IV AVERTISSEMENT
r auteur ne donne F impression de courir après les paradoxes. Son livre est d'un homme sincère et d'un homme renseigné qui se documente aux meilleures sources. C'est un lii^re qui a le mérite considérable de nous obliger à reprendre les problèmes en considération et à reviser nos jugements. Il se lit avec beaucoup de profit et d'agrément. Nous souhaitons que le lecteur français, à défaut d'agrément, se rattrape sur le profit.
Price Hubert.
Paris, mai 1917b
PREFACE
CERTAINS orateurs et écrivains d'Angleterre, pleins de bonnes intentions, se sont efforcés de réveiller les énergies du pays. Ils ont réussi à donner aux neutres, à nos frères d'au delà des mers, à nos alliés et même à nos ennemis, une impression de la Grande-Bretagne qui, à mon sens, n'est pas seulement trompeuse mais d'unç fausseté monstrueuse.
Je désire montrer sous son jour véritable le caractère de ce grand pays et faire voir son œuvre à la génération présente sous un aspect que l'histoire, j'ose le croire, ratifiera pour la postérité. Ce désir ne provient pas d'un sentiment de vaine gloire, mais d'un sentiment de justice et de ma conviction qu'un orgueil et un enthousiasme légitimes sont des forces dans la vie d'une nation et des forces dont la Grande-Bretagne aura besoin prochainement.
C'est dans cet esprit que j'ai abordé cette étude, sans jamais perdre de vue ni les documents d'hier ni les perspectives de demain et en, m'appliquant
PREFACE
toujours à tirer du passé des leçons pour l'avenir. Les conclusions auxquelles je suis arrivé ont été confirmées et élargies par des conversations que j'ai eues non seulement dans ce pays, mais en Russie, en Scandinavie et en Amérique avec des hommes éminents qui se préoccupent aussi de l'avenir et qui sont convaincus que seule une révolution dans l'esprit humain pourra empêcher la répétition de la tragédie d'aujourd'hui.
J'espère que ce livre contribuera, si peu que ce soit, à créer une « pensée internationale » chez ceux de mes compatriotes qui ont méconnu l'avertissement par lequel Matthew Arnold les exhortait, en 1870, à se préparer à une guerre d'ordre moral et qui, jusqu'à cette heure, sont restés les victimes pitoyables et dangereuses de journaux dirigés par des hommes sincères mais que leurs passions empêchent de voir la vérité dans les questions importantes et même critiques qui ne relèvent ni d'un parti ni d'une nation, mais de l'humanité.
L'avenir est entre les mains du grand public. Il est essentiel à la prospérité des États que le grand nombre pense juste. Les événements qui ont conduit à cette guerre et les sentiments terribles qu'elle a déchaînés prouvent qu'une pensée fausse est le péril suprême de la civilisation. Tout ce que la civilisation signifie pour les plus grands d'entre les hommes est entre les mains des foules innombrables.
Si cette guerre dévastatrice ne modifie pas profondément le caractère intellectuel et moral du grand public de Grande-Bretagne et si nous ne
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nous débarrassons pas de cet esprit querelleur et batailleur qui a engendré chez nous la lutte stérile des factions et qui a transformé l'Europe en une «pétaudière», aucune victoire sur les champs de bataille étrangers ne nous sauvera de la défaite dans notre propre pays.
Il s'agit de choisir, non pas entre le conservatisme et le libéralisme, non pas même entre le progrès et la réaction, mais franchement et nécessairement entre le Bien et le Mal. Il s'agit de choisir entre penser juste et penser faux. De deux choses l'une, ou bien nous devons nous ranger du côté du vrai, du bien et du beau, ou bien nous devons passer aux armées dévastatrices de l'égoïsme et de la convoitise. Dans le domaine moral il n'y a pas de neutralité.
J'ai lieu de croire qu'à la conclusion de la paix l'empereur de Russie renouvellera sa proposition tendant à la limitation des armements. C'est une question qui lui tient à cœur autant que la conquête au profit de la chrétienté de cette grande ville vers laquelle la Sainte Russie est tournée comme vers le berceau de sa foi. L'avenir de la civilisation peut être déterminé dans une très large mesure par l'accueil que l'on fera à cette proposition. Demandonsnous si notre disposition d'esprit nous permet de l'envisager dès maintenant et si notre pensée est en harmonie avec l'esprit qui inspire cette proposition — un esprit profondément persuadé que la fraternité des hommes est l'aboutissement divin de toute l'évolution de l'histoire et la fm divine vers
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laquelle a toujours été tendue Famé de l'humanité».
Croyons-nous réellement que le monde peut être rendu meilleur ou sommes-nous prussianisés au point de tenir la guerre pour une nécessité biologique ?
Cependant même si une proposition de désarmement est couronnée de succès, nous resterons aux prises avec la convoitise, l'égoïsme et l'ignorance. Aucune réforme de la société, quelque bienfaisante et profonde qu'elle soit, ne peut désarmer ces forces dans l'âme humaine. Chaque homme a le devoir de soutenir une guerre dans le silence de ses méditations et c'est de l'issue de ces conflits secrets plus que de tous les changements survenus dans le domaine politique que dépendent la seule paix durable du monde et une sécurité que ne menacent ni la réaction ni l'anarchie.
Chacun d'entre nous, consciemment ou inconsciemment, travaille à la transformation du pays ou à sa ruine «... La guerre actuelle dépasse la lutte dans laquelle ce pays est engagé. Il est une lutte plus vaste, plus paisible et plus cachée, moins rapide dans sa marche, mais non moins décisive en fm de compte et nous devons y jouer notre rôle si nous voulons maintenir notre place ; dans cette lutte, le savoir, le talent et la prévoyance sont aussi indispensables qu'à la guerre. » Cette lutte est une. lutte de l'esprit contre l'esprit et c'est d'elle que dépend révolutio.n de la race humaine.
Harold Begbie.
Septembre 1916.
LE public qui prend ses opinions dans les journaux populaires est persuadé qu'il a'ignore rien des causes de la guerre. Il en est si sincèrement persuadé, dans son ardent patriotisme, qu'il est presque impossible de l'amener à écouter avec si peu d'attention que ce soit et encore moins avec •quelque impartialité le moindre argument qui aille contre ses convictions. Comme il n'est pas arrivé par lui-même à ses convictions, il ne lui vient jamais il l'esprit qu'il devrait en examiner la valeur. Et
(*) Je ne m'occupe que des causes politiques ou contemporaines de la guerre. Ces causes, bien entendu, ont leurs racines dans l'histoire. Du Moyen âge, où l'Empereur était mis presque au rang des dieux, bien qu'il n'eût guère de pouvoir, jusqu'au présent empereur, la pensée allemande s'est développée d'une manière significative pour le reste du monde. Après le romantisme, les philosophes donnèrent à cette pensée sa forme logique, et l'empereur Guillaume II, appuyé sur le militarisme et s'identi fiant avec la divinité, semblait promettre Ja réalisation des espoirs allemands. Il n'y a pas de nation au monde ■qui, même de loin, approche des Germains pour i'émotivité, comme le prouve leur prééminence en musique, qui est l'art le plus près de la nature inconsciente.
comme sa raison n'a joué aucun rôle dans leur formation ou leur développement jusqu'à une conclusion tant soit peu logique, sa raison l'abandonne lorsqu'on lui demande d'examiner si ses convictions ne sont peut-être pas fausses. Pour toute réponse^ il maintient avec une violence accrue des convictions d'emprunt qu'il ne s'est pas assimilées, et déclare avec toute la passion d'ua esprit irraisonnable que quiconque se permet de n'être pas de son avis est ou un grand fou ou un traître à la patrie.
Ces convictions de guerre du grand public peuvent être résumées très brièvement, sans qu'on leur fasse )e moindre tort, car c'est la caractéristique de l'erreur populaire d'être claire et nette. Les Allemands^ nous dit-on, voulaieuxt la guerre, préparaient la guerre, et firent cette guerre avec préméditation. Tout Allemand, nous assure-t-on, est au fond un menteur, un hypocrite, un barbare et une brute. D'autre part, tous les gouvernements britanniques qui ont eu affaire avec cette nation impie, depuis le règne de la reine Victoria jusqu'aux derniers jours de juillet 1914, ont été trompés, dupés et mis dedans par l'astuce allemande et son absence absolue de scrupules (^).
(^) Aucune idée n'est plus fausse que celle qu'on se fait généralement dans ce pays du caractère allemand. C'est le Français qui a l'intelligence froide, logique et implacable dans sa précision — comme le prouvent son incomparable diplomatie et les mérites éclatants de son haut commandement. En réalité, l'Allemand est gouverné par ses émotions. Il a toujours été le plus sentimental des hommes. Le suicide est plus fréquent en Allemagne que dans aucun autre pays, particulièrement parmi les enfants. Les chants et la littérature d'Allemagne sont toujours caractérisés par une émotivité qui, très souvent.
M. F. S. Oliver qui soutient brillamment des thèses fantastiques de ce genre dans son livre populaire (( Ordeal by Battle », adresse du moins ses critiques aux gouvernements unionistes aussi bien qu'aux libéraux. C'est un point qui a échappé, je crois, à l'attention des plus violents disciples de M. Oliver, lesquels seraient certainement très heureux de pendre tous les Libéraux et de passer par les armes tous les Irlandais qui sont au sud du Boyne. Pourtant il est évident que si l'Allemagne méditait la guerre depuis plusieurs années derrière un masque de" paix, les unionistes sont aussi coupables que les libéraux de n'avoir pas f lit ce que M. Oliver estime qu'ils auraient dû faire. D'ailleurs M. Oliver ne semble pas remarquer qu'il se trouve lui-même dans line position gênante, lui qui adopte comme principal héro national un soldat de mérite qui dirigea le ministère d3 la guerre pendant quelques années et qui, malgré l'occasion qui s'offrait à lui, laissa l'armée britannique dans l'état où il l'avait trouvée, au lieu de l'améliorer en vue d'un grand conflit européen (*).
La vérité, ainsi que j'espère l'établir à la satisfaction de tous les esprits raisonnables, la vérité est que toute la thèse du grand public est viciée
dégénère en sentimentalisme. C'est précisément le manque de vigueur intellectuelle qui a fait de l'Allemagne une nation tour à tour molle jusqu'à la flaccidité et féroce jusqu'à l'extrême barbarie. La domination prussienne n'a pas réussi à faire une nation de cette Allemagne sentimentale, parce qu'elle n'avait pas d'autre idéal à lui offrir que celui de la Force. *
(^) Lord Roberts.
par une erreur fondamentale et notoire contre laquelle Burke mit en garde l'humanité dans une maxime mémorable : « Je ne sais pas, dit-il, le moyen de prononcer une accusation cjntre un peuple tout entier. »
Il semble non seulement raisonnable mais parfaitement vrai et, à la lumière violente de cette guerre inhumaine, absolument incontestable que l'Allemagne voulait la guerre. Mais quaad un homme d'Etat du mérite et de la compétence de M. Sazonoff proclame sa conviction que même le chancelier impérial d'Allemagne ne voulait pas la guerre, les personnes raisonnables s'apercevroiit aussitôt qu'il est inconsidéré et aati-scientifique de dire que « l'AUemcigne » voulait la guerre.
Il semble non seulement raisonnable, mais parfaitement vrai, de dire que les Allemands sont les pires des sauvages. Mais quand des Allemands, comme le professeur Fœrster de Munich, sont applaudis par leurs élèves pour avoir dénoncé la tradition Bismarck-Treitschke, les personnes raisonnables conviendront aussitôt qu'il n'est ni juste ni vrai de représenter tous les Allemands comme des sauvages.
Tant que l'opinion britannique restera convaincue que « l'Allemagne » voulait la guerre et que le mot de « Hun )) est applicable à tous les Allemands, nous ne pourrons pas dégager des ténèbres la vérité historique et, ce qui est beaucoup plus grave, les causes qui ont produit cette guerre continueront à agir.
Nous reconnaissons qu'il est extrêmenient difficile de réfléchir sur les Allemands avec calme. Il est presque impossible de le faire avec charité. La conduite du gouvernement allemand a été si honteuse, celle de l'armée et de la flotte allemandes si atroce, et le langage des journaux allemands si dégoûtant, qu'on peut bien pardonner à celui qui exprime la haine la plus ardente de tous les Allemands et qui refuse d'écouter, ne fût-ce qu'un instant, le moindre argument tendant à suggérer qu'il y a des hommes et des femmes vertueux dans cette nation arrogante, trompeuse et barbarement cruelle.
On trouve un exemple frappant de cette difficulté dans un article publié, le 29 juillet 1916, par un de nos journaux les plus raisonnables, un journal libéral qui a toujours tenu le juste milieu entre les violences extrêmes du radicalisme et l'obstruction inerte du conservatisme. Le jour où on apprit en Angleterre que le capitaine Fryatt, du Brussels^ avait été fusillé en Allemagne, ce journal publia un article de tête qui exprimait des sentiments d'indignation et qui disait notaniment :
« Le nom du marin assassiné prend place à côté « de ces autres noms admirables — Louvain, Lusi- « tania, CavelJ, Wittenberg — dont ces deux der- « nières années ont flétri le front de l'Allemagne « moderne comme d'une marque de Caïn. Jamais <( ni le sang ni les larmes ne pourront laver cette «entache. Il y a des actes contre lesquels même la « repentance ne peut rien. »
Or dans une autre colonne le même numéro, le
journal qui vient de marquer d'infamie la nation allemande tout entière, rapporte le récit d'une Anglaise qui a vécu plus de sept ans en Allemagne et qui n'a été relâchée et autorisée à rentrer en Angleterre qu'en 1916. Cette Anglaise exprime toute sa gratitude pour la grande amabilité et la considération dont elle a été l'objet. Ses amis allemands la supplièrent d'aller, dès son retour en Angleterre, prier Sir Edouard Grey de mettre un terme à cette guerre cruelle. Le passage suivant du récit se passe de commentaire :
« J'était la seule Anglaise et je crois la seule « étrangère dans une ville de 35.000 habitants « quand la guerre éclata et j'ai dû signer un papier « promettant de ne pas m'en aller avant la fm de « la guerre. Je n'avais aucune idée de ce que fai- (( saient les autres étrangers dans les différentes ré- « gions du pays et mon isolement me fit regretter « quelquefois de n'avoir pas été internée, car alors « je me serais trouvée en compagnie de mes compa- « triotes. C'était une sensation étrange de sentir que (( j'appartenais à la nation ennemie dans un pays <( où j'avais été si heureuse et où on m'avait témoi- « gné tant de bienveillance, et il me fallut beaucoup « de temps pour m'y habituer. Après avoir signé (( le papier par lequel je m'engageais à rester en « Allemagne jusqu'à la fm de la guerre, j'ai dû « m' annoncer deux fois par jour au bureau de po- (( lice. Cette mesure fut adoucie progressivement « jusqu'à se réduire à une visite bi-hebdomadaire « et j'ai toujours été traitée par l'inspecteur et ses
« subordonnés avec une bienveillance et une cour- « toisie extrêmes. Quand on sut que j'avais l'inten- « tion de quitter l'Allemagne, je n'entendis que des « paroles de regret, et on me dit que je serais « plus « en sûreté en Allemagne, parce que je serais à l'abri « des Zeppelins ». Je n'appris qu'en décembre, par « hasard, que les Anglaises pouvaient partir le 6 « de chaque mois et je retardai mon départ afin « d'attendre le printemps pour voyager. Quand je « partis, au mois de mai, beaucoup de personnes me (( regrettèrent, quelques-unes sincèrement, d'autres « parce qu'elles espéraient que je resterais jusqu'à (( la fin de la guerre, ce qui leur aurait permis de se (( vanter de ce qu'une Anglaise était restée en Alle- « magne de son plein gré, et elles espéraient que je « l'aurais raconté à mes amis anglais qui auraient « compris que les Allemands ne sont pas des barce bares. L'épithète de « barbare » les a piqués au vif. Ils ne peuvent pas l'oublier et c'est avec une « extrême amertume qu'ils y font aUusion. »
Cet exem.ple montre clairement combien nous avons de peine à conduire nos pensées selon la vérité et la justice quand les passions sauvages sont déchaînées et que l'air est embrasé c^es flammes de la haine. On pourrait facilement multiplier les exemples analogues où l'on voit la même personne condamner un peuple entier et, tout de suite après, emprunter à ce même peuple un cas d'héroïsme ou d'humanité ; mais l'exemple cité plus haut doit suffire. Mon but en signalant une difficulté qai m'affecte moi-même au plus haut poiut est de
convaincre le lecteur dont le cœur est, en ce moment, rempli d'indignation et de colère contre l'Allemagne, que s'il voulait réfléchir avec sincérité et vivre conformément à son idéal de morale et de raison, il devrait se rappeler toujours et obstijiément qu'il y a des hommes et des femmes en Allemagne dont les notions de moralité ne sont pas très différentes des siennes, des hommes et des femmes à qui les actes odieux inspirent autant d'indignation et de colère qu'à lui, quand les faits vrais leur sont révélés ou qu'ils ont la liberté d'exprimer leur opinion.
M. Romain Rolland qui, grâce à sa spiritualité, a condamné les atrocités allemandes bien plus efficacement que n'importe qui en France ou en Angleterre, croit passionnément en la régénération de l'Allemagne. Il dit dans son fameux livre Au-dessus de la mêlée :
« Celui qui a vécu dans l'intimité de votre vieille « Allemagne, qui l'a tenue par la main dans les « ruelles tortueuses de son passé héroïque et sor- « dide, qui a respiré ses siècles d'épreuves et de <( hontes, se souvient et attend : car il sait que si « jamais elle ne fut assez forte pour supporter la « Victoire sans trébucher, c'est à ses pires heures « qu'elle se régénère ; et ses plus hauts génies sont (( fils de la douleur. »
Et Romain Rolland dit encore :
« Je sais déjà quelques esprits [en Allemagne] « qui commencent à réclamer les droits de l'esprit <( contre la force. Dans ces derniers temps maintes
« voix d'Allemagne sont venues jusqu'à nous, par « lettres, protestant contre la guerre et déplorant « avec nous les mêmes injustices... Il n'y a pas très « longtemps. je disais à la Foire sur la. Place qui <( encombrait Paris, qu'elle n'était pas la France. « Je dis aujourd'hui à la Foire allemaade : « Vous « a'êtes pas la vraie Allemagne. » Il en existe une « autre, plus juste et plus humaine, dont l'ambi- « tion n'est pas de dominer le monde par la force « et la ruse, mais d'absorber pacifiquement tout ce « qu'il y a de grand dans les pensées des autres races « et d'en rayonaer en retour l'harmonie. »
Des pasteurs ont prêché contre l'égoïsme national, flétri l'immortalité nationale et déaoncé la haine, même au moment où la fureur contre l'Angleterre était à son apogée. Et ces sermons, ne l'oublions pas, sont l'œuvre d'hommes qui croient ce que l'autorité leur dit et qui sont, par conséquent, convaincus que l'Angleterre a machiné cette guerre dans le dessein de détruire la prospérité de l'Allemagne. (^)
C'est en nous persuadant qu'il y a des Allemands de cette mentalité — des Allemands semblables au pasteur qui écrivit une si belle lettre à la mère du jjeune aviateur britannique, lieutenant Savage, qui fut enterré par ses ennemis avec les honneurs militaires — c'est en pensant à ces Alleniands plus élevés de pensée, de cœur et d'âme que, non seulement nous dégagerons la vérité de tant de confusion, mais encore que nous servirons le mieux les
(^) Cf. Appendice, Note A.
intérêts supérieurs de ceux qui viendront après nous. Notre devoir impérieux est de détruire de fond en comble et impitoyablement la caste guerrière d'Allemagne. Renoncer à ce devoir serait le pire des crimes. Mais il n'est pas moins de notre devoir, et de notre sagesse, de délivrer et d'affranchir de la perfide tyrannie de la caste guerrière ces millions d'Allemands qui détestent la guerre aussi sincèrement que nous et qui ont horreur autant que nous des atrocités impies, commises sur l'ordre de cette caste. Pour le moment, ces millions d'Allemands se taisent dans l'ignorance de la vérité. Quand ils sauront tout et qu'ils seront libres de parler, l'Europe saura qu'il y a encore une conscience en Allemagne.
Si l'on veut ^comprendre la diplomatie britannique depuis lé temps d'Edouard VII jusqu'à la rupture des relations avec l'Allemagne en août 1914, il est, avant tout, nécessaire de reconnaître qu'il y a deux Allemagnes et non une seule Allemagne. Faute de reconnaître et d'accepter ce fait capital, i] est absolument impossible de comprendre la politique de la Grande-Bretagne et il est non moins impossible de s'attendre à voir sortir quelque bien du naufrage de la guerre. Les résultats immédiats de la guerre sont la dévastation et la mort, la souffrance et la douleur, le désert et la ruine. Et l^s prochaines moissons de l'Europe seront des moissons de haine et de sang, avec une perspective d'anarchie sans fin, à moins que, reconnaissant qu'il y a deux Allemagnes, les habitants de ce pays ne s'appliquent
de toutes leurs forces à rendre la victoire de l'une des deux Allemagnes sur l'autre aussi complète et définitive que leur propre victoire sur les deux Allemagnes réunies dans la même armée.
Il y a une Allemagne arrogante, stupide, grossière et immorale — une Allemagne vile d'âme et de cœur, une Allemagne qui ne respecte ni Dieu ni diable, qui aime la guerre comme une maîtresse, qui tient que la force est l'arme suprême du progrès, et qui se croit la nation élue. Cette Allemagne, représentée par la caste guerrière prussienne, organisatrice et toute puissante, a été détestée par l'autre Allemagne autant que par le reste du monde ; et c'est cette Allemagne qui a outragé la conscience de l'humanité et qui a voué le nom de l'Allemagne à la risée et au mépris. L'autre Allemagne n'est peut-être pas très aimable, ni très modeste, ni très séduisante, ni très raffinée, mais elle est au moins pacifique. Et c'est cette autre Allemagne qui a lutté pour maîtriser les trafiquants de la guerre, c'est cette Allemagne, et non pas l'autre, qui a fait de l'Allemagne un des premiers pays du monde. C'est cette Allemagne, et non l'Allemagne militariste, qui a enrichi la science et la philosophie, qui a développé son commerce dans tous les pays et qui a résolu quelques-unes de ces questions sociales qui font encore le désespoir de nations plus démocratiques. Cette Allemagne est d'une persévérance et d'une gravité extraordinaires. Elle pense profondément, elle se dominée, elle est économe.
extrêmement sensible, docile. Ce n'est plus l'Allemagne d'il y a cinquante ans ; c'est une Allemagne corrompue par la prospérité, de fibre plutôt grossière et à qui manquent les profonds et solides fondements de moralité qui rendirent l'ancienne Allemagne si puissante et si plaisante — mais ce n'est pas une Allemagne guerrière. Bien qu'elle ait très peu de ce courage entreprenant qui est presque essentiel au commerce, elle a néanmoins réussi, par sa seule assiduité et par sa discipline, à conquérir pas à pas une place dans le commerce mondial, au point de faire de l'Allemagne une des plus riches nations. Et nos principaux hommes d'affaires ne semblent guère douter que si cette Allemagne pacifique et laborieuse avait pu continuer son travail sans être violemment interrompue par la guerre, l'Allemagne ne fût devenue, en peu d'années, le plus riche pays du monde (^).
Une des forces qui ont livré cette Allemagne pacifique au pouvoir de l'Allemagne militariste, qui s'en est servi comme d'une arme terrible contre la paix du monde, est précisément la même force qui, en Angleterre, a continuellement trompé et égaré
(1) M. F. W. Wile, correspondant du Daily Mail à Berlin, qui a vécu treize ans en Allemagne et s'y est fait beaucoup de vrais amis, est un garant sérieux de l'existence de cette Allemagne pacifique. M. Wile, qui est Américain, dit dans son livre The Assault (Heinemann) qu'il a vu de ses propres yeux le peuple allemand « littéralement traîné au combat contre sa volonté et malgré son épouvante. Je leur ai entendu dire qu'ils considéraient cette guerre comme cruellement inutile et qu'ils ne la désiraient pas. Ils ne demandaient qu'à jouir des bienfaits de la paix... »
l'opinion publique. Ce sont les journaux honnêtes au point de vue patriotique, mais ignorants des choses internationales, qui ont fini par jeter l'Allemagne pacifique dans les bras de l'Allemagne belliqueuse. En Angleterre, les journaux fomentaient la haine contre l'Allemagne en citant les écrits de ceux qui, en Allemagne, étaient animés contre eux des mêmes sentiments ; ils illustraient ainsi inlassablement la principale thèse de ces mêmes Allemands qui soutenaient que la politique étrangère de l'Angleterre visait, avant tout, à la destruction de la puissance allemande. Et il n'y a pas besoin d'avoir beaucoup d'imagination pour comprendre comment cette thèse devait finir par entraîner l'Allemagne pacifique : il n'y a qu'à considérer la situation géographique du pays et à songer que cette thèse était soutenue au moment où la menace de guerre se faisait de plus en plus sensible sur ses deux principales frontières.
Cependant les journaux qui ont le plus contribué à égarer l'opinion britannique, malgré leurs intentions patriotiques, sont moins responsables des douleurs et de la désolation de cette guerre que les journaux militaristes d'Allemagne qui ont tout fait pour tromper la démocratie allemande.
Personne ne dira que les Allemands, d'une manière générale, sont des fous. C'est pourquoi quand nous voyons la grande majorité des Allemands affirmer que cette guerre ^eur a été imposée — et ils l'ont affirmé dès le début de la crise — nous devons, ou bien admettre que tous les Allemands,
n'étant pas fous, sont hypocrites, ou bien tâcher de comprendre leur pensée. Il est inadmissible que tous les Allemands soient des hypocrites. Aucun homme intelligent ne peut songer à lancer une accusation aussi absurde contre tout un peuple (^). Nous devons donc tâcher de comprendre ce que veut dire un Allemand intelligent et honnête, un homme comme Eucken, par exemple, quand il affirme que la guerre a été imposée à son pays.
Il veut dire que l'alliance franco-russe menaçait l'existence nationale de l'Allemagne au point qu'il était nécessaire pour l'Allemagne de frapper un coup, alors qu'elle était forte et que ses ennemis n'étaient pas encore prêts à l'attaquer. Pour lui, c'est une guerre offensive et défensive. Il est non seulement honnête vis-à-vis de lui-même, mais parfaitement logique quand il affirme qu'une guerre offensive peut être une guerre défensive. Et si nous admettons que l'alliance de la Russie, de la France et de la Grande-Bretagne était une alliance qui visait à la destruction de la prospérité allemande, nous devons convenir, si nous sommes justes, que cette guerre qui nous semble si manifestement une guerre d'agression allemande, peut très bien apparaître aux yeux d'un Allemand comme une guerre défensive.
Le 24 juillet 1914, le professeur Hans Delbruck, ministre et ami de l'empereur, publia une « lettre
(^) « Je ne crois pas que la moyenne d'hypocrisie soit beaucoup plus élevée en Allemagne qu'ailleurs dans le monde. » F. W. Wite, op. cit.
ouverte » qu'il avait reçue d'un collègue russe, le professeur Mitrosanoff, et qui contenait le passage suivant :
« Il ne faut paâ oublier que l'opinion publique « joue en Russie un rôle très différent de celui qu'il (( jouait il y a une dizaine d'années. Elle est de- (( venue une force politique. La haine contre les (( Alleniands est dans tous les cœurs et sur toutes « les lèvres. Rarenient opinion publique fut plus « unanime. »
Presque au mênie moment où paraissait cette lettre menaçante, le professeur Schiemann, conseiller confidentiel de l'empereur pour 1^ politique mondiale, jetait de l'huile sur le feu anti-russe, selon l'expression du correspondant du Daily Mail. Il déclarait :
« Nous avons des raisons de croire que le but « caché de la visite du président Poincaré au Tsar « était de transformer la Triple Entente en Qua- « druple Alliance par l'adjonction de la Roumanie, « contre l'Allemagne. »
M. Frédéric Wile télégraphia au Daily Mail : « La Bourse s'est fermée au milieu d'une grande « angoisse et on exprime les craintes les plus vives (( au sujet des événements que peut réserver la fin « de la semaine. » (^) Et il faut qu'on sache que M. Wile a le courage de dire : « Je doute quen Aile- « magne un homme sur dix mille ait jamais entendu « parler de Bernhardi a^ant le mois d'août 1914. »
(*) The Assaulti op. cit.
Le professeur A. F. Pollard nous a récemment expliqué ce que les Allemands veulent dire quand ils disent que cette guerre est une guerre défensive.
« La combinaison de l'offensive stratégique avec (( la tactique défensive signifie que, stratégique- « ment, on met l'ennemi dans une position teUe (( qu'il est obligé d'attaquer ou de se résigner à une « retraite certaine et à la reddition. Daus uq sens, « notre commandement de la mer et la situation « géographique de la Russie et de la France mettaient (( l'Allemagne dans cette position ; c'est ce qu'elle ({ veut dire quand elle accuse notre politique « d'en- « cerclement » et qu'elle prétend que malgré son (( ultimatum à la Russie et à la France et malgré « son invasion de la Belgique, ce sont les Alliés qui « sont les agresseurs : elle devait attaquer, dit-elle, (( pour se défendre contre le cauchemar dont la (( nature l'avait enveloppée. C'est ainsi que « Charles I^^ monta sur l'échafaud pour défendre, (( dit-il, sa liberté, parce qu'on ne lui permettait « pas de faire ce qu'il voulait. »
Le fait est que même un Allemand militariste peut très honnêtement croire que cette guerre offensive est une guerre défensive. Il peut faire le \ rêve de grandes conquêtes ; il peut voir dans l'avenir son pays occuper la première place dans le monde ; il peut se vanter de ces perspectives comme un poltron chante dans la nuit pour se donner du courage ; mais avant la guerre trois choses préoccupaient beaucoup plus directement même un chauvin pangermaniste : les légions de l'empereur
de Russie, sur une frontière, l'esprit intact de la bravoure française, sur l'autre, et la flotte sans égale de la Grande-Bretagne derrière la diplomatie de la Downing Street.
Les journaux qui en Angleterre ont continuellement attiré- l'attention sur les manifestations du parti de la guerre en Allemagne et qui, depuis le début de la guerre, au lieu de demander pardon sur la tombe de la jeunesse immolée, ont sans cesse proclamé, pour se faire de la réclame : « nous l'avions bien dit » — ces journaux, non seulement ont contribué puissamment à provoquer la guerre, mais par leur attitude au début de la guerre ils ont jeté toute la démocratie allemande dans les bras du parti de la guerre.
Le chef socialiste suédois, M. Branting, qui est un ami sincère de notre pays et dont nous reconnaîtrons un jour les services comme ils le méritent, m'a dit au printemps de cette année (1916) que notre plus grande faute avait été de proclamer, dès le début de la guerre, qu'il fallait envahir et détruire l'Allemagne. Il m'a dit avoir reçu de nombreuses lettres de ses amis socialistes d'Allemagne qui justifiaient leur alliance avec le parti de la guerre en citant les menaces les plus violentes de nos politiciens et de nos journalistes. « Que devonsnous faire, disent ces socialistes allemands, quand l'Angleterre déclare qu'elle veut nous envahir et détruire notre commerce ? C'est ce que nous ont toujours dit nos Junkers et nous voyons maintenant que c'est la vérité. » M. Branting m'a certifié que
si nous avions gardé notre sang-froid et publié un manifeste affirmant que nous n'en voulions pas au peuple allemand, que nous ne songions pas à détruire la prospérité allemande, ni à violer les habitations allemandes, mais que nous n'en voulions qu'aux tyrans de la démocratie allemande et que nous voulions les combattre jusqu'à ce qu'ils capitulent, nous aurions provoqué une scission en Allemagne et il aurait été impossible pour le parti de la guerre de garder son pouvoir. Mais les journaux anglais qui, avant la guerre, affaiblirent la propagande pacifiste des socialistes allemands, détruisirent entièrement dès le début de la guerre la puissance énorme de la social-démocratie allemande en la poussant dans les bras du parti de la guerre. C'est pourquoi, au lieu de combattre une machine de guerre, il nous a fallu combattre une nation très intelligente, complètement disciplinée, qui ne faisait qu'un seul corps, et qu'irritait jusqu'à la fureur et à la rage .la conviction d'avoir été trompée par l'Angleterre (^).
Pendant que les journaux criaient triomphale-
(^) On a fait aux Allemands un portrait si absurde de Sir Edouard Grey que nous avons peine à croire que quelqu'un puisse sérieusement le croire fidèle. Mais la légende se répète avec trop de naïveté pour qu'aucun doute soit possible. La crédulité d'un public ignorant et habitué à accepter une autorité sans contredit semble n'avoir pas de limites. Pour ces gens, notre ministre des affaires étrcuigères est le mal en personne. C'est un personnage ténébreux, inventif et puissant, pénétrant et sans scrupules, le Méphistophélès de la diplomatie. Il commande la politique du Royaume-Uni, mène les autres puissances alliées par le nez et ne vit que pour détruire l'Allemagne. Tel est le portrait esquissé par ceux qui font autorité, complété par de zélés pamphlétaires, fidèlement reproduit par les journaux et aveuglément accepté par le public. » D"^ A. Shadwell [Hibbert Journal),
ment en Angleterre : «Nous vous l'avions bien dit ! » le parti de la guerre en Allemagne adressait le même reproche aux socialistes allemands. Lui aussi il a averti ; lui aussi il a prêché ; et voilà que l'événement lui donne raison : l'Angleterre voulait cette guerre, la diplomatie anglaise a préparé cette guerre. Avec la Russie et la France prêtes à combattre avec et pour elle, l'Angleterre, l'ennemie principale, travaillait continuellement à détruire la prospérité d'une puissance qui avait osé rivaliser avec elle en grandeur commerciale. « Nous ç>ous V aidions bien dit ! »
L'empereur d'Allemagne n'est ni un fou ni un hypocrite. Il est instable, émotionnable, très sujet aux craintes et aux soupçons ; mais il n'est pas un fou et il n'est pas un hypocrite. Lui qui lutta probablement pour la paix et qui tint tête à diverses reprises au parti de la guerre dans son pays, jusqu'à mettre sa couronne en péril, il était intellectuellen^ient converti aux vues du parti de la guerre dès l'été 1913. Il se convainquit que le parti de la guerre avait raison et que le parti de la paix avait tort. Dès ce moment, travaillé par une crainte plus grande encore que celle du péril jaune qui l'avait oppressé pendant des années, cet homme impulsif et obsédé attendit, guettant le moment favorable pour tirer l'épée. Quand il tira l'épée, il crut en son âme et conscience qu'il le faisait pour la sûreté de son pays menacé par, la Russie et la France, et au fond par la Grande-Bretagne. Sa conversion, que
nous examinerons plus en détail, peut illustrer la conversion beaucoup plus grave des socialistes allemands à l'évangile du parti de la guerre. Le ralliement de l'empereur au parti de la guerre est la conversion d'un Allemand à l'idée qu'il ne fallait pas avoir confiance en l'Entente et que seule une offensive rapide et violente pouvait empêcher une destruction lente et impitoyable.
Avant d'aborder cette étude, que le lecteur veuille bien songer aux journaux anglais qui fournissent au grand public ses opinions faciles et dont le témoignage tient lieu de vérité historique à ce public, même lorsqu'il s'agit d'événements de la plus grande importance nationale.
Au début de la gtierre, nous avons été menacés par des grèves qui semblèrent devoir paralyser notre puissance de combat. Les mineurs et les che.minots parurent considérer leurs griefs comme plus importants que l'issue de cette lutte formidable, engagée non seulement pour la liberté, mais pour l'avenir de la civilisation. Nous avons assisté à un spectacle sans précédent, je crois, dans l'histoire^ le spectacle offert par des hommes libres refusant de prêter leur concours indispensable à la lutte contre une tyrannie odieuse, et tandis que cette tyrannie triomphait d'une démocratie voisine . et menaçait même de triompher de leurs propres fils et de leurs propres frères, ces hommes faisaient bande à part pour augmenter leur salaire de quelques sous.
Plus tard nous avons assisté à un autre spectacle^
moins grave et moins inconcevable, mais triste à plusieurs égards et qui révélait, lui aussi, un trouble profond dans la vie nationale. Nous avons vu de jeunes hommes refuser de s'engager dans l'armée de leur pays quand le pays, non seulement leur offrait une récompense infiniment supérieure à celle que reçoivent les soldats allemands qui combattent pour la tyrannie, mais encore les appelait d'une manière pressante et instante.
Or, quelle fut l'attitude des journaux populaires d'Angleterre en face de ces faits effrayants ? Une attitude d'indignation et de mépris. Ils auraient voulu fusiller les meneurs des grévistes, proclamer la conscription des ouvriers et la loi martiale. C'està-dire qu'ils auraient voulu prussianiser la démocratie britannique. Mais c'étaient précisément ces journaux qui, plus que toute autre influence en Angleterre, avaient créé cet état d'esprit dans la classe ouvrière. Celle-ci ne se serait jamais conduite comme elle le fit pendant ces heures de grave épreuve, si elle avait été instruite, prospère et contente de son sort. Mais tous les efforts du parti libéral tendant à élever la démocratie et à améliorer son sort ont été combattus précisément par ces journaux. Le parti libéral a combattu pendant dix ou douze ans, peut-être pas très intelligemment, mais du moins sérieusement et avec ardeur, pour organiser et éduquer la démocratie, pour la rendre saine et contente de son sort. Mais tous ces efforts des libéraux pnt été combattus par le parti dont les journaux représentent le mieux parmi nous ce
que Matthew Arnold appelait avec un juste mépris « l'esprit de la classe moyenne anglaise ».
Le contrôle du commerce des liqueurs a été combattu par ces journaux. De même la réforme des habitations. De même la loi sur les assurances et les retraites ouvrières. Tous les efforts que le parti libéral a faits pour embellir les hideuses conditions d'existence de la classe ouvrière, pour augmenter le confort et le bien-être de ces millions de déshérités, pour les délivrer de l'ignorance et de la tentation, pour les fortifier de corps, d'esprit et d'âme, pour développer le contentement et la prospérité parmi ceux qui sont notre principale source de richesse, qui contribuent le plus à notre revenu national, et qui constituent la défense suprême du pays contre ses ennemis — tous ces efforts ont été combattus avec une violence et une déloyauté politique extrêmes par ces mêmes journaux. Et quand les ouvriers se révoltèrent en une heure de crise, le -i-emède proposé par ces journaux ne fut ni la discussion ni l'appel aux bonnes volontés, mais l'argument prussien de la force.
Est-il sage de puiser ses opinions à une telle source ? Sera-t-il sage de mettre sa conscience politique en de telles mains, après la guerre, quand nous entreprendrons la tâche périlleuse de reconstruire parmi les ruines de la civilisation européenne ? Déjà ces mêmes journaux, malgré la terrible leçon que cette guerre écrit en lettres de sang devant leurs yeux, mènent une violente campagne contre un homme qui élève la voix pour nous
exhorter à nous préparer à une lutte d'ordre spirituel après la guerre. L'histoire de Lord Haldane constitue une partie essentielle de cette étude, car il est d'un certain point de vue le principal protagoniste de ce drame mondial. Mais il est opportun de nous demander, dès maintenant, quelle doit être la mentalité de ces journaux anglais qui attaquent, comme s'il était le pire représentant de l'espèce, un homme de qui Lord French a dit que ce pays lui doit une dette infinie de gratitude, un homme à qui un souverain aussi sage qu'Edouard VII a fait confiance plus qu'à aucun autre ministre contemporain, puisqu'il le chargea des tâches les plus difficiles et le fit le confident des desseins qui lui tenaient peut-être le plus à cœur.
Je tiens que les injures déversées par les journaux sur Lord Haldane sont un des signes les plus graves et les plus inquiétants de notre incompréhension nationale. Je ne puis croire qu'il soit possible, dans n'importe quel autre pays de l'Europe, qu'un homme d'Etat aussi éclairé et aussi distingué, un homme qui plus que n'importe qui dans ce pays a préparé l'arme qui a déjoué le plan de l'Allemagne dès le début, et qui a travaillé avec tant de distinction dans différents domaines pour la grandeur de ce pays, puisse être attaqué d'une manière aussi scandaleuse et aussi infâme par des journaux populaires. Les injures de quelques journalistes ont peu d'importance ; mais que tant de personnes appartenant aux classes plus ou moins cultivées de ce pays supportent ces injures et permettent à ces
journaux de penser pour elles et de décider pour elles, c'est, je le répète, un des signes les plus graves et les plus inquiétants de notre incompréhension nationale.
L'ami et le conseiller de confiance d'Edouard VII^ un Lord Chancelier, un grand ministre d'Etat, un philosophe de mérite, un grand savant, un publiciste dont la réputation est mondiale, est traité, avec l'assentiment de la classe soi-disant instruite de ce pays, comme s'il méritait d'être pendu pour crime de trahison, comme s'il était un véritable Judas, et cela publiquement, continuellement et brutalement, par quelques journalistes dont les noms sont totalement inconnus en dehors de l'arrière-boutique de la Presse.
Dans quel triste état moral et intellectuel doit se trouver un pays pour qu'une bande de pareils jourréalistes puisse chasser du pouvoir, en plein triomphe, un homme qui a sauvé de l'invasion les côtes de la France, permis à la France de compléter ses préparatifs militaires, et assuré à son pays les ressources nécessaires à la levée d'immenses armées de volontaires. Lord French, quia dit que l'armée britannique d'août 1914 était la plus belle armée qui ait jamais vu la lumière du soleil, qualifie Lord Haldane de « grand et éminent homme d'Etat ». Partout où j'ai été, en Scandinavie et en Russie, on convenait que la glorieuse et immortelle armée britannique d'août 1914 avait sauvé le monde. Sir Alfred Keogh, dont l'administration du corps médical de l'armée royale est un des plus grands triomphes d'organi-
sation réalisés au cours de cette guerre épouvantable, attribue tout le mérite de ce qu'il a été en mesure d'accomplir à la sympathie et à l'enthousiasme de Lord Haldane : « C'est l'arrivée de Lord Haldane au pouvoir qui a assuré le triomphe définitif de l'organisation sanitaire de l'armée. » Mais tout cela importe peu aux journalistes qui ont reçu pour mot d'ordre d'injurier, de vilipender et d'exterminer Lord Haldane. Les affiches sont imprimées, les faits mutilés, les manchettes sont prêtes, les violents articles de tête sont écrits — et le public d'Angleterre est hypnotisé au point dé croire que ce « grand et éminent homme d'État » qui — si l'on peut dire de quelqu'un qu'il a sauvé l'Europe de la malédiction de la domination prussienne — a sauvé la situation pendant les seuls jours de péril réel et immédiat, est un ami de l'Allemagne, un traître dont la seule présence dans le pays est un outrage et une menace ! Lord Haldane prend la parole à la Chambre des Lords sur la question de l'éducation et il est immédiatement mis en demeure par un duc d'avoir à se justifier des accusations formulées par des journalistes irresponsables (^) ; et la même semaine, tout le pays — l'Angleterre moderne, notre Angleterre du xx^ siècle — est placardé d'affiches portant ces mots : « Prenez garde à Haldane. »
(^) « Cette manière grossière de reprendre Lord Haldane quand, après un long silence, il a pris la parole dans la Chambre Haute du parlement britannique pour parler de la réforme de l'éducation, une question oîi il fait autorité dans le monde entier, lui vaudra des sympathie dans d'autres pays encore que le sien » [New-^ork Times).
Au commencement de la crise, en 19i4, les affiches du même journal (placardées d'un bout à l'autre du pays) portaient une inscription très différente. Ce n'était pas : « Prenez garde à Haldane », mais (( Au diable la Serbie. »
Ce n'est pas une bonne excuse que d'alléguer qu'on n'a pas le temps d'approfondir ces questions. On devrait n'avoir ni le temps ni l'envie de lire des journaux ignobles. L'existence même de pareils journaux, qui pourraient à peine exister dans une société cultivée et qui prospèrent d'une manière excessive dans la nôtre, suffit à condamner le grand public. Les personnes qui achètent et lisent ces journaux ignorants et qui se laissent égarer par eux nous révèlent la cause de tout ce qui paralyse nos efforts et fait de nous de stupides insulaires. Au lieu de marcher avec le progrès, le grand public de ce pays est le défenseur de l'obscurantisme.
L'homme moyen est souvent d'un très bon naturel ; dans sa sphère spéciale, il peut être capable et même intelligent ; mais il manque d'idées, il se laisse mener par ses préjugés, et non seulement il exprime des opinions décousues, mais souvent il agit en vertu de ces opinions dans des questions qui échappent à sa compétence. Il reproche aux libéraux de n'avoir pas, pour empêcher la guerre, adopté les mesures que précisément il ne cesse de condamner chez les Allemands. Il dénonce les promoteurs de guerre allemands avec la sincérité et le mépris dont il a paralysé les efforts de ceux qui, dans son pays, travaillaient pour la paix. Il accuse les classes
ouvrières de son pays de manquer de discipline et ne voit dans la discipline du peuple allemand qu'une lâcheté servile. Il invoque toujours la loi et condamne la violence, mais il encourageait l'Ulster à s'armer contre la loi de son propre pays, fût-ce avec le concours de l'Allemagne. Il loue la loyauté de l'Afrique du Sud, à qui il refusait de se gouverner elle-même, et il exprime son horreur quand l'Irlande se révolte, alors qu'il a réussi à l'empêcher jusqu'ici de se gouverner elle-même (^). Il maudit le chancelier allemand qui appelle chiffon de papier un traité solennel, mais il pousse une minorité irlandaise à déchirer une loi du Parlement. Il supplie Lord Kitchener de sauver le pays, et le moment d'après il voudrait le faire fusiller pour incompétence. Il discrédite le ministère ^de la guerre, le département de l'aviation et le gouvernement, ce qui émeut nos alliés et encourage nos ennemis, et en même temps il demande que la propagande montre aux pays étrangers que l'Angleterre a pris toute sa part de la lutte. Il est persuadé que les classes ouvrières sont portées à l'ivrognerie et à la paresse, dépourvues d'honnêteté et de tout sens patriotique, et il voudrait empêcher Lord Haldane d'améliorer notre système d'éducation. Il ne croit pas que notre système d'éducation ait besoin d'amélioration, parce qu'un gentilhomme a dit à la Chambre des Lords que les Anglais ont fait preuve de bravoure et d'adresse sur le champ de bataille. Il déclare sa
{*) Cf. Appendice, Note B.
conviction absolue que l'Anglais, à tous égards, l'emporte sur l'Allemand, mais il voudrait élever une barrière douanière contre l'invasion du marché anglais par le commerce allemand. Il salue un politicien travailliste d'Australie comme un génie envoyé du ciel, mais, dans son propre pays, il ne saurait pendre assez tôt 1' « agitateur ». Il a couvert de calomnies et d'injures le vénérable pasteur qui a déclaré au commencement de la guerre que des femmes de la rue empoisonnaient les soldats ; mais quand le mal a été fait il a demandé à grands cris la suppression du trafic illégal de la cocaïne. Il a considéré les clubs de nuit et les music-halls comme des maux nécessaires, jusqu'au jour où ils ont porté atteinte aux forces des soldats qu'il payait pour sa défense. A ses yeux tout mal est nécessaire, jusqu'au moment où sa sûreté ou sa bourse sont menacées. Il ignore tout de la littérature, de l'art, de la science, de la nature et des autres natioQS. Il n'a aucun sentiment de ce qui est beau et aucun respect pour ce qui est saint. 11 vit dans une villa qui est une honte pour l'architecture, entouré de meubles qui sont un crime contre l'esthétique, et il est si entièrement satisfait de sa manière de s'habiller, de manger, de se conduire et d'élever sa famille que quiconque règle sa vie sur d'autres principes lui semble un imposteur ou un poseur. Et parce que son fils ne prend pas la fuite sur le champ de bataille, il croit que son fils satisfait à toutes les exigences de la vie moderne.
C'est l'existence de cet Anglais content de soi et
de second ordre, qu'on- retrouve dans toutes les classes de la communauté, la plus haute comme la plus basse, qui menace d'une manière extrêmement grave le développement de notre grandeur nationale. N'était l'influence silencieuse de l'Anglais cultivé, juste, ayant de la modestie et le sentiment de l'honneur, qui est peut-être le plus beau et qui est en tout cas le plus agréable représentant de la race humaine, n'était l'ardeur du parti travailliste et n'était l'enthousiasme pour les réformes morales qui caractérise le mouvement féministe, tous ceux qui connaissent les conditions intellectuelles de ce pays pourraient presque désespérer de son aveair. En effet, malgré les admirables qualités du caractère anglais, qualités séculaires de gravité inébranlable et de noble simplicité, qui se manifestent dans les circonstances difficiles et qui n'abandonneront jamais le plus ignorant et le dernier d'entre nous chaque fois qu'il s'agira de faire preuve de courage et d'endurance, quiconque a étudié la littérature, le théâtre, la musique, la morale et les manières de la période contemporaine conviendra qu'en tant que nation nous ne sommes pas à la hauteur des lourdes nécessités de l'âge dans lequel la destinée nous a appelés à jouer un rôle décisif. Même cette grande guerre n'a pas réussi à rendre la nation dans son ensemble raisonnable, sérieuse et désintéressée. Il y a encore parmi nous, non seulement de la légèreté et de la frivolité, mais un égoïsme arrogant et une ignorance sans vergogne.
Cependant beaucoup de nos qualités sont si
belles et si magnifiques que si nous pouvons arriver à comprendre, comme les meilleurs de la nation l'ont fait dès le début, le caractère véritable et durable de cette terrible lutte contre les puissances centrales, nous aurons à cœur d'accomplir la> tâche difficile qui nous incombe dès maintenant, savoir la reconstruction de ce que 1<? guerre détruit chaque jour aussi bien dans l'Angleterre non envahie que dans les territoires envahis de France, de Pologne, de Serbie et de Belgique : l'édifice moral de la civilisation. Que nous ayons cette grande tâche à cœur et la volonté de l'accomplir — les talents nécessaires se manifesteront aussitôt, car aucune nation n'est composée de meilleurs éléments (^).
Cette guerre est d'ordre moral. Pour tous ceux qui étudient l'histoire et la philosophie, elle n'est qu'un épisode de la lutte éternelle de ces deux puissances spirituelles que nous appelons l'ignorance et le savoir, le mal et le bien, la haine et l'amour. C'est l'éruption d'un volcan dont les flammes cachées et assoupies ont été nourries par les pensées, les paroles et les actions de l'humanité depuis la première génération du monde. Nous, les hommes de la présente génération, qui avions pour nous mettre en garde et pour nous instruire une longue et désastreuse histoire, et alors qu'il est en notre pouvoir d'apaiser, d'étouffer et d'anéantir les flammes infernales, nous sommes de toutes les générations la plus coupable. C'est notre génération qui, plus que
(ï) Cf. Appendice, Note C.
toutes lés autres, a nourri le volcan. Nous aurions pu laisser s'apaiser peu à peu les anciens foyers du mal, mais au lieu de cela nous avons jeté aux démons invisibles dé la haine, du carnage et de la mort toutes les pensées et toutes les paroles qui étaient les plus propres à amener le malheur sur nos enfants. Et maintenant, pendant que nos enfants combattent pour nous, souffrent pour nous, saignent et meurent pour nous, les Allemands chantent leur hymne de haine et les Anglais projettent la destruction du commerce allemand. Nous n'avons pas encore compris la grande leçon de cette guerre. Du point de vue économique, il est permis d'appeler cette guerre une lutte entre l'Angleterre et l'Allemagne — « entre les deux Empires qui, justement parce qu'ils sont tous deux les héritiers du dieu Odin, sont condamnés à cette formidable lutte » (Cramb). Mais il y a un Dieu plus grand qu'Odin, un Dieu qu'un Allemand plus noble que Treitschke s'est efforcé de suivre dans la marche mystérieuse de l'humanité vers la vérité, la beauté et la bonté : c'est le Dieu d'Amour. Quiconque voit plus loin que la surface des choses, quiconque sait que l'industrialisme, la course aux profits, l'augmentation des revenus et la grandeur impériale ne peuvent être le but de l'Absolu, comprendra qu'il s'agit d'une lutte — à mort — entre l'Esprit du Bien et l'Esprit du Mal. Si l'on étudie avec crainte et respect les manifestations de cette guerre colossale, on ne parlera pas à la légère d'une lutte entre l'Angleterre et l'Allemagne pour le commerce mon-
cial, mais d'une lutte entre le Christ de Russie et le Satan de Prusse.
Les Anglais ont à peiae commeacé à comprendre,, je crois, que de toutes les nations du monde la Russie, seule, a gardé « le secret du Christ ». Les nations latines se sont appliquées à mainteair les formes et la discipline de la religioQ. Les nations protesta Qtes ont fait des efforts magnifiques pour la défense de la morale. Mais seule, la Russie a su garder la flamme sacrée de la simplicité inestimable dont le Christ a enrichi la race humaine. La Russie croit, avant toute chose, que Dieu est Amour. Ce n'est pas un vain mot pour elle. C'est le centre ardent de sa vie. Et parce qu'elle croit que Dieu est Amour, elle croit que tous les hommes sont destinés à devenir les enfants de Dieu, que toutes les nations et toutes les races de la terre formeront un jour une grande fraternité. L'enseignement de la Russie n'est pas : Fais cela, mais : Aime. Elle se consume dans la joie et la beauté d'aimer, et prête peu d'attention à la moralité. Si un homme aime Dieu, il sera bon. Chercher à être bon en dehors de cet amour, c'est arriver à un pauvre résultat, à un résultat qui pourra être mauvais et même repoussant. Tandis que ceux qui aiment, qui s'attachent à l'idéal d'amour, qui pensent à l'amour et qui rêvent d'amour, qui ont faim et soif d'amour, qui noient leur âme dans la pensée de l'amour absolu, il leur sera impossible de se conduire d'une manière mesquine ou avec bassesse.
Bernhardi déclare qu'Allemagne signifie lutte et
guerre. « Il est fou, disait Frédéric le Grand, et la nation est folle qui, ayant le pouvoir de frapper ses ennerais à l'iniproviste, ne frappe pas un coup mortel. » Que répond l'Angleterre à cette profession de foi satanique ? Lord Roberts a dit : « L'Allenmagne frappe quand l'heure de l'Allemagne a soïmé... C'est une excellente politique. C'est ou ce devrait être la politique de toute nation préparée à jouer un grand rôle dans l'histoire. » Or, que dit Satan : « Toutes ces choses je te les donnerai si tu veux te mettre à genoux devant moi et m'adorer. » Et que dit la Russie ? ; « Tsargrad (Constantinople) ne peut pas être séparée de l'idée du Royaume de Dieu. »
La Russie qui a fait plus de guerres qu'aucune autre puissance pour la libération des petits peuples, qui seule a résisté aux Turcs, oppresseurs d'humbles races chrétiennes, qui a émancipé la Bulgarie, qui a tenu tête à Napoléon, et qui a refusé de voir la Serbie humiliée — cette grande Russie, qui fut un jour elle-même la plus oppressée et la plus persécutée des petits peuples, a toujours lutté pour pro- <ilamer de Constantinople (Tsargrad — la Ville des Villes), l'hégémonie des enfants de Dieu et la paix du monde (^).
Comparez l'arrogance satanique de Bernhardi avec le vœu chrétien d'un grand Russe, le prince Trubetzkoy. Le prince dit : « L'humanité unie par « l'esprit de Dieu est un seul tout qui devient sem-
(1) « Elle a droit à la gratitude du monde » (Professeur Morfill, d'Oxford).
« blable à Dieu — c'est la plus haute expression de « 1^ volonté divine et c'est ce qui doit se réaliser un (( jour daas le monde...
« Mais pour le nioment Thuntianité est en lam- (( beaux ; l'humanité ne forme plus un tout. Les « nations luttent contre les nations ; même leurs « credos sont en guerre. Ramener à l'unité l'hu- (( manité et toute la création — c'est pour cela (( que brûlent les cœurs de ceux qui ont vu l'Es- « prit.,.
« Constantin comprit que la Rome païenne ré- (( gnait sur les nations en son propre nom. Il désira « que sa ville fondât sa puissance sur l'union des « nations en Christ... Placée à la bifurcation des « grands chemins des nations, « Sophie » a précisé- « ment la signification qui devrait unir toutes les « nations et servir de point de départ à [la constitu- (( tion du royaume uni... Or, pourquoi Sainte-Sophie « est-elle tombée entre les mains des Turcs ?... (( Parce que l'Empire chrétien perdit sa spiritua- (( lité et que la véritable « Sophia » ne vit plus « dans les âmes chrétiennes. La perte matérielle « du Temple et sa conquête par les Turcs ne fu- « rent que le symbole d'une perte idéale et spiri- « tuelle...
« Ce n'est que comme libératrice et soutien des (( petites nations que la Russie peut obtenir Cons- (( tantinople et les détroits. On ne peut y voir que « la dernière étape dans la libération des peuples. (( C'est seulement au nom de cette libération uni- « verselle que la Russie a le droit de recevoir la
« couronne de Tsargrad... C'est pourquoi elle doit « triompher de son propre égoïsme national et « trouver en elle-même une force spirituelle plus « élevée que celle des nations qu'elle combat...
(( « Sophia » est l'image de Dieu dans l'individu « et dans l'humanité. Celui qui porte cette image « dans son âme et qui la voit dans tout individu et (( dans toute nation ne peut supporter la moindre (( atteinte à la dignité humaine. Toute injustice (( contre l'humanité soulève la colère dans le cœur « de celui qui comprend pieusement « Sophia ». Si « la Russie est disposée à souffrir pour cette cause, (( si elle est prête à de grandes actions, cela prouve (( qu'elle a élevé dans son âme un autel à « Sophia »... « Tôt ou tard nous entendrons ce chant : Christ « s'est le^é, retentir dans le Temple lui-même. (( Sainte- Sophie qui vit dans l'âme du peuple « conduira jusque-là les armées russes. Alors l'hymne « de la Sainte Résurrection annoncera le grand « jour de la libération des nations » (^).
Les Anglais, j'ose le croire, n'ont pas encore compris la grandeur de l'événement dont nous approchons — l'occupation de Constantinople par les Russes. Cela ne signifie rien moins qu'une nouvelle ère dans l'histoire de l'humanité. Cela signifie un monde nouveau. Et nous sommes- appelés, nous, plus qu'aucune autre nation, par la Russie elle-
(^) Prince Eugène Trubetzkoy dans Le Réveil de la Russie {The Re-Awakeming of Russia), par le professeur J. Y. Simpson (Ed. Constable). Cf. Appendice, Note L.
même, à contribuer à la fondation du royaume chrétien. Sommes-nous prêts ? Le sommes-nous d'esprit, de cœur et d'âme ? C'est à nous qui sommes à une extrémité de l'Europe, ainsi que l'a dit M. Sazonoff, et qui régnons sur les mers du monde, et c'est à la Russie, qui est à l'autre extrémité de l'Europe, avec ses millions de paysans, de reprendre pied parmi les ruines économiques causées par la guerre ; puis ce sera notre tâche en vertu de notre gravité morale et ce sera la tâche de la Russie, forte de sa vision spirituelle, de proclamer d'une seule voix à toutes les nations de la terre, y compris l'Allemagne, que c'en est fait de la haine, de la cupidité et de la guerre. Jamais à aucune nation ne s'est offerte une occasion aussi belle de se manifester que celle qui s'offre aujourd'hui d'une manière pressante à l'Empire britannique.
Il n'y a pas longtemps un des ministres du cabinet de coalition, un unioniste, m'a dit que le résultat suprême de la guerre est la repentance de F Allemagne. Cette parole profonde est à la base d'iïn jugement équitable sur cette grande guerre. Même si nous détruisons les armées des puissances centrales, si nous envahissons leurs territoires et si nous imposons nos conditions, même alors nous n'aurons pas encore obtenu la vraie victoire ; les vraies compensations pour toutes nos souffrances et pour toutes les pertes cruelles que nous aurons éprouvées resteront à obtenir. La seule victoire qui puisse rendre glorieuse aux yeux de nos enfants cette lutte affreuse de forces physiques est la victoire qui amènera
l'Allemagne à repentance. Nous ne combattons pas pour tirer vengeance d'un ennemi battu, mais pour détruire le mal en Allemagne et pour y délivrer le bien. Nous ne combattons pas pour laisser le monde tel que nous l'avons trouvé, mais pour que les guerres meurtrières ne soient plus possibles. Et nous ne pouvons espérer d'atteindre ce but qu'en nous repentant de toutes les dispositions de notre âme qui tendent aux ténèbres, à l'ignorance, au mal, à la haine, et en encourageant toutes celles qui tendent à la lumière, au savoir, à la bonté, et à l'amour. Nous avons le devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour aider l'Allemagne à -chasser la folie de la violence prussienne et à revenir à ce noble idéalisme qui fut autrefois sa gloire et une bénédiction pour l'humanité.
L'étude de l'histoire politique qui aboutit à cette guerre mondiale de 1914 devrait nous aider au moins à acquérir le sang-froid indispensable à qui veut aborder l'étude de cette guerre spirituelle avec quelque confiance dans la victoire.
L'Allemagne, disait Matthew Arnold, est une nation qui n'a jamais réellement vécu. Et Mommsen s'écriait en 1903 : « Nous ne sommes plus de libres citoyens. » Malheureux peuple dont les poètes et les philosophes ont dit plus de mal que ses ennemis ! Depuis 1870, comme a dit un jour Lord Haldane, la France a eu sa revanche. L'Allemagne a absorbé, non pas ce qu'il y a de meilleur dans l'esprit gaulois, mais ce qu'il y a de pire. L'Allemagne a dégénéré et elle n'a pas la délicatesse de l'esprit français pour
la maintenir forte ; et avec sa nature extrêmement sensible, qui l'a toujours exposée aux illusions, elle est tombée de la sobriété et de la puissance dans la luxure et la faiblesse. Un de ses historiens d'Amérique a dit, avant 1914, qu'il était généralement reconnu en Allemagne qu'en cas de guerre, heureuse ou malheureuse, l'Allemagne deviendrait une république (^).
Avant de procéder à l'étude de cette histoire, qu'on me permette d'insister encore sur l'importance vitale qu'il y a à penser juste. La vérité et la morale sont de même essence. Un homme qui s'enivre peut être plus repoussant que son voisin qui pense mal, mais il n'est pas si dangereux pour l'État. Il est immoral d'accepter comme vrai ce que notre raison n'a pas examiné et il est extrêmement immoral d'avancer comme vraie, de chercher à faire aimer et à répandre une opinion ou une idée quand nous ne sommes pas entièrement et raisonnablement convaincus de sa vérité. Le vice est un péché contre le corps, une pensée relâchée est un péché contre la raison. Dieu n'est pas seulement Beauté et Bonté, Il est aussi Vérité. Nous allons contre la Volonté divine quand nous prenons parti
(^) De toutes les nations l'Allemagne est la moins démocratique et la plus snob. Malgré son respect de la culture, le professeur n'est pas admis sur pied d'égalité dans la société des Junkers. Les lecteurs de Werther se souviennent de la scène où le héros est renvoyé d'un salon en considération de sa naissance, ce qui faillit lui déchirer le cœur. Le même abîme sépare aujourd'hui encore la classe des propriétaires, des professeuis de la culture. En Russie, au contraire, le professeur le plus éminent, le premier penseur peut-être de l'Empire, est un prince, Eugène Trubetzkoy.
dans le royaume spirituel de l'opinion pour des idées qui ne sont pas des idées vraies. Quels que soient son origine ou son but, la vie est développement. Nous avajiçons, nous changeons et nous devenons. Si nous ne nous éloignons pas de l'ignorance, si nous ne quittons pas nos vêtements de préjugés, si nous ne devenons pas chaque jour plus justes et plus vrais, nous sommes un obstacle à la fonction de la vie et nous pouvons être coupables d'un grand péché. C'est notre devoir impérieux, quoi qu'il doive en résulter pour les convenances sociales, pour notre popularité ou notre bien-être, de nous placer résolument du côté de la vérité dans le conflit moral du monde. C'est seulement quand nous sommes profondément convaincus que la vérité est aussi importante que la bonté, c'est seulement quand il nous répugne autant de garder une opinion fausse que de commettre une action honteuse, c'est seulement quand nous avons consciemment faim et soif d'une exactitude scrupuleuse dans ce que nous pensons, voulons et désirons, c'est seulement alors que nous pouvons nous appeler des êtres raisonnables et moraux.
« Le savoir, dit M. Clutton-Brock dans The TJltimate Belief [La foi suprême), est toujours un moyen et le but c'est la vérité ; c'est pourquoi sans le désin de la vérité, le savoir est semblable à la technique d'un art qu'on emploierait à des fins non artistiques, par exemple à gagner de l'argent — et le résultat dans les deux cas est absurde. » Les Allemands, dit-il, ne pourraient pas être si dociles dans
ce qu'ils croient « s'ils n'avaient pas été dressés à croire ce qui est commode plutôt que ce qui est vrai )). Romain Rolland a dit que de toutes les fautes de l'impérialisme prussien, la pire et la plus ignoble est d'avoir caché ses crimes au peuple.