappadece n*avei*vein pas convertis en saints George d'Angleterre !
qui les recommande elles-mêmes, nous pouvons joger par-là du genre de mérite qu^elles eiigent dans les autres*
Il peut paraître étrange , jusqu^à ce qu^on en ait examiné la cause, que la société, dans les provinces, soit souvent plus polie, plus spirituelle, offre plus d^urbanité que celle de la capitale. Quand quelque grand propriétaire remplit son château d^on nombreux cercle d^amis, vous vous trouvez peutêtre dans la société la plus agréable et la plus charmante que PAngleterre puisse offrir. Vous vous rappelez sans doute , mon cher *** , sir Frédéric Longueville et sa famille ; vous savez comme ils nous déplaisaient; ils avaient toujours peur de n^étre pas assez bien mis. Sir Frédéric vous demandait d^un air pompeux sMl y avait longtemps que vous n^aviez vu votre oncle , le comte de *** ; milady , son épouse , faisait tous ses efforts pour paraître affable , mais bien décidée pourtant à ne point manquer à sa dignité; les jeunes personnes allaient à tous les bals*, mais ne manquaient pas, pour première observation , de vous demander pourquoi elles ne vous avaient pas vu mercredi passé à Almacks. Elles rougissaient d^avoir été rencontrées dans une réunion du second ordre , et vous disaient à Poreille, pour s^excuser : t Ce sont des amis de province de papa*. » En un mot, vous ne pouvez pas avoir oublié que tout le monde regardait les Longueville comme des gens importants, suffisants, en sous-ordre et misérablement élevés. Ils sont en effet tout cela à Londres. Mais, le croiriez-vous ? ils sont tout le contraire
quand tous allez les voir dans le comté de Sussex. Là, sir Frédéric n^est pins glorieux; il est franc et plein de gaieté ; il fait avec vous le tour de sa ferme f il adresse la parole à tous les pauvres gens qu^il ren* contre, il oublie que vous avez un oncle qui est comte, et se montre le vrai modèle d^un gentil* homme de campagne , plein d^hospitalité, d^aisance, de dignité et de naturel. Quant à lady Longueville, vous vous ligurez avoir été liée avec elle depuis votre enfance, tant ses manières sont amicales et cordiales; tandis que les demoiselles , à votre grand étonnement, vous paraissent instruites, pleines de talents, affectueuses, simples, et avec une petite tournure romanesque qui les rend charmantes. Sur ma parole, je n^exagère point. Quelle peut être la cause de ce changement? Il n^ en a qu^une seule. Â Londres, ils n^ont point de position fixe; ici, leur position est faite. Là , ils s^efforcent d^être ce quMIs ne sont pas; ici, ils se contentent d^étre ce quHIs sont.
Ah ! quelle est digne dVnvie là situation d'un riche gentilhomme de province dans ce beau jardin de l'Angleterre ! Il peut à son gré réunir tous les contrastes les plus agréables : Pindolence et Foccupation, Texercice favorable à la santé et les études littéraires. Â Londres et dans la vie publique , nous pouvons perfectionner le monde, rendre des services à Pespèce humaine, mais nous ne voyons jamais les effets que nous avons produits ; on ne nous en témoigne aucune reeonnaissance. D*autres que nous se présentent et viennent prendre le salaire qui nous
é^ait dû ; mais à la campagne , aveo le même talent et }a même industrie qu» étaient perdit» à Londrea , TOUS ne poiiTea sortir de cbes vous sans voir autour de vous les fruits de vos travaux. La nature vous sourit et vous remercie. Ces arbres , c^est vou4 qui les avez plantés ; ces ebamps de blé étaient une bruyère , ee sont vos capitaux qui leur ont donné l'existence : Us nourrissent mille individus, où dix ans auparavant six vacbes maigres trouvaient à peine une insuffisante pâture. Mais e^est surtout quand vous traverses votre village que vous sentez la satisfaction se glisser inaperçue dans votre cœur. Avec la moitié de la peine que vous coûtait à Londres Fexamen et Padministration des lois sur les pauvres , vous avez mis Tindustrie à la place de rbisiveté, et Taisance à la place de la misère (1). Tous, simple individu, vous avez plus fait pour vos semblables que toute la législainre n*a pu faire dans des siècles. GVst là fa véritable puis*
(1) Foyez à ce sujet les dépositions faites en dernier à roccasion des lois sur les pauvres. Même sous le misérable système q«i nous régit aHjoiif cTbui , it a suffi d^ne direction vigouceuse et sage pour éteindre en dhrer» Keux la mendicité. A Stamford Rivers , comté d'Essex , un seal fermier, nommé Andrews , vésolut, de concept avec le reste des paroissiens y de parveoir k ee but. £& 1835 , il dépensa pour les pauvres la sonmie de 834 l. st., tandis que par suite de son énergie et de sa bonne administration cette somme se trouva, en 1828, réduite à 196 I. st. a Tous les bommes en état de travailler trouvèrent de Pouvrage ; leurs mœurs s^améUorèrent et leur prospérité At d^mmensea progtès pendait ces quatve années^ Il m*y eal pas un seul
Mnee ; elle rapproche rhonme de Dieu. Mais le geotilboaine de proTtnce refase touvent de reeoDnaître eetle puÎMaoce. Il met beaucoup plut de prix k IViécutkMi de» loia sur la chasse.
Les clubs foraient un trait principal dans le systènie social des classes élevées de la capitale* Autrefois on n^ voyait que dee joueurs , des politiques ou des bous vivants ; maintenant ils ont pris un caraetdre plus intellectuel ; chaque profession a son oluh particulier^ depuis le soldat jusqu^au savant. L^eflet produit par ce grand nombre de clubs a été on ne peut pas plus salutaire ; il a déjà commencé à détruire le goût naturel des Anglais pour la solitude , et tl facilite nos relations avec les étrangers , qui y sont d^ordioaire admi» en qualité de membres honoraires. Ainsi les préventions s^effacent , et par des moyens simples et peu coûteux, les hommes que les devoirs <le leur profession absorbaient tout entiers , acquièrent, sans s*en douter , k» connaissances des cosmopolites. I>ana ces réunions, les affaires publiques forment le sujet de conversation le plus ordinaire et le plus natwrel, et rien ne facilite autant les progrès de» principes politiques que la discussion de ces affaires. On a dit que les clubs rendent le» hommes moins attachés à leurs foyers domestiques. Cela n'est paa exact : ils les rendent seulement moins farouches ; ils leur offrent un amusement intellectuel et peu coû-
vel ni autre crime de commis. » Oh ! si le gentilhomme do piavince voulait u»e lots «e persuadAf de ce qu^tt ssrait te éUt de faire !
leux, et détendent Tesprît tout en le cultivant, surtout depuis que Tnsage de jouer et de s^enivrer est banni de la plupart des clubs modernes. Mais ce sont là les moindres de leurs avantages ; ils contiennent encore le germe d^une amélioration immense dans la situation des classes inférieures. Je parierais que,tôt ou tard, ces classes adopteront des institutions si particulièrement favorables aux pauvres. Par ce genre de coopération , Phomme qui n^a que 200 livres à dépenser par an, peut jouir des agréments que procure une fortune de 5,000, c^est-à-dire des appartements spacieux, une bonne table (1), de la lumière, du feu, des livres et une société agréable et instruite. En adoptant le même principe sur une échelle plus modeste, les marchands en boutique, Partisan, Phomme de 50 1. st. de rente , obtiendraient les agréments d^une fortune de 500. Si cette expérience se faisait dans une Tille de province , le succès en serait certain, et au nombre des avantages qu^il procurerait , serait celui de prévenir les mariages prématurés et imprudents , et d^augmenter ce sentiment de dignité morale que produit toujours la jouissance d^un certain degré de luxe.
. 11 est probable que le succès de cette expérience donnerait lieu à des résultats encore plus moraux et
(1) A VJihenœum, par exemple , le même dtner qui dans un hôtel vous reviendrait à 7 ou 8 scbelUngs, n^en coûte que 5. On a pour cela un rôti, des légumes, du pain, du beurre, du fromage, etc., et une demi-bouteilie de vin. H y a des clubs où le prix est encore plus bas.
plus vastes. Un certain M. Morgan a adressé une lettre à Pévéque de Londres, dans laquelle il propose d^appliquer le système des clubs , non-seulement à des individus isolés, mais encore à des familles. DV près son plan , Féducation des enfants et les soins à rendre aux malades y seraient compris. Dirigés par des commissaires , on serait assuré que les fonds seraient convenablement employés. Pour les savants, les hommes de lettres, les artistes et les rentiers peu riches, ce système offrirait les plus grands avantages. Mais le moment de Padopter n'est pas encore arrivé ; deux grands obstacles moraux s^y opposent chez nous : Torgueil aristocratique, qui nous pousse à vouloir paraître non pas aussi riche, mais plus riche que nos voisins , et cet amour de la propriété qui nous fait tant désirer d'avoir une maison à nous. Si jamais ces sentiments s'affaiblissent parmi nous, je ne doute pas que l'institution des clubs ne produise une vaste révolution sociale. Mais c'est plutôt en France qu'en Angleterre que l'on pourrait faire le premier essai du système de M« Morgan.