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L'ÉPREUVE DE LA PAIX

L'ère des aristocraties est passé ; maintenant les nations doivent durer ou tomber suivant l'intelligence de la classe moyenne et du peuple. Le peuple, chez vous, est encore à l'état d'embryon ; personne ne peut encore dire, à coup sûr, où il en viendra. C'est pourquoi vous appuyez de tout votre poids sur l'intelligence de la classe moyenne. Et l'intelligence, au vrai sens du mot, fait absolument défaut à votre classe moyenne.

Matthew Arnold (1870).

DANS cette guerre la Grande-Bretagne a fait de son mieux. Je me suis riqsué à affirmer que c'était beaucoup et j'ai pour moi du moins cette preuve que ceux qui critiquaient ont fini par se taire devant les résultats de la vaillance et du travail britanniques. Je n'ai pas fait cette affirmation pour imposer silence à ceux qui par leurs craintes folles et leurs avertissements bruyants ont diminué notre prestige aux yeux du monde, mais bien plutôt en vue de l'épreuve qui nous attend. Les habitants des Iles Britanniques n'ont pas à s'humilier et il n'y a

aucune raison pour que nous doutions de notre capacité dans l'avenir. On a dit que le destin d'une nation est inscrite dans son histoire, or dans notre histoire il y a beaucoup de choses regrettables, niais il n'y a rien qui inspire un sentinient de désespoir. Notre passé fait notre confiance ; il est notre encouragement.

Pour l'historien qui distingue dans les luttes d'aujourd'hui la longue destinée des jours révolus et à moitié oubliés, dès le début de ce conflit, l'Allemagne était prédestinée à la défaite et la Grande-Bretagne à la victoire. L'Allemagne n'a jamais été une nation. Depuis la première aube de l'histoire elle s'est efforcée de souder les peuples germaniques en nation ; elle a toujours échoué. « Les Allemands sont incapables (Je former une nation, a dit Gœthe, qui détestait le militarisme, mais du moins peuvent-ils être de libres citoyens. » Le mépris des historiens modernes allemands pour l'Angleterre est feint. Ils nous haïssent et Johnson a raison de dire qu'on ne peut pas haïr ce qu'on méprise. Il a été donné beaucoup à l'Allemagne, mais Dieu n'a pas remis entre ses mains les destinées de la race humaine. Elle tire l'épée et périt par l'épée. Cet empereur agité, obsédé, soupçonneux, qui est prêt à croire qu'en lui s'achève le rêve médiéval du romantisme allemand et qui se persuade qu'en lui la volonté de Dieu touche à son accomplissement terrestre — il entre en guerre à l'heure qu'il croit celle de l'Allemagne et au moment où il frappe son coup la cloche sonne, le glas d'un nouvel empire allemand éphémère. Comment gou-

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verneraient-ils le inonde ceux qui n'ont jamais eu le sens de l'unité nationale ? L'effort gigantesque qu'a fait la Prusse pour réunir les Etats allemands en un empire a échoué. Cet effort était magnifique, mais il a échoué. Le travail de cinquante années s'est effondré et aux pieds de la Prusse gisent les membres brisés de son empire qui n'a jamais été un empire. Pendant un instant il sembla qu'elle avait enchaîné le destin et que l'impossible avait été accompli. Mais elle n'a jamais absorbé les États allemands. Elle partit à la conquête de ses ennemis avant d'avoir conquis les propres membres de sa famille. Le destin de l'Allemagne se révèle dans l'histoire de l'Allemagne. De Charles V à Guillaume II cet^ histoire est marquée des couleurs pâlissantes de la victoire et des ténèbres durables de la défaite. L'Allemagne ne peut être grande qu'en se libérant du caporal prussien pour retourner à ses livres.

Il y a dans le monde deux empires qui ont été des empires à travers les siècles, la Russie et l'Angleterre — elles deux et elles seules. L'empire est le sang de ces peuples. Leur histoire est l'histoire de l'impérialisme. Environnée d'ennemis barbares, la Russie ne s'est pas seulement sauvée de la destruction, elle a absorbé ces ennemis dans le mystère de l'âme russe. Le Lithuanien, le Géorgien, le Cosaque et le Mongol sont maintenant des Russes par leur conception de la vie et leurs sentiments à l'égard des autres nations. Le destin de la Russie est écrit dans l'histoire de la Russie. Ce petit peuple qui eut à lutter pour son existence et qui fut un jour brisé

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et sanglant aux pieds du Turc et du Mongol, est devenu un puissant empire par sa puissance d'assimilation et d'unification. La force prussienne ne pouvait pas l'emporter sur une telle puissance. Et à l'autre extrémité de l'Europe, maîtresse des mers du monde, il y a la Grande-Bretagne. Son empire est dispersé, ses citoyens appartiennent à des races nombreuses et sa loi est une loi de liberté, de justice et d'union. Bien qu'exposé plus que tout autre au démembrement, il n'y en a point de plus cohérent. Il n'y a jamais eu au monde un empire pareil et il est d'une extrême sagesse. La force prussienne ne pouvait pas l'emporter sur une telle puissance. Le destin veut que la Russie à une extrémité de l'Europe et la Grande-Bretagne à l'autre extrémité entrent en conflit pour la domination du monde ou s'unissent pour détruire les craintes des nations et donner la paix à la terre. Le xx® siècle doit choisir. C'est la Paix ou la Guerre {^),

Ceux qui manœuvrent la machine de guerre britannique peuvent être laissés à leur travail. La machine a été construite à leur intention, ils n'ont qu'à la faire fonctionner et déjà la fin prévue par d'autres est en vue. La victoire est certaine. Une fois de plus la liberté du monde est en sûreté. Guillaume II d'Allemagne est le cinquième homme qui attaque les libertés de la race humaine. Il échoue comme Charles V a échoué, comme Philippe II a échoué, comme Louis XIV et Napoléon ont échoué. Celui qui doute de l'issue de la lutte peut invoquer

(1) Cf. Appendice, note L. ,

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les journaux pour excuse, sa certitude n'est pas fondée sur l'histoire. Mais si l'issue de la lutte est certaine, ce qui commencera après est obscur. Avec cette guerre ce n'est pas seulement une attaque contre la liberté humaine qui prend fin, c'est une époque, presque un monde. Et avec la paix ce n'est pas seulement un nouvel âge qui commencera, mais presque un nouveau monde.

La Grande-Bretagne a fait en deux ans ce q*ie la Prusse laborieuse n'a pas pu faire en cinquante ans. Nous sommes devenus une grande puissance militaire et toutes les parties dispersées de l'empire se sont jetées comme un seul homme sur l'ennemi avec une fidélité passionnée. Il y a de la grandeur dans notre sang et notre grandeur s'est manifestée à l'heure de l'épreuve. Devant l'humanité nous nous sommes montrés dignes de nos nobles ancêtres et de notre glorieux héritage. La destinée est encore de notre côté. Et la destinée ne nous abandonnera pas à l'heure qui approche si nous sommes fidèles aux ordres de l'Esprit, si nous nous levons et si nous allons sans crainte et sans orgueil là où l'Esprit conduit. Ayons bon courage, car nous avons résisté au cataclysme ; réfléchissons avant de nous mettre en route, car l'avenir est sombre.

Notre énergie nous a servi à la fin d'un âge. Nous devons faire appel à notre sagesse pour commencer un âge nouveau. Examinons ce que l'avenir exige de nous. )

En ajoutant cette conclusion à ma justification de la Grande-Bretagne, je ne prétends pas enseigner

à mes compatriotes ce qu'ils devraient faire ; je voudrais plutôt indiquer les tendances qui se nianifesteront après la guerre. Je crois que certains signes montrent déjà dans quel esprit la Grande-Bretagne se prépare à l'épreuve imminente. L'examen de ces signes peut être de quelque utilité et de quelque encouragement pour ceux qui se demandent comment nous devrions sortir de cette grande guerre et qui doutent encore du sort réservé à ce pays au cours des années prochaines.

Il me semble que nous avons épuisé deux grandes forces de notre vie nationale, les forces politiques connues sous le nom de libéralisme et conservatisme. Les hommes ont conscience que les factions sont un danger et que la prospérité du pays ne peut pas être abandonnée aux hasards de la lutte des partis. Ils sentent que la guerre a rapproché toutes les classes et que grâce à cet esprit national la nation a été en mesure de faire de grandes choses. Ils estiment impossible que nous retombions dans notre routine, nnais quand ils regardent vers l'avenir ils sont troublés. Ils sont troublés parce qu'ils ne voient pas comment se grouperont les partis politiques et surtout peut-être parce qu'ils ne voient dans le pays aucun homme de génie capable de marcher en tête.

Ils ont conscience que les politiciens ont fait leur temps. Si l'avenir est trop critique pour que les conservateurs puissent faire de l'obstruction, il est trop critique aussi pour que les réformateurs sociaux se laissent aller à leurs enthousiasmes indisciplinés. La vieille politique était admissible dans une

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période de paix profonde et de grande prospérité, mais au commencement d'un âge nouveau la réflexion est nécessaire — la réflexion et la sagesse. Beaucoup d'entre nous se reportent aux aix ou douze dernières années et s'étonnent de n'avoir pas compris l'absurdité des réformes pour lesquelles ils combattirent avec tant d'opiniâtreté. Pourquoi n'avons-nous pas compris, par exemple, qu'instituer des pensions pour la vieillesse et mettre les personnes d'âge moyen au bénéfice de l'assurance, avant d'avoir rien fait en faveur de la nouvelle génération, c'était placer la charrue avant les bœufs ? La rhétorique batailleuse des politiciens nous a fait perdre le sens commun. Nous pensions qu'un peu de rapiéçage nous donnerait un monde neuf. Nous pensions qu'il suffisait ici et là d'un étai pour transformer la baraque de la vie e;Q palais de béatitude. L'orateur nous tenait sous son charme. Nous avions cessé de réfléchir, nous nous abandonnions à notre rêve, et dans un monde qui n'existait pas nous travaillions à construire un monde qui ne pouvait pas exister. Pourquoi avons-nous négligé l'enfant ? Pourquoi notre enthousiasme pour l'âge moyen et notre pitié pour la vieillesse nous ont-ils rendus aveugles sur l'enfant qui souffrait, tandis que nous appelions à grands cris le millénium et trébuchait faute de direction ? Nous comprenons enfin que l'homme d'Etat a pour tâche de former et de charpenter une nation. Nous comprenons que pour former et charpenter une nation physiquement, moralement et spirituellement, il est avant tout nécessaire de commencer

par l'enfant. Nous comprenons que si nous prenons^ soin de l'enfant, l'âge moyen et la vieillesse prendront soin d'eux-mêmes. Tous nos rapiéçages auraient été superflus si on avait fait à l'enfant, il y a trente ans, le sort qu'il mérite. Nous le voyons maintenant aussi clairement que nous voyons la signifi-^ cation de l'esprit prussien. Quelques-uns parmi nous l'ont vu avant, comme ils ont vu aussi le danger de l'inaptitude britannique à saisir les idées nouvelles^ mais nous étions trop sous le charme de la véhémente rhétorique des politiciens pour entendre les paroles modérées de la sagesse véritable. Et maintenant que nos yeux se sont ouverts et que nous sommes si nombreux à voir qu'il faut, avant tout, se mettre à former et à charpenter la nation en vue des grandes épreuves à venir, nous nous demandons où il faut chercher un chef.

Le libéralisme est épuisé ; le conservatisme n'a point d'idées. Reste le parti du travail. Comme nous le savons par les débats de la Chambre des Communes, il ne constitue pas une force très entraînante. Sa raison d'être est d'ordre local, son esprit est fragmentaire ; il s'est révélé sans hauteur de vues et sans sympathie véritable. Mais le parti du travail diffère du libéralisme et du conservatisme en ce qu'ils sont au bout de leur carrière, tandis que lui en est seulement à ses débuts. A quelles destinées n'est-il pas appelé s'il comprend que ces îles ne sont qu'une partie de la gigantesque communauté britannique et s'il se rend compte que les classes auxquelles il a marqué une certaine hostilité possèdent

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des qualités qui lui manquent et qui sont nécessaires à son évolution ? Si le parti du travail reste l'arme politique d'un trade-unionisme fragmentaire, il est condamné à décliner et à périr, mais s'il comprend que son titre contient tout ce qu'il y a de beau et de noble dans l'humanité — l'effort de l'esprit, le rude travail du cerveau, le labeur de l'âme en quête de perfection — si le parti du travail comprend cela, s'il se met à grandir, à se développer, à devenir l'arme de l'Esprit du Temps, non seulement son avenir est assuré, mais les biens de l'humanité sont entre les meilleures mains.

On voit à certains signes que le parti du travail prend conscience de sa destinée. Je remarque, par exemple, que les plus réfléchis d'entre les ouvriers marquent au démagogue une méfiance grandissante. Le travailliste a moins d'antipathie pour le conservateur sincère que pour les politiciens fanfarons du radicalisme. Il sent — et son instinct est extrêmement sûr dans ce domaine — que le rhéteur du radicalisme est un poseur, que la pureté de ses intentions s'altère à mesure que sa popularité augmente, qu'il ne pefd sa simplicité et la première ardeur du réformateur de village que pour devenir un homme de la pire espèce, un homme qui fait profession d'idéalisme, vit d'expédients et prend ses aises avec le vulgaire. On voit à certains signes que le parti du travail comprend la nécessité d'un chef. Il se donnerait avec enthousiasme à n'importe quel grand homme qui le mènerait à la destinée qu'il commence à entrevoir. Il ne lui demanderait pas

s'il est conservateur ou libéral. Il reconnaîtrait s'il a affaire à un homme sincère ou à u-n hypocrite et il suivrait l'homme sincère avec loyauté et affection.

Je crois que c'est dans ce sens que l'esprit britannique commence à se manifester. Il me semble discerner dans le parti du travail les premières aspirations vers la grandeur, la grandeur d'un noble nationalisme qui ne s'arrêtera pas au nationalisme. Plus les politiciens tapent sur la grosse caisse et moins le parti di^ travail se laisse détourner de sa route. Il voit loin, il pense profondément et avant de se mettre en marche il se demande : où aller ? S'il décide d'en appeler au pays, comme je crois qu'il le fera, pour l'établissement d'un système d'éducation conçu sur les bases les plus larges, s'il inscrit l'éducation nationale en tête de son évangile nouveau à l'aurore d'un monde nouveau, je crois qu'il est destiné à assimiler tout ce que le libéralisme et le conservatisme contiennent de meilleur, de plus pur et de plus honnête.

Ce que je voudrais établir c'est qu'il y a dans le caractère britannique la force la plus capable au monde de produire de grandes choses. Notre énergie est magnifique. Je la crois sans égale. Mais l'avenir nous avertit que si cette énergie veut faire sa tâche et arriver à ses fins elle doit être intelligente, c'està-dire qu'elle doit être dirigée vers un but bien en vue et supérieur. Il doit y avoir moins d'à-coups et beaucoup plus de réflexion. La politique des politiciens doit être mise de côté et remplacée par la sa-f gesse. Nous ne devons rien abandonner au hasard.

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Nous devons détruire l'esprit de faction. Nous devons demander aux plus sages et aux plus grands ce qu'il faut faire, avant de nous mettre au travail. Le politicien tel que nous l'avons connu est discrédité. Il n'a point d'idées. Il n'a rien à nous donner. La vie est développement, nous le voyons maintenant. Notre développement a atteint le point où il doit devenir un développement conscient. Nous ne devons pas nous fier à notre énergie sans égale pour faire quelque chose, mais nous devons employer notre intelligence à faire cela précisément que nous considérons comme essentiel. Nous désirons i^i monde meilleur, plus juste, plus fort, un monde plus rationnel. Faisons appel pour cette tâche à notre plus haute intelligence et puisse-t-elle être digne de notre énergie.

L'histoire n'a jamais posé un problème pareil à celui que la Grande-Bretagne aura à résoudre après îa guerre. Les Etats-Unis se sont trouvés dans une situation un peu semblable après la guerre civile, quand il s'agissait de trouver un nouvel équilibre, mais on ne saurait établir un parallèle. Nous sommes en présence de quelque chose de nouveau. Nous sommes, pour ainsi dire, en train de créer un nouveau monde.

Un grand homme a dit un jour que quand il se trouvait en présence de conditions nouvelles il commençait toujours par examiner attentivement le problème qui en résultait : « Je le pose clairement devant moi », disait-il. Si nous nous mettons en face de notre problème, nous verrons, je crois que notre

premier et plus impérieux besoin est le besoin d'une direction. Nous ne pouvons pas nous fier aux amateurs, aux improvisateurs, aux têtes vides. Ce n'est pas la grandiloquence qui construira la maison nouvelle, pas plus que la volubilité électorale n'a détourné l'orage de l'ancienne demeure. Ce dont nous avons besoin c'est d'une espèce particulière de direction, d'une direction réfléchie.

J'ai entendu dire à un savant que Wordsworth avait rendu le plus bel hommage qu'on pût rendre à un homme quand il avait appelé l'esprit de Milton au secours de l'Angleterre. Pourquoi Milton ? « Milton, tu devrais être vivant à cette heure. » Pourquoi Milton et pas Shakespeare qui était un plus grand maître du verbe et un plus grand génie ? (( L'Angleterre a besoin de toi, Milton. » Pourquoi Milton et pas Cromwell qui était un « réformateur » bien plus puissant ? Parce que Milton représentait certaines qualités qui manquaient à Shakespeare et à Cromwell, parce que Milton représentait l'élévation de la pensée et la grandeur de l'âme, parce que Milton était une force morale et un caractère, que toute sa sagesse, son savoir et sa culture n'étaient que les éléments d'une personnalité qui devait sa puissance à la seule force de la noblesse morale, parce que Milton représentait la vérité, la droiture et le devoir. C'est par la droiture qu'une nation trouve le salut^ c'est par la droiture qu'un peuple se nourrit et se soutient.

Nous avons un besoin pressant d'une haute direction ; on en peut juger non seulement par la si-

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tuation difficile en face de laquelle nous nous trouvons, mais encore par tout ce qui nous y a conduits. Nous voyons tout autour de nous les preuves d'un goût dépravé. Des entrepreneurs dépourvus de tout sens esthétique et dans le seul désir de gagner de l'argent aussi vite que possible abîment les plus beaux paysages du monde et détruisent le caractère charmant de nos plus vieilles cités. Même à Oxford, avant d'arriver à la ville d'un ton gris si doux, le visiteur doit traverser l'éclat criard de briques rouges et d'ardoises coupées à la machine. Toutes les villes sur les bords de la Tyne sont noires et malpropres. Les grands centres industriels sont si repoussants qu'il ne vient à l'idée de personne qu'on y puisse vivre si l'on n'y est pas obligé. Les faubourgs de Londres sont plus monotones encore que ses quartiers populaires. Il n'y a rien à regarder, rien à admirer, rien qui suscite le moindre intérêt, jusqu'à ce qu'on ait laissé la ligne des trams loin derrière soi et que les cottages d'il y a cent ans commencent à se montrer. Et il en est de même dans tout le royaume, même dans des villes aussi intéressantes que Nottingham, Exeter et Coventry, partout où l'entrepreneur moderne a réalisé son idéal d'habitation humaine.

Si nos maisons sont déplorables, que dire de nos divertissements publics ? Quelqu'un peut-il dire en conscience qu'il n'a pas honte à l'étranger de nos somptueux débits d'alcool, de nos music-halls, de nos épouvantables « Empires » et « Palaces » où l'on exhibe des films cinématographiques ? Nous avons

encore les plus beaux parcs du inonde, mais nos divertissements publics sont les pires du monde. Il n'y a rien en Europe ou en Asie, d'aussi horrible et d'aussi révoltant que le spectacle qui s'offre aux yeux dans toutes les villes et cités d'un bout à l'autre du pays — le spectacle de cabarets pleins de femmes malpropres et d'hommes avilis. Demandons à M. William Archer ce qui divertit nos gens, quels drames et quelle musique parlent au grand public. M. Archer dit dans un récent numéro de la Fortnightly Re^iew :

« Sous ses différentes dénominations le music-hall (( n'est certes pas une des moindres influences qui agis- « sent sur l'esprit de la nation. Chaque nuit et presque « chaque après-midi des dizaines de mille personnes, (( hommes et femmes, jeunes gens et jeunes filles, « affluent vers les « Empires » et les « Palaces » qui « se sont élevés dans tous les centres qui ont dépassé « le rang de village. On ne saurait contester que les (( plaisirs qu'on leur offre exercent sur eux, morale- (( ment et esthétiquement, une profonde influence.

« Pendant ses cinquante années et quelques d'ac- « tivité intensive le music-hall a-t-il produit une « poésie populaire ou autre qui soit tant soit peu « proportionnée aux efforts concentrés sur lui ou (( qui compense en quelque mesure la ruine dont il (( est responsable ?

(( La réponse, bien que presque incroyable, doit (( être formulée sans réserve. Le music-hall n'a pas (( produit un seul poème qui ait la moindre chance (( de rester dans la mémoire du pays, sauf peut-être

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« comme un monument de vulgarité et d'inanité. (( Je parle, bien entendu, des paroles. Il est impos- « sible de prophétiser le sort des airs ; mais je me « souviens d'aucun qui semble offrir un intérêt « appréciable au point de vue de l'invention mélo- (( dique.

« Ce qui est certain c'est que le music-hall n'a pas « produit une seule, littéralement pas une seule « pièce de vers qui puisse prendre rang dans la « poésie la plus chétive, ou même qui se recommande (( par le tour vraiment heureux de ses rimes comice ques. S'il nous avait donné un Burns ou un Bé- « ranger, il aurait, dans une certaine mesu^re, jus- (( tifié son existence, mais il ne nous a pas même « donné un Charles Dibdin ou un Haynes Bayly...

« On peut dire une chose avec une certitude abso- « lue : au cours des ardentes années à venir où notre (( existence dépendra du parti que nous tirerons « des qualités morales et intellectuelles que la na- « ture nous a données, si l'on ne met un terme aux « ravages causés par les divertissements publics de « bas étage on peut s'attendre à des conséquences « désastreuses. »

De pareils divertissements, nous devons nous le rappeler, ne sont pas seulement le fait des gens ignorants et malpropres. Ce sont les divertissements les plus populaires qui subsistent pour toutes les classes. (( Des officiers qui ont vécu pendant des mois au seuil de la mort, dit M. Archer, n'ont rien de mieux à faire de leur bref temps de répit que de hanter les lieux de plaisir, à tel point qu'on se demande si

l'Angleterre vaut la peine qu'on se batte pour elle. Un homme dont le congé va expirer emploie son dernier soir à mener sa femme ou sa fiancée à une pièce extravagante et de la dernière insanité qui fait honte à notre dignité nationale et au respect que nous nous devons à nous-mêmes. »

Si des divertissements nous passons aux^journaux, mêmes tristes constatations. Les journaux populaires donnent le plus possible de photographies d'actrices et de femmes du monde, parmi les nouvelles sensationnelles, un feuilleton qui fige le sang dans les veines et une diatribe politique. La chronique parlementaire existe à peine dans ces misérables journaux. La critique littéraire est réduite à quelques lignes, quand on lui fait une place, et tout le reste n'est que tribunal de police, cour des divorces et ce qu'on appelle les potins mondains. Nous avons les meilleurs journaux du monde — à Londres, à Manchester, à Glasgow, à Edimbourg, et à Liverpool — mais en ce qui concerne Londres ces journaux admirables n'atteignent pas les plus gros tirages et quelques-uns d'entre eux arrivent tout juste à exister. Quant au reste, c'est de la maculature.

Je n'ai pas besoin de m'arrêter longtemps aux autres sujet^ de plainte qui sont assez connus — le niveau intellectuel très bas de ce qu'on appelle la société, le relâchement général de la morale et des manières dans les classes aisées, le manque complet d'enthousiasme national pour l'éducation, la décadence du drame, les réclames qui grimacent partout

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sur les palissades et dans les journaux, le manque de contrainte, de modestie et d'humilité dans toutes les classes de la communauté, et l'ardeur excessive avec laquelle chaque personne dans ]'Êtat revendique le droit de faire ce qui lui plaît, de penser ce qui lui plaît et de dire ce qui lui plaît.

On voit à plusieurs signes que le pays a honte de ces choses. Quelques-uns de ces signes sont très encourageants — je pense tout particulièrement à l'influence morale des femmes sur la vie politique. Mais il est inquiétant de penser qu'une seule de ces choses puisse continuer à exister au moment où les plus jeunes, les plus braves, les plus pleins d'espérance meurent pour nous et où le caractère futur de la civilisation européenne hésite et vacille dans un ouragan de destruction. C'est de la folie que d'ignorer les symptômes du mal et de la démence que de ne rien faire pour écarter le mal. Qu'on examine, par exemple, le taux décroissant des naissances et la mortalité infantile. Dans la lumière lugubre de cette guerre les plus aveugles et les plus indifférents doivent voir le péril qui nous menace dans notre existence de puissance mondiale. Le taux des naissances commença à décroître en 1877 et l'auteur d'une brochure intitulée Cradles or Cofflne ? {Des berceaux ou des cercueils ?), se basant sur des statistiques officielles, calcule que « nous avons perdu en moins de quarante ans, par la seule diminution du taux des naissances, 8.573.223 vies humaines ». C'est une perte absolue. Mais si le tiers de ces êtres avaient atteint l'âge de se marier, s'étaient mariés

et avaient eu une famille d'un enfant seulement, et si un de ces enfants sur sept était mort avant sa naissance, la perte directe et indirecte aurait été, en quarante ans, de onze millions de vies humaines. Les statistiques de la mortalité infantile sont tragiques au delà de toute expression. Et plus tragiques encore celles des enfants atteints par la syphilis. Une personne qui fait autorité a dit : « La syphilis est plus désastreuse pour l'enfance que la tuberculose. » Une autre que le 32,8 O/O de tous les mortnés est imputable à la syphilis. On croit qu'il y a chaque année [100.000 mort-nés, ou un sur le 7,63 du taux des naissances. « Un enfant sur neuf, dit l'auteur de la brochure citée, meurt au cours des douze premiers mois d'existence. »

Quel est le remède pour tous ces maux qui minent la vitalité de la nation ? Que faut -il faire dans l'espoir de détruire les causes de ces maux innombrables — notre vulgarité, notre individualisme excessif, notre immoralité, notre indifférence et notre ignorance ? Qu'est-ce qui rendra notre existence plus pure, plus gaie et plus spontanée, qu'est-ce qui répandra largement dans toute la bourgeoisie l'idéal de joie de Wordsworth ?

Je crois que le seul et unique remède, celui qui atteint le mal dans sa racine et en même temps promet les avantages les plus féconds est Véducation nationale. Nous devons commencer immédiatement à améliorer la qualité de notre éducation nationale et à reconstruire tout notre système d'éducation. C'est là qu'est la racine de tous les maux qui vous

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