CHAPITRE V
RIEN n'a été aussi remarquable dans ce pays pendant la prenaière semaine d'août 1914 que la dignité tranquille et la confiance silencieuse de la nation britannique. On n'assista pas à une explosion de sentiments violents comme celle qui affligea tous nos amis à l'époque de la guerre sud-africaine* Tranquillement et avec un grave sang-froid, ce grand peuple intrépide se mit en devoir de com" battre la plus terrible machine de guerre du monde et de résister à la plus redoutable menace qui eût jamais été faite à la liberté individuelle. Il n'y eut ni exaltation ni panique.
Celui qui aurait parcouru l'Angleterre à cette époque n'aurait pu s'empêcher d'être fier de son pays. La nation tout entière semblait revêtue d'une dignité admirable et une gravité presque religieuse se révélait jusque dans les circonstances extérieures de la vie quotidienne. Les hideuses haines de
classes et les rancunes de partis [qui nous avaient déshonorés pendant si longtemps cessèrent d'un coup. Si l'empereur d'Allemagne pouvait proclamer qu'ail avait toute la nation derrière lui et que désormais il ne connaissait plus que les Allemands, le roi d'Angleterre aurait pu dire, s'il avait été d'humeur à se vanter ou s'il avait jugé opportun de proclamer Tévidence que l'Empire britannique tout entier avait un seul cœur et une seule pensée»
Telle fut pendant quelques jours l'attitude admirable de la Grande-Bretagne en face d'une guerre désastreuse. L'État prit la direction des cheniins de fer. La flotte royale, mobilisée en silence, imposa sa suprématie incontestable sur les mers du monde. Le corps expéditionnaire fut transporté en France avec tous ses services auxiliaires sans un accroc et sans un accident. Le corps médical de l'armée royale, organisé depuis longtemps, fonctionna en Angleterre et en France. De toutes les classes de la nation une armée innombrable vint offrir spontanément ses services à l'Etat. Et enfin, réconfort glorieux et émouvant, les lointains Dominions, les princes hindous et, tout près de nous, les Irlandais, cruellement éprouvés, déposèrent immédiatement le sabre de leurs jeunes hommes aux pieds du souverain britannique. Un tel spectacle, sans précédent dans l'histoire du monde, était bien fait pour inspirer des sentiments de dignité et de confiance. L'esprit de l'Empire britannique se trouvait justifié aux yeux de l'humanité tout entière.
Cependant un changement se produisit dans l'es-
prit de la nation avant que la gloire de la Grande- Bretagne eût frappé d'étonnement l'âme du nionde. Les hommes de chez nous qui ne sauraient être heureux ou se sentir véritablement utiles à l'État tant qu'ils n'ont pas un râteau à fumier entre les mains, commencèrent une œuvre mauvaise et déprimante de censeurs. Leur premier objet fut de ruiner le crédit du gouvernement. S'agissait-il pour eux de régler de vieux comptes politiques ou tremblaientils vraiment à la pensée des soldats prussiens envahissant leurs bureaux, on ne sait pas. Ce qui est certain c'est qu'on fit une vaste conspiration pour renverser le gouvernement. Afin d'inspirer à la nation les sentiments qu'ils voulaient, et de la disposer à l'excitation, [à l'hystérie, à une activité bruyante et importune, ces gens s'attaquèrent de toutes leurs forces malfaisantes à la confiance publique. Parmi ceux qui prirent part à cette conspiration il y avait quelques honnêtes patriotes. Ils croyaient le parti libéral incapable de conduire une grande guerre européenne. Ils savaient que des dissentions avaient éclaté au sein du cabinet sur l'intervention anglaise dans la guerre et qu'il en était résulté des démissions. On peut excuser le désir de ces meilleurs d'entre les unionistes d'avoir voulu renverser le gouvernement libéral, mais au point de vue moral comme au point de vue politique, les méthodes qu'ils ont adoptées sont impardonnables. Pour renverser le gouvernement on a mené une campagne de calomnie contre quelques-uns des ministres les plus capables du roi.
Cette campagne de calomnie qui était aussi basse que traîtresse s'en prit particulièrement au Lord Chancelier. De tous les ministres c'est lui que détestaient le plus les fanatiques du service obligatoire» Il avait osé résister à Lord Roberts. Il avait mis en lambeaux l'argumentation des partisans de la conscription. C'était son crime capital. C'est lui, plus qu'aucun autre (parce qu'il y voyait une admirable occasion d'améliorer l'éducation nationale) qui sut soustraire aux chicanes ecclésiastiques le Bill relatif à la séparation de l'Église anglicane du pays de Galles, pour le transporter loin des attaques mesquines sur le terrain de la grande politique. Chaque fois que la rhétorique vigoureuse, mais assez brusque et un peu négligée de M. Lloyd George avait fourni un prétexte aux injures ironiques de l'opposition sur les démagogues et la haine des classes, on voyait apparaître sur la scène Lord Haldane qui, avec l'autorité que lui donnaient sa culture et son coud d'œil d'homme d'État, révélait à ses compatriotes l'esprit véritable du libéralisme, c'est-à-dire l'action rationnelle de l'esprit humain à la recherche des méthodes de perfectionnement et des voies du progrès. Ces crimes, cependant, auraient pu être oubliés et pardonnes. Mais qui aurait pu pardonner le scandale du service obligatoire ? Il était détesté par les scribes d'une opposition politique pour avoir refusé, sur le conseil des officiers les plus capables du pays, de suivre l'avis de Lord Roberts dans la question du service national.
Il est important de répéter ici ce que j'ai déjà
dit : le service national fut repoussé par Lord Haldane après qu'il eut entendu ses conseillers militaires. Ils ne voulurent rien savoir du service nationaL Ils déclarèrent, après mûre réflexion, que l'adoption du service national aurait désorganisé l'armée et qu'il en serait résulté une dangereuse confusion dont un ennemi aurait pu profiter pour nous attaquer. Ils repoussèrent le service national pour concentrer tous leurs efforts sur le renforcement de l'armée qu'un gouvernement précédent avait laissé dans un état de confusion et de faiblesse notoires.
Il est difficile de rapporter ce qui se passa dans la suite sans éprouver la plus vive indignation, en même temps qu'un sentiment de honte extrême. Le premier ministre, qui observe toujours la plus grande réserve, a déclaré, en août 1914, que si la Grande-Bretagne était préparée à la guerre elle le devait à Lord Haldane plus qu'à personne. Lord French avait <léjà dit de lui qu'il avait entrepris et mis au point une machine de combat et un système de défense nationale comme ce pays n'en avait jamais eu auparavant. Le Times et le Morning Post lui avaient offert, en pleine lutte de partis, leur tribut d'éloges et de gratitude. Edouard VII lui avait confié la réalisation de son idéal politique le plus cher. On le savait lié d'une étroite amitié avec Sir Ed. Grey dont il avait été l'hôte et le soutien fidèle pendant les jours d'agonie qui précédèrent la déclaration de guerre. Personne n'avait jamais osé ^ittaquer son caractère. Son dévouement désintéressé au pays était hors de question, de même que sa
culture, son intégrité et son extraordinaire puissance d'organisation. Ses discours sur l'éducation, sur la paix et sur la politique mondiale avaient attiré l'attention des hommes éclairés de tous les pays dans les deux mondes. Il était le premier citoyen du pays, grand homme d'Etat, écrivain distingué. Il avait été lord recteur d'une de nos principales universités et il était chancelier d'une autre. Il comptait au nombre de ses amis personnels les chefs unionistes les plus capables et il était un des rares hommes de la politique contemporaine que la boue des controverses de ^"^irtis eût épargné — mais tout cela ne lui servit à rien.
Il fallait trouver une excuse à la panique, il fallait un bouc émissaire : il fut choisi. Les plus grands ennemis de l'Angleterre (c'est-à-dire ceux qui égarent les masses) crièrent haro sur Lord Haldane. Il avait été ministre de la guerre. II avait rebuté Lord Roberts. Il avait reçu l'empereur d'Allemagne dans sa maison. Il était connu, depuis des années, comme un admirateur fervent de ce que la littérature allemande a produit de plus élevé et de plus noble. Apparemment on ne pouvait pas faire tomber M. Asquith en ce moment, bien qu'il eût beaucoup d'ennemis ; d'autre part, le public tenait Sir Ed. Grey pour un homme d'honneur. Mais que savait-on de^ Lord Haldane et qu'importait au public et aux masses d'Angleterre ce serviteur silencieux et dévoué de la juste raison et de la volonté de Dieu ?
Qu'importait qu'il eût été le ministre libéral favori d'Edouard VII ? Il ne l'avait pas crié sur les
toits et le public n'en savait rien. Qu'importait que Lord French lui eût rendu le témoignage que l'on sait ? Le public a la mémoire courte — sinoa c'est avec dérision qu'on accueillerait les articles de tête de nos journaux. Qu'importait que Lord Haldane eût fait pour la cause de l'éducation nationale infiniment plus que personne dans le pays ? Comme si le public, comme si notre grand public se souciait le moins du monde d'éducation !
C'est alors que se produisit le fait le plus triste * le plus honteux et le plus inquiétant de l'histoire contemporaine : une bande de journalistes ignorants, sans principes et sans vergogne, forcèrent à la retraite l'homme d'État qui, plus que tout autre, avait justifié la confiance d'Edouard VII et sauvé le pays des Jiordes prussiennes. En présence de toutes les nations, de nos alliés et de nos ennemis, nous avons permis que cet homme de bien, que ce grand homme, que ce sage fût traîné au ruisseau par ceux qui tirent leur pain du ruisseau.
On a osé dire, au moment même où sa machine de combat sauvait les côtes de France et brisait le rêve de l'Allemagne conquérante, que Lord Haldane était un frère illégitime du Kaiser, qu il était marié clandestinement en Allemagne, qu'il entretenait une correspondance avec des Allemands et qu'étant parfaitement renseigné sur les intentions guerrières de l'Allemagne, il avait délibérément caché ce qu'il savait à ses collègues du cabinet. Tout ce qu'on peut imaginer de mesquin, de bas, d'ignoble et de déshonorant, on l'a dit ou insinué contre le Lord
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Chancelier d'Angleterre. Les journaux qui avaient déposé des lauriers à ses pieds deux ans auparavant se mirent à le souiller de boue. Le journal qui avait fait afficher dans toutes les villes du pays son cri immonde : « Au diable la Serbie », commença à parler du bon Dieu et à vilipender Lord Haldane. Même M. Oliver, s'il n'est pas descendu si bas, n'a pas pu se défendre d'un ricanement offensant. Le pays tout entier fut, pour ainsi dire, rempli de suspicion et de terreur. Un traître dans le cabinet ! Un espion au cœur même de l'Angleterre ! Il y eut un moment d'hésitation et de doute. Pendant un moment les masses se demandèrent si leurs journaux disaient vraiment la vérité. Et alors on découvrit (ô merveille, ô bonheur, ô chance providentielle !) qu'un jour, à Londres, pendant un dîner, s'adressant à un philosophe allemand qui aimait Hermann Lotze, Lord Haldane avait dit qu'à cause de Lotze il considérait presque l'Allemagne comme sa patrie spirituelle. Ce fut le coup de grâce. Qu'avait- * on besoin d'autres témoignages ? Est-ce que le grand public d'Angleterre permettrait que siège dans le cabinet un misérable qui considérait l'Allemagne comme sa patrie spirituelle ? Cela était impossible à admettre.
C'est ainsi que le chancelier d'Angleterre fut sacrifié à des journalistes venimeux et sans scrupules, à des hommes dont Ruskin a dit qu'ils vendraient ^ ce qui leur tient lieu d'âme pour une bouteille de vin ; c'est ainsi que les plus bas et les plus vils firent descendre le plus grand et le plus noble ; et
c'est ainsi qu^au milieu d'une guerre redoutable qui, au début, nous avait inspiré quelque grandeur et qui exigeait, avant tout, que nous fussions résolus et nous niontrions tels à nos amis et à nos ennemis, nous nous • sommes exhibés à l'humanité 'entière comme une nation d'hystériques, qui se laissent gouverner par les clameurs des journaux.
Nous ne nous sommes jamais entièrement remis de ce coup. Lord Northclifïe, au cours de ses récents voyages à travers la France, l'Italie, la Suisse et l'Espagne, a envoyé à diverses reprises ses lamentations au Times. Il se plaint de ce que les nations étrangères n'apprécient pas le rôle de la Grande- Bretagne dans la guerre et réclame une propagande énergique et habile. Mais il est trop tard. Seuls les marins et les soldats britanniques peuvent maintenant défendre notre bon renom. L'effet produit par les attaques implacables et déprimantes qu'ont dirigées les journaux contre le pays au début de la guerre a été trop considérable à l'étranger pour que des mots puissent le dissiper. La chute d'un homme du mérite de Lord Haldane, d'un ministre qui personnifiait si bien la force silencieuse et le calme inébranlable de la Grande-Bretagne, a porté à notre réputation un coup dont nous ne nous remettrons pas facilement.
Il est bon que les ennemis de Lord Haldane sachent comment un grand homme accepte le verdict de la populace. Comme cet autre Lord Chancelier qui se retira au xviii® siècle devant la haine €t la calomnie déchaînées, Lord Haldane se tourna
presque avec soulagement vers les études qu'il aimait, la science et la philosophie (^). Sa conscience était tranquille. Il avait fait son devoir. Et il devait savoir que sans sa ténacité au War Office, toute l'histoire de cette guerre eût été différente. Inaccessible à (( la malignité de l'esprit de parti » et à « l'aveuglement des préjugés de parti », sans amertume malgré la grossière ingratitude de ses compatriotes, il quitta le tumulte de la politique pour se retirer dans l'étude.
En décembre 1915, il fit part du résultat de ses méditations à la Aristotelian Society, dans un mémoire intitulé : On Progress in Philosophical Research (Du progrès dans la recherche philosophique). Ce mémoire est un modèle de respect pour la vérité,, de patience dans la recherche, de tolérance, et témoigne d'un savoir presque renversant. C'est l'œuvre d'un philosophe qui a suivi le développement de la pensée depuis Platon et Aristote jusqu'à Hegel et Schopenhauer et jusqu'aux philosophes contemporains de l'Europe moderne, Bergson, Bradley et les Neo-Réalistes. En effet. Lord Haldane est resté en contact avec les philosophes contemporains pendant sa retr£Ûte, ainsi que le prouve la conclusion d'un livre remarquable sur la philosophie de Bergson récemment publié par un des plus éminents métaphysiciens de la jeune génération américaine :
(( En terminant je désire exprimer ma sincère « gratitude au vicomte Haldane pour les encoura-
(^) Cf. Appendice I.
'^^ gements et les suggestions que j'ai trouvés dans <( la correspondance que nous avons échangée pe?i- « dant que je travaillais à ce livre. Il n'est en aucune <( façon, responsable des opinions qui y sont exprime mées, mais si mes efforts devaient par hasard <( obtenir quelque succès, je sens que c'est en grande (( partie à lui que je le devrais et à l'intérêt bien- « veillant qu'il a témoigné à un de mes précédents <(. ouvrages. En vérité, sans une remarque qu'il fit « à propos de mon travail sur l'insuffisance du point <(. de vue bergsonien et sur la nécessité de le com- « pléter en le conciliant avec les principes essentiels « de l'intellectualisme, je ne suis pas sûr dutout « que le livre qu'on va lire eût été écrit. » (*)
Ce n'est que dans le dessein de mettre en garde ses compatriotes contre le danger qu'il y avait à négliger l'éducation que Lord Haldane a délaissé la recherche désintéressée de la vérité pour les controverses de la politique. Il n'a jamais exprimé une plainte. Il n'a jamis élevé la voix pour une réprinaande ou un reproche. Il a supporté l'ingratitude du sage aussi imperturbablement que les outrages de l'ignorant. Et quand ses nombreux amis lui demandaient : (( Pourquoi ne refutez-vous pas vos ennemis ? » il répondait invariablement : « Pourquoi prendre cette peine ? La vérité triomphera. Quand mes compatriotes auront besoin de moi, ils m'appelleront. »
(1) The Philosophy of Bergson, hy Professer Watts Cunningham ^Longmans).
J'admire un tel caractère, je le trouve sublime» Et je voudrais qu'ils sachent tous ceux qu'on a trompés sur le caractère véritable de notre pays et qui parfois se découragent de voir triompher le vulgaire dans tous les domaines, je voudrais qu'ilssachent que c'est ainsi que nos grands hommes répondent toujours aux attaques de la foule. Les persiécutions de l'ignorance, les clameurs diffamatoires des partis, la basse ingratitude des amis^ toutes ces infortunes assaillent en vain celui qui s'est attaché aux joies véritables. Les vexations de la vie lui importent aussi peu que les perturbations d'une fourmilière. Il reçoit les coups comme il recevait les couronnes. Il ne prête pas plus d'attejitioa à la calomnie qu'il n'en prêtait à la flatterie. La loi morale et les cieux étoiles le consolent et l'encouragent. L'homme qui a connu les cours du monde et qui a été comblé de tout ce que le monde pouvait donner, prend un livre dans sa bibliothèque, s'as* sied près de la lampe et passe une partie de la nuit avec ceux qui, comme lui, ont été par delà les apparences vers la réalité éternelle et sereine. Il est à l'abri de la souillure du monde.
Si j'insiste sur cette campagne menée contre Lord Haldane c'est pour deux raisons. D'abord il me semble que jamais, dans aucun cas, un homme ne devrait garder le silence quand il se commet une grave injustice. Secondement il se peut que ceux qui n'ont pas encore compris à quel point il est dangereux et déshonorant d'abandonner le gouvernement aux clameurs des journaux, il se peut que ce&
hommes se réveillent avant l'épreuve redoutable qui nous attend après la guerre et s'affranchissent d'une pareille domination. Ce n'est pas le moment d'avilir nos parlementaires, ni de rendre la vie publique odieuse aux plus grands hommes du pays, et ce n'est certainement pas le moment de nous soumettre à l'autorité du vulgaire. C'est là qu'est le danger suprême. Le jour est venu où les conservateurs les plus dignes doivent s'allier avec les libéraux les plus affranchis des préjugés de classe et de parti et avec les représentants les moins sectaires et les plus patriotes du Labour Party. Il y a une communauté absolue de sentiments et d'idées entre des hommes comme M. Arthur Balfour et Lord Haldane, Lord Robert Cecil et le vicomte Grey, M. Lloyd George ou M. Bonar Law et M. Arthur Henderson. Et dans la presse anglaise (pour ne parler que d'elle), il y a des propriétaires et des éditeurs de journaux de toutes les nuances politiques qui mettent la morale au-dessus des partis ; qui font plus de cas de l'intelligence que de la popularité et qui, sans une seule arrière-pensée égoïste, sacrifieraient n'importe quels intérêts de parti à la prospérité et à la dignité du pays (^). Il ne nous est pas impossible de faire preuve de sentiment ou de raison. Un effort est nécessaire si nous voulons être sauvés : il s'agit de nous défaire de l'influence malfaisante et mortelle du vulgaire qui, après avoir
(^) Il faut qu'on sache que les grands journaux écossais et proviniaux n'ont pris aucune part à l'odieuse croisade menée contre Lord
ciaux Haldane.
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rampé aux pieds d'un Kitchener, le moment d'après aiguise une hache pour lui couper la tête. Le vulgaire chez nous appartient à toutes les classes de la société et menace gravement l'avenir immédiat du pays.
Peu après le commencement de la guerre et peu après que se fut répandu dans tout le pays le sentiment de panique auquel j'ai fait allusion, un vénérable et très respecté ministre du culte, le D^ F. B. Meyer, attira l'attention du pays sur de graves scandales qui s'étalaient en public. A peine avait-il parlé que les mêmes journalistes qui avaient assailli le Lord Chancelier tombèrent comme des loups furieux sur le ministre du culte, dont la bouche n'avait jamais proféré une parole basse ou blessante. La fureur de la presse qui n'est jamais plus grande que quand il s'agit d'attaquer la vertu et de défendre le vice atteignit son paroxysme. On nous représenta le D^ Meyer comme un vil personnage qui prenait plaisir à rechercher les saletés, qui, dans sa soif de norotiété, n'hésitait pas à noircir la réputation des hommes derrière qui il cherchait un abri contre les baïonnettes prussiennes, comme un de ceux qui avaient le plus contribué, par sa mièvrerie prétentieuse, à affaiblir le caractère britannique.
Au plus fort de l'orage je me rendis dans les rues dont avait parlé le D^ Meyer dans sa plainte Le spectacle n'était pas seulement honteux, il était répugnant au delà de ce qu'on peut dire. Je n'ai jamais rien vu dans les grandes capitales du monde qui puisse se comparer avec les scènes d'orgie et de
luxure qui s'offraient partout aux regards dans ces abominables rues mal éclairées qui avoisinent les grandes gares de Londres. Et ce n'était pas seulement le vice qui s'étalait, c'était le crime, comme le D^ Meyer l'a dit avec toute sa véhémence. Aux portes de la gare se tenait la jeune fille de quinze ou seize ans, jolie, l'air innocent, aguichante, et dans le café où elle attirait le soldat nouvellement arrivé à Londres et particulièrement le soldat des colonies ayant cinq ou six cents francs dans sa poche, il y avait, le visage bourgeonné, à moitié ivre et vérolée — l'entôleuse. Un Américain qui dirigeait la construction de baraques militaires à la Waterloo Bridge Road m'a dit que dans aucune ville de l'Amérique du Sud il n'avait jamais rencontré de femmes aussi dévergondées, aussi impudiques et aussi audacieusement provocantes que ces ignobles vampires de Londres. Sous les yeux de la police civile et sous les yeux de la police militaire elles exercent leur odieux métier. En ma présence, le D^ Meyer a demandé très poliment à un agent de police s'il avait l'ordre d'empêcher ces femmes d'emmener les soldats dans les rues écartées ; l'agent répondit grossièrement et presque d'une manière jnenaçante : « Je ne sais pas ce que vous voulez dire. » Le D^ Meyer répéta sa question et l'agent ayant répété sa réponse passa son chemin avec une expression d'impatience et de colère sur le visage. Un prévôt canadien, en patrouille dans ces rues pour sauver le plus possible de Canadiens, déclara que cela lui fendait le cœur de voir jdes jeunes gens
bien portants tomber en de pareilles mains dès leur arrivée dans la mère-patrie. Mais on ne prit aucune mesure. En France, nous avons au moins un hôpital britannique rempli exclusivement de soldats qui arrivent malades après un court séjour à Londres, et ici, en Angleterre, des hommes en grand nombre^ qui se sont engagés et exercés pour combattre nos ennemis, sont étendus dans des hôpitaux créés uniquement pour les maladies vénériennes.
Cependant les journaux qui auraient voulu envoyer au diable la Serbie plutôt que de lever un doigt pour l'aider, les journaux qui forcèrent à démissionner le ministre le plus clairvoyant du gouvernement britannique et qui, après avoir poussé des clameurs en l'honneur de Lord Kitchener auraient voulu l'anéantir, ces journaux couvrirent le D^ Meyer d'injures et d'insultes qui auraient pu le faire lyncher dans la rue. Il leur importait peu que le D^ Meyer soit un homme de bien qui a consacré toute sa vie à perfectionner notre idéal moral et moins encore que sa croisade en faveur de la santé physique et morale des soldats fût fondée en économie nationale aussi bien qu'en morale. Ils ne voulurent pas l'écouter. Au lieu de l'écouter et d'aller voir eux-mêmes sur place, ils le dénoncèrent comme un puritain qui faisait le dégoûté.
L'affirmation du D^ Meyer qu'ils tournèrent le plus en ridicule fut celle qui accusait les entôleuses d'empoisonner nos soldats. C'était de la pure fantaisie, une niaiserie romantique. C'était bien là le genre d'absurdité dont le D^ Meyer s'emparerait,
si on le laissait faire, pour jeter l'épouvante dans la foule et accessoirement se faire de la réclame.
Quelques personnes entendirent l'appel du D^ Meyer. On réunit des fonds. L'Association chrétienne de jeunes gens (Y. M. C. A.) fit construire des baraques où des personnes de bonne volonté se mirent à l'œuvre. On tâcha de suppléer au travail que les autorités militaires et civiles auraient dû faire directement. Mais les journaux qui représentent l'esprit de la classe moyenne ne firent rien^ si ce n'est d'entraver et de faire échouer la campagne du D^ Meyer. Cependant au cours de l'été 1916^ ces journaux firent volte-face. Ils ne présentèrent point d'excuses au D^ Meyer et ne retirèrent aucune de leurs injures, mais ils commencèrent à réclamer à grands cris qu'on protégeât nos soldats contre les entôleuses, en insistant particulièrement et d'une manière sensationnelle sur le fait qu'on empoisonnait nos soldats avec delà cocaïne et que même les prostituées leur en vendaient. Les journaux furent saisis d'un enthousiasme soudain pour la cause de la morale. Le club de nuit et le music-hall furent dénoncés comme s'ils venaient seulement d'ouvrir leurs portes, et les invectives jusqu'alors réservées au chiromancien et au diseur de bonne [aventure commencèrent enfin à tomber sur la prostituée et l'entremetteur. Aucun de ces journaux n'avait jamais, que J6 sache, élevé la voix pour défendre les bonnes mœurs. Ils ne décotivrirent la question morale qu'en découvrant que la prostituée ajoutait aux impôts.
Nous devons nous souvenir de tout cela au moment de préciser les grands services que l'Angleterre a rendus à la cause pour laquelle nos alliés et nousmêmes nous avons, à contre cœur, mais sans sourciller, tiré l'épée. Car il est bon de se souvenir que derrière la grandeur de notre force, la majesté de notre puissance et la beauté de notre esprit de sacrifice, subsiste toujours le même arrière-fond d'ignorance, de violence, de suffisance et d'indifférence morale. Nous pouvons vaincre l'ennemi qui est devant nous, mais celui qui est derrière nous peut nous terrasser. Cet ennemi domestique n'est jamais plus redoutable que quand il prend ses airs les plus dévots, proteste avec le plus d'impudence de son patriotisme et nous prenant par le bras cherche à marcher de pair avec les hënnêtes gens. Il n'y a qu'une réponse à tant d'insolence et à tant d'hypocrisie : « Arrière de moi ! »
Quand les enfants de nos enfants liront l'histoire de cette grande guerre, ils ne baisseront pas la tête. Ils sentiront leurs cœurs se gonfler d'orgueil et de gratitude. Ils ne trouveront aucun sujet de honte ou de regret. Ils ne connaîtront pas la douleui et l'agonie de ceux qui sont en deuil. Ils ne seront pas tentés de sans cesse trouver à redire et n'auront pas besoin de formuler des critiques énergiques. Ils ne seront pas distraits comme nous du spectacle magnifique de notre œuvre. Ils ne verront que la grande gloire et la victoire décisive — la gloire achetée au prix d'un dévouement sublime et la victoire remportée par un effort suprême du cœur
humain. Les noms d'Asquith et de Grey leur apparaîtront sans la souillure des controverses politiques. Sir John Jellicoe et Sir David Beatty, Lord French et Sir Douglas Haig seroat pour eux ce que sont pour nous Drake, NelsoQ, Wellington et Marlborough. Et si quelque historien remarque que ce que von Roon a été pour les armées allemandes de 1870, un grand Lord Chancelier d'Angleterre Fa été pour la glorieuse armée britannique de 1914, qui s'est sacrifiée pour donner à la civilisation le temps de reprendre haleine et de sauver le monde, ils souriront d'aise, ignorant tout de notre honte et de notre humiliation.
Un fait surtout remplira d'orgueil et de reconnaissance les enfants de nos enfants, c'est qu'une petite île de quarante-cinq millions d'habitants ait imposé sa suprématie sur toutes les mers du monde, sans que ses ennemis, d'une population quatre fois plus nombreuse, aient osé la lui disputer. Ils seront stupéfaits et émus jusqu'au plus profond de leur être qu'un pays si petit et si insignifiant quant au nombre des habitants ait eu en son pouvoir cet instrument suprême de la victoire. Et quel ne sera pas leur étonnement quand ils apprendront que la plus grande partie du peuple qui a forgé cette puissante arme de guerre vivait presque dans la misère, qu'elle était mal logée et peu instruite, qu'elle était exploitée par des scélérats qui abusaient de son ignorance, et qu'elle dut recourir aux menaces pour obtenir que l'Etat lui accorde cinq cents francs par an dans sa décrépitude ! Ils en resteront stupéfaits.
Mais quand ils apprendront que cette petite nation n'a pas seulement régné sur les mers du monde, qu'elle a, en outre, rendu à ses alliés des services comme jamais une puissance, dans toute l'histoire du monde, n'en a rendu à une autre puissance, leur stupéfaction sera sans bornes.
Le moment n'est probablement pas encore venu de dire toute l'assistance prêtée par la [marine britannique à la France, à la Russie et à l'Italie. Nous savons en partie comment nos sous-marins ont traversé les champs de mines allemands et sont apparus parmi la neige et la glace de Riga. Nous savons en partie comment nos marchands ont traversé les océans pour apporter des vivres et des armes à nos amis. Nous savons en partie quelle audace et quelle ingéniosité la flotte britannique a opposées aux inventions diaboliques dont l'Allemagne menaçait notre puissance de combat et la vie même de nos alliés. Mais nous ne savons rien encore d'un service rendu à Malte par la flotte britannique à la flotte française ; ni du service rendu à l'Italie dans la Méditerranée. Ces choses, les enfants de nos enfants les sauront ; elles rempliront leurs livres d'histoire et inspireront leurs chants nationaux. Et partout où ils iront dans le moade, même en Allemagne — ce sera une Allemagne purifiée, pénitente et libérée de la tyrannie des Hohenzollern — partout on dira d'eux : Ce sont les fils de ceux qui ont sau^é le monde. ,,
Nous qui sommes les contemporains de la guerre, comprenons-nous bien le rôle que nous avons joué
dès la première heure ds^ns ce conflit gigantesque. La contribution de la Grande-Bretagne a été de beaucoup la plus considérable de tous les alliés et c'est la Grande-Bretagne qui, de tous les alliés, était la plus préparée à soutenir le choc de la bataille, X' Allemagne a manqué son but parce que, dès le début, grâce à un de nos sages, on a pu opposer à la doctrine de Moltke la même doctrine. Seules, l'Allemagne et l'Angletrre étaient prêtes à jouer leur rôle dans la guerre. Aucun des autres belligérants n'était prêt. A la rapide mobilisation de l'Allemagne, l'Angleterre répondit par une rapide mobilisation. La promptitude de l'Angleterre détermina à l'avance la fin du gigantesque conflit. La poussière que soulèvent des hommes médiocres par leurs controverses avilissantes dérobe à nos yeux la gloire éclatante du pays. La Grande-Bretagne étendit son règne sur les mers. Elle empêcha les flottes ennemies de ravager les côtes de ses alliés et de piller leur «commerce. Avant même d'avoir déclaré la guerre elle rendit la victoire de l'ennemi impossible. Sa flotte étant mobilisée, cette petite île dit à ses voisins menacés : « Occupez-vous de vos frontières continentales et oubliez que vous avez des côtes à défendre. » Son bouclier couvrit tous ceux qui aiment la liberté. Les semaines s'ajoutèrent aux semaines et les mois aux mois, mais les Allemands ne se risquèrent pas hors de leurs ports. Dix-huit mois et plus passèrent avant que la puissante flotte allemande osât se montrer à quelques milles de ses batteries de terre ; et avant que les gros canons an-
glais eussent parlé, cette flotte — meurtrie, ensanglantée et couronnée de flamnies — avait repris la route des ports. Et toutes les nations surent que le bouclier de la Grande-Bretagne protégeait le monde.
Même si nous n'avions rien fait de plus notre contribution serait encore la plus grande dans la Grande Alliance. Tenir l'immense flotte britannique mobilisée et prête au combat exigeait un effort formidable. Et nous l'avons tenue mobilisée à travers les tempêtes du premier hiver jusqu'à l'été de la deuxième année et à travers l'hiver de la deuxième année jusqu'au troisième mois d'août de la guerre. A lui seul ce magnifique exploit aurait de quoi remplir d'orgueil le dernier des sujets britanniques qui ait jamais chassé un bouc émissaire en une heure de péril.
Mais nous avons fait quelque chose de plus. Nous avons débarqué en France la plus belle des armées que le soleil ait jamais éclairées. Au spectacle de ces braves vétérans qui s'avançaient à travers les rues de Boulogne en chantant leur chant de victoire, les officiers français et anglais avaient des larmes dans les yeux, des larmes de joie et d'orgueil. Un vieil officier décoré qui les vit partir pour la glorieuse victoire de la Marne voulut absolument me conduire à Boulogne à l'endroit même d'où il les avait vus passer et pendant qu'il parlait sa voix se brisa et il dut détourner les yeux. Des hommes parlent de cette armée comme ils ne parlent d'aucune des troupes qui sont sur les autres champs de
bataille du jnoxide. Je les ai entendus moi-mênie en Norvège, en Suède, en Finlande, en Russie, en France et aux États-Unis d'Amérique. Des Danois m'ont dit qu'ils voient dans cette arnaée la force qui sauva le monde. Des officiers japonais m'ont dit qu'on parle de cette armée au Japon comme de l'armée qui ruina l'espoir de victoire de l'Allemagne. Tous ceux qui ont étudié l'histoire de cette gue:re reconnaissent que le cours des choses changea quand l'armée britannique de 1914 rejeta les Allemands loin des côtes de France. Qur'on lise ce que M. Belloc dit de cette armée, ce que disent M. Buchan, Sir Arthur Conan Doyle et le professeur Pollard de cette glorieuse armée qui sauva le monde et que toutes les nations, excepté nos ennemis, portent dans leur cœur. Le monde s'est approprié son chant de bataille familier. Il fut chanté par les Français et par les Russes. Il a passé en Italie et jusqu'au Japon. Les Américains le chantaient à table nuit après nuit, sur le Lusitania. Nos frères du Canada et d'Australie le chantaient en traversant les mers. Il est devenu le chant joyeux des guerriers des Indes. Il a retenti dans les rues du Caire et les bazars de Port-Saïd. L'ennemi même a appris à le chanter à travers le mur de neige qui borde lés tranchées où quelque chose de plus fort que l'hiver le tient fixé.
Cette armée incomparable et immortelle, qui est l'œuvre d'un homme d'Etat qu'on a chassé du pouvoir, a été la première contribution de la Grande- Bretagne à la guerre sur terre. Elle est arrivée
comme utie flèche à la place qui lui était assignée sur le champ de bataille. Elle était prête. Tout avait été prévu. Son organisation était parfaite jusque dans les moindres détails de l'équipement. Et pendant qu'elle combattait et retenait l'ennemi, dont personne ni en France ni en Russie n'avait soupçonné les préparatifs formidables, elle puisait dans sa réserve spéciale et ses associations de territoriaux, deux créations de Lord Haldane, pour envoyer sur le continent un flot ininterrompu de combattants. Et depuis la première heure ce flot a coulé sans hésitation et sans arrêt. Les journaux réclamaient des hommes, toujours plus d'hommes, à un moment où nous n'avions ni fusils ni uniformes à leur donner ; mais les hommes nécessaires continuaient à affluer jusqu'au moment où il y eut sous les drapeaux 5J^.000 VQjjQLataires^
Le pays pouvait, à juste titre, s'opposer au service obligatoire coname à une humiliation que rien ne justifiait. Une petite nation de 45 millions d'habitants qui avait assuré la défense de 140 millions de milles carrés d'océan et donné à la cause commune plus de 5 millions de soldats, en vérité cette nation était en droit de demander : n'avons-nous pas fait notre devoir ? Et cette même nation, ne l'oublions pas, était devenue le centre manufacturier, le marché et la banque de l'Alliance tout entière. Des rivages britanniques partaient sans cesse des munitions et toutes espèces d'approvisionnements pour nos vaillants amis de France et de Russie. Et avec ces marchandises s'en allait aussi
l'argent nécessaire pour continuer la lutte. Nous fournissions des hommes, des vivres, des munitions et de l'argent. Et pour fournir tout cela, la démocratie britannique peinait de l'aube à la nuit, les hommes comme les femmes, les hommes et les femmes de toutes les classes, la nation tout entière peinait comme un seul horame, fournissant un effort sans précédent dans l'histoire. Sur les bords noircis des rivières, les fourneaux grondaient nuit et jour dans les grands chantiers navals où on construisait les plus puissants navires de guerre qu'on ait jamais vus et où on transformait les bâtiments marchands et les grands paquebots comme par magie pour les adapter à la lutte contre les empires centraux. Nuit et jour les mineurs peinaient dans les profondeurs de la terre. Nuit et jour les cheminots travaillaient au service de l'État. Toutes les fabriques et toutes les fonderies du pays, remplies d'hommes et de femmes, fabriquaient sans relâche des millions et des millions de produits pour les soldats, nos soldats et ceux de nos alliés.
Et pourtant, bien qu'elle eût le sentiment d'avoir pris sa part dans la lutte, la démocratie britannique accepta l'odieux fardeau du service obligatoire et envoya ses derniers hommes à la caserne.
En plus de cet effort immense, n'oublions pas que les riches dépensèrent leur fortune sans compter, que les femmes de toutes les conditions renoncèrent à leurs loisirs pour faire la cuisine et toutes espèces de besognes, que les enfants apportèrent leurs économies à l'école pour l'œuvre du prince de Galles,
pour la Croix-Rouge, pour la Belgique, pour la Serbie, pour la France et pour la Russie. Et n'oublions pas toutes les actions belles et touchantes qui passent inaperçues dans le fracas de la bataille.. D'un bout à l'autre du pays les gens ont cédé leurs maisons et leurs jardins aux blessés, mis leurs voitures et leurs automobiles à la disposition du gouvernement, organisé des corps d'aides volontaires ;, une société parcourt le pays afin de trouver des œufs pour l'armée ; des sociétés envoient des provisions et écrivent des lettres à nos prisonniers britanniques en Allemagne ; on coud et on tricote pour les soldats dans les tranchées. L'œuvre du prince de Galles a recueilli des millions en prévision de la miisère qui régnerait pendant le premier hiver de la guerre. Quand on reconnut la fausseté des prédictions des économistes et qu'on vit que ce n'était pas le travail qui manquait mais les ouvriers,, l'argent afflua dans les caisses de la Croix-Rouge. Malgré les lourds impôts auxquels personne n'échappait, malgré le renchérissement de la vie, un flot d'argent tel que le monde n'en avait jamais vu alimentait les œuvres de charité. Les riches se montraient généreux et les pauvres, courageux. Quelques personnes qui prennent plaisir à la panique trouvèrent dangereuse la gaieté des classes ouvrières et l'attribuèrent à une pensée superficielle. Ils désiraient nous voir sombres et abattus, le visage triste et secouant la tête devant le péril qui nous menaçait. On lit dans la Round Table, de décembre 1915, cette remarque sur le moral des gens aisés comparé
è, celui de la classe ouvrière ; « Même détermination de poursuivre la guerre jusqu'à une fin victorieuse et de faire tous les sacrifices nécessaires ; mais c'est la classe ouvrière qui manifeste le plus de gaieté et de confiance, » Et l'auteur explique cette légèreté de la classe ouvrière par « le sentiment que l'Anglais a toujours eu que la bonne humeur est le meilleur moyen de venir à bout d'une tâche difficile ». On a pu remarquer la même difîérence entre le moral des pires journaux et celui de l'armée . Les propriétaires de journaux qui gagnaient des fortunes énormes derrière la ligne de feu se montraient abattus et moroses, tandis que Tommy avec son shelling par jour au milieu des obus,des balles et des gaz asphyxiants, était gai comme un collégien. Tommy voulait faire trembler l'Allemagne et les propriétaires de journaux voulaient faire trembler l'Angleterre. Mais d'une manière générale il est permis de dire que la grande nation britannique fut unanime à comprendre que la bonne humeur est le meilleur moyen de venir, à bout d'une tâche difficile. C'est avec bonne humeur que nos marins firent leur devoir, que nos soldats tinrent l'ennemi aux abois, que nos hommes et nos femmes peinèrent dans les fonderies, dans les chantiers et dans les fabriques ; c'^est avec bonne humeur que la population du pays, conduite par un noble roi et une reine vertueuse, se dévoua à la charité.
On ne saurait mettre en doute et il n'est pas besoin de démontrer aux personnes de bon sens qiie la Grande-Bretagne est le cœur même de la résis-
tance des Alliés à l'agression aHemande. Sans nous, et ils le reconnaissent généreusement, nos alliés ne pourraient pas espérer de continuer la lutte. Si nous avions fait défaut, ils auraient dû se soumettre. Si nous avions chancelé, ils auraient perdu courage. La vaillance magnifique de la France et de la Russie, et plus tard de l'Italie, dépendait absolument pour la victoire finale de la confiance, de l'honneur et de la puissance de la Grande-Bretagne.
Dès lors que devons-nous penser, nous qui nous inclinons pleins de respect devant l'héroïsme de nos compatriotes, quand des journaux anglais mènent contre le gouvernement une campagne qui peut inspirer à un grand journal américain des propos comme ceux qu'on va lire ?
(( Tout un système s'est effondré en Angleterre « — un système d'empire, de vie, de gouvernement. « Une poignée de politiciens insignifiants et égoïstes (( qui présidèrent pendant longtemps aux destinées « du pays ont réussi à garder le pouvoir malgré des « fautes qui, en France, les auraient fait mettre à (( la lanterne. Ils ont trompé le peuple britannique^ (( ils continuent à le tromper et le résultat, mani- (( feste en Flandre, en Asie et dans tout le monde, « éclate en Irlande. » (^)
(^) L'auteur de cet article grotesque compare l'esprit en France avec l'esprit en Angleterre et sa comparaison est tout à l'avantage de la France. M. Robert Donald a envoyé une admirable réponse au journal américain. Il fait remarquer qu'il n'y a pas d'assemblées publiques (public meetings) en France pendant la guerre et que même le journal d'un ancien premier ministre, L'Homme Enchaîné de M. Clemenceau, paraît constamment avec des passages en blanc et qu'une fois il a été suspendu pendant huit jours. « Si le gouvernement britan-
Autant d'erreurs que de mots. Aucun système ne s'est effondré en Angleterre, ni d'empire, ni de vie, ni de gouvernement. Le vieux système s'est adapté immédiatement aux conditions nouvelles. Le gouvernement a nationalisé les chemins de fer, la marine marchande, les grandes fabriques de machines, et dans une large mesure la finance et les approvisionnements du pays. Sans que la moindre crise se produisît, il fit face aux menaces des sous-marins et des zeppelins. Il organisa une armée de plus de cinq millions d'hommes. Il envoya des munitions, des vivres et de l'argent à nos alliés. Il fit appel à l'esprit de sacrifice et on lui répondit de toutes les classes de la communauté et de toutes les régions de l'empire. L'Irlande fut fidèle ; les Indes, l'Egypte et l'Afrique du Sud furent fidèles ; et, comme s'ils étaient des comtés d'Angleterre, le Canada, l'Australie et dans les mers les plus éloignées, la plus petite île où flotte le drapeau anglais offrirent leur amour et la vie de leurs jeunes hommes à la cause de la liberté.
Qu'est-ce qui pourrait nous faire mieux comprendre le péril auquel nous expose le pessimisme de journaux sans scrupules que de voir, au moment 011 s'affirment comme jamais l'unité, la puissance
nique, dit avec raison M. Donald, avait adopté la même politique à l'égard des journaux britanniques, les critiques et les attaques de la Tribune n'auraient pas été publiées. » M. Donald soutient, en se basant sur des preuves irréfutables, que « l'Angleterre a déjoué tous les calculs de l'Allemagne ». Et il remarque ironiquement que si les Américains voient dans l'article de leur journal une juste appréciation de l'effort et de la politique britanniques, il est bien certain que les Allemands pensent tout différemment.
et la résolution de l'empire, de voir un grand journal d'Amérique conclure que « tout un système s'est effondré en Angleterre — un système d'empire, de vie, de gouvernement » ?
Il y a un point important à considérer. Malgré son pessimisme naturel, Lord Rosebery est très fier du rôle joué par la Grande-Bretagne dans cette guerre mondiale. Malgré la facilité dangereuse avec laquelle il fait des discours, il sait, en écrivain de métier, toute la valeur des mots. Et pourtant même un homme du mérite de Lord Rosebery parle du « défaut de préparation » de notre pays avant la guerre. La preuve irréfutable de notre innocence, dit-il, c'est que « nous étions sans préparation aucune pour une telle lutte ». Nous n'étions pas prêts. Et pourquoi ne l'étions-nous pas ? demande Lord Rosebery. « D'abord, dit-il, parce qu'on n'a pas pu persuader notre gouvernement de l'imminence du danger. Mais c'est avant tout parce que les démocraties ne se préparent jamais à la guerre. » (^)
Malgré son apparence logique, cette déclaration, j'ose le dire, est profondément inexacte ; elle est même ridiculement inexacte. Comment peut-on dire que notre démocratie ne se prépara pas à la guerre alors qu'au milieu de toutes les privations et de toutes les misères elle supporta le fardeau accablant de la flotte britannique — la plus formidable arme de guerre dans toute l'histoire du monde ? Comment ose-t-on dire d'une démocratie qu'elle ne s'est
(^) England's Effort, par M^^ Humphry Ward.
pas préparée à la guerre alors qu'elle tient dans sa main de fer les cinq portes du nnionde — Suez, Gibraltar, le Cap de Bonne Espérance, le détroit de Malacca et la Manche ? Et comment peut-on dire, pour peu qu'on sache le sens des mots, que la Grande-Bretagne n'était pas préparée à la guerre, quand ce fut son intervention immédiate qui déjoua la conspiration^ de l'Allemagne et fit passer sur ses armées, dès la première heure, l'ombre du désastre ?
J'attire toute l'attention du lecteur sur cette question. Et je le prie de ne pas s'imaginer que j'écris en homme inféodé à un parti, car je déteste les partis politiques et j'ai soutenu aussi bien le gouvernement conservateur pendant la guerre sudafricaine que le gouvernement libéral qui lui a succédé dans les efforts qu'il a faits pour améliorer les conditions d'existence du peuple et résister au péril du protectionnisme. Ce que je vais avoir à dire n'est pas la thèse d'un partisan ; c'est la conclusion nécessaire à laquelle aboutit tout homme qui respecte la vérité et qui se refuse à jongler avec les faits autant que de voler son prochain, après qu'il a examiné honnêtement cette question de notre préparation en vue de la guerre.
Parlons d'abord de le flotte. M. Archibald Hurd, témoin inattaquable, dit dans le Na{>y League Annual (1915-1916) : « Notre puissance maritime, en « ce qui concerne les navires de guerre modernes « de première classe, était en train de nous échapper <{ quand commença le conflit entre le Japon et la
(( Russie en 1905... Saisit-on bien qu'il ne s'est « écoulé que sept ans entre l'état de faiblesse na- (( vale où nous nous trouvions et l'état de force (( navale qui frustra l'Allemagne du butin de la (( victoire ? »
Qu'on réfléchisse à ces mots. Ils sont d'une des plus grandes autorités du pays en matière navale. J'ignore quel peut être l'idéal politique de M. Archibald Hurd, mais il écrit dans la Fortnightly Re^iew et dans le Daily Telegraph qui ne peuvent être accusés ni l'un ni l'autre de libéralisme, pas plus qu'on ne peut leur reprocher les violences de la presse hystérique. Et il fait ces déclarations dans l'annuaire officiel de la Nai^y League qui est une association de personnes pour qui la sécurité du pays passe avant tout le reste. En 1904, dit-il, notre puissance maritime était en train de nous échapper. Quel parti était au pouvoir • en 1904 ? Le parti conservateur. Je n'apporte aucune accusation contre le parti conservateur. Le gouvernement de M. Balfour commença une série de réformes navales importantes avant de quitter le pouvoir. Mais je remarque qu'au moment oii était au pouvoir un gouvernement que soutiennent les journalistes qui ont le plus honteusement calomnié Lord Haldane, la première ligne de défense de la Grande-Bretagne laissait à désirer. Il ne s'est écoulé que sept ans, dit M. Hurd, entre l'état de faiblesse navale où nous nous trouvions et l'état de force navale qui frustra l'Allemagne du butin de la victoire. Quel parti était au pouvoir pendant ces sept ans ? Le parti
libéral. C'est-à-dire que si l'ennemi avait attaqué en 1904, l'empire britannique aurait reçu, à tout le moins, un coup qui l'eût fait vaciller. Or l'empire britannique n'a pas vacillé et nos alliés ont la certitude qu'ils ne seront pas battus, parce qu'au moment de l'attaque allemande, un gouvernement libéral méprisé se trouvant au pouvoir, ce pays ne se trouvait pas dans un état de faiblesse navale? mais dans un état de force navale.
M. Hurd écrit : « Parlant du Treasury Bench à la « Chambre des Communes dans l'année qui précéda « la déclaration de guerre, M. Churchill se tourna « vers son prédécesseur à l'amiraué, M. Me Kenna, « il dit :
« Je ne crois pas qu'on ait pris de nos jours des me- (( sures plus osées et certainement on n'en a pas pris de « plus heureuses en politique navale que celles qu'il a (( prises, sur l'avis de celui qui était alors le premier « Lord de l'amirauté (Lord Fisher), quand il a inscrit « huit navires au programme 1909-1910 et augmenté le « calibre et le nombre des canons sur les navires. C'était « une mesure très audacieuse et décisive ; c'était un « grand pas en avant ; et il en est résulté que nous avons « seize navires construits ou en construction, armés de « canons de 347, qui seront à flot avant qu'aucun navire « aussi puissamment armé soit lancé par une autre flotte « ou en sa possession. »
(( Depuis le commencement de la guerre, continue « M. Hurd, la nation a eu de bonnes raisons pour « répéter ces paroles. La décision de l'amirauté « en 1909 peut être considérée comme l'acte final « qui condai^na l'Allemagne à l'infériorité sur mer
« et à l'impuissance... Par ces me un esp;^ce
« de neuf ans seulement, nous iistruit ou
« étions en voie de construire • de bataille
« infiniment plus puissante* qu l'Alleniagne
« et pendant ce temps le ForeigiT> (.. créait. iine « atmosphère internationale qui ' omettait,
« au début de la guerre, de ruiner al- ■ orknces de « l'Allemagne et de coneentrer-^re^squie tous nos « grands cuirassés dans' k 'voisina or- de la mer du « Nord."» ' "^^ < • •'• '■*''
Ces faits sont incontestables. En sept ans le parti libéral sauva le pays d'un état de faiblesse navale et le mit dans une situation qui condamnait l'Allemagne à l'infériorité sur mer et à l'impuissance ; en outre, il créait une atmosphère qui nous permettait d'enfermer dans ses ports la plus grande flotte du monde après la nôtre.
Est-il juste de dire que l'Angleterre n'était pas préparée à la guerre ou que la démocratie qui appela au pouvoir le parti libéral à la fin de 1905 ne [se prépara en rien à la guerre ? L'amiral de Tirpitz approuverait-il les paroles de Lord Rosebery ? Se trouverait-il un seul politicien allemand pour dire que « nous manquions de toute préparation pour une telle lutte ? » Je n'arrive pas à comprendre comment Lord Rosebery a pu écrire : « Notre effort date du commencement de la guerre. » Qu'il demande à nos amiraux, à nos constructeurs de navires, à nos producteurs d'armements ce qu'ils pensent de cette remarque singulière.
Que le lecteur ne s'imagine pas que l'œuvre ma-
gmfiqiie ..d '^^-^ Kenna ait été le résultat de la
olaiiieiir <ij, . LeS: mêmes journaux qui conti-
nuent à se 1 ! '7I& ont nommé Lord Kitchener
au^ War Of 11 ? yî un^peu de mauvaise honte
inriîil«enafi::3ailiînfi^"'t '*à penser que c'est eux qui renforcèi yqt a^ri^Oifloàite britannique. Or ni dans un cas m tiaii[«ix êf.tiii'e ails; n'ont rien fait. C'est Lord Haldane qui;S«ggéraj et dès le début de la crise, la nomination k.?:- Lord Kii 3hener au War Office. M. Asquith Su rangea à ceîte manière de voir avant que les journaux connussent la déclaration de guerre. Si la nomination de Lord Kitchener fut retardée d'un ou deux jours c'est uniquement parce que le Foreign Office était inquiet de son remplacement en Egypte. Ces faits sont parfaitement connus de tous ceux qui sont tant soit peu au courant de l'histoire de cette période. Et de même le fameux programme de M. Me Kenna a été conçu par luimême et par Lord Fisher longtemps avant que les journaux sussent ce qui se passait à l'amirauté. Certains membres du cabinet s'opposèrent à ce programme. M. Me Kenna déclara qu'il devrait démissionner si le programme n'était pas accepté et le cabinet l'accepta. Le cabinet ne fut influencé en aucune façon par la clameur de la presse, mais par l'insistance de M. Me Kenna qui était appuyé par le premier ministre et le ministre de la guerre. La clameur publique n'eut pas de part dans cette décision. Pendant que les journaux faisaient rage, et on remarquera que c'étaient précisément les journaux du parti qui avaient laissé l'armée et la flotte
dans un état de faiblesse, pendant ce temps le cabinet délibérait sans prendre en [considération d'autres documents que ceu'x du premier Lord de l'amirauté. C'est à l'aide de ces documents et de rien d'autre que le gouvernement prit sa décision.^
Lord Rosebery répondra peut-être qu'il pensait moins à la flotte qu'à l'armée. Examinons donc notre préparation à la guerre sur terre. « Ce n'est pas à une armée de 150.000 hommes, dit Lord Rosebery, de méditer la guerre contre une armée de millions d'hommes. » Je ne comprends pas bien ce qu'il veut dire. S'il veut dire que le corps expéditionnaire n'était pas une armée à lancer contre l'armée allemande sans l'appui de la flotte britannique ou sans l'appui des millions de soldats de la Russie et de la France, je vois la vague raison qu'il y avait à prendre la peine d'exprimer cette opinion. Mais comme jamais aucun homme de bon sens n'a pensé que le corps expéditionnaire britannique (l'armée britannique ne comptait pas 150.000 hommes, mais quelque 700.000) dût aller en Allemagne tenter fortune toute seule contre une armée de millions d'hommes, l'extraordinaire remarque de Lord Rosebery me semble sans valeur et sans excuse. C'est une remarque qui peut être réfutée aussi aisément que cette autre : « Les démocraties ne se préparent jamais à la guerre. » Sur ce point quels sont les faits indiscutables ?
Quand le gouvernement libéral arriva au pouvoir à la fin de 1905, notre puissance maritime était en train de nous échapper et notre armée se trouvait
dans un état de confusion et de faiblesse. En automne 1914, ce même gouvernement était en mesure d'enfermer dans ses ports la flotte qui occupe le deuxième rang dans les flottes du monde et portait sur terre à l'Allemagne un coup qui ruina son espoir de supériorité incontestée. Il faut donc que le gouvernement se soit préparé en quelque mesure. Si l'on s'en tient aux faits, il est absurde de dire que nous étions « sans préparation aucune ». Notre préparation navale, comme nous le dit M. Hurd, condamnait l'Allemagne à l'impuissance. Notre préparation militaire, de l'aveu de toutes les personnes compétentes, nous permit de sauver Calais et de briser l'assaut allemand. Nous avons jeté un coup d'oeil sur notre préparation navale, faisons de même pour notre préparation militaire.
Quand Lord Haldane entra au War Office il n'y avait pas d'unité dépassant là brigade qui eût pu partir en guerre sans que la composition en fût changée. La plus grande confusion régnait dans l'armée et l'abattement était général. Personne n'avait conçu un plan cohérent. Le corps d'armée d'Aldershot aurait dû être complètement réorganisé avant de pouvoir entrer en campagne. Et par dessus tout l'artillerie était dans un état déplorable. M. Arnold Forster l'avait armée d'un bon canon, mais à tir rapide et qui réclamait un service des munitions beaucoup plus nombreux qu'il n'avait prévu. Il en résulta que pour munitionner les batteries on dut leur enlever des artilleurs et que le nombre de ceux qui auraient pu prendre part à un combat aurait été
réduit à quarante-deux hommes, pas davantage, et probablement moins encore. Il n'est personne qui ne comprenne qu'un tel état de choses comportait sa propre condamnation.
En ce qui concerne l'infanterie, Lord Midleton et Lord Roberts avaient aboli le système en vertu duquel on s'engageait pour sept ans KÎans l'active et pour cinq ans dans la réserve. Ils lui avaient substitué un système qui prévoyait trois ans dans l'active et neuf ans dans la réserve. Il en résultait qu'un grand nombre d'hommes, arrivés au bout de leurs trois ans, refusaient de signer un nouvel engagement, ce qui portait une grave atteinte aux effectifs de l'active. Afin d'obtenir des troupes pour les Indes, le War Office était obligé d'offrir très libéralement des primes d'engagement. Les effectifs de paix de huit bataillons de ligne, levés spécialement pour la guerre sud-africaine, comptaient 500 hommes seulement au lieu de 750. Le total de la réserve régulière n'était que de 80.000 hommes et personne ne semblait savoir comment les bataillons seraient mobilisés en cas de guerre. Lord Cardwell avait établi que chaque bataillon hors du pays devrait s'appuyer sur un bataillon du même régiment dans le pays, celui-ci devant, en temps de paix, entraîner des détachements et les envoyer au bataillon d'outre-mer. Mais on s'était tellement écarté de ce grand principe qu'une grande confusion régnait dans toute l'armée, en particulier dans le service des transports.
Quant à la cavalerie, non seulement on manquait
de chevaux, mais même en cas de mobilisation on n'aurait pas su où en prendre. Les services de transports et les services sanitaires étaient également défectueux. En un mot, où qu'on regardât, l'armée britannique était, en 1905, comme l'a justement dit le critique de la Fortnightly Reç^iéw que nous avons cité, dans un état de confusion et de faiblesse — c'est-à-dire précisément dans l'état où une armée ne devrait pas se trouver. Cet état de l'armée britannique était si grave quand le gouvernement libéral arriva au pouvoir que Lord Haldane, qui savait sans doute que l'état de la flotte laissait à désirer, comprit qu'il était non seulement sage et juste, mais nécessaire de chercher à améliorer nos relations avec l'Allemagne.
Lord Haldane, nous l'avons vu, se rendit à Berlin peu après son entrée en charge et eut de nombreuses occasions d'étudier le mécanisme de la machine de guerre allemande. On sait aussi qu'il lisait avec assi- ' duité la littérature militaire si bien que les généraux allemands qu'il rencontra dirent au kaiser que cet Anglais était mieux renseigné qu'eux-mêmes sur certaines questions militaires et même sur l'histoire de la guerre allemande. De plus, convaincu que les généraux britanniques de. la vieille génération n'avaient pas réussi à assimiler les idées nouvelles introduites par Moltke dans l'organisation militaire. Lord Haldane fit les plus grands efforts pour s'entourer des officiers les plus intelligents de la nouvelle génération qui avaient compris la dure leçon de la guerre sud-africaine. Jamais homme ne
fut mieux préparé à la tâche ou ne la prit plus au sérieux.
Le nouveau niinistre adopta certains principes. Avant tout il fallait établir la division du travail à l'état-major, l'instruction du soldat et la stratégie étant distinctes de l'administration, à l'exemple de toutes les grandes armées, car la nôtre s-eule faisait exception. Ensuite, il fallait régler toute l'organisation de l'armée en vue de la guerre et non en vue de la paix, chaque unité étant prête à entrer immédiatement en action en cas de mobilisation. Au commencement ces principes eurent de la peine à prévaloir, mais le rapport de la commission royale sur l'armée dans le sud de l'Afrique révéla une confusion si effrayante (d'où il résulta une conduite de la guerre déplorable et des déprédations) que Lord Haldane, qui eut à la suite de ce rapport à prononcer des peines disciplinaires, fut plus déterminé que jamais à surmonter tous les obstacles et à appliquea ces deux principes à la réorganisation de l'armée britannique. Il adopta presque en même temps un troisième principe. La division de l'armée en bataillons et en brigades avait fait son temps. Il fallait trouver une meilleure organisation. Il était essentiel de constituer une plus grande unité de combat. Lord Haldane se décida pour la grande division qui comprenait trois brigades, pourvue de son artillerie^ de sa cavalerie, de son propre service de transports et de son propre service sanitaire. On eut beaucoup de peine' à pourvoir d'artillerie ces divisions, mais Lord Haldane surmonta la difficulté. En 1906, il y
avait 38.725 artilleurs mobilisables ; quand il quitta le War Office il y en avait 54.865. A son arrivée il y avait 42 batteries tout au plus ; à son départ il y en avait 81 prêtes à entrer en campagne avec le corps expéditionnaire.
Ce n'est pas tout. Lord Haldane a organisé la territoriale exactement sur le même modèle que l'armée régulière. Il introduisit un canon à tir rapide presque aussi bon que le canon de campagne de l'armée allemande. Il arma la territoriale de 150 batteries à cheval et de campagne, en plus des 81 batteries de l'armée régulière. Il i'ésulta de ces réformes que pendant son passage au pouvoir cet homme qu'on a accusé d'avoir réduit l'artillerie de l'armée britannique, non seulement augmenta beaucoup l'efficacité de l'artillerie et non seulement l'organisa en vue de la guerre, mais encore quadrupla le nombre des batteries qui existaient jusque-là (^).
Dans le domaine important des services sanitaires, Lord Haldane donna carte blanche au médecin en chef, Sir Alfred Keogh, qu'il ne cessa d'assister de la sympathie la plus active. Pour la première fois le service médical de l'armée régulière fut établi sur une base scientifique et, en outre, une organisation modèle fut créée en relation avec la territoriale. Les plus grands chirurgiens et médecins du pays s'enrôlèrent comme officiers ; "on engagea des infirmiers pour le service spécial de la territoriale ; on forma des femmes pour le corps des aides volontaires (M}^^ Haldane joua un grand rôle dans cette
(*) Cf, Appendice, note J.
œuvre) ; on désigna les bâtinients qui serviraient d'hôpitaux en cas de guerre.
Pendant les trente-et-un mois de la guerre sudafricaine, dans une armée de 250.000 hommes seulement, il y eut 8.020 cas de fièvre intestinale. Dans la guerre actuelle, à la date du 22 avril 1906 on ne comptait que 162 cas de fièvre intestinale dans une armée de 1.250.000 hommes. Sir Alfred Keogh nous dit comment les services sanitaires de l'armée atteignirent leur point de perfection actuelle :
« Le premier objet du corps médical de l'armée (( royale est de maintenir la force des armées en « campagne en prévenant la maladie. Aucune autre (( considération n'est aussi importante que celle-là. (( Lord Herbert le savait. Parkes a été le premier à « proclamer ce principe que la science moderne, (( grâce à ses découvertes, a affirmé mille et mille « fois. Et pourtant, bien que l'application de ce « principe essentiel impliquât une économie de sol- « dats et d'argent, il ne réussit pas à triompher ({ complètement a^ant V arrivée de Lord Haldane. « Alors seulement on commença l'étude qui a été (( si utile des problèmes techniques de l'hygiène en (( campagne ; on fit des cours aux officiers et aux (( soldats et l'armée comprit que les mesures pra- « tiques tendant à prévenir la maladie reposaient « sur une base solide. »
Lisez ce témoignage d'un savant émérite et d'un grand organisateur, lisez le témoignage d'un grand capitaine tel que Lord French, et demandez-vous ce qu'on peut bien vouloir dire quand on dit que la
Grande-Bretagne n'était pas préparée à la guerre.
Il est un autre point encore à considérer. Lord Haldane renonça au vieux système des n^anœuvres en détail ; il institua les grandes manœuvres annuelles qu'on adapta autant que possible aux conditions de guerre. Il fit faire le recensement de tous les chevaux du Royaume-Uni et obtint du parlement les pouvoirs nécessaires au réquisitionnement des chevaux qui étaient propres à la guerre. Pour la première fois la cavalerie britannique fut complètement pourvue de chevaux et de réserves de chevaux.
En outre, nous ne devons pas oublier que c'est Lord Haldane qui transforma la vieille milice. Elle était destinée au service intérieur et dans de fort mauvaises dispositions d'esprit à la suite de la guerre sud-africaine. Il la transforma en réserve spéciale qui fut rattachée aux troupes de première ligne. Elle servit à former derrière chaque unité de deux bataillons de l'armée régulière un troisième bataillon qui devait leur fournir des renforts et tenir garnison en temps de guerre.
Enfin nous ne devons surtout pas oublier la suppression de la vieille armée de volontaires et la création de l'armée territoriale qui était organisée en tous points comme les troupes de première ligne. On munit la territoriale de fusils, de canons de campagne et de canons lourds, en prévoyant une réserve d'environ 160.000 fusils en cas d'événement. Le résultat de toutes ces réformes, entreprises en 1906 et achevées en 1912, fut que derrière l'ar-
mée régulière, composée de six divisions et appuyée par la cavalerie régulière, il y avait une seconde ligne qui comprenait 14 grandes divisions et 14 brigades de milice nationale. Au commencement de la guerre la Grande-Bretagne fut en mesure de mobiliser 20 divisions avec leur artillerie, leur cavalerie, leurs services sanitaires et leurs services de transports, c'est-à-dire l'équivalent de 10 corps d'armée. La mobilisation de cette immense armée eut lieu sans un accroc. Il manquait à ce moment 50.000 hommes aux 313.000 hommes de la territoriale, mais les officiers et les soldats rejoignirent immédiatement leur régiment ; en quelques jours les effectifs étaient au complet, en peu de temps ils doublèrent.
Voilà pour le Royaume-Uni. Mais l'effort enthousiaste de Lord Haldane ne s'en tint pas aux Iles- Britanniques. En 1907, une ^année après son entrée en charge, une conférence des ministres des colonies se réunit à Londres. Lord Haldane exposa son projet aux ministres et leur demanda leur collaboration. Il parla d'une manière si persuasive et le projet parut si admirable que le général Botha, appuyé par Sir Wilfrid Laurier, proposa que le discours et le projet relatif à la création d'un état-major impérial fussent publiés dans tout l'empire. Le projet de Lord Haldane fut exécuté et dans la suite on nomma un inspecteur des armées d'outre-mer — ce fut d'abord Sir John French, puis Sir Hamilton — qui visita le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, etc., et présenta un rapport sur la nouvelle organisation. Quand la guerre éclata l'admirable
projet que Lord Haldane avait mené à bien permit aux troupes des grands Dominions de s'adapter à l'armée britannique ^sans y causer aucune dislocation ni aucune confusion.
Une des réformes les plus importantes et les plus utiles de Lord Haldane a échappé à l'attention générale. C'est celle qui concerne la formation des cadres de l'armée. Il s'entendit avec l'Ecole d'économie politique de Londres qui prépara des officiers pour l'administration, l'organisation des chemins de fer, la comptabilité, l'établissement des contrats et tous les départements qui intéressent le bon fonctionnement d'une machine de guerre. Pour procurer des officiers a l'armée, accompagné de Sir Archibald Murray de l'état-major général (qui se distingue actuellement en Egypte), il fit des conférences dans les universités sur la question du corps des élèves officiers. Il réunit en outre les directeuTs des grandes écoles du pays et il fut décidé qu'un certain nombre d'élèves seraient admis sans exapien à Sandhurst,(^) sur la seule recommandation des directeurs. C'est ainsi que les universités donnèrent à l'armée britannique, au commencement de la guerre, 24.000 jeunes officiers pleins de santé et de mérite et que grâce aux grandes écoles Sandhurst fut toujours bien pourvu des meilleurs élèves officiers que le pays pût fournir.
Quand Lord Haldane devint président de la Chambre des Lords en 1912, le Times déclara avec
(*) Saint-Cyr britetnnique.
juste raison que « pendant les six dernières années la préparation du corps expéditionnaire en vue d'une campagne outre-mer avait été le principal objectif de l'état-major général et du War Office et que le sentiment de confiance qui, de nouveau, régnait dans V armée était la meilleure preuve que le succès était venu couronner les efforts ». Ces mots que je souligne tranchent la question. Non seulement Lord Haldane « entreprit et mit au point une machine de combat et un système de défense nationale comme ce pays n'en avait point eu jusque-là ))^ mais il rendit, en outre, à l'armée britannique ce que l'agitation et le bavardage d'autres réformateurs, aussi bien militaires que politiques, n'avaient ipu lui rendre — la confiance.
Quand un homme du mérite de Lord French dit de ce grand ministre, en pleine guerre et un an après qu'une meute l'eût chassé du pouvoir, que le pays lui doit une grande dette de gratitude, faut-il s'arrêter à discuter avec ceux qui prétendent qu'il affaiblit l'armée, qu'il y jeta le trouble, et qu'en conséquence nous n'étions pas préparés à la guerre ? Lord French a dit à Cambridge au mois de juillet 1916 :
« Il était réservé à Lord Haldane de les amener (( (les volontaires) au zénith de leur réputation et « de leur valeur. En vérité, la nation a contracté (( une "grande dette envers la détermination, l'ener- « gie, l'habileté et la prévoyance de ce grand homme (( d'Etat. C'est lui qui a compris le parti qu'on pouce vait tirer d'eux et il en est résulté que tout en res-
« tant des volontaires ils formèrent cette vaste « armée territoriale... dont l'idée fut, sans aucun « doute, un des plus beaux traits de génie qu'aucun « homme d'État ait jamais eus. »
Ce sont là de grandes paroles et qui viennent de haut, mais pour moi je préfère presque les mots du Times : « Il rendit la confiance à V armée britannique. » Cette phrase est la meilleure réponse à tous les détracteurs de Lord Haldane ; elle explique la joie presque exubérante qui anima l'armée britannique tout entière dans sa lutte contre les conscrits d'Allemagne.
Ma thèse est que la Grande-Bretagne était préparée à la guerre, mieux préparée que n'importe lequel'de ses vaillants alliés, et que c'est grâce à cette préparation que son entrée en scène porta un coup fatal aux ambitions allemandes. Je tiens que tout comme l'immortelle armée française devant Verdun donna aux nouvelles armées britanniques le temps de s'organiser pour la bataille de la Somme, de même l'immortelle armée britannique de 1914, en brisant l'élan des armées allemandes, puis en défendant les côtes de France, donna à la République le temps d'ordonner ses troupes et de mettre au point sa stratégie pour la grande lutte de la Manche aux Vosges. Le professeur Pollard l'a dit, la bataille de la Marne fut la bataille décisive de la guerre. « Elle sauva la France et indirectement elle sauva aussi la Russie d'une attaque concertée en 1915 qui aurait pu amener lès armées allemandes et autrichiennes jusqu'à Petrograd et à Moscou. » La bataille de la
Marne suivit celle de Mons et précéda le grand coup de balai jusqu'à l'Aisne.
M. Oliver dit que nous n'occupions qu'un front de cinquante kilomètres. C'est vrai, mais pourquoi ne dit-il pas que ce sont cinquante kilomètres de gloire impérissable, cinquante kilomètres qui virent se briser l'assaut allemand contre la poitrine sanglante de la vaillance britannique ? Cinquante kilomètres seulement, mais pas un pouce qui n'en soit sacré à jamais pour l'orgueil de tous les hommes et de toutes les femmes de l'empire britannique. Seulement cinquante kilomètres, mais ils sont le tombeau de l'ambition allemande. Seulement cinquante kilomètres, mais c'est là que se fit le salut de l'Europe.
Qu'il est triste, triste et inquiétant, qu'il faille insister sur le rôle joué par l'armée britannique de 1914 ! Mais les détracteurs de l'Angleterre ont fait leur œuvre avec tant de perfidie et de persévérance qu'il n'est peut-être pas un homme sur cent chez nous qui ne soit prêt à dire avec Lord Rosebery que ce pays n'était pas préparé à la guerre et que tous nos efforts datent de la déclaration de guerre. Qu'on me permette donc de faire appel à un témoignage hostile pour rappeler à mes compatriotes que l'armée britannique d'août 1914 sauva le monde.
Quels sont les faits ? Je puis prouver, même à l'aide d'une publication qui parut sous les auspices de Lord Northclifîe et intitulée The Standard History of the Ail-Europe Conflict, que si nos vaillants
alliés avaient été aussi bien préparés que la Grande-, Bretagne, cette guerre qui commença en août 1914 aurait pu se terminer en six semaines par la destruction totale des armées allemandes. Je puis prouver également, et nos chevaleresques alliés seront les premiers à le reconnaître, que les canons lourds de l'armée britannique sauvèrent les armées françaises qui étaient entièrement dépourvues de canons lourds. Enfin, je puis prouver que l'armée britannique de 1914 non seulement entra en guerre avec des canons lourds, mais encore que, dès la première heure, ses aviateurs, qui travaillaient pour les Français aussi bien que pour nous-mêmes, avaient une supériorité incontestable sur les Allemands.
Le lecteur se souvient que peu après la mobilisation, le corps expéditionnaire britannique fut jeté sur Mons. Il se souvient aussi, car le fait est inoubliable, qu'à Mons nos vaillants soldats arrêtèrent et brisèrent la poussée formidable des légions allemandes. Il sait qu'ensuite l'armée britannique se replia jusqu'à la Marne, tout près de Paris, en livrant des combats incessants qui retardèrent la marche des Allemands, puis que soudain elle s'élança en avant, balayant les Allemands devant elle jusqu'à l'Aisne. Tout cela fut accompli en un mois. Examinons maintenant à l'aide de notre témoignage hostile comment les combats de l'armée britannique se relièrent à ceux de nos vaillants et chevaleresques amis dans le pays de qui nous combattions. Je cite The Great War : The Standard History of the Ail-Europe Conflict (Parts 17, 18, 19, 22, 24) :
(( Dans la première grande bataille qui fit rage « de Mons et de Lille à l'est (sic) jusqu'à la Moselle (( et aux Vosges à l'ouest (sic), la France paya chè- « rement les rêves de quelques-uns de seè ministres « pacifiques qui s'appliquèrent à des réformes so- « ciales et se refusèrent à consentir les dépenses « nécessaires à la préparation d'une grande guerre. (( C'était une erreur généreuse (^).
(( Nous étions préparés à apprendre aux Aile- (( mands qu'un bon tireur, un fusil à répétition, un (( coup d'œil impassible pouvaient briser n'importe « quelle charge de zoulous, même quand le canon « n'avait pas ' réussi à l'arrêter... « Visez votre « homme ! » Nos soldats visaient et atteignaient « des dizaines, des centaines d'ennemis, et quand « ceux-ci étaient à trois cents mètres nos soldats « les atteignaient par milliers, par dizaines de mille, (( Aucun être vivant ne pouvait résister au feu « meurtrier et d'une rapidité scientifique que dé- « chargeaient les tranchées britanniques. Les Alle- (( mands qui restaient debout regardaient autour (( d'eux comme stupides ; puis ils tournaient les « talons en poussant des cris de terreur et prenaient « la fuite... La première bataille historique contre « les Prussiens... s'annonçait comme Crécy*et Azin- « court. »
L'auteur nous dit que les canons allemands « n'étaient pas aussi bons que les nôtres » ; que l'in-
(^) Le traitement infligé à Lord Haldane qui pourvut l'armée de canons lourds et qui nous donna une armée parfaite et rapidement m.obilisée ne fut pas généreux.
fanterie allemande était « impuissante » ; que notre cavalerie tenait la cavalerie allemande « à sa merci » ; et que dans la guerre aérienne « l'Anglais gagna rapidement le même ascendant sur le Teuton )). La machine de combat de Lord Haldane ne fit donc pas trop mal voir à l'Allemagne son criminel « défaut de préparation ». L'aMteur continue ainsi :
« Tandis que le corps expéditionnaire britan- « nique repoussait vaillamment cent mille Alle- (( mands à Mons... les choses allaient mal partout « ailleurs sur le front nord des alliés...
« Bien qu'une partie des troupes allemandes eût (( été retardée à Liège, la France n'avait pas pu « répondre à la vigueur de l'agression allemande (( par une mobilisation rapide et complète... L'armée « française qui opérait plus au nord, le long de la (( Meuse, entre Dinant et Mézières, se trouvait dans « une situation encore plus fâcheuse. Elle fut rejetée « vers la rivière... Ce fut principalement le désastre (( de Givet qui détermina la retraite du reste de la « ligne des alliés...
« En même temps, les 200.000 Français [de l'ar- (( mée de Charleroi avaient déjà perdu le commande- « ment de la Sambre entre Charleroi et Namur... « la cinquième armée française n'était pas en me- (( sure d'aider les troupes britanniques de Mons, ni (( même de tenter une action combinée...
(( Tel était le désastreux état de choses à la droite (( des troupes britanniques qui occupaient Mons... « A la gauche de nos troupes la situation était plus (( grave encore... On avait confié au général d'Amade
286 l'angle TERRE JUSTIFIÉE
« la défense du nord de la France, de Lille à la mer.., « Il se trouvait à ce moment à Arras n'ayant à sa « disposition que quelques territoriaux. Le territo- (( rial français n'est pas un jeune volontaire comme (( le territorial britannique, mais, un homme d'un (( certain âge déjà qui n'appartient plus aux troupes (( de première ligne... Beaucoup d'entre eux étaient « des pères de famille qu'on avait soudain arrachés « au bureau, au magasin, à l'atelier. La marche les « fatiguait...
(( Depuis le temps où Sir John Moore fit marche (( à travers l'Espagne... jamais chef britannique (( n'avait eu à conduire une retraite dans des condi- (( tions aussi difficiles que celles qui se présentèrent (( à Sir John French à la frontière franco-belge pen- « dant la dernière semaine d'août 1914. Le récent « exploit des armes britanniques est encore plus (( glorieux que celui de la Corogne. »
Après avoir décrit le début de la grande retraite des troupes britanniques dont les deux flancs étaient exposés, notre historien nous dit que « l'incomparable tireur qu'est le fantassin britannique » sauva la situation, et que les Britanniques sont « les meilleurs soldats armés d'une baïonnette qu'on puisse trouver au monde ». Puis il nous dit que (( r armée allemande, qui devait frapper l'armée britannique comme d'un marteau et ruiner toute V offensive française put... concentrer le feu de mille canons sur l'aile gauche britannique... Voici maintenant la description d'une bataille :
(( Les pertes de l'ennemi furent littéralement stu-
« péfiantes. Il est certain qu'elles firent hésiter l'ar- « mée qui attaquait... Après avoir envoyé nos « blessés par train à Guise, nous nous repliâmes vers (( le sud dans la direction de Wassigny, mais les « Allemands continuèrent à bombarder Landrecies ({ pendant des heures. Ils avaient peur d'entrer « dans la ville. Les nerfs de leur infanterie étaient « brisés, » (Quelle différence avec nos hommes, encerclés par les Allemands ! ) <( A coups de fusil et à « la baïonnette nos soldats se frayèrent un passage « à travers l'armée ennemie qui leur barrait la route « au sud et devant eux l'artillerie balayait le che- (( min. Un témoin oculaire fait remarquer que les « Allemands à leur tour auraient pu être environnés « de flammes et d^acier si les^ réserves françaises m avaient pu arriver plus tôt... Tout risque de dé- « sastre était écarté pour les Britanniques en re- « traite, mais invincibles. Dans la suprême épreuve ({ les hommes de notre race s'étaient élevés jusqu'à « l'héroïsme de nos ancêtres. Ils nous avaient sauvés (( d'un désastre et avaient protégé la France... Pen- (( dant que le corps expéditionnaire britannique « arrêtait le grand mouvement enveloppant de la « principale armée allemande et se sauvait lui- « même en sauvant la cinquième et la quatrième « armées françaises d'une attaque , de flanc écra- « santé, les troupes du nord de la France coml>at- « taient en se repliant vers le sud. »
Je ne sais si Lord Rosebery dira encore, après avoir lu ces pages, que nous n'étions pas préparés à la guerre et si M. Oliver parlera encore d'un ton
protecteur des cinquante kilomètres du front britannique ; mais je ne crois pas qu'un seul homme impartial, en lisant ces pages qui devraient rappeler et aviver mille souvenirs magnifiques, puisse dire que j'ai exagéré quand j'ai affirmé qu'à la lettre et incontestablement l'armée britannique d'août 1914 sauva l'Europe d'une victoire allemande. Et si c'est la vérité, quelle folie que de parler à la légère de notre défaut de préparation ou avec dédain de nos cinquante kilomètres de front !
Lord Rosebery et M. Oliver savent-ils que la France était entièrement dépourvue de canons lourds et que le corps expéditionnaire britannique, qui selon eux, n'était pas préparé à la guerre, sauva les armées françaises grâce aux canons lourds dont elle avait été munie dès la première heure ? S'ils ne savent pas ces choses, ils ne devraient pas parler de la question et s'ils les savent ils ne devraient pas dire ce qu'ils ont dit, parce que cela jette une ombre sur la gloire des armes britanniques et parce que cela n'est pas vrai.
Demandons à notre historien de nous éclairer encore. Il parle maintenant de la fin de la grande retraite et du commencement de la grande offensive :
(( En fait d'artillerie les Français avaient sacrifié « la puissance à la mobilité. Leur canon léger à tir « rapide était presque aussi facile à manier qu'une « mitrailleuse... Mais dans une guerre de siège <( contre un obusier à longue portée, il ne pouvait <( rien... C'était la faute de celui qui était ministre « de la guerre plus de dix ans auparavant, mais on
« avait commis l'erreur de négliger le changement « qui s'était produit dans la traction motrice dont « les progrès permettaient de mouvoir les canons « lourds et les gros obusiers sans retarder la marche « d'une armée.
« L'arrière-garde allemande ne fut pas rejetée « loin de l'Ourcq avant que "quelques canons lourds « de V armée britannique ne vinssent de M eaux pour « bombarder l'artillerie ennemie.,. Ce qui permit, « entre autres aux troupes relativement peu nomce breuses de notre corps expéditionnaire de rendre « de si grands services à nos alliés c'est que, instruits (( par notre campagne sud-africaine,... nous avions « un certain nombre de batteries lourdes dans notre « artillerie de campagne. »
L'auteur arrive à la bataille de la Marne (^) : « Dans cette bataille où des millions d'hommes c( furent aux prises sans trêve pendant dix jours, « cent mille soldats britanniques jouèrent un rôle « singulièrement décisif — sans aucune proportion « avec leur petit nombre... Les magnifiques qualités « guerrières du soldat britannique firent le reste. « Tandis qu'ils se préparaient à un immortel (( trionaphe, le kronprinz et le kaiser furent soudain « transformés en fugitifs. C'est la « méprisable pe- « tite armée » de French, pas encore exterminée, « qui réduisit en poussière les [superbes et glorieux « espoirs du grand maître de la guerre... Les soldats
(^) « La grande crise de la guerre fut passée après la victoire de la Marne et après l'échec des violentes attaques allemandes, à la fin de novembre, pour atteindre Calais... » (Lord Sydenham dans le Times du 4 août 1916).
« britanniques écrasèrent ce qui avait été ]a meilleure « armée du kaiser ; ils la bousculèrent par-dessus « trois rivières — le Grand Morin, le Petit Morin et (( la Marne — puis ils lui donnèrent la chasse dans « sa fuite précipitée... Le corps expéditionnaire « n'avait pas augmenté en nombre depuis les grandes « batailles de Belgique..., mais tous les vides avaient « été comblés par des troupes fraîches...
« Cela compléta la victoire britannique. On me- « sure son importance dans le plan général des « opérations conçu par le commandant en chef « français quand on sait que la sixième armée fran- « çaise soutenait encore une lutte difficile à l'ouest « de l'Ourcq au moment où nos troupes traver- « saient la Marne. La grosse artillerie allemande « défendait encore contre toute approche les lignes « de retraite de Kluck... et ce ne fut qu'à l'aide de « quelques-unes de nos batteries de canons lourds « que le passage de l'Ourcq fut enfin forcé. »
Les soldats britanniques se couvrirent encore de gloire sur l'Aisne :
« Même les canons lourds allemands ne réussirent « pas à arrêter les troupes britanniques. Nos soldats (( aussi avaient des canons lourds et des obusiers, « et dans les deux actions... les Allemands perdirent « encore 48 canons et quelque 4.000 hommes . »
Si les Français n'étaient pas préparés à une bataille de gros canons, ils ne l'étaient pas davantage à la lutte contre l'espionnage allemand :
« Quelques-unes des principales carrières près de (( Soissons avaient été aménagées par des maisons
i( allemandes en temps de paix., des positions « avaient été préparées et chaque pouce du plateau « soigneusement repéré pour l'artillerie... Des em- « ployés de ces maisons allemandes — et dans le « nombre des Français de l'espèce scélérate... — « étaient dispersés dans le pays au sud de l'Aisne « et communiquaient des nouvelles par téléphone « souterrain.
(( Ce n'était pas une bataille d'homme à homme. <( C'était la ^utte inégale entre 80.000 jeunes athlètes « britanniques et une machine de guerre gigantesque (( et systématiquement préparée dès longtemps... « qui avait derrière elle 140.000 hommes d'infan- (( terie, d'artillerie et de cavalerie. Le courage de « nos soldats n'aurait pas pu être mis en cause s'ils « n'avaient pas réussi à forcer le passage de l'Aisne, « défendu par un tel déploiement d'engins de mort. <( Tout à côté des Britanniques, à gauche, les Turcos (( qui sont parmi les êtres les plus intrépides qu'il y « ait au monde, étaient repoussés vers le gué de (( Berry-au-Bac, Et plus à l'ouest, sur le pays plus (( plat qui entoure Reims, les canons allemands « chassaient la cinquième armée française d'une « position élevée très importante... A gailche des « troupes britanniques la sixième armée française « fut arrêtée pendant un temps au sud de Soissons, « jusqu'au moment où notre artillerie lui déblaya « le chemin, et elle fut rejetée vers la rivière, sou- « vent au moment où elle allait atteindre le plateau.
(( Mais malgré les conditions extrêmement désa- « vantageuses dans lesquelles elles attaquaient, les
« troupes britanniques, non seulenient franchirent « la vallée de la mort, mais encore s'emparèrent « d'une position dominante sur le plateau de Sois- « sons... Les Allemands battus durent franchir les (( hauteurs difficiles et boisées qui séparent le Vesle « de l'Aisne, poursuivis par la cavalerie britannique.»
Je n'ai sans doute pas besoin d'emprunter d'autres citations encore à The Standard History of the Ail- Europe Conflict, publié avec le permis d'imprimer de Lord Northclifïe par un écrivain notable de r état-major du Daily Mail, M. H. W. Wilson.
Nous savons, il va sans dire, que la bataille décisive de la Marne fut gagnée par la stratégie admirable de Jofîre, par Foch, par la vaillance des armées françaises. Nous savons que la France de la Marne était la même France invincible qui a soulevé l'admiration du monde entier à Verdun. C'est l'exagération suprême que de dire que la Grande-Bretagne gagna cette bataille décisive. C'est à la France qui combattait pour sa vie même qu'appartient la gloire impérissable de la victoire qui l'a sauvée. Mais tous les historiens de l'avenir, qu'ils soient Français ou Britanniques, diront que la France a été aidée, et d'une manière décisive, dans sa victoire g^'orieuse sur les armées allemandes, par une petite armée britannique qui défendit avec un noble courage et une volonté inébranlable cinquante kilomètres essentiels de ce front de bataille dont tout dépendait.
Les personnes qui ont été abattues par les pessimistes pendant la longue et dure période de la guerre de tranchées se frotteront peut-être les yeux
d'étonnement quand elles liront que la pauvre petite armée britannique qui manquait de préparation, bouscula au commencement de la guerre les xneilleures armées du kaiser par-dessus des rivières, qu'elle força les soldats de Sa Majesté Impériale à s'enfuir en demandant à grands cris la vie sauve, qu'elle fit taire les canons allemands, imposa sa supériorité aux aviateurs allemands, dispersa la cavalerie allemande et qu'elle prêta ses canons lourds aux Français qui^n étaient entièrenaent dépourvus. Telle fut pourtant l'œuvre magnifique du corps expéditionnaire britannique, c'est-à-dire de la machine de guerre entreprise et mise au point par Lord Haldane, dont tout récemment un journal londonien, publié par la même maison qui a publié l'histoire à laquelle j'ai emprunté mes citations, a parlé en ces termes élégants : « Les résultats de sa « politique sont écrits ai^ec le sang britannique sur les « champs de bataille de trois continents... D'un tel « homme nous ne voulons pas entendre un seul mot « sur un sujet quelconque. En vérité on est stupé- <( fait de l'impertinence d'un politicien qui, après (( avoir fait tout son possible — avec trop de succès, <( hélas ! - — pour empêcher une préparation conve- <( nable en vue de cette guerre, cherche à nous « donner des conseils pour la guerre commerciale <( qui suivra. Quoique nous fassions, nous ne ferons <( pas la guerre à la manière de Lord Haldane.
« Que Lord Haldane reste en Angleterre ou qu'il « se rende dans cette « patrie spirituelle » quHl na <( jamais désai^ouée, cela nous importe peu, mais s'il
« choisit de rester ici, qu'il tienne sa langue. L'élé « mentaire décence exige qu'il se taise et n'insulte « pas de ses discours pompeux la nation qu'il a (( fourvoyée. » (^)
N'est-il pas inconcevable que la même maison fasse entendre deux voix si contradictoires ? Et n'est-il pas plus inconcevable encore que ces paroles insolentes et impardonnables soient adressées par des journalistes dont personne n'a jamais entendu le nom, à l'homme qui a rendu à l'armée britannique la confiance (qu'avait ébranlée le parti politique que défend le journal accusateur), à l'homme envers qui, d'après le meilleur critique militaire du pays^ nou^ avons une grande dette de gratitude ?
N'oublions pas que si la bataille de la Marne fut une bataille décisive dont la gloire revient principalement à la France, d'autre part cette bataille décisive n'aurait jamais été engagée si l'armée britannique, pendant la retraite de Mons, n'avait pas réussi à arrêter « le grand mouvement enveloppant de la principale armée allemande ». Par cette retraite fameuse les armes britanniques ont sauvé le monde. Si elles avaient échoué à ce moment, rien n'aurait empêché l'armée allemande d'atteindre Paris et de s'emparer des côtes de France.
La vérité dans toute cette question a été très bien mise en lumière par M. Winston Churchill dans un article récemment publié par le Sunday Pictorial^
Ei^ening News, 12 juillet 1916.
qui semble en relation avec la maison Harmsworth (Lord Northclifîe). M. Churchill dit que l'armée britannique alla en France conformément à ce qu'on peut appeler le plan Haldane ;
« Pendant les huit années que ce ministre passa « au War Office, tout avait tendu à cela et avait (( été sacrifié à cela. Placer une armée de quatre ou « six divisions d'infanterie, entièrement équipées et « pourvues de la cavalerie nécessaire, à la gauche {( des lignes françaises en douze ou quatorze jours « à partir de l'ordre de mobilisation, et pendant ce (( temps garder les Iles-Britanniques par les quatorze « divisions territoriales qu'il avait organisées — tel « était le plan sur lequel, avec l'aide des feld-maré- « chaux Nicholson et French, il avait concentré « tous ses efîoerts et les crédits de son département.
(( C'était un plan modeste, mais pratique ; il fut « poursuivi avec persévérance et étudié avec la plus « grande minutie. Il représentait approximative- (( ment l'effort de guerre maximum que le système « du volontariat pût fournir et cet effort pouvait se « faire sentir de la manière la plus efficace à l'en- (( droit décisif. Il reçut l'assentiment de presque « tous les principaux généraux. Quand l'heure vint (( la machine fonctionna avec une précision et une (( ponctualité parfaites. Il n'y eut pas à discuter ni « à barguigner. Les Français savaient exactement « ce qu'on leur enverrait, si la Grande-Bretagne « décidait de s'en mêler, ils savaient exactement où « et quand on le leur enverrait...
« Les, Français ne se basaient pour apprécier
« l'aide que nous pouri'ions leur donner que sur le (( moment où elle pourrait arriver ! Si le 4 août 1914 « on leur avait donné le choix entre 100.000 soldats « britanniques dans les quinze jours ou 500.000 dans « six mois ou un million dans un an, ils auraient ré- « pondu sans aucun doute : « Que nous importe ce « qui arrivera dans six mois ? Il nous faut vivre « pendant six semaines. »
Je n'ai pas besoin d'en dire plus. L'écusson d'Angleterre n'a reçu qu'une tache dans cette guerre des nations, c'est quand elle a permis à quelques journalistes tapageurs de chasser du pouvoir celui qui, plus que tous les autres, à l'exception de Lord Fishery Fa préparée à combattre avec honneur et avec puissance.
Quand les semeurs de discorde, que détestait Edouard VII, s'occuperont d'autre chose, que les hystériques ne trembleront plus pour leur peau et auront de nouveau un peu de tenue, et quand notre grand public revenant de son trouble, de son abattement et de son erreur, ne supportera plus qu'avec impatience Tartufe et Basile, alors nous veri-ons clairement que la Grande-Bretagne, étant donnée sa superficie, a joué de beaucoup le plus grand rôle et le rôle incomparablement le plus décisif dans cette guerre mondiale pour la liberté et pour le droit. Nous verrons tout d'abord qu'elle a rempli à la lettre tous ses engagements : sa flotte domina les mers et une armée plus nombreuse que la France ne s'y serait jamais attendue débarqua en France avec une rapidité et une précision qui étonnèrent le
monde. Nous verrons qu'après avoir donné cette flotte et cette armée incomparable à la cause commune, elle se mit sans interrompre sérieusement la vie normale du pays, à prêter des millions à ses alliés et à ses colonies, à fournir à ces alliés des munitions et des vivres (^). Nous verrons que, non contente de cela, elle fit appel aux jeunes hommes et que plus de cinq millions lui répondirent ; qu'elle fit appel aux patrons et aux ouvriers et qu'en quelques mois, sans confusion ni désordre, ce pays dénaocratique dévoué à l'industrie et à la paix fut transformé en un vaste arsenal. Toutes ces choses nous les verrons clairement et certes nous en serons fiers. Nous verrons que des erreurs ont été commises ici et là, mais aucune erreur comparable aux terribles bévues de TAllemagne. Nous verrons que quelques cent mille hommes ont été un peu lents à s'engager sous les drapeaux et que quelques cent mille ouvriers se sont montrés égoïstes, paresseux et ignorants au commencement de cette révolution survenue dans notre vie nationale ; mais toutes ces choses apparaîtront comme de la poussière sur la grand'route quand on songera que la Grande-Bretagne s'est levée soudain pour faire plus qu'elle n'avait promis, plus que ses alliés ne l'attendaient et plus qu'aucun autre pays au monde n'avait jamais fait jusque-là.
Quelques personnes, se reportant aux années
(^) En mars 1917 la Grande-Bretagne aura prêté à ses alliés et aux Dominions 20 milliards 250 millions.
écoulées, verront peut-être une curieuse coïncidence dans le fait que les deux amis en qui Edouard VII avait le plus de confiance, Lord Fisher à l'anairauté et Lord Haldane au War Office, s'appliquaient à arracher la flotte et l'armée britanniques à l'état de confusion, de faiblesse et d'inquiétude où elles se trouvaient, pendant que leur souverain faisait son possible pour assurer la paix du monde. Ils verront aussi une curieuse coïncidence dans le fait que ces deux hommes avaient réussi au delà de toute attente juste avant que l'Allemagne ne tombât avec toutes ses forces sur la Russie et sur la France.
Que le lecteur me permette de lui dire, et je sais ce dont je parle, que quand il apprendra ce que ce pays a fait pour la Russie, pour la France, pour l'Italie et pour la Serbie — tout en maintenant son empire mondial dans une sécurité absolue et en prenant aux Allemands l'une après l'autre des colonies immenses, — il ressentira une grande colère contre ceux qui ont ravalé ce grand peuple, qui l'ont découragé, qui ont ébranlé la foi de nos alliés et qui ont poussé un journaliste sérieux à dire aux neutres d'Amérique que tout un système s'était effondré en Angleterre — un système d'empire, de vie et de gouvernement.
Le monde entendra des choses inouïes quand la glorieuse Russie (à qui il tarde de parler) quand la France au noble cœur et vaillante entre toutes, quand l'Italie valeureuse et qui aime la liberté, seront libres de dire ce que la Grande-Bretagne a fait
pour elles. Et ce que je sais, ce qui remplira un jour tous les hommes de stupéfaction, ils le savent aussi (il faudra s'en souvenir plus tard) ceux qui persistent à répandre le découragement et à noircir le bon renom de ce pays.
Il y a dans ce pays des hommes que la France aurait mis depuis longtemps à la lanterne.