CHAPITRE VI
Je crois qu'aucun pays d'Europe n'est aussi propre à être une république que l'Allemagne. Je crois que les difficultés qu'elle éprouve proviennent de ses HohenzoUern et de ses Habsbourg et de rien d'autre. Je crois qu'elle finira par se débarrasser de ces gens et que jusqu'à ce que ce jour arrivé le monde ne saura pas de quelle réelle grandeur elle est capable.
Matthew Arnold (1870).
BEAUCOUP de personnes sérieuses se demandent en ce monaent en Angleterre (d'autres, plus sottes, -décident) ce qu'on fera de FAllemagne après la guerre. Si je ne suis pas niai informé, des sociétés (qui portent pour la plupart des noms magnifiques) se sont fondées dans le dessein exprès de s'occuper de cette question. Ce qui est certain c'est qu'une conférence économique des alliés s'est réunie à Paris et que nous sommes en bonne voie de faire à l'Allemagne ce que nous ne voudrions pas que d'autres peuples nous fissent — comme si cette
guerre n'avait pas porté un coup mortel à notre vieille morale de la jungle. Cependant, en dépit des sociétés, des résolutions et des sentiments païens, la seule victoire qui puisse assurer au monde une paix durable est une victoire de l'Allemagne sur elle-même. Le résultat suprême de la guerre est la repentance de V Allemagne,
Aucune personne raisonnable et réfléchie ne s'imagine, j'en suis bien sûr, qu'un plan économique quelconque des alliés puisse couper toutes les relations entre le centre de l'Europe et le reste du monde. Personne ne pense que nous soyons en mesure d'exclure de la société des millions d'hommes. Nous pouvons détester l'Allemagne de tout notre cœur. Nous pouvons l'avoir en horreur pour toutes les abominations qui ont fait éclater son ignominie aux yeux du genre humain. Nous pouvons désirer d'anéantir ses habitants, d'effacer son nom de la carte d'Europe et d'oublier qu'une puissance aussi malfaisante ait jamais déshonoré les annales modernes de l'humanité. Mais à la réflexion nous comprendrons que ces souhaits, ces désirs et ces sentiments violents ne mènent à rien, et que certainement ils ne servent pas la cause qui, nous l'avons proclamé mille et mille fois, nous a fait tirer l'épée — ils ne mettront pas un terme à la guerre et ils ne contribueront pas à l'établissement de la paix.
D'autre part, s'il résulte d'une enquête sur l'Allemagne que parmi ces gens sinon sympathiques, du moins très intelligents, il s'en trouve beaucoup qui réellement détestent la guerre, qui réellement repu-
dient tous les dogmes du pangerinanisme et qui réellement désirent vivre sur un pied d'amitié et de bienveillance avec leurs voisins, alors ce que nous avons de mieux à faire e'est de terminer cette affreuse guerre de telle façon que ces meilleurs d'entre les Allemands, et non la caste dominante qui a déchaîné la catastrophe, deviennent les arbitres de l'Allemagne future. C'est pourquoi, parler du sort que nous réservons à « l'Allemagne )> après la guerre c'est parler de ce qui n'existe pas encore — c'est admettre en tout cas que le monde continuera à se trouver en présence du même ennemi, dont on nous dit qu'il sera anéanti. Si la [même [Allemagne existe après comme avant la guerre, alors notre œuvre est vaine. Mais si une nouvelle Allemagne doit voir le jour, nous serons sages, avant de décider comment nous la traiterons, d'attendre jusqu'au jour où nous saurons quelle forme elle revêtira et quel caractère elle prendra.
Avant de nous demander s'il y a en Allemagne des personnes modérées, humaines et pacifiques, rappelons-nous tout d'abord que les journaux qui, en Angleterre, nous disent le plus bruyamment qu'il n'est pas une seule personne en Allemagne .en qui on puisse avoir confiance, sont eux-mêmes les guides les moins sûrs, de quelque question qu'il s'agisse au monde. Qu'on songe par exemple à ce qui nous serait arrivé [dans cette guerre si nous avions prêté l'oreille à ces journaux au temps de Sir Henry Campbell-Bannerman et si nous avions refusé à 'Afrique du Sud de se gouverner elle-même. La
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question est des plus pertinentes. Il est certain, en effet, que si nous nous étions laissés guider par ces journaux bien intentionnés mais mal inspirés, il ne nous resterait aujourd'hui pas une colonie dans l'Afrique du Sud et peut-être que pas un homme et pas une femme de race britannique ne serait en vie dans l'Afrique du Sud à l'heure actuelle. Rappelonsnous que ces mêmes journaux, quelques-uns honnêtement, firent tout leur possible pour exciter des animosités religieuses en Irlande, ce qui non seulement provoqua des mutineries dans l'armée et faillit faire éclater la guerre civile dans le Royaume- Uni, mais encore, selon toutes probabilités, déchaîna sur l'Europe le fleuve de sang de cette guerre dévastatrice. Rappelons-nous aussi qu'après avoir employé pendant dix ans toutes les armes, y compris l'injure et le rnensonge, sans souci des conséquences, pour lutter contre le parti politique qui cherchait à améliorer les déplorables conditions d'existence de nos classes ouvrières, ces mêmes journaux eurent l'audace, au commencement de la guerre, de s'en prendre au pauvre ouvrier dans son misérable quartier et de lui jeter à la tête tous les noms imaginables, parce qu'il n'avait pas assez d'intelligence pour comprendre que ses libertés étaient menacées ni assez de bienséance pour sentir qu'il valait la peine de se battre pour ces libertés. Rappelons-nous aussi (et je sais peu d'exemples plus frappants pour nous mettre en garde contre les clameurs aveugles), rappelons-nous que si nous avions suivi les conseils de certains journalistes nous aurions entrepris cette
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guerre, dont le succès sur terre et sur mer dépend dans une si large mesure de la télégraphie sans fil, non pas avec le concours de la compagnie anglaise Marconi, mais avec celui de sa seule rivale, auprès de laquelle des membres du parlement se rendirent' pour négocier, une compagnie allemande de télégraphie sans fil, dont les bureaux sont à Berlin. Rappelons-nous enfin qu'aucune influence plus funeste ne s'est exercée dans la vie anglaise pendant ces dix dernières années que celle de la presse populaire — une presse qui a exalté la cour des divorces et ravalé le parlement, qui a offert en pâture à ses lecteurs des coups de théâtre et vécu d'affaires sensationnelles, qui a un tel mépris pour les gens dont les sous remplissent sa caisse qu'elle dément aujourd'hui sans explication ce qu'elle disait hier et que demain elle dira certainement autre chose encore ; une presse qui manque autant de pudeur que de dignité, en un mot une presse irresponsable, bornée et extrêmement dangereuse. Nous devons négliger les efforts que fait cette presse pour nous faire penser conformément à son humeur changeante quand nous tranchons une question importante, surtout quand il s'agit d'une question qui, comime celle qui nous occupe, intéresse la paix et le bonheur de nos enfants. C'est pour moi une des choses les plus tragiques de cette désastreuse tragédie que les hommes du moyen âge qui ont fait cette guerre par leur journalisme inconscient soient sains et saufs loin de la ligne de feu, tandis qu'une génération plus pure, plus bienveillante et plus honorable, qui au-
rait certainement travaillé à anniéliorer et ennoblir le monde et qui aurait été inaccessible à l'influence de ces vils journaux, est massacrée par dizaines et par centaines de milliers.
« Vous faites votre devoir, dit Romain Rolland « aux jeunes soldats de France, mais d'autres l'ont- « ils fait ? Osons dire la vérité aux aînés de ces (( jeunes gens, à leurs guides moraux, aux maîtres « de l'opinion, à leurs chefs religieux ou laïques, « aux Églises, aux penseurs, aux tribuns socia- (( listes. Quoi ! vous aviez, dans les mains, de telles « richesses vivantes, ces trésors d'héroïsme ! A quoi (( les dépensez-vous ? Cette jeunesse avide de se <( sacrifier, quel but avez-vous offert à son dévoue- « ment magnanime ? L'égorgement mutuel de ces « jeunes héros ! La guerre européenne, cette mêlée <( sacrilège, qui offre le spectacle d'une Europe dé- (( mente, montant sur le bûcher et se déchirant de « ses mains, comme Hercule ! »
En Scandinavie où le niveau général du bien-être et du raffinement comme d'ailleurs de l'éducation est plus élevé qu'en Grande-Bretagne, j'ai rencontré un grand nombre de personnes qui estiment qu'une paix immédiate serait le chemin le plus court pour atteindre la victoire que nous désirons. Ils déclarent qu'une paix qui rétablirait le statu quo d'avant la guerre, ^bien qu'elle ne soit en apparence ni satisfaisante ni concluante, nous donnerait en réalité la «eule victoire qui puisse servir nos intérêts supérieurs.
Voici ce que m'ont dit ces personnes, qui jouissent
d'une grande réputation dans leur pays : « Vous ne pouvez pas détruire la nation allemande. Vous pouvez repousser les armées allemandes au delà du Rhin, au prix de beaucoup de sang et de grands sacrifices, mais vous ne serez jamais en mesure de soumettre le peuple allemand. Et plus vous laisserez entendre que vous ne serez pas contents avant d'avoir pénétré en Allemagne, plus vous renforcerez la caste guerrière et plus vous affaiblirez la socialdémocratie. En bonne politique vous devriez dire que vous êtes satisfaits du châtiment que vous avez infligé et que si l'Allemagne évacue les territoires envahis (la question des indemnités est un détail), vous retirerez vos armées et lèverez le blocus. Le résultat d'une telle polique serait celui-ci : le commerce étranger, la circulation du papier monnaie et le manque de matières premières acculeraient bientôt l'Allemagne à la faillite. La plus grande détresse régnerait dans tout l'empire allemand. Dans cet état de choses, les socialistes, le parti de la paix et la grande foule des Allemands d'opinion modérée diraient aux pangermanistes : « Eh ! bien, vous l'avez eue votre guerre et voilà où vous nous avez^ amenés — disparaissez ! » En un mot, peu de temps après la proclamation de la paix, il y aura une révolution en Allemagne. Les Hohenzollern seront chassés du trône, le parti de la guerre sera dispersé et la république proclamée. »
Cette inspiration n'est contestable que parce que nous ne pouvons pas être certains que le peuple allemand se révoltera contre ses maîtres. -Il est évi~
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dent que si nous pouvions avoir cette certitude ce serait folie de poursuivre une guerre qui nous coûte tant de vies infiniment précieuses, qui remplit nos hôpitaux de jeunes hommes estropiés et mutilés, et qui certainement grossit dans des proportions formidables la dette dont le poids sera senti jusqu'à leur mort par les plus jeunes de nos enfants. Aucun d'entre nous ne continuerait la guerre un seul jour, une seule heure, si nous pouvions être parfaitement certains que la paix amènerait la république en Allemagne. Toute la question est là : l'ADemagne se ravisera-t-elle ? Il y a des gens qui disent que les Allemands sont trop dociles pour se révolter. J'ai entendu M. A. H. Pollen répondre un jour à cette assertion qu'il n'avait jamais été dogmatique en semblable matière depuis le jour décisif où, dans son enfance, une lapine lui avait fait une profonde morsure à la main. Nous pouvons dire qu'aucune personne ayant tant soit peu d'imagination ne peut s'attendre à ce que les Allemands soient aussi dociles après cette guerre désastreuse qu'ils l'ont été au cours de nombreuses années de prospérité pacifique. Mais il reste que nous ne pouvons pas compter sur une révolution et c'est pourquoi nous devons combattre jusqu'à ce que nos ennemis demandent la paix.
M. Sazonofî, avec qui j'ai discuté l'idée des Scandinaves, m'a dit, et c'est l'opinion qui prévaut dans les cercles ministériels d'Angleterre, que nous ne pouvons pas songer à faire la paix tant que les Allemands ne reconnaîtront pas qu'ils sont battus.
Quant à savoir s'il faut envahir le territoire allemand, M. Sazonolî dit que c'est aux généraux alliés de décider ; mais il est certain que nos armées doivent combattre jusqu'à ce que l'ennemi soit à genoux. C'est l'opinion de la plupart des hommes raisonnables. Nous ne devons pas remettre l'épée au fourreau, quelque angoisse que nous inspire cette guerre dévastatrice, tant que l'Allemagne tiendra les nations aux abois.
Si je parle de la question de la paix c'est pour faire comprendre à ceux qui en Angleterre ne se sont pas élevés jusqu'à une pensée internationale et qui subissent passivement l'influence de nos braillards de journalistes que dans d'autres pays, qui sont animés des sentiments les plus amicaux envers les alliés et qui ont toutes les raisons de craindre, à cause de leurs sentiments démocratiques, une extension de la puissance allemande, on a la conviction absolue que dans les nations germaniques toute la sympathie d'une partie de ^a population va à la cause pour laquelle nous combattons.
Il est vrai que dans ces pays je n'ai pas trouvé la même horreur que chez nous pour les atrocités allemandes. On tend même à penser que nous avons naanqué de dignité en leur donnant une telle publicité. On dit que nous aurions produit une meilleure impression dans le monde si nous avions enregistré ces atrocités sans les dénoncer pendant que nous continuions nos efforts pour battre les armées allemandes. Qu'on me permette de donner deux exemples. Des Scandinaves nfont dit que 'C tor-
pillage dLi Lusitania était une chose terrible ; mais, à leur avis, notre blocus n'est pas beaucoup moins terrible, puisqu'il menace d'affamer des femmes et des enfants dont nous ne pouvons pas vaincre les maris et les pères sur le champ de bataille (^). Je tiens que ce point de vue est faux, mais il est certain que beaucoup de Scandinaves voient sincèrement les choses ainsi. Ils sont remplis de pitié pour les souffrances des femmes et des enfants en Allemagne.
Autre exemple : ils disent que les Allemands ont commis une bévue en tuant Miss Cavell, mais qu'il est absurde de prétendre que cette bévue soit un (( meurtre ». D'après eux, Miss Cavell a manqu.é à sa parole : sous le manteau sacré de la charité, elle jouait le rôle d'un agent ennemi. Les ennemis de son pays eurent confiance en elle, mais elle abusa de cette confiance ; elle facilita le retour dans les tranchées à des soldats qui devaient tuer autant d'Allemands que possible. Quand je représentai à quel point il était horrible de fusiller une femme, on me répondit que les Français avaient fusillé un grand nombre d'espionnes. On revenait toujours au même raisonnement : les horreurs et atrocités sont déplorables au plus haut point, mais nous avons paru en Angleterre tirer parti de ces horreurs et atrocités moins pour fortifier notre propre résolution que pour faire le plus de mal possible aux Allemands. Nous nous sommes hâtés de faire connaître les faits au monde entier par télégraphie sans fil — et nos journaux font tout ce qui est en leur pouvoir
(^) On vainc ces maris et ces pères sur mer. Note du trad.
pour amplifier l'horreur de tous les crimes allemands. C'est cela qu'ils trouvent odieux et immoral.
Mais tandis que les personnes dont je parle soutiennent l'opinion que j'ai tâché de formuler très brièvement, elles sont toutes et chacune du parti des Alliés et résolument anti-allemandes. Elles haïssent l'arrogance allemande. Elles craignent la puissance allemande. La victoire de l'Allefnagne marquerait un jour funeste entre [tous pour la Suède, la Norvège et le Danemark ; la défaite [de l'Allemagne 'eur apporterait la plus grande assurance de liberté.
C'est pourquoi quand des personnes animées de pareils sentiments nous disent qu'il y a en Allemagne des hommes et des femmes qui sont pour la paix, qui détestent la caste guerrière, et qui régleront son compte à cette caste guerrière après l'effusion du sang et quand la débâcle aura commencé, nous pouvons au moins nous sentir encouragés à rechercher jusqu'à quel point cette opinion reflète exactement la psychologie allemande d'aujourd'hui. En effet, s'il y a le moindre espoir que la rè\olution éclate en Allemagne, alors nous pouvons combattre avec l'assurance que la victoire établira la paix sur la terre, et nous pouvons combattre de manière à mettre en mouvement les forces révolutionnaires. Si nos hommes d'État déclarent de plus en plus catégoriquement que nous ne combattons pas pour détruire la nation allemande, mais le système actuel de gouvernement en Allemagne, et si nos publicistes et nos journalistes proclament de même que nous combattrons certainement jusqu'à ce que ce funeste
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système de gouvernement soit détruit, cette vérité passera à travers les pays neutres et pénétrera toujours davantage la pensée de la démocratie allemande, et ainsi notre bataille se trouvera gagnée par un allié auquel nous ne songions guère — les Allemands modérés et raisonnables. Mais pour le moment les extraits des journaux anglais qui paraissent dans la presse allemande ne sont pas de nature à inspirer la confiance ou le respect aux Allemands modérés et raisonnables. Ces extraits nous représentent à l'Allemagne comme une nation jalouse et vindicative.
Dans un récent numéro du Cornhill Magazine un (( diplomate neutre » a dit aux lecteurs anglais qu'un changement se produit dans la pensée de l'Allemagne, un changement qui nous échappe : « Les « nuages de la guerre ne nous ont guère permis « jusqu'ici de mesurer la force de l'orage qui s'amasse « en Allemagne. L'orage précédera-t-il et accélera- « t-il la paix ou la paix précédera-t-elle et accélére- « rait-elle l'orage, il est encore trop tôt pour le dire. « Mais tôt ou tard l'orage éclatera et quand l'heure (( viendra, je crois connaître assez le caractère des <( hommes qui se défiaient de l'empereur et qui le « détestaient avant la guerre pour dire sans crainte « de me tromper que s'il échappe en quelque me- « sure au juste châtiment des Alliés, il n'a aucune ^( chance d'échapper à son peuple outragé. »
Le même auteur dit que quelques-uns des partisans du kaiser admettent aujourd'hui que cette « folle aventure internationale » a « rendu inévitable
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la chute de l'Allemagne ». Avant la guerre un diplomate allemand lui a dit :
« Je crains depuis longtemps qu'en agitant ainsi « périodiquement une torche enflammée au-dessus (( de la poudrière qu'est devenue l'Europe une exce plosion ne se produise. Cela ne manquera pas (( d'arriver si — si à l'avenir « quelqu'un » continue « à éparpiUer des étincelles comme il l'a fait dans (( le passé. Je vous prie de bien me comprendre ; je « ne veux pas dire que l'Allemagne ne serait pas à (( la hauteur des circonstances dans une pareille (( éventualité — vous pouvez même être sûr qu'elle « réserverait à ses ennemis quelques terribles surce prises ; mais une telle aventure serait folle parce (( que nous sommes déjà en voie d'obtenir par une « « pénétration pacifique » tout 'ce que la guerre « la plus heureuse pourrait nous donner.
« Mais si nous devions faire une guerre et courir (( le risque de la perdre — bien plus, même si elle -(( devait nous être plus ou moins profitable, l'Aile- « magne ne retrouvera plus jamais, pour faire la « conquête du monde par son commerce et grâce à « lui par sa politique, l'occasion dont elle profite (( depuis vingt ou trente ans et dont elle continuera « à profiter tant que la paix sera maintenue, mais « pas plus longtemps. »
Ces remarques du diplomate allemand indiquent qu'il approuvait entièrement la prophétie laconique que faisait le prince de Biilow au sujet de la course aux armements : « Pression, contre-pression, explosion. »
D'après le témoignage de notre auteur, M. Ballin — qui est un des partisans de la paix les plus connus en Allemagne, mais dont les relations avec Lord Haldane ont cependant inspiré à notre presse venimeuse des accents frénétiques — est « un de ceux qui suivaient le développement de la politique perfidement impitoyable du kaiser avec la plus grande anxiété ». Il rapporte les propos que lui tint un jour, à Hong-Kong, un autre armateur allemand :
« La politique mondiale de l'empereur Guillaume « est la plus grave et presque la seule menace pour « les progrès de nos triomphes commerciaux. Ce « que nous avons fait nous l'avons fait en dépit de « cette espèce de Welt-politik et non grâce à elle. (( Bien plus, c'est elle seule qui risque de réduire à (( néant toute notre œuvre. Oui, elle risque non « seulement d'arrêter notre marche en avant, mais « même de nous faire tellement reculer que nous ne « puissions jamais regagner le terrain que nous « occupons aujourd'hui, pour ne rien dire de celui « que nous pourrions occuper au cours d'une autre « décade pacifique. »
Nous savons que M. Sazonofï comptait le D^ d& Bethmann-Hollweg au nombre des partisans de la paix. Le chancelier impérial a produit la même impression sur Lord Haldane. Mais M. Sazonofï et Lord Haldane ne sont pas seuls à penser ainsi. Le Daily Mail, dont M. Wile a été le correspondant berlinois pendant plusieurs années a dit au sujet du livre Men around the kaiser, le 14 août 1914, que « les lecteurs anglais ne peuvent manquer d'en tirer
une compréhension nouvelle des causes profondes qui ont conduit à la crise actuelle ». Voyons donc ce que M. Wile a à nous apprendre. Il parle en ces ternies du chancelier impérial :
« Il est avant tout absolument sincère et honnête. « Son influence s'exerce toujours en faveur de la (( modération... Ce n'est pas lui qui prit l'initiative « de l'aventure d'Agadir qui amena l'Europe au (( seuil de la guerre en 1911. Il en prit la direction, « comme c'était son devoir constitutionnel, mais « personne qui le connaît ne doute qu'il ne l'ait « déplorée. La politique du grand seigneur pillard « n'a jamais été son affaire. Il est un apôtre sincère « de la paix et de l'amitié anglo-allemarîde. »
L'opinion de M. Wile est même plus ou moins favorable au prince de Bûlow :
« Bûlow n'a jamais bien compris l'Angleterre et « le caractère anglais. La tension anglo-allemande se « développa pendant qu'il était chancelier, mais il « est juste de se souvenir qu'il arriva au pouvoii (( après les télégrammes au président Kruger. Il re- « poussa les fameuses ouvertures de M. Chamber- « lain relatives à une alliance entre l'Angleterre, « l'Allemagne et les États-Unis d'Amérique et ne « se donna jamais beaucoup de peine pour assurer « une détente entre les deux pays... Cependant il (( n'était pas un fanatique des armements. Dans la « question de l'expansion navale incessante il était « à la remorque de son plus puissant collègue, (( l'amiral de Tirpitz. »
C'est M. Kiderlen-Wœchter qui était secrétaire
d'État aux affaires étrangères quand Lord Haldane se rendit à Berlin. M. Wile dit de lui : « Le rappro- « chement avec l'Angleterre fut l'idéal auquel il <( consacra ses forces déclinantes (1913), Il ne <( croyait pas que la rivalité anglo-allemande dût <( aboutir à un conflit. « Les Anglais, dit-il à un ami « peu de semaines avant sa mort, sont des hommes « d'affaires trop clairvoyants pour ne pas com- « prendre à la fin que le présent état de choses ne « peut profiter ni à eux ni à nous. Vous pouvez être « ^ûr qu'on arrivera à une entente, quel que soit « notre ambassadeur à Londres. » La dernière fois <( qu'il parla en public ce fut pour faire au Reichs- « tag une déclaration brève, mais significative (( sur « l'heureuse intimité » qui avait surgi entre <( les gouvernements britannique et allemand au (( sujet de l'imbroglio balkanique, »
Il est certain qu'il chercha à dissoudre l'Entente, mais M. Wile nous assure que ce, secrétaire d'État <( consacra son énergie de fer à cette grande tâche : améliorer les relations anglo-allemandes ».
Les lecteurs anglais ne peuvent manquer, en effet, de tirer du livre de M. Wile « une compréhension nouvelle ». Ils comprendront, par exemple (plusieurs d'entre eux pour la première fois peutêtre) qu'il y a eu et qu'il y a encore en Allemagne de très hauts personnages qui n'ont pas comploté cette guerre et qui firent des efforts sincères et sérieux en même temps que Lord Haldane pour tenir le parti de la guerre loin du pouvoir en Allemagne. Je doute qu'on puisse trouver un meilleur garant
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de la sagesse de Lord Haldane que M. F. W. Wile^ correspondant berlinois du Daily Mail.
Mais le professeur Foerster de l'université de Munich, dont j'ai parlé dans nion Introduction, nous prouve mieux encore qu'il y a maintenant en Allemagne des hommes animés de sentiments bons et pacifiques. Les extraits suivants ont paru sous l'excellente rubrique du Daily Chronicle, « Sidelights from Germany », qui donne une idée précise de ce qui se passe dans l'âme allemande. Ces extraits convaincront le lecteur impartial et doivent le convaincre s'il peut l'être qu'il y a en Allemagne des personnes dont doivent se rapprocher aussi étroitement que possible tous ceux qui aspirent à une paix durable :
« Le récent article où le professeur Foerster de (( l'université de Munich critiquait Bismarck et la (( nouvelle Allemagne attira sur sa tête maudite la « condamnation de la faculté de philosophie, et les « anathèmes de la presse nationaliste, mais il semble (( faire peu de cas du tumulte qu'il a causé. Après (( les vacances de Pentecôte il reprit son cours et « nous apprenons qu'à l'issue de sa première leçon « les étudiants lui firent une ovation.
(( Dans cette leçon que VArbeiter Zeitung de (( Vienne publie tout au long et que feint d'ignorer (( la presse allemande, le D^ Foerster se défend du « reproche d'antipatriotisme. Il demande s'il y a (( aucune raison de l'accuser de trahir la cause alle- (( mande parce qu'il critique la tradition Bismarck- « Treitschkle ? « Je crois, dit-il, que le meilleur
l'Allemagne dans le monde S%1
« moyen pour nous, Alleniands, de remplir notre « tâche en Europe centrale et sur la plus vaste « scène du monde, c'est de nous élever toujours « plus au-dessus de cette tradition. De même je (( crois que les autres nations accompliront d'autant (( mieux leur œuvre qu'elles se seront davantage (( affranchies de leur traditionnelle politique de la « force. Nous devons le faire, proclama le pi^ofesseur « Foerster, si nous ne voulons pas que l'Europe « sombre dans la furie et le sang. »
« Ces questions de morale politique, dit-il, peu- <( vent particulièrement bien être discutées à cette « heure où nous devons tous nous préparer à l'ave- « nir. Cette discussion ne saurait être différée jus- « qu'après la guerre, c'est pourquoi j'insiste sur une « nouvelle orientation de notre pensée politique, sur « une revision de certains dogmes de notre foi poli- « tique. »
« A propos de son fameux article de la rriedens- « warte, Foerster a déclaré qu'en l'accusant d'anti- « patriotisme parce qu'il se trouvait avoir soutenu « des opinions différentes de celles de la majorité, « on se rendait coupable de la même intolérance (( que les Allemands sont les premiers à dénoncer « quand elle se manifeste dans d'autres pays. <( J'aime ma patrie d'un tel amour, dit-il, que je ne <( puis me résigner sans peine à passer pour un anti- « patriote. L'opinion éphémère d'aujourd'hui ne « sera pas l'opinion de la postérité. On me taxera « aussi d'antipatriotisme si je dis aux politiciens « de la vieille école que cette guerre mondiale a
« prouvé que nous devons tous sortir de notre « égoïsme national pour nous élever à quelque chose (( de meilleur. On me considérera comme le dernier ({ des traîtres si je maintiens que les idées existantes, « quelle que soit leur importance morale et sociale c( au point de vue pédagogique, ne sont que des « « idées particulières » en regard de l'ordre de choses « qui se prépare en Europe et en vue duquel nous « devons travailler dès maintenant de toutes nos « forces. »
c( Foerster attira l'attention de ses auditeurs sur « la campagne de calomnie sans précédent menée (( contre lui. Il raconta avoir reçu des Prussiens rhé- (( nans de Wiesbaden une lettre où on le dénonçait « comme « le plus^grand monstre de Munich » Et, « dans une lettre reçue le matin même où il faisait « son cours on lui demandait : « Combien d'argent « anglais et français avez-vous touché, misérable ? » « Par contre, il a reçu de nombreuses lettres d'ap- « probation, dont quelques-unes des meilleures ve- « naient d'officiers et de soldats au front. Un officier « écrivait : « Partout les hommes se lèveront pour (( proclamer que l'Europe ne pourra s'affranchir de « cette folie obstinée qu'en apprenant à penser « autrement. »
(( Foerster conclut ainsi : « Mais le nouvel ordre « de choses ne descendra pas du ciel sur nous. Nous « devons lui créer une atmosphère en purifiant et « en élevant nos cœurs. Nous devons répandre au ^^ « dehors des paroles généreuses qui, semblables à « des colombes porteuses de branches d'olivier, vo-
« leront de pays en pays II faut qu'un accent plus « digne et une disposition à nous critiquer nous- « mêmes remplacent les plaintes passionnées contre « autrui auxquelles nous nous laissons aller Nous « ne devons pas nous attendre à des miracles Nous « devons d'abord mériter la paix, non seulement « par des hauts faits d'armes, mais par des victoires « remportées en silence sur nous-mêmes Nous de- « vons faire un retour sur nos péchés, sur nos dé- « faillances, sur nos erreurs. C'est ainsi que la vision (( d'une Europe nouvelle et différente se lèvera « dans nos âmes. Rappelons-nous, aVant tout, « qu'aucune grande querelle ne peut-être apaisée « tant que chacun des adversaires ne s'est pas de- « mandé dans quelle mesure il était lui-même cou- (( pable et s'il avait lui-même péché contre les prince cipes de la paix de l'humanité. »
Le lecteur trouvera à l'Appendice des extraits très significatifs de sermons de guerre prêches par des pasteurs allemands. Nos journaux n'ont publié en général que les plus stupides et les plus violents de ces sermons de guerre allemands ; mais des sermons, prêches en Allemagne devant d'immenses assemblées, ont dénoncé l'égoïsme allemand, la haine allemande, le sentiment allemand de propre justice, et ont proclamé implacablement la nécessité pour l'Allemagne de se repentir de ses péchés.
Un autre signe des temps, un signe politique, ap* paraît, je crois, dans des extraits publiés par le Daily Chronicle le 9 août 1916 :
« On voit à certains signes que la social-démo-
<( cratie allemande reprend ses sens lentement. Les « socialistes allemands sortiront de cette guerre la « conscience chargée de beaucoup de péchés ; plus « grave encore que leur ralliement patriotique à la « cause nationale, qui provient presque autant de « l'ignorance que d'autre chose, il y a leur silence « en face de cruautés et d'inhumanités sans exemple « dans l'histoire moderne. » Des voix commencent à rompre ce silence : « M. Ed. Bernstein souligne « dans la Leipziger Volkszeitung le contraste qui « existe entre le socialisme allemand et le socialisme « français. Il reconnaît que les socialistes français « (( ont exercé une pression beaucoup plus grande « sur le gouvernement pour la préservation de la « paix, pendant la fatale semaine de juillet et « d'août 1914 » que leurs « camarades » allemands. Il (( fait aussi remarquer que la France n'a pas déclaré (( la guerre, mais que la guerre lui a été déclarée.
(( Là-dessus il répète la plus grave accusation des « socialistes français : « Par son attitude en face des « faits qui auraient dû provoquer une protestation « de la, part de tout socialiste et de tout internatio- « naliste, le parti allemand, d'après les Français, « s'est placé en dehors de l'Internationale et tant <( qu'il n'abandonnera pas cette attitude il ne sera « pas admis à une seule conférence de l'Internatio- « nale. » En un mot, les socialistes français ont mis <( au ban les socialistes allemands ; ils les ont exclus « des relations entre civilisés. « Je suis convaincu, « ajoute Bernstein — et comme sa voix s'élève du « troupeau même elle n'en a que plus de valeur —
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« je suis convaincu que le parti allemand a manqué « aux devoirs politiques que son rôle et sa position « dominante lui supposaient... Nous qui apparte- « nons au parti allemand nous reconnaissons tous « le devoir de défendre notre pays. Mais si ce devoir ({ comporte l'obligation de voter des crédits de « guerre pour n'importe quel gouvernement, quels « que soient... ses méthodes et ses buts de guerre, « alors nous abandonnons notre grande mission « dans le monde. »
« M. Kautsky, le philosophe du marxisme, parle « dans le Vorwaerts du socialisme- international et « de la paix future. Il dit : « Conformément à la « résolution du congrès de Stuttgart le mouvement « socialiste international a pour tâche « de plaider « en faveur de la fin rapide de la guerre ». Cela ne « veut pas dire qu'il faille seulement s'efforcer de (( mettre un terme aux opérations militaires aussitôt « que possible, sans considérer l'issue de la guerre. « Le parti ne doit pas lutter pour obtenir seulement « un armistice qui serait bientôt remplacé par une « guerre nouvelle et plus terrible encore ; il doit « tâcher d'obtenir une paix qui ait toutes les chances « d'être permanente et qui corresponde aux prin- « cipes internationaux.
« Une telle paix ne peut être construite que sur « une base qui garantisse également à toutes les « nations intéressées leur libre développement. La « tâche d'une réunion internationale (socialiste) « serait de rechercher si les partis socialistes ne « pourraient pas arriver à une entente reposant sur
« cette base. Si on arrivait à une pareille entente, « ce serait alors le devoir des socialistes de tous les « pays de demander à leur gouvernement de se « déclarer prêt à faire la paix sur cette base. » L'op- « position la plus énergique serait faite au gouver- (( nement qui refuserait de se conformer à cette « manière de procéder. « Si cependant on n'arrivait « pas à une entente, il incomberait alors à la confé- « rence internationale de déterminer lequel des « partis affiliés à l'Internationale est responsable de « l'échec. Le porte-parole de ce parti au congrès « devrait affronter l'opposition de la pensée interna- « tionale. Ce sont là des problèmes qui réclament « impérieusement la réunion d'un congrès interna- « tional. Cela deVient de jour en jour plus urgent et « plus indispensable. »
« Mais, comme le fait remarquer M. Bernstein, « tous rapports sont impossibles avec la social-dé- « mocratie allemande, du moins jusqu'à ce qu'elle « ait été épurée. C'est là que s'effondre le rêve ca- « ressé par M. Kautsky d'un congrès socialiste (( international qui fixerait les termes de la paix et « les dicterait aux gouvernements belligérants. Le « gouvernement allemand n'obtiendra pas très faci- « lement la paix par l'intermédiaire de la socialce démocratie.
(( Quand l'Allemagne sortira de la guerre elle sera « un pays socialisé plus qu'à moitié. On admet au- (( jourd'hui que le système dû rationnement et des « cartes de vivres se prolongera longtemps après « l'établissement de la paix. En d'autres termes, la
l'allé MAGNE DANS LE MONDE 323
« population sera nourrie par l'État. Tous les achats (( de matières premières et d'aliments que l'Alle- (( magne fera à l'étranger seront effectués par des « commissions impériales qui répartiront les achats (( dans le pays. Ainsi l'industrie, elle aussi, sera « placée sous le contrôle de l'État. Mais il sera né- <( cessaire de recourir dans la même voie à des me- « sures encore plus étendues.
« La Vossische Zeitung dit : « Quelque favorable « que nous soit l'issue de la guerre, les impôts qui « sont devenus nécessaires ne pourront plus être <( couverts comme d'habitude. Avant la guerre le <( service de notre dette nous coûtait 250 millions « de marks ; après la guerre il s'élèvera à trois ou <( quatre mille millions de marks, et peut-être plus. « L'introduction de monopoles impériaux sera iné- « vitable. »
Dans le même journal anglais je trouve un extrait de la Vossische Zeitung relatif à la récente « crise du « chancelier » en Allemagne, crise dont peut-être pas un Anglais sur cent mille n'a entendu parler jusqu'à présent.
« On a des raisons d'espérer que l'esprit de caste <( qui nous a divisés plus que toutes les luttes de « parti a sensiblement diminué.
« Le byzantimisme (c'est-à-dire l'adoration « aveugle de l'Autorité) et le culte des personnes, « cela aussi doit être aboli pour toujours après la « guerre. A cet égard le libéralisme doit effacer le « souvenir de ses fautes passées et de sa présente <( faiblesse. L'appui irréfléchi qu'il prête à tort et
« à travers à la moindre velléité libérale d'un? « homme d'État est une forme du culte rendu aux « personnes. De même un certain byzantinisme se « manifeste à l'égard des oints de la démocratie.
« L' (( autorité » a subi une grave atteinte depuis « deux ans. C'est peut-être ce que la guerre a pro- « duit de meilleur dans notre développement inté- (( rieur. Les critiques s'élèvent de toutes parts et « déjà on discute les moyens pratiques d'amener le (( peuple à participer au contrôle des affaires de « l'État... Le baron von Richthofen demande Téta- « blissement d'une commission parlementaire qui « aurait part de responsabilité dans la conduite des « affaires de l'empire. Cela porterait un coup redou- (( table à la diplomatie secrète et marquerait le pre- « mier pas du contrôle parlementaire sur toutes les- « affaires de l'État. » (^)
Non seulement un mécontentement profond et grandissant se manifeste en Allemagne à l'égard du. régime actuel, mais on trouve même une certaine dose d'amertume dans les différentes régions du jeune empire. Le correspondant particulier du Times en France nous a fait récemment le récit, trop bref, d'une batterie entre prisonnier bavarois et prussiens dans une de nos « cages » en France et le Daily Chronicle, au mois d'août de cette année (1916), nous donne les raisons suivantes de crbire que la Prusse perd peu à peu son prestige. « Ce boycottage « des Prussiens par les Bavarois a produit une
(^) Cf. Appendice, note K.
l'Allemagne dans le monde 325
« grande irritation et la colère a atteint son point « culminant quand on apprit, il y a quelques jours, « que le bourgniestre de la villégiature d'été bava- <( roise de Ruhpolding avait publié un « ukase », « comme disent les journaux berlinois, interdisant « la vente de pain et de viande aux Prussiens. Cet « « ukase » a depuis été annulé, mais l'effervescence <i provoquée par l'incident n'est pas encore calmée. « La manchette du Berliner Taghlatt portait : « « Boycottage des Allemands du Nord », ce qui ex- <( plique suffisamment son ressentiment. Dans le « dernier numéro de ce journal qui nous soit par- <( venu, on lit ce récit d'un correspondant :
« Au milieu de mai, mes affaires m'amenèrent « à Aschaffenbourg (Bavière). Je descendis dans « un respectable hôtel et comme je prenais la carte, « upe servante me demanda :
« — D'où êtes-vous ?
« — De Francfort-sur-le'-Mein. Pourquoi ? de- « mandai- je à mon tour.
« — Il n'y a plus rien, répondit la servante.
« J'étais pressé. Je saisis mon chapeau et m'en <(. allai dans un autre restaurant que je connaissais. <( De nouveau je pris la carte. Cette fois ce fut un « garçon qui me posa la question : D'où êtes-vous ? ^( — Que vous importe d'où je viens et où je vais ? « — Je dois le savoir avant de vous apporter quelque <( chose à manger. — Je suis de Francfort-sur-le- « Mein. — Pour les Prussiens nous n'avons rien à <( manger. — Mais, en fait, je ne suis pas Prus-
326 l'atsgleterre justifiée
(( sien ; il est vrai^ que je vis à Berlin, mais je suis^ « né à Offenbach. — Alors on vous servira à dé- « jeûner. »
« L'auteur ajoute qu'il ne retournera pas de long-^ « temps dans ce « pays ennemi » où l'on comprend (( ainsi l'hospitalité. »
Je trouve dans le Morning Post une preuve du changement qui se produit en Allemagne. Le correspondant de Petrograd envoyait récemment à son journal ce curieux renseignement :
(( Un ami qui a la surveillance d'une de ces maice sons internationales comme il s'en trouve tant (( dans tous les pays du monde me raconte ce qui « suit : L'associé russe se rendit à Copenhague où (( il avait fait venir de Bavière son collègue alle- « mand pour causer affaires. Le Bavarois parla avec « la plus grande liberté à son associé russe qui ré- « suma en ces termes l'impression que lui avait « produite la déclaration du Bavarois : Il m'a dit « que la plus forte injure allemande qu'on emploie « aujourd'hui en Bavière est « Wilhelm. »
Ces incidents peuvent sembler légers ; ils nous donnent du moins des raisons de croire que quand J l'Allemagne affrontera la ruine causée par cette guerre elle ne fera pas preuve d'une discipline excessive dans le travail de reconstruction de la vie économique. Nous devons nous rappeler constamment, surtout en lisant les invectives contre l'Angleterre, que les journaux en Allemagne son tmu-
selés par l'autorité, que même les classes instruites ne sont pas en pleine possession des faits et que les masses sont tenues dans la plus complète ignorance. Tout en nous souvenant de ces choses, prêtons la plus grande attention aux signes de trouble et de mécontentement qui apparaissent en Allemagne et qui ne diminuent pas à mesure que la guerre se prolonge.
Nous pouvons, je crois, avoir l'assurance que quand la paix viendra, révélant non seulement les faits vrais de cette lutte terrible, mais encore la ruine indescriptible que la guerre a produite dans la vie économique de l'Allemagne, des voix nombreuses s'élèveront dans ce pays malheureux et désillusionné pour demander un changement complet dans le système de gouvernement. Il est impossible de penser que nous nous trouverons en présence de la même Allemagne.
L'idée que je voudrais laisser dans l'esprit du lecteur est celle-ci : que cela nous plaise ou non, il y aura encore une Allemagne dans le monde après la fin des hostilités. Notre attitude envers cette Allemagne contribuera tout au moins à déterminer son caractère. Une Allemagne hostile et vindicative, c'est pour l'Europe le règne d'une morale sauvage. En une nuit et sans un mot d'avertissement le ciel peut être noir d'engins aériens et la mer remplie de sous-marins, toutes les forces déchaînées par un esprit de revanche pour une destruction impitoyable. Une telle Allemagne sera, je le sens, du moins dans une certaine mesure, l'œuvre de notre
implacabilité. Au contraire, si nous encourageons tout ce qui est bon, grand et pacifique en Allemagne à insister sur la démocratisation des institutions, et si nous tendons à cette Allemagne meilleure et plus noble la main loyale de notre solide amitié, nous lui prêterons un très puissant concours dans sa lutte contre le conservatisme et le despotisme. Une nouvelle Allemagne sera née, une Allemagne avec laquelle toutes les nations libres seront fières de travailler dans l'intérêt de la civilisation, une Allemagne semblable à celle que tous les hommes ont aimée et qui a enseigné quelque chose à tous les hommes avant que la Prusse n'eût brutalisé son âme, une Allemagne lavée, purifiée et repentante.
Persuadons-nous bien d'une chose, c'est que si une Allemagne nouvelle et meilleure ne se lève pas des ruines de l'ancienne, toutes nos luttes et tous nos sacrifices pour une paix durable auront été vains.
Dans la Round Table de décembre 1915 un auteur a attiré l'attention du public anglais sur cette question importante et même urgente dans un article très remarquable intitulé : « La récolte de guerre ». Nous sommes déterminés à combattre, dit-il, jusqu'à ce que « la liberté soit en sûreté », et il ajoute :
« Il est clair que la seule victoire des alliés ne « suffira pas. On a de même pris la défense de la « liberté en 1713, après l'époque de Louis XIV, et « en 1815, après celle de Napoléon, mais après la
« mort des générations qui avaient éprouvé les « horreurs de la guerre, les nations, de nouveau, se « sautèrent à la gorge. Dans chaque cas l'arrange- « ment qui survint enregistra l'échec d'une tenta- « tive de domination militaire sur l'Europe, mais ne <( fit rien pour donner aux relations internationales « une base qui ne contînt pas les germes d'une nou- (( velle guerre. Il n'est pas moins important de préce venir la répétition de cette erreur que de prendre <(■ la défense des libertés nationales. »
L'auteur parle ensuite des deux thèses adverses dont Tune prétend que pour prévenir la guerre une nation doit préparer sa défensive et l'autre que cette préparation défensive amène la guerre :
« Un homme de sens commun ne peut s'engager n de tout son cœur sous aucune de ces deux ban- « nières. Il sent qu'il y a beaucoup de vérité dans « les reproches qu'on adresse à la première de ces « thèses. La politique des armements défensifs et (( de l'équilibre des forces, si on la poursuit jusqu'à ^ sa conclusion logique, doit fatalement conduire à « la guerre, parce que la sûreté et la liberté natio- (( nales, étant fondées sur la puissance militaire, « cessent d'être garanties dès que l'équilibre des « forces est modifié. En conséquence, comme la po- <( pulation d'un pays, le travail et la richesse des <( habitants subissent des changements continuels et <( que la conception qu'un peuple se fait de ses inté- « rets vitaux change elle aussi, le monde diploma- « tique vit perpétuellement dans une inquiétude
« fiévreuse, cherchant à rétablir adroitement Téqui- (( Hbre au moyen de nouveaux armements. Le far- « deau toujours plus lourd exige un effort toujours « plus grand et parallèlement se développent la sus- (( picion et la jalousie à l'égard des autres puisce sances, si bien qu'il devient toujours plus difficile « de régler le conflit des intérêts ou des ambitions « des nations. Finalement une cause insignifiante (( ou la tentation irrésistible de mettre un terme à « une situation intolérable en faisant pencher la (( balance une fois pour toutes au profit d'une puis- (( sance prédominante, déchaîne la guerre. »
L'auteur examine ensuite les droits de la force et leurs limites :
« Les droits de la force sont évidemment limités. « On ne peut pas forcer les gens à être sages ou ré- « fléchis ou à adopter certaines opinions. La force « est souvent employée à tort là où la persuasion « ou la tolérance produiraient des résultats beau- « coup meilleurs et beaucoup plus durables. On y « recourt non moins souvent avec tant d'aveugle- « ment et si peu d'intelligence qu'elle fait plus de « mal que de bien. En de mauvaises mains elle est « un mal sans mélange. Elle n'en est pas naoins « indispensable dans la société d'aujourd'hui. Et la « raison s'en trouve dans notre propre incapacité (( de mener une vie selon le bien. Si tous les citoyens « étaient parfaitement élevés et animés avant tout « du désir de servir leurs voisins, s'ils étaient em- « pressés à remplir leurs devoirs publics, l'usage de
l'allemagne dans le monde 331
« la force ne serait jamais nécessaire, sauf à l'égard « des aliénés et de la jeunesse. Dans la mesure où « une communauté sera gouvernée par les principes « de justice, d'honneur et de bonne volonté réci- (( proque, l'emploi de la force disparaîtra pour faire (( place k l'opinion publique et à l'autorité de la loi « morale. L'opinion publique et les principes, là où « ils produisent de l'effet, sont les moyens d'action « les plus efficaces, comme on l'a vu dans la lutte « contre l'ivrognerie, qui a été supprimée dans cer- « taines classes grâce à l'opinion publique, tandis « que la force ne peut prévenir que les plus funestes « conséquences de l'ivrognerie là où l'opinion pu- « blique n'est pas assez puissante. C'est pourquoi la (( nécessité de la force est le prix que nous payons « pour nos vices sociaux. Quand nous serons afîran- « chis de ceux-ci, le soldat et l'agent de police dis- « paraîtront aussi. »
Des relations dans l'État aux relations internations il n'y a qu'un pas :
(( C'est pourquoi les- armements et le danger de « guerre sont le prix que nous payons pour nos pé- « chés nationaux. Ils sont le remède contre la ty- « rannie et l'injustice des nations. La guerre à la « guerre est condamnée à l'insuccès, car elle signi- « fierait la destruction des seuls moyens que nous « ayons dans un monde encore imparfait pour dé- (( fendre le droit et la liberté. La vraie guerre est « contre les passions mauvaises qui provoquent la « guerre. Quand ces passions seront vaincues, la
« guerre se retirera spontanément à l'arrière-plan. »
L'auteur déclare que le nationalisrne « fanatique des modernes est l'ennemi qui doit être détruit... Si Ton veut supprimer la guerre, il faut renverser l'idole du nationalisme égoïste et mettre à sa place le service de l'humanité ». Il conclut :
« Dès qu'on aura fait cela la route sera libre. Et « les raisons en sont évidentes. L'humanité est une. « C'est une grande famille dont les différentes races « et nations sont les membres. Tant que ces membres « se considèrent comme des rivaux et des ennemis « ils ne peuvent pas prospérer ou être heureux et il « leur faut finir par entrer en querelle et en conflit. « Au contraire, dès qu'ils se reconnaissent membres (( d'une même famille, il doit leur apparaître clai- « rement que la prospérité de chacun ne peut être « trouvée que dans la prospérité de tous et que le « règne du droit et de la liberté, dont dépendent la « paix et le bonheur, ne peut s'établir que par une « amitié mutuelle et une assistance réciproque. Si « les nations veulent une fois se mettre honnête- (( ment à traiter les questions internationales au « point de vue de l'humanité et non à leur point de « vue égoïste, presque toutes les questions qui les « séparent aujourd'hui perdront leur amertume. « Aucun peuple ne désirera en dominer ou en écraser (( un autre, ou le priver de sa langue ou de sa liberté. « Aucune nation ne verra sa grandeur et sa force (( dans la faiblesse ou la pauvreté des autres na- (( tions ; elle se préoccupera plutôt de partager avec
l'allemagne dans le monde 333
« elles le savoir et les idées, de s*instruire chez elles « et de leur prêter son aide sur la route difficile du « progrès humain. Personne n'en sera réduit, comme « nous à présent, à regarder la mort de ses voisins « comme un avantage. Les opinions pourront dif- <( férer sur les moyens de faire avancer la prospérité « générale, mais une controverse honnête et géné- « reuse ne pourra jamais conduire aux effusions de « sang que doit nécessairement provoquer une poli- (( tique de violence égoïste et d'indifférence. »
Ces opinions paraîtront détestables, je le crains, à une partie très considérable de l'opinion publique anglaise, mais ce sont néanmoins celles que la grande majorité des honnêtes gens soutiennent dans leurs relations avec les honnêtes gens et il se trouve de plus qu'elles expriment la pensée de cette église dominante qui est aussi chère que le cabaret à l'impudence de notre vulgaire. Quelque outrageantes qu'elles puissent sembler au premier abord, elles sont néanmoins les seules opinions capables d'assurer la paix du monde. Et je tends à croire, malgré toutes les protestations de certaines personnes violentes, que le courant irrésistible non seulement de la démocratie, mais aussi de l'économie politique, nous forcera tôt ou tard à les adopter.
Quand donc nous disons que le résultat suprême de cette guerre est la repentance de l'Allemagne, faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour aider l'Allemagne à se repentir ; et non seulement dans le même dessein, mais aussi parce que cela est juste
et bien, repentons-nous de toutes les dispositions et de tous les péchés qui en nous mènent la guerre contre Tesprit et la paix du nionde.
J'ai des raisons de croire, comnie je l'ai indiqué dans la préface de ce livre, que l'empereur de Russie renouvellera après la guerre ses efforts pour une limitation des armements. Cette proposition lèvera le seul soupçon qu'un groupe de petites nations nourrit à l'égard de l'Entente et qui est sa seule raison de désirer que l'Allemagne soit forte et puissante dans un sens militaire. Cela produira aussi un effet considérable aux États-Unis d'Amérique. La France sera certainement disposée à prendre cette proposition en considération et l'Italie, pour autant que je sache, lui fera bon accueil. Si la Grande-Bretagne et le Japon peuvent être amenés à la conférence avec des sentiments favorables à ce noble idéal, le monde entier se dressera en face des vestiges du militarisme de l'Allemagne vaincue. Une paix réelle du monde est en vue. Mais cette espérance peut être mise en péril dès maintenant si nous nous mettons à organiser notre vaste empire dans l'intérêt d'un nationalisme égoïste.
Il est de toute importance que ce pays qui, jusqu'à présent, a employé ses possessions immenses d'une manière noble et désintéressée, ne permette pas que la crainte d'une Allemagne qui est en train de disparaître et qui peut disparaître complètement le pousse dans une voie périlleuse pour la paix du monde. Il ne peut résulter aucun mal, il peut même résulter beaucoup de bien d'une politique qui ten-
l'Allemagne dans le monde 335
drait par des moyens légitimes à ce que l'empire britannique se suffise à lui-même ; mais une politique qui chercherait à rendre le vaste empire ex- <îlusif aurait des conséquences désastreuses. Faute d'employer nos vastes possessions pour le bien de l'humanité, nous nous ferons des ennemis et non des amis. Faute de comprendre que nous sommes tous miembres d'une même famille et que la prospérité d'un état est la sécurité en même temps que la prospérité d'un autre état, nous nous fourvoierons et faute de nous rendre dignes moralement et spirituellement de nos terribles responsabilités, nous périrons.
« C'est le sens instinctif de ce qu'il faut faire et « ne pas faire dans la vie quotidienne qui est la (( source de la liberté et de la tranquillité. Et c'est (( ce sens instinctif de l'obligation qui est le fon- <( dément essentiel de la société. Il prend forme et se ^ manifeste dans la vie de famille et dans nos « autres institutions civiques et sociales... Aucune <( de ces institutions ne peut subsister isolée ; elles « forment avec d'autres institutions un tout organe nique qu'on appelle la Nation... Des nations « peuvent-elles former entre elles un groupe ou une « communauté où l'habitude de respecter les mêmes « idéals devienne assez forte pour que se développe « une volonté générale et que la puissance effective <( de ces idéals constitue une sanction qui oblige « tout le monde ?... Renan nous dit que l'homme « n'est enchaîné ni par sa race, ni par sa langue, ni <( par la direction des chaînes de montagnes et
« qu'une grande agglomération d'hommes sains « d'esprit et au cœur généreux crée une atmosphère (( morale qu'on appelle une nation.
(( Un autre moraliste pénétrant, Matthew Arnold^ (( citant une autorité encore plus grande que lui, dit : « (( Considérons l'ensemble des nations civilisées « comme une grande confédération qui travaille à « une œuvre intellectuelle et spirituelle et dont les « membres se connaissent entre eux en même temps « qu'ils connaissent le passé d'où ils procèdent tous, « C'était l'idéal de Gœthe et c'est un idéal qui s'im- « posera de plus en plus à nos sociétés modernes... » « Grotius termine son grand livre sur la guerre et « la paix par une noble prière : « Puisse Dieu inscrire « ces leçons - — Lui qui seul le peut — dans le cœur (( de tous ceux qui ont les affaires de la chrétienté « entre leurs mains. Et puisse-t-Il donner à ces per- (( sonnes un esprit capable de comprendre et de « respecter les droits humains et divins et faire (( qu'elles se rappellent toujours que par le minis- « tère qui leur a été confié elles sont les gouverne- « neurs de l'Homme, créature chère à Dieu entre « toutes. »
Ainsi parla un grand Lord chancelier d'Angleterre dans un discours à l'association des avocats américains de Montréal en 1913. Ainsi parla le grand ministre dont un journal londonien a dit : « D'un tel homme nous ne voulons pas entendre un seul mot sur un sujet quelconque. »
Mais la sagesse, comme l'a dit Lord Haldane, dépasse l'évangile du succès.