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I. Origines du mouvement Impérialiste

Les théories de l’école de Manchester ont contribué,

(1) Egerton. British Colonial policy, p. 451.

nous l'avons vu, à faire accorder le gouvernement responsable et l'autonomie commerciale aux colonies. Si cette influence n'a pas été la seule en jeu, elle est du moins certaine. Mais l'on sait également dans quel esprit les libéraux préconisaient ces réformes. Îls voyaient en elles le début d’une évolution qui devait mener les colonies à une émancipation complète.

Jusqu'à quel point le Gouvernement britannique après 1840 a-t-il fait siennes ces conceptions ? Cela est intéressaut à savoir pour mesurer l’étendue du changement survenu depuis cette époque dans les principes de la politique coloniale brilannique.

La thèse de la séparalion future des colonies parait avoir été assez répandue parimi les publicistes et hommes d'Etat. Dès avant la propagande de Cobden et de Bright, Huskisson avait tenu un langage favorable à cette thèse: « Il ne faut pas douter, prétendait-l, que les colonies ne soient un jour elles-mêmes des nations libres, imitatrices d’autres nations à la liberté. Que le Canada soit destiné à rester toujours dépendant de l'Angleterre ou à devenir un Etat indépendant, c'est encore le devoir et l'intérêt de celle-ci de le pénétrer de sentiments anglais et de le faire profiter des lois et des institutions anglaises (4).

Le rapport de Lord Durham qui conseillait l'introduction du gouvernement responsable au Canada fut attaqué par les tories qui accusaient les libéraux de prêter la main aux tentatives séparalistes des colonies.

Cependant, il semble bien que lord Elgin, le premier

(1) V. Egerton. British Colonial policy, p. 258.

gouverneur qui favorisa au Canada Île jeu normal du gouvernement responsable, ait considéré celui-ci comme sans danger pour l'autorité de la métropole. I] déclarait que l’on devait renoncer à l'habitude de dire que l’état de colonies était un état provisoire. Il était persuadé, au contraire, que, sans relâcher les liens qui les unissaient à la Grande-Bretagne, elles pouvaient atteindre le degré de développement politique et social auquel toute communaulé organisée d'hommes libres a le droit d’aspirer.

C'est dans le mème esprit que le ministère de Lord John Russell introduisit le gouvernement responsable en Australie. Le comte Grey, dans l'exposé qu'il a fait de la politique coloniale de ce cabinet dont il fit partie affirme qu’elle ne fut nullement inspirée par la théorie des libéraux et qu'elle ne visa jamais à faciliter la désintégration de l'Empire britannique.

John Bright, dans un discours aux communes prononcé en 1861, a porté un témoignage sur les sentiments de Lord John Russell à l'égard des colonies. Il rappelle qu’un jour où il proposait aux communes une réduction dans les dépenses faites pour l'Angleterre aux colonies, Lord John Russell se lourna vers lui vivement et lui dit: « L'honorable député ne voit pas d'inconvénient à faire d'un grand Empire un petit, mais moi j'en vois » (1).

Vers 1860, au contraire, les idées de l’école de Manchester sur les colonies avaient fini par se répandre dans le publie et mème par inspirer jusqu'à un certain point les actes du Gouvernement.

(1) Parr Greswell, op. cit., p.29.

Bright poursuivait sans trève sa propagande contre l'utilité des colonies et le succès du régime libre-échangiste lui rendait l’opinion publique favorable. C'est en 1860 que disparaissent les restes de la préférence, la même année est conclu le traité de commerce avec la France par Cobden et Michel Chevalier. Ainsi l'Angleterre se détourne de ses colonies pour développer ses relations avec les puissances étrangères.

Une partie de la presse au moins était gagnée aux idées de John Bright, car nous voyons le Times en 1866 avertir le Canada qu'il devait se préparer à la séparation prochaine. Parkin dans son livre Imperial Federation analyse un document qui serait un projet de loi préparé vers 1866 à la demande du gouvernement pour fixer les relations entre la métropole et ses colonies aulonomes et régler leur séparation quand elle se produirait.

Toutefois, même en admettant que le gouvernement britannique ait prévu à un moment donné l'émancipation des colonies, on doit reconnaître que ces dispositions ne persistèrent pas longtemps, et l’on n’en trouve plus trace chez lui à partir de 1874. D'autre part, les gouvernements coloniaux ne perdirent jamais leur esprit de loyalisme envers la métropole : la Fédération du Canada réalisée en 1867 en présence des visées américaines sur ce pays le prouve suffisamment.

En Angleterre même, une parlie considérable de l'opinion ne cessa de se prononcer en faveur de l'unité de l'Empire.

Il n’est donc pas démontré que l'Angleterre ait, pendant celte période, préparé l'émancipation de ses colonies.

Dans tous les eas, il n'est pas douteux qu'elle n'ait pratiqué à leur égard une politique d'abstention complète. Ce fail seul suffirait à justifier le jugement porté sur le libéralisme par Lord Beaconsfield le ministre qui remit en honneurla politique impériale. En 1872, jugeant la propagande de l'école de Manchester, il déclarait qu'il n’y avait pas eu d'effort plus continu, plus sublil, soutenu avec autant d'énergie et poursuivi avec autant d'habileté et de finesse que la tentative du libéralisme pour réaliser la désintégration de l’Empire britannique (1).

Après avoir vu quel fut le crédit des doctrines libérales et leur influence sur la politique coloniale, nous devons nous demander comment et pour quelles raisons elles firent place aux lendances impérialistes qui out prévalu dans la suite. D'où vient le rapprochement de plus en plus sensible qui s'est manifésté entre l'Angleterre el ses colonies malgré la persistance et l'extension de leur autonomie ?

D'abord, nous tenons à préciser le sens que nous entendons donner ici à ce mot d'Impérialisme.

Il faut distinguer, en effet, deux sortes d’'Impérialisme. Le premier, que l’on désigne aussi en Angleterre, dans ut sens péjoralif, du nom de jingoïsme, représente l'esprit de conquête, d'expansion coloniale à outrance avec leur suite inévitable d'excès.

Lord Cromer l’a caractérisé dans un discours prononcé en octobre 1908 (2) où il le dépeint comme agressif et prenant fréquemment la forme d’appélit de territoires (earth hunger).

(1) Egerton. British Colonial policy, p. 361. (2) Times, 19 oct. 1908.

La politique de Cecil Rhodes et de Chamberlain en Afrique du Sud paraît s’en être inspirée. Mais ce n’est pas là une tendance spéciale à l'Angleterre, Aussi un écrivain anglais a-t-il pu émettre l'opinion suivante : « Na soyons pas dupes des mots : le parti colonial en Allemagne et en France est identique comme visées générales et comme méthode avec le parti impérialiste en Angleterre, et ce dernier titre est plus exact. » (1)

Ilest, au contraire, un autre impérialisme qui nous intéresse parliculièrement (2). C’est celui qui désigne les théories et la poitique dont l’objet est l’organisation ralionnelle de l'Empire britannique par des moyens pacifiques. Or, les colonies autonomes se trouvent au premier rang des préoccupations de cetimpérialisme. Aussi voulonsnous l’envisager au point de vue des colonies autonomes les seules dont nous ayons à nous occuper ici. D'ailleurs, dans les plans d'organisation de l'Empire qu'il propose ce sont presque uniquement ces colonies qui sont en jeu et dont il importe de connaître les dispositions.

C'est évidemment à celle forme de l’Impérialisme que correspondent les conférences coloniales avec les changements survenus pendant la dernière période dans Îles relations entre la Grande-Bretagne et ses colonies autououmes.

L'impérialisme a été, au début, purement sentimental ou plutôt quelques années avant que le mot n'eût été créé, les tendances qu’il représente commençaient déjà à se manifester. Le sentiment de l'unité de l’Empire bri-

(1) Hobson, Imperia'ism.

(2) Lord Gromer l'appelle l'Impérialisme sensé.

tannique n'avait pas totalement disparu mais n'inspirait plus les actes du gouvernement au moment où la politique libérale atteignait son point culminant, entre 1860 et 1874. L'évolution qui allait se produire devait le répandre dans l'opinion et le transformer en une force agissante.

Le premier et le principal propagateur de ce sentiment fut sir Ch. Dilkeavec son livre « Greater Britain »,publiéen 1868. L'esprit général de l'ouvrage se résume dans ces mots tirés de la préface : « J’ai suivi l'Angleterre autour du monde ». L'auteur veut donc tracer un tableau de l'expansion de la race anglo-saxonne et exalter la grandeur de l’Empire britannique. Mais il ne va pas encore jusqu'à proposer le moindre plan d'organisation.

Disraëli alla plus loin, lorsque, en 1872, il proclama la nécessité de reconstruire autant que possible l'Empire britannique et de « répondre à ces sympathies éloignées qui pouvaient devenir une source de force et de bonheur incalculables pour l'Angleterre » (1). Le ministère libéral Gladstone était alors au pouvoir et Disraëli faisait partie de l'opposition.

Ces sympathies éloignées auxquelles il faisait allusion existaient en effet dans les colonies. L'intervention gènante de la métropole ayant disparu elles étaient portées à considérer celle-ci avec moins de défiance. Elles éprouvaient, au contraire, une fierté nalurelle à faire partie d’un puissant empire. Elles y trouvaient, en outre, leur intérêt, ayant

besoin d'attirer chez elles les capitaux anglais.

(1) Parr Greswell, op. cif., p.51.

Lorsqu’en 1874 (1), Disraëli revint au pouvoir et forma le ministère qui devait durer jusqu’en 1880, on peut dire que ce fut la fin de la politique d'abstention à l'égard des colonies. Avec son imaginalion romantique, ce ministre ne pouvait manquer de se faire une très haute conception du rôle de l'Empire. De plus, sa politique étrangère particulièrement heureuse devait avoir pour effet de rehausser le prestige de celui-ci aux colonies et aux yeux des Anglais eux-mêmes.

Après le ministère de Lord Beaconsfield, l'idée impériale avait acquis une telle faveur dans l’opinion que le libéralisme lui-même dut rompre avec son attitude d'indifférence et d'hostilité apparente envers les colonies.

Peu à peu les sentiments assez vagues du début se précisèrent à mesure que l’on se rendait compte des changements survenus dans la situation générale de la Grande- Bretagne et de ses colonies. On avait d’abord reconnu l’unité morale de l’Empire puis on chercha à réaliser une certaine unité dans les institutions et à établir des rapports de dépendance plus étroits entre la métropole et les colonies.

En 1884, ces tendances furent assez répandues et eurent acquis un caractère d'actualité suffisant pour justifier la

- formation d’une ligue destinée à faire la propagande en faveur d’une Union Impériale. Elle prit le nom d'Impérial Fédération League et réunit les membres de tous les partis (2). Un libéral de marque, Lord Rosebery se trouva

(1) A la même époque, l'entrée en scène de la démocratie remet en honneur le sentiment impérial. V. Egerton. British Colonial policy, p. ÿ. (2) Egerton, British Coloniul policy, p. 454.

parmi ses plus brillants promoteurs. Son programme initial tenait dans les deux proposilions suivantes :

1) Tout plan de Fédération Impériale devait combiner sur une base équitable les ressources de l'Empire pour le soutien des intérêts communs.

2) Aucun plan de Fédération ne devail toucher aux droits existants des Parlements locaux en malière d’affaires locales,

La propagande de la Ligue fut d'abord uniquement en faveur d’une fédéralion politique. Les arguments surtout tirés de la siluation politique de la Grande-Bretagne en Europe lui valurent un succès durable.

La Ligue reconnaissait que la puissance britannique était arrivée à un degré jusqu'alors inégalé. Sur ce point, l'opinion venait d’être éclairée par les conférences sur l'expansion de l’Angleterre publiées en 1883 par Sir John Seeley, qui avait mis en lumière un état d'esprit plus ou moins lalent. Cependant on ne pouvait se dissimuler que la suprématie de l'Angleterre élait devenue moins manifeste depuis quelques années. Sur le terrain commercial, maritime, colonial, des concurients redoutables s'étaient présentés. Des puissances continentales comme la France, l'Allemagne, constituaient des marines de guerre avec lesquelles il fallait compter; elles se lançaient même sur la voie de l’expansion coloniale. Quant à la Russie elle devenait menaçante en Asie. De plus, par leur politique d'armements à outrance ces puissances entretenaient un état d'inquiétude qui devait obliger l'Angleterre à suivre le mouvement et à développer ses forces militaires.

L’Angleterre risquait de se trouver embarrassée pour

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