‹ L'Angleterre et les AnglaisChapitre 9 sur 70 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

LA CONVBRSàTlOIf ET LES HOMMES DE LETTRES.

Défaut d*élégance dans la conversation. — Chox nous la cour ne chUîto pa» les grâces du langage. — Exemples de dialogues. ~ Hommes de lettres ; ils n'ont pas de position fixe en Angloterre. — Ils ne se mêlent pas assez à la société pour influer sur le ton qui y règne. — Effet des séances de nuit au Parlement; elles diminuent Tattrait intellectuel de la société. — Les hommes de lettres se partagent en trois classes. «— Caractères de MM. Nettleton , Nokes et Lofty.

Parmi les traits caractéristiques de la société anglaise^ il y en a un, mon cher "**, qui a certainement dû vous paraître digne de remarque ; je veux dire lé singulier bonheur d^expression qui distingue le ton de la conversation du grand monde. Dans la plupart des autres pays, les personnes' d*un rang élevé, si elles n^expriment pas leurs idées avec toute Pexaclitude et la précision d^un traité de logique, maintiennent au moins, avec un certain degré d^attention, une élégance claire et facile dans leur conversation. En France, il est absolument indispensable pour un homme comme il faut de bien parler sa langue. La société conserve Theureuse diction et la phrase gra-

cieuse auxquelles la littérature a attaché sa sanction. La cour peut être regardée comme la maîtresse de cérémonies des muses« Mais en Angleterre^ même dans les meilleures sociétés et les plus difficiles^ on ne songe pas à cultiver la pureté ou Téclat de la con* versation, que Ton ne regarde pas par conséquent comme une marque de bon ton , comme un attribut d^un rang distingué ; on y rejette, à la vérité, certains accents grossiers , certaines tournures provinciales ^ certaines violations par trop flagrantes des règles de la grammaire» Il y a même parfois certains mots sur lesquels la mode varie son caprice. Ainsi James sera Dgémes aujourd'hui , et Bgimes demain ; Rome , au lien d'être prononcé Rôme^ s'adoucira pour devenir Boume et le mot de cucumber (concombre) verra fixer irrévocablement sa prononciation par la décision prosodique de mylord Hertford. Mais ce sont là des bagatelles : la douceur régulière et polie de la conversation , la précision dépouillée du pédantisme de l'expression ^ le choix heureux et sans prémédi*^ tation, parce qu'il est habituel, des phrases les plus gracieuses et des idiomes les plus distingués que le langage présente; tout ce qui, en un mot, lait l'objet des soins particuliers d'une cour lettrée , est absolument négligé dans les cercles de l'aristocratie anglaise. Et les hommes de lettres menant chez nous une vie isolée, il n'y a point d'autre cercle qui répare l'inattention de celle-là. De là vient que notre conversation nationale forme la plupart du temps une série d abréviations les plus extraordinaires et les plus baroques ; c'est une espèce de sténographie*

L^bésitatioo, rânonnement et le ton traînard sont les trois grâces de notre conversation.

Supposez que nous dînions. Un des convives , un homme au fait de ce qui se passe dans la ville» nous apprend un accident arrivé à Tun de ses amis. « Non... je TOUS assure... en vérité... hem, hem... que... hem... c^était le plus affreux accident imaginable... Le pauvre Chester traversait le parc à cheval... hem... vous connaissez son... hem... (pas de substantif, un mouvement de la main en place) gris... magnifique bête!... hem.,. £h bien, Monsieur, par Jupiter... hem... le... hem... (toujours pas de substantif et le même mouvement de la main pour le remplacer)... prit le mors aux dents, et... hem, hem...» Ici le conteur lève le menton et les yeux, et se laisse retomber en entier sur sa chaise ; puis, après une pause , il ajoute : « £h bien , on le porta dans la... boutique... là... vous savez... dont la devanture est en bois d^acajou... tout près du parc... hem... et le... hem... homme là-bas..* lui remit... comment Tappelez-vous... l'épaule; maw il était terrrriblement... terrrriblement. » C'est ainsi que finit l'histoire, si ce n'est que l'historien secoue la tète.

Un autre convive reprend le fil du merveilleux récit, qu'il continue logiquement ainsi :

« Ah! c'est affreux, affreux!... mms le pauvre Chester était un très-aimable... hem ! »

£t à son tour il se tait.

— « Oh ! un garçon diantrement distingué... Absolument affreux!... tout à fait... Avez-vous été dans le... hem... aujourd'hui?»

— « Non vraiment ; le temps était si m... Voulexvous me permettre de boire à votre santé ? i>

Quant aux dames , elles ont d^ordinaire quelques phrases qu^elles affectionnent particulièrement, et qui, selon Tusage de la sténographie, expriment le plus de choses possible dans un seul mot.

«Que pensez-vous du dernier roman de lady ^^'^P » — u On dit qu^il manque de naturel ; les caractères sont en effet un peu exagérés; et puis le style est si... si. ..je ne saurais dire... vous m^entendez... mais à tout prendre » c^est un cher livre ! ... Connaissez-vous lad y *** ? »

— « Oh certainement ! délicieuse créature. »

— « Une délicieuse personne , en vérité. »

— « Oh ! le cher petit cheval que celui de lady***!»

-:- « Il est très-vicieux. »

— « Vraiment?... Délicieuse ^eiii^ bêle! »

— u Ah ! il ne faut pas dire du mal de la pauvre mistress *** ; à la vérité elle est très-méchante , et Ton dit qu^elle est si avare... mais pourtant cVst une si chère,., »

Délicieux et cher sont les deux mots indispensables et en même temps les deux plus grands éloges dont une femme puisse se servir.

Mais peut-être le génie de notre conversation brille-t-il davantage quand il s^agil de définitions; voyons.

— «( Âvez-vous été k la Chambre , hier au soir ? »

— a Oui, hem !... sir Robert Peel a prononcé un discours magnifique. »

T. I. Il

— u Ah ! el comment s^y esl-il pris pour justifier son vote ? je n^ai pas tu les journaux. 9

— « Oh ! je puis vous le dire précisément... Hem... il dit, voyez-vous, qu'il n'aimait pas les ministres, el ainsi de suite... vous comprenez... Mais que... hem... dans les temps où nous vivons, et ainsi de suite... et avec ces flots de sang... oh ! c^est là qu^il a été fort beau!... Il faut que vous le lisiez... £h bien , monsieur ! et puis il a encore très-bien parlé contre O^Connel, parfaitement... et toute cette agi» tation ifui se fait,. • et des assassinats; et ainsi de suite... et puis, monsieur, il a raconté une histoire étonnante d^un homme et de sa femme qui avaient été assassinés, et d^un enfant mis dans la cheminée.. • Vous voyez... J^oublie pour le moment; mais c^était eicelleut... Et puis il a terminé avec... un... avec un... à sa manière accoutumée, en un mot. Oh! il s^est parfaitement justifié... vous comprenez... En un mot , vous voyez quHl ne pouvait pas faire autrement, n

Quoiqu'aux yeux de bien des personnes ceci puisse paraître chargé , je n^ai pas besoin de vous assurer que le portrait est tracé diaprés nature. La personne qui faisait oette explication passe pour un homme de beaucoup d^esprit , et celle qui Técoutait ne trouvait rien de vague dans son récit.

Ce sont d'ordinaire les femmes qui fixent le ton de la conversation , après avoir d'abord pris des hommes celui de Tesprit. Chez nous les femmes ne se mêlent qu'à la partie oisive de la société ; aux dandies, aux parasites , et elles craignent de passer pour

•avtiDiçs , parce qu^alors ces messieurs auraient peur d^elles. L^idée de littérature et de science se rattache dans leur esprit à celle de personnes bizarres qui n^ont rien de commun avec la société. On voit rarement chez elles des sénateurs et des hommes de génie. Cest leur insupportable oncle qui fait ces longs discours sur Timpôt de la drécbe. Les meilleurs partis sont les jeunes gens qui fréquentent les salons de Melton et de Crockford , et, comme je Tai dit plus haut , il faut absolument quMIes s^arrangent pour plaire aux meilleurs partis ; elles empruntent donc le ton qui doit le mieux réussir auprès d^eux ; les mères à cause de leur filles , et les filles à cause dVlles-mêmes. Notre aristocratie ne conserve pas même Télégance du bon ton, et, avec toute Taffectation de la cour, n*a aucune de ses grâces. La France doit Télégance et la légèreté héréditaire qui régnent dans les conversations des classes élevées, moins aux courtisans euxmêmes qu^aux personnes dont les courtisans ont de tout temps recherché la société. Les hommes de lettres et les hommes de génie ont toujours à Paris été attirés dans les premiers cercles, et ont conservé la dignité de leur propre caractère en contribuant aux plaisirs des grands. Mais à Londres les hommes distingués par leur esprit sont rarement vus dans la société qui passe pour être la meilleure. Le petit nombre d'entre eux qui fréquentent cette triste région sont les beaux-esprits , maintenant dispersés , d^une ancienne coterie, qui ont survécu même à la faculté de projeter des ouvrages agréables. Us n^appartiennent pas à notre siècle ; ils sont du temps où les hôtels de

DevoDshire et de Melbourne se trouvaient, par une réunion de cireonstaoces eitraordinaires, être fréquentés en même temps par le génie et la grandeur. Cette mode a été courte et passagère ; elle a disparu avec les personnes brillantes qui , en cherchant à amuser le grand monde , ne firent qu^en interrompre momentanément la tristesse. Le feu d^artifice est tiré , et Tobscurité n^en est à présent que plus profonde.

L^usage moderne du Parlement de tenir ses séances la nuit , a beaucoup contribue à diminuer le caractère intellectuel de la société générale. La Chambre des Communes attire , comme de raison , dans son sein plusieurs des hommes les plus habiles et les plus instruits de PÂngleterre. La même cause influe aussi sur les gens de lettres, que les hommes d^État aiment d^ordinaire à rassembler autour d^eux. L^absence des uns devient la cause de Pabsence des autres ; nos salons sont abandonnés exclusivement aux ignorants et aux oisifs, et vous y cherchez vainement cette réunion de beaux-esprits et de sénateurs qui distinguait le régne de la reine Anne , et qui donne encore aujourd'hui un charme si relevé aux assemblées de Paris.

Le respect que nous accordons à la richesse absorbe celui qui nous devons rendre au génie. Les hommes de lettres ne jouissent chez nous d'aucune position ûxe en leur qualité d'hommes de lettres; ils n'ont aucune part à la grande loterie des honneurs. Nous pouvons bien dire avec certains économistes : u Les individus que nous payons le plus chèrement, sont : 1** ceux qui nous tuent ; les généraux ; 2<» ceux qui

nous trompent: les politiques et les charlatans ; 3<> ceux qui nous amusent : les chanteurs et les musiciens. Ceux qui nous instruisent ne paraissent que sur le dernier rang. » Helvétius dit une yérité importante , en observant que le degré de vertu civique qui existe dans un État est toujours proportionné au soin que Ton met à distribuer avec intelligence les récompenses publiques. « Je ne suis rien ici , disait un des savants les plus distingués que TÂngleterre ait vu naître ; je suis obligé de sortir de mon pays pour conserver ma propre estime. »

Les écrivains anglais n^occupant , comme nous venons de le dire , aucune position fixe dans la société , mais étant néanmoins , par leur nature , avides de renommée , tombent dWdinaire dans une des trois classes suivantes : la première , qui recherche la mode , à laquelle elle ne peut commander , est fièrc de connaître les grands \ la seconde, susceptible et méfiante, trouve qu^elle n^est jamais estimée ce qu^elIe vaut , et devient péniblement vaine par timidité \ la troisième, enfin, se compose des hommes d*une nature plus élevée, qui s^éloignent dédaigneusement de la société , et ne font jamais usage de toutes leurs facultés , parce qu^ils ne veulent pas se mêler à un monde auquel ils se sentent supérieurs.

Un homme de lettres est chez nous souvent forcé d^êlre fier d^autre chose que de son talent ; par exem? pie , de sa fortune , de ses liaisons, de sa naissance , et cela pour qu^on ne le regarde pas avec mépris. Byron n^aurait jamais songé à faire placer une couronne de baron au-dessus de son lit , sHl n^avait pas

fait des vers (t) , et le susceptible Walpole n^aurait pas affecté de mépriser sod propre talent d^écrivain , a^il n^avait pas su que dans certains cercles on regardait comme au-dessous du rang quMl tenait dans la société les travaux littéraires auxquels il se livrait. Tout le monde connaît Panecdote de ce professeur de chimie qui , en faisant Téloge de^ Boyle termina ainsi son panégyrique : « Cétait un grand homme, un très-grand homme; il a été le père de la chimie et... lejrèredn comte de Cork! »

Vous riez de la simplicité du professeur; mais, après tout, il n^avait pas tort; car parmi les personnes auxquelles il s^adressait, la majorité regardait

(1) Nous mettons trop de précipitation à blâmer lord Dyron de cette absurde vanité; car nous ne réfléchissons pas que son but était plutôt de donner une leçon aux personnes de sa classe que de se mettre au-dessus de celle des autres. II se voyait obligé de lutter contre le sentiment commun , en Angleterre , qu'il n'y a que les hommes vulff aires qui soient auteurs. Tout le monde sait ce que tous êtes quand vous n*étes tout simplement qu'un gentleman ; mais on^ commence à en douter du moment où vous devenez un homme de lettres. Dans ma candidature pour Lincoln , J'avais pour rival un petit gentilhomme de campagne du second ordre. Un de se$ amis vantait sa généalogie, seulement pour déprécier la mienne. On lui répondit : u Si l'ancienneté de la famille peut donner quelques droits à être législateur, sachez que celle de M. h*** est deux fois aussi ancienne que celle du colonel S***. » — « C'est impossible, répliqua ' Vautre , ce M. B^** est.., un auteur ! •

certainement le rang de Irêre du comte de Cork comme infiniment supérieur à celui de père de la chimie. Le professeur n^était que Pécho de l^estime du ▼ulgaire.

Examinez M. Nettleton ; c^est un poète célèbre : est* ce là tout? Non vraiment; il est bien plus grand que cela : il est on ne saurait mieux reçu à Hollande house. Il se pique décrire des yers fort coulants ; mais il est encore plus fier de parler avec un certain ton de bonne compagnie. G^est un bel esprit, un homme très-rare ; oui , mais il attache moins de prix à n'être qu'un bel esprit qu'à l'être dans les meiiléU" res maisons i M. Nettleton est un des hommes les plus yains qu'il y ait; mais votre admiration le flatterait très-peu s'il croyait que vous fussiez un rien du tout^ il est singulièrement jaloux ; mais ce serait en ▼ain que votre nom retentirait en Europe ; il ne vous envierait pas , à moins que les grands seigneurs ne courussent après vous.

a M.**^ a écrit un fort bel ouvrage ; l'avez- vous vu, Nettleton ? »

— « Non , qui est-ce qui dit que cet ouvrage est beau ? »

— « Oh ! tout le monde , j'imagine. »

— a Vous vous trompez à cet égard ; car nous avons passé hier soir tous les nouveaux ouvrages en revue chez miss Berry, et tout le monde a gardé le silence

* sur monsieur, comment l'appelez-vous ? et sur son livre. »

— « Je conviens que vous êtes juge compétent en ces matières; tout ce que je sais, c'est que le

doc de Devonshîre brûle d^être présenté à Fauteur. » A ces mots , Nettletou pâlit. « Le duc de Devons^ hire, dit-il , présenté à raideur I »

M. Nokes est un homme de bien moins de poids que M. Nettteton dans la république des lettres. M. Nokes est le type des petits hommes de lettres. Il n^est pas précisément poêle, ni romancier, ni historien 'y mais tient un peu de tous les trois ; en un mot, il est... homme de lettres, £n France, sa position serait très-agréable ; il fréquenterait d^autres gens de lettres, ne douterait aucunement de son mérite, et serait bien convaincu de sa propre importance. Mais que la situation de M. Nokes est différente ! Il éprouve la plus singulière méfiance de lui.méme ; il vit dans la crainte continuelle que vous n^ayez Tintention de Tinsulter. Si vous sortez de chez vous pour Taffaire la plus pressée, que votre ami soit mourant, que votre maîtresse vous attende afin de vous voir pour la dernière fois avant d^en épouser un autre, que rheure approche où il faut que vous preniez la parole à la Chambre des Communes ; si dans ce moment-là, dis- je, le hasard vous fait rencontrer M. Nokes , malheur à vous! vous passez devant lui, et vous lui dites avec un léger signe de tête : « Comment vous portez-vous , mon cherMonsieor ? » Nokes ne vous pardonnera jamais : vous Pavez blessé dans son côté le plus sensible. Il se dit en lui-même : « Pourquoi cet homme m^a-t-il évité avec tant de soin? >i Il pense ^ il réfléchit j il rumine sur l'accueil peu gracieux que vous lui avez fait. Il aurait voulu que vous vous arrêtassiez pour lui parler, pour lui demander

des nouvelles de son dernier poème et pour exprimer le plaisir que vous auriez en apprenant que le conte qu^il a inséré dans V Annuaire a eu tout le succès qu^il en espérait. Votre silence lui fait un mal affreux ; ^1 en cherche la raison ; il regarde son chapeau , ses vêlements , se persuade qu^il le doit à la mauvaise tournure de son habit , et que vous avez rougi d^étre vu avec lui dans la rue. La véritable cause est la seule qui ne lui vienne pas à la tête; il ne songe pas que vous avez pu avoir quelque affaire pressée. Nokes ne pense pas qu^il y ait au monde d^autres affaires que celles de Nokes. Nokes est le plus malheureux des hommes; il cherche sans cesse des cantharides pour en frotter ses plaies. Si vous le ren contrez dans une réunion littéraire , vous êtes obligé de consacrer toute la soirée à lui et à ses projets , sinon il vous regarde comme le plus insolent et le plus frivole de tous les hommes. Il oublie quMl y a cinquante autres Nokes dans le salon. Il vous salue toujours avec une honnêteté pleine d^orgueil, comme pour dire : « Je suis un grand homme , quoique vous ne le pensiez pas. » Nokes est à la fois le plus modeste et le plus impudent de Tespèce humaine. Il s^imagine que vous le méprisez , et il est piqué de ce que vous ne Padorez point. Vous êtes pressé d^une foule d^affaires importantes , vous êtes peut-être un avocat célèbre, le rédacteur d^un journal quotidien, le membre d^un parlement réformé , faisant partie de treize commissions, et pourtant Nokes , se reposant sur une simple lettre de recommandation^ vous envoie en manuscrit trois pièces de théâtre, deux romans et

trenle |>etU9 poèmes; il vous prie respectaeusemenl de vouloir les lire, les corriger, et vous occuper de lui trouver un éditeur» Deux jours après vous recevez la lettre suivante :

tt MONSIEUB ,

« Vous ayant envoyé mercredi dernier mes modes- « tes essais , en vous priant , dans les termes les plus « respectueux j de vouloir bien y jeter un coup d^œil,

• j*avoue que , selon moi , la simple politesse aurait « dû vous engager à me répondre. Je n^ignore pas « que vous avez de nombreuses occupations que vouSj <c sans doute, jugez plus importantes que celle de lire 4c mes ouvrages. Il y a pourtant , Monsieur, d'autres « personnes qui attachent un grand prix à ce que «( vous avez Pair de dédaigner. Mais il sulBt... Je « vous prie de vouloir bien me renvoyer immédiate- « ment par le porteur tods les papiers que, sur la foi « de votre réputation dé sympathie pour les gens de « lettres, j^avais eu la folie de faire remettre chez vous.

• Pour moi, du moins, ils ont de Timponance. « Je suis. Monsieur,

«( Votre obéissant serviteur, « John-Samvbl Nokbs* »

Ne balancez pas, croyez-moi, à lui renvoyer surle-champ , ses papiers. Nokes serait encore bien plus offensé si vous cherchiez à excuser votre retard ou à vous dispenser sous quelque prétexte de vous intéresser auprès d*un libraire pour qu^il imprime des

ottTrages qui le ruineraient. Nokes est un homme vindicatif, quoiqu^il ne sVn doute pas ; il est même persuadé qu^il n^y a pas d^étre au monde pius généreux que lui. Vous lui rendez aujourd'hui un service essentiel, demain vous blessez sa susceptibilité, et samedi prochain tous pourrez vous attendre à ce qu'il publie contre tous une attaque virulente sous le voile de Panonyme. Mais Nokes est plus à plaindre qu'à blâmer. Il n'est pas fait pour le monde , et cela par la seule raison qu'il n'y a pas de position fixe.

Jetons maintenant les yeux sur un homme de lettres d'une troisième espèce. Peut-être , mon cher**% vous rappelez -vous M. Lofty? Quel homme rare! qu'il est plein de profond savoir, de pur sentiment, de générosité romanesque ! Combien il vons plairait si vous pouviez seulement le connaître ! mais c'est là un avantage dont vous ne devez jamais vous flatter, il élève un mur entre lui et les autres hommes. Dans la rue, il marche seul ; k l'Athenseum, il s'assied seul dans le long fauteuil ; il se refuse à toute conversa tion : c'est un animal ruminant, mais qui n'est pas de l'espèce qui vit par troupeaux. Ses ouvrages sont admirables , mais je ne sais pourquoi ils n'ont pas eu de succès ; il écrit pour lui-même et non pas pour les hommes ; il n'est pas à son aise dans la société , même quand il est avec des hommes de lettres ; il est toujours distrait : son esprit est à cent lieues de son corps. Il est sincèrement bienfaisant, mais glacial dans le monde ; il aimerait mieux vous donner la moitié de sa fortune que de faire une promenade avec vous. Aussi, malgré tout son génie, ne sachant

pas vivre avec les hommes , et dédaigpfiant d^en acquérir la connaissance , il ne fait pas la dixième partie da bienquMI pourrait faire. S*il pouvait apprendre à coopérer avec d^autres personnes , il serait en état de réformer le monde ,* mais il dit avec Milton : « Le monde que je regarde est ma personne. » Néanmoins le blâme le touche sensiblement. Une critique sévère le blesse jusqu^au vif. Il ne se plaint pas de ce qu^il souffre , mais la douleur le ronge intérieurement ; il sent qu^on ne Papprécie pas ce quMl vaut; il nVst pas jaloux du succès de ceux qui sont inférieurs à lui , mais il en est mal à son aise : cVst une marque d^injustice envers lui-même. Il est d^un caractère mélancolique et se livre facilement au désespoir ; il soupire après un bien imaginaire ; il sent que la société est faite pour un but plus noble , et il se dégoûte à la vue des petitesses de la vie ordinaire. Il a en lui tous les éléments de la grandeur, mais non pas ceux du triomphe ; il mourra sans que Ton ait connu ses plus belles qualités.

Tels sout les trois genres d^hommes de lettres; ils diffèrent essentiellement entre eux sur la plupart des points, mais ils ont toutefois quelque chose de commun , et c^est ce en quoi ils se rapprochent tous trois de ce qu^il y a de particulier dans notre système social. Ils sont tous trois le produit du sol dePÂngleterre. Je doute qu^il soit possible de les rencontrer autre part.

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