‹ L'Angleterre justifiéeChapitre 13 sur 15 · L', ÉPREUVE DE L,A PAIX · texte numérisé non relu

L', ÉPREUVE DE L,A PAIX

dégradent aux yeux des autres peuples et qui empêchent les meilleurs éléments de la nation de s'avancer vers leur légitime destinée. Nos péchés nationaux et individuels sont dans une très grande mesure les fruits de la bêtise. Nous sommes une nation très mal armée pour la bataille de la vie. Neuf de nos enfants sur dix ne reçowent aucune éducation après leur quatorzième année» Les garçons s'occupent à des besognes ; à dix-huit ou vingt ans, sauf les cas exceptionnels où leur mérite personnel les sauve, ils sont des ouvriers malhabiles. Les filles entrent dans des fabriques ou en service ; elles perdent leur vitalité et la joie de vivre ; elles ignorent tout des joies de l'esprit. C'est un miracle que nous ne soyons pas pires que nous ne sommes. C'est un miracle que les ouvriers nous causent si peu de difficultés et qu'il y ait si peu d'agitation dans les masses. La cause en est que nous sommes par nature et par hérédité un peuple qui respecte la loi et un peuple aussi fataliste que les Orientaux. Nous supportons tout, même de graves inconvénients qu'un minimum d'efforts ferait disparaître.

Ce respect de la loi est une qualité du caractère anglais qui mérite de retenir l'attention. Elle passe quelquefois pour une vertu et nous dispose à nous croire trop facilement un peuple moral. Mais c'est ravaler la morale. La morale ne consiste pas dans l'obéissance à des principes de conduite. C'est la conviction intime que le bien est supérieur au mal et c'est l'enthousiasme pour ce qui est bien. Observer la loi n'est rien. Un aliéné dans un asile ou un forçat

en cellule ne sont pas des êtres moraux. Une nation n'est pas une nation morale qui se borne à se soumettre à la loi du pays ou qui obéit au décalogue. Un homme peut être parfaitement moral dans sa conduite et absolument immoral dans son âme.

Je veux prendre un exemple qui illustre toute la thèse de ce livre. Tous ceux qui s'occupent de politique savent très bien que de 1906 à 1911 Lord Haldane poursuivit la réorganisation de l'armée sans trouver grand appui auprès de ses collègues. On sait très bien également que certains ministres non seulement s'opposèrent à ses réformes, mais désirèrent se débarrasser de lui et faire de telles économies sur le budget du War Office que les réformes auraient été impossibles et que l'armée britannique aurait été ramenée à un état assez semblable à celui dont Lord Haldane l'a sauvée (^). Personne n'a le droit de chercher querelle à ces ministres et il est bieii certain que personne ne peut les accuser d'immora^ lité. Ils étaient libres de penser que l'argent dépensé pour la défense nationale dépassait nos besoins. On pouvait soutenir que si la Russie et la France s'occupaient de leurs armées avec le même soin que nous de notre flotte, la paix du monde serait assurée dans la mesure où elle pouvait l'être par des armements. Les réformes sociales étaient urgentes ; l'op-

(1) En janvier 1914, M. Lloyd George fit Téloge du geste de Lord Randolph Churchill qui démissionna pour protester contre l'augmentation des défenses militaires. Comme son interlocuteur lui demandait si le moment était favorable à une réduction des armements, M. Lloyd George répondit : « Je crois que c'est le moment le plus favorable qui se soit présenté depuis vingt ans. »

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position combattait les dépenses avec une force grandissante ; les journaux critiquaient le gouvernement avec une violence extrême ; dépenser plus d'argent pour l'armée qu'il n'était absolument indispensable, c'était une folie, peut-être criminelle. Voilà la thèse ; eUe pouvait être soutenue.

Mais que penser de la moralité de ces mêmes ministres dans la suite ? La guerre éclate, les préparatifs de Lord Haldane les sauvent du pilori, et quand Lord Haldane est dénoncé par les êtres les plus violents et les plus dangereux du pays comme un traître, ils se taisent. Et que devient la moralité de ces ministres qui abandonnent aux loups le collègue qu'ils avaient combattu, qui se précipitent à l'avant-scène et prenant cette attitude dont Tourguénev s'amusait, l'attitude de leurs propres .statues érigées par souscription publique, réclament les applaudissements du pays ?

Ce n'est pas de la moralité, c'est de l'immoralité. Une telle conduite aurait fait pâlir d'indignation un homme comme Sir Walter Scott ; elle aurait mis un Charles Kingsley ou un Thomas Huxley dans la plus grande fureur. Au lieu de chercher les applaudissements de la foule, au lieu de se parer de l'héroïsme national et de se pavaner comme des incarnations de l'honneur britannique, le devoir de ces ministres était de prendre le parti de leur collègue et de braver l'ignorance et l'injure déchaînées. Aucun homme tant soit peu chevaleresque n'aurait pu agir autrement. Aucun homme d'honneur n'aurait pu concevoir la possibilité d'agir autrement.

On remarquera que ces ministres n'ont porté aucune atteinte à la loi du pays. A certains égards ils ont été de bons patriotes et même quelques-uns d'entre eux ont rendu les plus grands services à l'État — mais aux yeux d'un homme d'honneur ils ont été immoraux.

Sans une base morale solide un homme qui se permet de guider ou d'influencer l'opinion publique est un danger pour son pays. Il peut avoir à cœur ce qu'il considère comme les vrais intérêts du pays, il peut même consentir de grands sacrifices à ces intérêts ; mais s'il n'est pas gouverné par les lois éternelles de la morale, son patriotisme sera toujours une menace pour son pays, et peut-être pour le reste du monde.

Un de mes amis a discuté un jour avec l'empereur d'Allemagne la question du militarisme. Il fit remarquer à l'empereur que le fait qu'il s'associait si étroitement et si délibérément au parti militaire de rAllenaagne était une cause d'inquiétude et de défiance. L'empereur prêta la plus grave attention à cet argument. Il était ébranlé, car il a toujours été obsédé par le sentiment presque intolérable qu'il a de sa responsabilité. Mais à la fin, secouant la tête comme pour dire : « Tout ça c'est très bien », il désigna d'un geste quelque chose derrière son épaule gauche et dit : « Regardez à l'ouest » ; puis, désignant quelque chose derrière l'autre épaule, il dit : « Regardez à l'est. »

Nous voyons maintenant que l'identification de l'empereur avec le militarisme de son pays était

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dictée par des considérations patriotiques et se justifiait par des raisons purement nationales et qu'elle a valu un désastre à l'Allemagne et de grandes souffrances au. monde presque tout entier. L'empereur indiqua du doigt l'est et l'ouest. Mais les frontières du nationalisme ne sont pas celles de la civilisation. A l'est, l'empereur voyait les innombrables légions du tsar, et à l'ouest l'esprit indomptable d'un peuple à qui un de ses ancêtres avait arraché un de ses plus riches territoires. Danger à l'ouest et danger à l'est. Mais ces dangers n'étaient rien en comparaison du souverain danger qui n'est ni à l'est ni à l'ouest, mais à l'intérieur, au plus profond de son cœur inconstant. S'il n'avait regardé ni à droite ni à gauche, mais dans son cœur ; s'il n'avait considéré ni les chemins de fer stratégiques de la Russie, ni la diplomatie de la France, mais les lois éternelles du bien et du mal ; s'il s'était libéré des funestes erreurs du nationalisme pour se donner de tout son cœur à l'esprit de l'humanité, combien différente eût été l'histoire du monde !

S'il désirait la paix — et tous ceux qui le connaissent sont convaincus qu'il désirait la paix — il avait moralement tort de revêtir le costume de la guerre et d'employer le langage de la force. S'il désirait sincèrement le bonheur de l'humanité, il avait moralement tort de s'associer d'une manière aussi arrogante et exclusive avec les quelques millions d'habitants de l'Allemagne. S'il croyait en Dieu sincèrement, il avait moralement tort — quels que fussent les dangers de l'est et de l'ouest — de porter

la livrée d'Odin. Il aurait pu faire se rapprocher toutes les nations, mais il n'était préoccupé que de sauvegarder la sienne. Il aurait pu semer la confiance dans les champs de l'Europe, mais le nationalisme lui fit semer l'hostilité et la défiance. Parce que son caractère n'avait pas de fondement moral et que son cœur était incertain, il s'efforça de servir deux maîtres, il divisa sa maison contre lui-même et causa la ruine du monde.

Nous pouvons voir le danger en nous-mêmes. Il y a peu d'années un de nos journaux les plus populaires menaçait de rouler la France dans « le sang et la boue ». On disait à la France que l'Angleterre avait longtemps hésité entre la France et l'Allemagne, mais que maintenant l'Angleterre avait fait son choix : « La France sera roulée dans le sang et la boue où sa presse se vautre jour après jour... rien de semblable à une entente cordiale ne peut exister entre l'Angleterre et sa plus proche voisine... on lui prendra ses colonies pour les donner à l'Allemagne et à l'Italie... les Français ont réussi à convaincre John Bull qu'ils sont ses ennemis invétérés et que toutes ses tentatives de conciliation sont vaines. »

Ce journal croyait servir les intérêts de la Grande- Bretagne en employant ce langage outrageant. Les termes n'étaient pas inspirés par une joie mauvaise ou par un désir de faire de la réclame au journal. Ils étaient délibérément provoquants parce que la provocation semblait le meilleur moyen d'effrayer un peuple très intelligent et très brave et de l'amener

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à faire ce que le journal désirait — et ce que le journal désirait était à l'avantage de l'Angleterre. Mais un tel langage rendait la tâche d'Edouard VII extrêmement difficile ; il nous rendait méprisables aux yeux des nmeilleurs d'entre les Français ; il aurait très bien pu jeter le peuple français dans les bras de l'Allemagne. Seules la maladresse de la diplomatie allemande et la clairvoyance des hommes d'État français nous sauvèrent à cette époque d'un désastre qui aurait pu être écrasant.

Un tel langage n'aurait jamais été employé si la politique du journal en question avait été fondée sur la morale. En effet, de quelque danger qu'il faille se garder, il n'est jamais juste de s'adresser à un autre peuple dans le' langage d'un matamore. On a toujours tort d'insulter. On a toujours raison d'être persuasif et raisonnable. Aucun avantage remporté par la menace ou l'insulte ne peut être un avantage légitime. Et aucune nation qui emploie la menace et l'insulte ne peut jouir de la confiance de l'humanité.

On a dit d'un propriétaire de journal bien connu qu'il était l'incendiaire du journalisme — « un homme toujours prêt à mettre le monde en feu pour faire une affiche de journal ». Je ne suis pas de cet avis. Je le connais et il fut un temps où je le connaissais assez intimement. Je suis certain qu'il a le plus vif désir de servir son pays. Il a beaucoup de qualités nobles et généreuses. Il a consenti des sacrifices à son idéal de vérité. Il a plus d'une fois risqué la popularité d'où dépend sa fortune pour assurer

un avantage au pays. Et il a eu le courage et l'honnêteté de changer d'avis à plusieurs reprises.

Mais il n'est pas douteux qu'il a commis des fautes graves et pour beaucoup de ses compatriotes il est la sinistre personnification du plus grand danger qui menace la civilisation. D'où proviennent ces fautes ? Elles proviennent de ce que la pensée ne se fonde pas sur une morale inébranlable. Elles proviennent non pas d'un égoïsme personnel mais d'un nationalisme égoïste, d'un nationalisme si sincère et si tranchant qu'il devient absolument indifférent aux lois immuables de la morale. On pense que l'exagération n'est pas un mal si elle tend à une fin patriotique. On pense que c'est un devoir de faire obstacle au progrès si la fin est à l'avantage du pays. La, fin justifie les moyens. Tout doit être sacrifié au grand but poursuivi. Les scrupules sont pour les myopes et la modération pour les timides. En avant, par-dessus le corps de la vérité, par-dessus le corps de la justice, par-dessus le corps du bien et du juste ; en avant, toujours en avant vers le grand but.

Un tel homme, de même que l'empereur d'Allemagne, place le nationalisme au-dessus de la morale. C'est l'erreur la plus fatale. La morale est éternelle. Tout péché contre les lois éternelles est châtié tôt ou tard. Le nationalisme est lui-même un péché contre la morale, car la vie dans sa marche s'écarte de toutes les formes de Fégoïsme et celui qui se met en travers de la vie s'oppose à la volonté de l'univers. L'histoire est faite de ces oppositions. Tout le sang répandu sur les champs de bataille a été ré-

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pandu parce qu'on a résisté au mouvement de la vie, à ce mouvement ininterrompu de l'esprit humain qui s'élève de l'individualis-me et de la tribu vers un idéal de sympathie, de coopération et de fraternité. Il en est de même dans le monde naturel. Animaux ou plantes, tout ce qui vit par la destruction rend les conditions d'existence plus mauvaises pour soi et ses descendants (*). Le mastodonte, triomphe de la force égoïste, n'a existé que pour disparaître. Les musées et les ménageries sont pleins d'exemples qui rappellent que c'est folie de chercher à s'opposer au grand courant central de la vie. Quelque modestes et faibles qu'elles soient, la plante et la bête qui ont quelque chose à donner aux autres prospèrent d'une mianière surprenante et améliorent leur milieu pour leurs descendants, tandis que le mastodonte disparaît et que le lion, le tigre et le loup jettent des regards enflammés à travers les barreaux de leur cage.

Les dernières années du xix® siècle ont été assombries par une expression contraire à la raison, l'expression de Spencer : la lutte pour V existence. Les hommes ne considérèrent plus l'univers comme accomplissant une destinée divine, mais comme errant au hasard, aveugle, brutal, sanguinaire et sans but. Toute la beauté merveilleuse du monde disparaissait sous cette fausse idée que la nature a les dents et les griffes rouges de sang. Beaucoup de personnes ne comprenaient pas que tout autour

(^) The meaning of life, par E. Kay Robinson.

d'elles ce n'était que beauté, tendresse et sympathie, tandis qu'ici et là seulement apparaissaient le massacre et la douleur. Pour elles les champs ruisselaient de sang et les forêts retentissaient de cris de mort. Elles mirent en doute qu'il y eût une Providence. Elles fermèrent leurs livres de théologie pour la dernière fois. De leurs fenêtres obscurcies elles regardaient une lutte pour l'existence qui leur paraissait cruelle et dépourvue de sens.

Certes, il y a une lutte pour l'existence, mais c'est une lutte pour une existence particulière. Et parce qu'il s'agit d'une lutte pour une existence particulière, cette lutte est morale, magnifique et divine. La vieille théologie a disparu, mais le mastodonte aussi. Ce n'est pas un démiurge qui a fait le monde, qui l'a mis en mouvement, puis s'est retiré pour le voir à l'œuvre. Dans la vie même réside l'intention de la vie. C'est dans l'évolution même qu'est la théologie de l'existence. Dès l'origine du temps, avant l'apparition de l'homme sur cette planète, avant la formation du premier cristal, avant toute espèce de cohésion, alors que ce point de l'univers infini était une flamme tourmentée qui tournait dans le silence de l'espace, cet esprit que nous appelons la vie était immanent dans le brouillard et en mouvement vers les fins de la création. Il combattait alors, mais non pas dans une lutte aveugle et incertaine. Il se tissait un vêtement de matière, mais un vêtement particulier et qui devait avoir un emploi déterminé. La flamme s'éteignit. Les mondes prirent forme. Mille formes apparurent sur cette

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