CHAPITRE IV
Gouvernement responsable en Afrique du Sud
L'Afrique du Sud britannique dont le gouvernement fédéral commence à peine à fonctionner, comprend pour le moment, quatre colonies à gouvernement responsable : le Cap, le Natal, le Transvaal et l'Orange (1).
Ces colonies se trouvent dans des conditions spéciales qui ont influé sur l'octroi des libertés politiques. Nous voulons parler de la présence d’une population noire très importante et des luttes entre colonies anglaises et hollan-
daises.
L. La question indigène. — Les noirs qui peuplent l'Afrique du Sud sont au nombre de 5 à 6 millions. Ils appartiennent à la race Bantou et comprennent les (afres, les Zoulous, etc. Leur constitution sociale est encore primitive ; la majorité vit en tribus à l’état pastoral, et douées de degrés variables d'indépendance vis-à-vis des autorités coloniales. Mais il faut tenir compte d’un nombre considé-
(1) La Rhodesia, la Basutoland, le Bechuanaland et le Swaziland restent des colonies de la Couronne.
rable d’indigènes émancipés vivant dans d’autres régions que leur pays d’origine ou travaillant comme ouvriers ou domestiques dans les villes du centre et dans les ports.
Les blancs ne forment dans l'Afrique du Sud qu’une faible minorité. Dans la colonie du Cap, les trois quarts de la population sont de couleur ; au Natal les blancs ne sont qu’un douzième du total, en Orange, près de la moitié, au Transvaal un quart.
Au temps de la domination hollandaise, les noirs étaient réduits en esclavage. La venue des Anglais les a émancipés, et c’est là la cause principale du ressentiment des Boërs contre les Anglais. Même dans les régions où les Boërs gardaient leur indépendance politique les missionnaires anglais venaient s’immiscer dans les questions indigènes, surtout celle du travail forcé.
Les tendances humanitaires des colons anglais leur ont fait accorder ie droit de vote aux indigènes. Mais au début, cela pouvait paraître une mesure purement platonique, car les conditions d'instruction et de cens imposées à tout électeur devaient écarter du vote la presque totalité des indigènes. Il en était ainsi au Cap ; au Natal, en effet, le vote était ouvert aux indigènes, mais à des conditions très difficiles, ce qui le rend pratiquement inopérant (1).
Dans la colonie du Cap, au contraire, le vote des noirs se présente, de plus en plus comme un danger pour l'intégrilé de la domination blanche. Les indigènes sont arrivés en assez grand nombre à justifier de revenus et d'une
(1) Colquhoun : The Africander Land, p. T6.
éducation suffisants (1), et par suite à exercer leur droit de vote. Ils n’ont pas de représentation directe, mais par leur nombre possèdent une influerce sensible sur les élections, influence qui doit croître avec les progrès du bienêtre et de l'instruction.
Devant cette nouvelle force politique des indigènes les colons anglais commencent à se départir à leur égard de leur ancien libéralisme et ne sont pas loin d'adopter la même attitude que les Boërs (2). A la fin de Ja dernière guerre, les deux Républiques posèrent comme condition à leur soumission qu'aucun droit politique ne serait accordé, aux indigènes tant que durerait le régime de colonie non autonome. Elles n'avaient rien à redouter à ce sujet pour le jour où elles auraient de nouveau à élaborer leur propre législation.
Or il est intéressant de rapprocher de cette attitude une délibération de la Commission des Affaires indigères au Cap prise en 1904, où il est dit : « Il est certain que dans toute l'Afrique du Sud, les Européens ne tolèreront dans aucune législature un ministère dépendant d'une majorité dont les membres devraient leurs sièges aux électeurs indigènes (3). »
Il est donc remarquable que tous les Européens, Anglais comme Boërs, se préoccupent de ne pas se laisser enlever par les noirs la direction du gouvernement. On a proposé un système d’électorat indigène uniforme pour toute
(1) En 1903, sur 135.168 électeurs inscrits, il y avait 20.718 non Européens.
(2) Alexander Davies ; The native problem in South Africa, Londres 1903.
(3) V. Colquhoun, op. cit.
l'Afrique du Sud, imité de celui dont jouissent en Nouvelle-Zélande les Maoris.
Quoi qu'il en soit, cette question du vote des indigènes est une des plus discutées en Afrique du Sud. On peut même dire qu’elle a contribué à retarder la Fédération des colonies.
Telle est une des conditions spéciales qui ont influé sur l'octroi des libertés politiques en Afrique du Sud. La seconde fut constituée par les luttes entre l'Angleterre et les Républiques Boërs. Nous serons suffisamment renseignés sur l'effet de ces luttes par l’historique du Gouvernement responsable en Afrique du Sud.
IT. Débuts du Gouvernement responsable. — La plus ancienne colonie, le Cap, fut la première à jouir du Gouvernement responsable. En 1853, une Constitution représentative y était établie. Le Gouvernement se composait du gouverneur tenant ses commissions de la Couronne, d'un Conseil législatif, et d’une Assemblée tous deux élus par le peuple (1).
En 1869 le Gouvernement Impérial prit l'initiative de proposer l'introduction du Gouvernement responsable, Mais cette proposition rencontra des résistances à la fois chez le gouverneur et chez les colons. Le premier prétendait que cette forme de gouvernement était bonne pour des communautés qui visaient à l'émancipation, et les seconds
craignaient de voir retirer les troupes anglaises qui les ras-
(1) Questions diplomatiques et coloniales, 1° septembre 1909, cap. E. de Renty, l'Angleterre en Afrique.
suraient en face d’une population indigène très nombreuse et contre la fréquence des guerres avec les Cafres.
Cependant, le Gouvernement impérial insista et le Parlement du Cap finit par admettre que le système de la responsabilité ministérielle était le plus approprié à la colonie. Enfin en août 1872, le Gouvernement responsable fut établi.
Le Natal fut érigé en colonie distincte en 1856, avec un Gouveraement comprenant un gouverneur, un Conseil exéeulif officiel el un Conseil législatif, en partie élu et en partie nommé. Dès 1875, les membres élus demandaient le Gouvernement responsable avec une représentation bicamérale. La réforme fut opérée en 1893 après de longues négociations.
Les Républiques Boërs. — Quant au Transvaal et à l'Orange, leur Constitution est toute récente et apparaît comme un exemple remarquable de la politique libérale de l'Angleterre après la terrible guerre où les deux Républiques perdirent leur indépendance.
La guerre Anglo-Boër prit fin par le traité de Vereeniging du 41 mai 1902. L'art. 7 promettait aux deux nouvelles colonies le gouvernement civil puis les institutions représentatives et enfin le gouvernement autonome dès que les circonstances le permettraient.
Les Anglais s’appliquèrent aussitôt à faire disparaître les rancunes de la guerre, et dès que le loyalisme des populaüons leur parut suffisamment assuré, ils leur accordèrent la plus large autonomie.
À la fin de 1902, au Transvaal, le gouvernement civil
remplace en fait le gouvernement militaire et se compose d'un gouverneur et d’un Conseil législatif formé de fonctionnaires el de membres nommés.
Evo 1905, les institutions représentatives sont établies par l'admission de 30 à 35 membres élus au Conseil législauf. Pour l'électorat, on tenait compte des droits des anciens burghers dans la Constitution républicaine. C'était permettre l'entrée des Boërs dans l’Assemblée.
Enfin, le 6 décembre 1906, le ministère libéral au pouvoir accordail au Transvaal une constitution avec gouvernement responsable, basée sur l'égalité des deux races anglaise et hollandaise, et sur le suffrage universel. Les noirs étaient exclus du vote selon l'engagement pris envers les Boërs dans le traité de Vereeniging.
Le Transvaal possède done un Conseil législatif de 15 membres élus et une Assemblée législative de 69 membres élus. L’Anglais et le Hollandais sont également admis dans les débats. Le pouvoir exécutif se compose de 6 ministres et du gouverneur.
Cette constitution permitau Transvaal d’envoyerunreprésentant en 4907 à la conférence coloniale tenue à Londres. Ce fut le général Botha, le même qui avait joué un rôle si glorieux dans la dernière guerre, maintenant devenu le collaborateur du gouvernement britannique.
La colonie du fleuve Orange jouit depuis le 5 juin 1907 d'une Constitution avec gouvernement responsable analogue à celle du Transvaal. C'était cependant un pays plus arriéré que le Transvaal, qui n'avait pas connu, à proprement parler, d'institutions parlementaires, avant la guerre,
et qui, pendant la guerre avait fait une résistance opiniâtre,
Le Conseil législatif comprend 11 membres élus, l’Assemblée législative 38 membres élus. Le pouvoir exécutif se compose de 5 ministres.
Ces constitutions, comme il fallait s’y attendre, ont permis l'accès au pouvoir des hommes poïitiques hollandais dans les deux colonies. On y retrouve la plupart des anciens dirigeants des Républiques Boërs, du Transvaal, Botha, Smuts, de Villiers, dans l'Orange, Dewet.
L'octroi de l'autonomie à ces colonies a été très criliqué par une parie de l’opinion en Angleterre qui trouvait cette mesure dangereuse. Mais les faits ne paraissent pas jusqu'ici avoir démenti les prévisions optimistes du ministère libéral qui a opéré cette réforme, confiant dans la vertu pacificatrice des institutions anglaises.