CHAPITRE PREMIER
J'ai entendu critiquer l'article bien connu de Sir Sidney Lee sur Edouard VII, paru dans le Dietionary of National Biography, par un homme qui a vécu pendant de nombreuses années dans l'intimité du roi et qui le connaissait, comme souverain et comme individu, beaucoup mieux certainement que n'importe quel autre de ses biographes.
Grâce à cette critique, il est possible de se faire, d'après l'article de Sir Sidney Lee, qui autrement pourrait, je crois, induire gravement en erreur, une image très sûre de la personnalité du roi Edouard et une idée précise du rôle qu'il a jou^ dans la politique de son temps. Les conclusions auxquelles on arrive par cette voie concordent, en substance, avec les opinions d'autres personnes de ma connaissance qui ont joui de l'amitié du roi et comme, en outre, elles concordent d'une manière générale avec les vues exprimées par Lord Esher dans son essai sur
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The Influence of King Edward, je me sens autorisé à croire que le jugement qu'on va lire sur « le roi charmeur », selon l'expression de Lord Rosebery, sera confirmé par l'histoire.
Edouard VII était un type achevé d'homme du monde. Il avait très peu de préjugés ; il était éloigné de tout fanatisme ; il prenait plaisir à être aimable et à charmer. Ce n'était pas un savant, il n'avait pas un goût très prononcé pour la beauté artistique et il était peu enthousiaste des œuvres littéraires écrites dans les langues qu'il parlait admirablement bien. Mais il n'est pas vrai qu' « à part les journaux il ne lut pour ainsi dire rien dans ses années de maturité », comme Sir Sidney Lee voudrait nous le faire croire, et il est absolument faux de dire que « sa légèreté naturelle, les plaisirs de société auxquels il s'adonnait volontiers et les intérêts qu'il avait en dehors de la politique déjouaient efficacement l'influence déprimante des affaires publiques ». Il fut un roi consciencieux. Depuis l'instant où il monta sur le trône, jusqu'au jour de sa mort, il se fit un devoir de suivre les affaires publiques avec sympathie et intelligence, et dans les limites de sa fonction constitutionnelle il n'est pas douteux qu'il travailla rigoureusement à ce qu'il considérait, en son âme et conscience, comme la prospérité de son peuple et le bonheur du monde.
Il fut un des nieilleurs causeurs d'Europe, grâce à une mémoire bien ordonnée et à une puissance d'intuition très remarquable. « En sa présence, dit Lord Esher, tout ce qui dans le savoir n'était qu'informa-
tion tendait à passer au rang de choses sans importance. Lord Beaconsfield avait rernarqué une qualité très semblable dans la conversation de la reine Victoria. » Le roi Edouard, dit la même autorité, appartenait « sans aucun doute à la catégorie du grand ». Peut-être serait-il plus exact de dire qu'il y avait en lui beaucoup d'éléments de grandeur, et plus sage d'insister sur ce qu'il y avait d'attrayant dans cette remarquable personnalité.
Lord Esher ne dit rien de l'humour du roi, de son persiflage, de son esprit, de son amour de la plaisanterie. Cependant cette disposition qui rappelle beaucoup Henri VIII est un des traits essentiels de son caractère. Dans sa jeunesse cela n'alla pas sans quelque dureté ou même de cruauté, mais à mesure que les années passèrent il ne resta plus que la bonne humeur spontanée d'une nature franche et cordiale. Il employait volontiers la plaisanterie pour mettre ses ministres de bonne humeur et parfois en société, d'un joli mot, il arrêtait les pédants et les importants. Il aimait à s'entourer de gens lestes à comprendre une plaisanterie et qui savaient raconter une histoire amusante sans ennuyer (^).
(^) Le roi était très difficile sur les choses de la toilette et cela l'amusait que ses ministres de la marine et de la guerre, Lord Fisher €t Lord Haldane fussent notoirement indifférents à ces choses. Lord Fisher m'a raconté que le roi le pressa un jour d'acheter un complet pour faire des visites à la campagne, se moquant sans pitié de l'habit de vieille serge bleue dans lequel on le voyait toujours apparaître. Lord Haldane arriva un jour en feutre brun de forme et de qualité convenables, mais d'une antiquité assez prononcée. « Ah ! s'écria le roi, s'adressant aux personnes qui l'entouraient, le voilà avec le chapeau que lui a légué Goethe ! »
Les défauts du roi n'étaient ni nombreux ni graves. Il avait beaucoup de qualités et de grandes qualités. Il aimait à rendre les gens heureux et il était parfaitement à son aise dans toutes sortes de compagnies. La douleur et la souffrance lui inspiraient une grande sympathie. Il désirait d'améliorer les mauvaises conditions de la vie humaine. Et un instinct presque infaillible lui faisait toujours trouver le vrai remède. Il allait droit au cœur d'une question alors que des personnes plus habiles tâtonnaient encore tout autour. Il se frayait un passage au travers des difficultés de la diplomatie officielle et entrait en contact, dès qu'il le pouvait, avec les personnes et avec la vie. Il avait foi en la possibilité de résoudre les problèmes à table et cherchait toujours à aborder les gens querelleurs loin de la froide région de la controverse, dans l'atmosphère plus chaude et plus généreuse de l'hospitalité. Il avait l'art d'amener des personnes ennemies à apprécier leurs mérites réciproques. Il était d'un courage à toute épreuve, il faisait face à la situation la plus difficile et la plus désagréable* avec tant de bonne grâce qu'on aurait pu croire qu'il appelait l'épreuve afin de manifester son habileté. Jamais rien ne l'intimida. Il avait une foi illimitée en l'humanité, en son bon sens et en sa bonté. Il croyait qu'avec du temps et du tact tous les problèmes de la politique et de la diplomatie pouvaient être résolus par l'honnêteté des hommes qui travaillaient, non pas pour des fins égoïstes, mais pour la paix et le bonheur de rhum9,nité. Il n'y avait rien chez lui de mé-
diocre ou d'étroit et il avait, à un degré très considérable, un esprit international.
Parnii les questions politiques, trois surtout le passionnaient : la réforme des habitations, l'éducation et la paix. Ces trois questions, si l'on y réfléchit, sont à la base du bonheur social. Il alla droit à l'essentiel. Il savait que des hommes et des femmes ne pouvaient être ni heureux ni en bonne santé dans des habitations comme celles de la grande majorité des habitants des Iles-Britanniques. Il savait aussi, qu'avec toutes ses magnifiques qualités, la démocratie anglaise est la moins instruite des principales démocraties européennes ; et il comprenait que l'ignorance et la sottise sont les plus grands ennemis de ce pays. Il savait enfin que si les flammes des haines nationales étaient avivées par des politiciens et des journalistes, l'Europe s'embraserait.
Edouard YII fit des efforts sincères pour encourager la réforme des habitations, améliorer notre système d'éducation nationale et amener les nations du monde à yivre dans la concorde. Ces trois questions l'intéressaient profondément, et la dernière finit par prendre le pas sur les deux autres dans ses préoccupations. Si son pouvoir politique avait été plus considérable et s'il avait vécu quelques années de plus, il est très possible que le grand projet d'éducation nationale qui fut le rêve de Lord Haldane et qui fut ébauché dans le [Budget de 1914, serait maintenant en voie d'exécution. !
C'est une erreur de croire qu'Edouard VII [est l'auteur de l'entente avec la France, mais c'en est
une beaucoup plus graïide encore que de croire qu'il s'efforça de l'orienter contre l'Allemagne. Tous ses biographes sérieux sont d'accord sur ce point et tous ses amis que j'ai consultés conviennent qu'il ajouta seulement sa bonne grâce naturelle à la diplomatie de ses ministres unionistes et libéraux qui cherchaient à établir de meilleurs rapports avec la France. Il ne prit pas l'initiative de l'entente, mais il lui prêta l'aide très efficace de son influence personnelle. Et il est plus ou moins admis par la plupart des hommes qui eurent à s'occuper de politique étrangère pendant cette période que l'influence du roi, son charme personnel et son urbanité facilitèrent beaucoup la tâche des diplomates.
Quand le roi alla à Réval, en juin 1980, ce ne fut pas pour attirer la Russie dans une alliance dirigée contre l'Allemagne, comme quelques personnes l'ont supposé, mais simplement pour calmer, par un témoignage d'amitié et d'affection, le ressentiment très naturel qu'avait inspiré à certaines personnes^ en Russie, l'attitude de la Grande-Bretagne pendant la guerre russo-japonaise. Il donna une preuve très caractéristique de sa bonne grâce et de son tact en refusant l'escorte imposante dont l'amirauté voulait faire accompagner le yacht royal ; son but n'était pas d'éblouir la Russie, mais de l'apaiser. Il ne fut escorté que par deux petits croiseurs — dont le tirant d'eau était cependant trop considérable pour le canal de Kiel, par lequel le roi devait passer, si bien que deux autres croiseurs durent l'attendre devant Kiel, où le prince Henri de Prusse
représentait l'empereur ; mais ce fut un impair de l'a^mirauté, le roi n'y était pour rien. Une personne qui fit le voyage avec le roi et qui assista au premier déjeuner à Réval, m'a dit qu'elle n'oublierait jamais la gêne et la contrainte qui régnèrent pendant le repas et qui se dissipèrent peu à peu grâce à la patience infinie du roi, à son tact, au charme irrésistible de ses manières et de sa personne. La partie qui avait commencé d'une manière si malencontreuse, se termina par une promenade bras dessus bras dessous des deux souverains sur le pont pavoisé, pendant que des applaudissements venaient du port où une grande foule était amassée.
Le roi poursuivait exactement le même but en allant en Russie que lors de ses voyages à Paris, à Cronberg, à Ischl. Ce but c'était la paix du monde. Il cherchait à seconder, par sa présence et son amitié, les efforts de ses ministres qui, eux aussi, aspiraient à la paix du monde. S'il alla à Paris dans ce dessein, il n'alla pas dans un autre dessein chez l'empereur d'Allemagne à Cronberg, et chez l'empereur d'Autriche à Ischl. Il désirait montrer à ces souverains, par la courtoisie d'une visite et par sa chaude bienveillance au cours de ces visites, qu'il approuvait ses ministres et aspirait à la paix du monde. Il est absurde de penser qu'il se risqua à prendre l'initiative d'une orientation diplomatique, mais il est tout aussi absurde de. supposer que ses visites ne poursuivaient pas un but noble et sérieux. Il était persuadé qu'avec de la loyauté, de la patience et du tact une entente était tout aussi pos-
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sible avec l'Allemagne et l'Autriche, qu'avec la Russie et la France.
Lord Esher a exposé l'attitude du roi vis-à-vis de l'Allemagne dans les termes les plus clairs : <( Les absurdes campagnes de presse menées en « Grande-Bretagne et en Allemagne par des pa- « triotes honnêtes, mais ignorants et aveugles, l'at- (( tristaient et l'inquiétaient. Il n'aimait pas l'exa- (( gération et détestait les semeurs de discorde. Il « était singulièrement libre des préjugés insulaires. (( lî ne cédait jamais, ne fût-ce qu'un instant, à un « sentiment de panique et restait impassible devant^ « les déclamations retentissantes de ceux qui ne « voyaient que des menaces sinistres dans le ren- « forcément légitime des armements des grandes (( puissances. D'autre part, personne n'était plus (( convaincu que lui que les forces défensives de « son pays devaient être augmentées par tous les « moyens, car il comprenait que mettre l'Empire (( britannique à l'abri de toute attaque c'était le (( meilleur moyen de sauvegarder cette paix de « l'Europe qui fut la principale préoccupation de « ses dernières années.
« Le roi Edouard était trop clairvoyant, son sa- (( voir était trop profond, et il avait une vue trop <( aiguë des conditions de la rivalité commerciale (( en Europe, pour ne pas comprendre la vraie si- (( gnification des efforts que faisaient l'empereur (( d'Allemagne et le peuple allemand pour agrandir « la flotte allemande et étendre le champ de l'en- (( treprise coloniale allemande. Il était en relation
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« avec d'éminents hommes d'affaires de toutes les « nationalités et il avait intimement conscience « qu'un changement se produisait, que la lutte du « commerce international pour les marchés rempla- « çait lentement, mais sûrement, les rivalités na- « tionales quelque peu vaines des années immédia- « tement postérieures à l'établissement de l'Empire « d'Allemagne et du Royaume d'Italie...
« Personne ne pouvait être longtemps dans le « voisinage du roi Edouard sans découvrir qu'il ({ aimait l'Allemagne et le peuple allemand. Personne « ne pouvait voir ensemble le roi et l'empereur « sans remarquer que, malgré une différence de « tempérament et une divergence d'idéals, il y avait, « entre les deux hommes, une curieuse ressemblance « dans leurs rapports et, non seulement un respect « mutuel, mais une réelle admiration.
« Quelques personnes se souviennent qu'en jan- (( vier 1910, le roi parla avec une émotion grave de « la lettre chaleureuse qu'il avait écrite à l'empe- « reur à l'occasion de son anniversaire, pour lui « exprimer son vif désir que l'Allemagne et l'Angle- « terre travaillent toujours d'un commun accord « dans l'intérêt de la paix européenne, que leurs « efforts réunis pouvaient toujours garantir. » (^)
Lord Esher l'établit nettement, l'ambition d'Edouard VII fut de faire entrer l'Allemagne dans l'Entente de la France, de la Russie et de la Grande-
(^) L'influence du roi Edouard, par le vicomte Esher, p. 54-56 (Ed. John Murray),
Bretagne. « Le nom d'Edouard VII, roi de Grande- Bretagne et d'Irlande, doit être associé à cette politique libérale, progressiste et pourtant éminemment conservatrice, à cette politique de tendances noblement pacifiques,^ désintéressée et préoccupée de l'avenir de l'humanité, dont il assura le triomphe partiel s'il n'eu prit pas l'initiative. »
L'idée populaire d'après laquelle le roi Edouard était un stratégiste politique qui chercha à isoler l'Allemagne et à la circonvenir d'ennemis est aussi fausse et monstrueuse que celle que Sir Sidjiey Lee semble vouloir suggérer, à savoir que le roi aimait trop ses plaisirs et sa tranquillité pour se laisser importuner par les affaires fastidieuses du monde. Il était, par dessus tout, un roi consciencieux, un roi intelligent et un roi sérieux.
« Non seulement les conseillers privés et les ci- « toyens de Londres qui assistèrent à la cérémonie « du 23 janvier 1902, au Banqueting Hall du palais « Saint- James, furent saisis l'admiration par les (( nobles paroles — écrites spontanément de la « main même du roi — par lesquelles il annonçait « sa résolution de travailler, jusqu'à son dernier « souffle, pour le bien et le progrès de son peuple, « mais ceux qui l'approchèrent de plus .près et qui, « les jours suivants, furent en contact étroit avec « les travaux d'État, à mesure qu'ils s'accumu- « laient à Marlborough House, comprirent immédia- « tement que le pays venait d'acquérir, en la « personne d'Edouard VII, un grand monarque.
« La vie qu'il avait menée jusque-là ne lui avait
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<( pas donné l'occasion de concentrer son énergie ; « elle avait été renipHe de ce qu'on appelle ses frivo- « lités et de ce que les hommes, toujours prévenus « et quelquefois insincères, appellent de vaines cé- « rémonies. Mais bien loin que cette vie ait été un « obstacle à son rôle de roi, le caractère purement « humain de cette vie avait laissé son âme intacte « et l'avait extraordinairement bien préparé à ré- <( soudre le plus grave problème qui puisse se poser « à un souverain, c'est à savoir le problème éternel « de tirer un bon parti de 'la moyenne des hommes.
(( Peu de ^souverains ont égalé et certainement « aucun n'a jamais surpassé le roi Edouard dans « l'art de manier les contemporains, > non pas avec <( adresse, car le mot implique une idée fâcheuse, « mais avec une grâce élégante qui passe l'intelli- <( gence. » (^)
Prétendre ou insinuer qu'il ne prit pas au sérieux son rôle de roi, qu'il ne s'efforça pas de travailler pour son peuple, selon son engagement, « jusqu'à son dernier souffle », c'est trahir la mémoire du plus admirable et du meilleur des rois. Il s'efforça avec persévérance et avec une réelle sympathie d'accomplir son vœu, de servir son peuple, et de laisser au monde, comme legs suprême, l'espoir de la paix européenne.
« Personne, dit Lord Esher, et le fait est notoire, personne ne pouvait être longtemps dans le voisinage du roi Edouard sans découvrir qu'il aimait
(^) L'influence du roi Edouard^ op. cit., p. 40-41.
l'Allemagne et le peuple allemand. » Demandonsnous ce qu'il voyait d'aimable et d'attrayant en Allemagne et dans le peuple allemand.
S'il avait été un philosophe ou un homme passionné de musique, nous comprendrions sans peine pourquoi il aimait l'Allemagne et le peuple allemand. Mais comme il vécut en dehors des « frontières de la culture )), nous devons conclure que le peuple allemand l'attira par quelque chose de simple et d'humain et qu'il trouva en Allemagne quelque chose qui le délassait et le réconfortait. Cela n'aurait rien d'étonnant ou de remarquable pour un voyageur anglais, si les horreurs de la guerre ne nous faisaient pas penser à l'Allemagne avec répugnance et aux Allemands avec dégoût. D'autres Anglais que le roi Edouard ont aimé l'Allemagne et le peuple allemand. Chaque année une foule de personnes raffinées de notre pays sont allées chercher en Allemagne quelque chose qu'elles ne trouvaient pas ici et sont revenues avec d'agréables souvenirs de chez les Allemands (^). Avant la guerre, personne n'aurait été condamné, même par le plus ignorant de nos journaux, pour avoir appelé l'Allemagne sa patrie spirituelle. L'Allemagne, on peut le dire, est la patrie spirituelle de tous les philosophes et de tous les idéalistes.
Le roi Edouard voyait ce que les Allemands avaient de bon aussi bien que ce qu'ils avaient de mauvais. Il aimait le bon ordre de leurs villes, leur
(^) Cf. Appendice, Note D.
genre de vie simple, leur remarquable activité, leur respect pour le développement des esprits, pour l'instruction et l'autorité. Il n'aimait pas leur susceptibilité, leur vantardise et leur arrogance. Les journalistes allemands qui faisaient métier de sonner l'alarme lui semblaient aussi malfaisants que leurs confrères des bords de la Tamise. Et il détestait la suffisance et l'insolente vanité du caporalisme allemand.
Mais le roi voyait loin dans le monde et il avait le regard pénétrant. Il savait qu'on ne peut pas contenir un pays très intelligent de soixante ou soixante-dix millions d'habitants. De plus, il était assez sage et assez tolérant pour croire que le contact avec une nation aussi laborieuse, industrieuse et disciplinée serait bon pour les autres peuples. Quand il vit se réaliser l'entente de son pays avec ses anciens ennemis, la Russie et la France (entente qui provoquait tout récemment encore la haine et le mépris de notre presse chauvine), sa politique s'appliqua à persuader à l'Allemagne ainsi isolée et mise en péril, d'entrer dans l'alliance des grandes puissances pour la paix du monde. On ne saurait le proclamer avec trop d'énergie ni trop le répéter partout, Edouard VII n'a jamais suggéré, ni encouragé l'isolement de l'Allemagne ; il n'y a jamais songé un seul instant. Sa nature le poussait, non pas à détruire, mais à construire. Il avait si peu l'esprit militaire qu'il n'avait aucune foi en des avantages moraux ou matériels procurés par la victoire de la force physique. Il avait la certitude,
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dit Lord Esher, qu'en cas de guerre entre l'Allemagne et la Grande-Bretagne, « la victoire de l'une des deux nations serait un désastre pour toutes les deux ». La bataille lui répugnait. La seule idée d'un arbitrage par le sabre lui faisait horreur. Il considérait un conflit armé entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne comme une des plus terribles calamités qui pussent frapper le monde.
Palmepston a dit : « L'Angleterre et l'Allemagne ont un intérêt naturel et direct à se faciliter réciproquement le développement de leur richesse, de leur unité et de leur force, et les progrès moraux ou matériels de l'un des deux pays ne devraient inspirer aucun sentiment de jalousie aux hommes éclairés des deux pays. » Et tous les hommes d'Etat conservateurs de quelque importance, y compris M. Joseph Chambei^lain, ont dit la même chose.
Tel fut le sage point de vue du roi Edouard et l'ambition la plus chère à son cœur, vers la fin de sa vie, fut d'anaener les hommes éclairés des deux pays à adopter ce point de vue. Il désirait de tout son cœur imposer silence aux « absurdes campagnes de presse menées en Grande-Bretagne et en Allemagne par des patriotes honnêtes, mais ignorants et aveugles », car ces campagnes « l'attristaient et l'inquiétaient » ; et de tout son cœur aussi il désirait attirer à la fin l'Empire allemand dans l'alliance de la Russie, de la France et de la Grande-Bretagne pour le bonheur de toutes les nations et le hon gouvernement du monde. ^
Ce noble projet d'un noble roi fut déjoué dans
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les deux pays par des forces qui aiment les ténèbres plutôt que la lumière et à qui manquent aussi bien la générosité du cœur que la clarté de l'esprit. Il y avait des hommes en Allemagne qui ne voulaient pas croire à la sincérité du roi Eeouard. Ils affirmaient que la politique traditionnelle de l'Angleterre est d'exciter les autres puissances à combattre contre la puissance qui menace le plus sérieusement sa propre suprématie commerciale et ils voyaient dans l'entente de la Grande-Bretagne avec la Russie et la France la preuve irréfutable que l'Angleterre méditait la destruction de l'Allemagne (^). Et il y avait des hommes en Angleterre qui refusaient de croire que l'Allemagne désirât l'amitié de leur pays ; ils ignoraient les socialistes, les philosophes et le parti allem^and de la paix, et ils affirmaient que des incendiaires comme Bernhardi parlaient au nom de l'Allemagne tout entière. Ces hommes dans les deux pays déjouèrent la politique du roi Edouard. Au lieu d'insister sur ce qu'il y avait de bon dans les deux pays, au lieu de provoquer la sympathie pour les excellentes qualités des deux peuples, ils s'attachèrent avec une exagération hystérique à ce qui était mauvais, de seco-nd ordre et suspect chez le voisin, répétant sans cesse que derrière toutes les courtoisies de la diplomatie et tous les trompe-l'œil des imposteurs pacifistes se cachait la volonté implacable de faire la guerre.
(^) Un diplomate russe dit un jour au professeur J. Y. Simpson : « L'Angleterre n'a jamais fait une alliance permanente. »
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Il y avait un homme qui, plus que tous les autres ministres, avait gagné la confiance du roi Edouard par sa sagesse, ses conceptions et sa faculté d'organisation. Cet homme c'était Lord Haldane. Sir Sidney Lee dit du roi : « Son attitude vis-à-vis d'une initiative était toujours conditionnée dans une large mesure par l'intérêt qu'il portait à celui qui l'avait prise et son amitié pour M. Haldane, le ministre de la guerre qui créa l'armée territoriale, contribua beaucoup à lui faire prendre sous son patronage personnel l'armée territoriale. » Après avoir mentionné quelques ministres du cabinet de 1905 que le roi aimait, Sir Sidney Lee dit : « M. Haldane, ministre de la guerre, dont le tempérament généreux, la compréhension magistrale de la vie allemande et le savoir lui étaient très sympathique, devint rapidement persona grata. Il avait moins de points de contact avec les autres ministres et il n'eut guère avec eux que des relations officielles. »
Feu Lord Redesdale, qui non seulement fut un ami du roi, mais encore un observateur très perspicace et un connaisseur sûr des affaires publiques, nous parle aussi, dans ses Mémoires, des rapports du roi avec Lord Haldane. Le passage mérite d'être cité, et médité par les nombreuses personnes qui ont accepté comme juste et vrai tout ce que des journaux ignorants et injurieux déversaient d'opprobres sur Lord Haldane. Dans le premier volume de ses Mémoires (p. 184), Lord Redesdale parle du grand intérêt que le roi portait à la politique intérieure et rappelle à titre d'exemple l'appui qu'il
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donna à Lord Haldane pour son projet d'arniée territoriale : « Les Territoriaux ont noblement prouvé « leur raison d'être et justifié la confiance que le « roi avait en son grand ministre de la guerre. « J'ai eu le privilège de lire une lettre écrite par « un de nos plus grands généraux qui se trouvent « au front. Il serait difficile d'imaginer un plus bel (( hommage à Lord Haldane et à son administration « du War Office. Il est généralement reconnu au- (( jourd'hui que sans lui et sans les mesures dont il « prit l'initiative, notre position au commencement (( de la guerre aurait été très différente de ce qu'elle « a été. Il nous permit d'envoyer un corps expédi- « tionnaire qui, s'il n'était pas de force à enfoncer « les armées allemandes, était digne de l'Angle- (( terre. Attendons la suite. Je ne tiens pas registre « pour Lord Haldane et je ne commettrai pas l'im- « pertinence de porter un jugement sur son œuvre. (( Il est trop grand et il peut se permettre de laisser (( les résultats parler pour lui. »
Sir Sidney Lee risque d'induire en erreur quand il dit que Lord Haldane « devint rapidement persona grata )). Cette phrase, prise avec son contexte, signifie que le roi ne se rencontra pas avec son ministre avant 1905. En réalité. Lord Haldane entretenait des relations de cordiale intimité avec le roi quand celui-ci était encore le prince de Galles. Cette intimité commença longtemps avant que Lord Haldane fût ministre, à propos d'une question à laquelle tous deux prenaient le plus grand intérêt la question de l'éducation.
En 1898, alors que les unionistes étaient au pouvoir, Lord Haldane travaillait d'accord avec son ami et adversaire politique, M. Arthur Balfour, à sauver la loi sur l'université de Londres (London University Act). Ce fait qui est peu connu en dehors des cercles politiques cause une agréable surprise. Il prouve que dans la lutte artificielle et souvent déshonnête des partis politiques, il y a dans les deux camps des hommes prêts à unir leurs efforts, à entreprendre des tâches ingrates, à ne s'épargner aucune peine, afin de sauver des accidents de la lutte des partis ce qu'ils croient être le bien de la communauté.
Appuyé par des hommes qui se passionnaient pour la question de l'éducation, comme M. Cecil Rhodes, Lord Haldane faisait, à cette même époque, des efforts gigantesques pour fonder à Londres une Ecole technique qui pût rivaliser avec la fameuse Ecole de Charlottenbourg. C'est pendant qu'il cherchait un emplacement pour son École, après avoir réuni d'énormes sommes d'argent, qu'il entra pour la première fois en rapport avec le futur Edouard VIL Le Prince de Galles fit mander M. Haldane, dont les discours sur la nécessité de créer des universités provinciales et des Écoles techniques commençaient à attirer l'attention, et s'informa si l'Institut impérial, qui se trouvait alors dans une situation difficile, ne conviendrait pas à l'université de Londres.
Cette discussion permit aux deux hommes de se rapprocher et quand, plus tard, M. Haldane aborda la question d'un emplacement pour la nouvelle
Ecole impériale de Science et de Technologie, leur intimité devint plus étroite. Avant l'année 1905, c'est-à-dire avant que M. Haldane devînt ministre, les deux hommes étaient constamment ensemble — preuve certaine, si Sir Sidney Lee en veut une, qu'Edouard VII s'intéressait assidûment aux affaires publiques. Quand le roi monta sur le trône, c'est à la suite de son intervention personnelle auprès de Lord Salisbury que M. Haldane^ membre du parlement et du parti de l'opposition, devint conseiller privé. Unionistes et libéraux, tout le monde savait, à cette époque, que M. Haldane était souvent à Buckingham Palace, à Windsor, à Balmoral, et que le roi inscrivait souvent son nom sur la liste des personnes qu'il désirait avoir à dîner ou pour un week-end.
Ce qu'on sait moins et ce qui surprendra peutêtre qu^elques-uns des diffamateurs de Lord Haldane, c'est que le roi Edouard lui-même désirait que Lord Haldane entrât au War Office. Nous verrons, dans le prochain chapitre, comment Lord Haldane répondit à la confiance que lui témoignait le sage souverain ; pour le moment il convient de dire encore un mot des rapports de ces deux hommes dans le domaine des affaires étrangères.
Pendant la visite de l'empereur d'Allemagne, en novembre 1907, Lord Haldane fut l'hôte d'Edouard VII au palais de Windsor. Le ministre de la guerre était le confident intime du roi pour la politique étrangère ; il était l'ami intime du ministre des affaires étrangères, Sir Edoua,rd Grey^
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et il était plus au courant que n'importe quel autre Anglais, de la situation politique en Allemagne. Edouard VII espérait ardemment qu'au cours des festivités de Windsor son ministre de confiance arriverait à écarter de l'esprit de ses hôtes allemands le malheureux élément de suspicion et de défiance qui seul, croyait-il, empêchait les deux pays de s'entendre.
L'ambassadeur de France connaissait cet espoir d'Edouard VU et il n'y avait pas un ministre dans le cabinet, pas un homme d'Etat du parti de l'opposition qui ne désirât le succès de Lord Haldane. L'histoire dira un jour qu'il s'en fallut de bien peu que cet « éminent homme d'Etat » ne réussît dans sa tâche difficile, qu'il s'en fallut de bien peu que les quelques journées de Windsor n'assurassent la paix du monde. Qu'il suffise de dire ici qu'il parvint à désabuser de grands personnages d'Allemagne, qu'il les délivra de l'idée que l'Angleterre aspirait à encercler l'Allemagne, et qu'il mérita les remerciements du roi et la gratitude des hommes d'Etat des pays alliés pour le grand pas qu'il avait fait faire vers la paix de l'Europe.
Edouard VII croyait que ce qui menaçait réellement son pays ce n'était pas l'ambition militaire de l'Allemagne, mais la meilleure éducation de la moyenne des citoyens allemands. Il espérait et il croyait que la diplomatie pourrait satisfaire le désir d'expansion orientale de l'Allemagne et il évitait, avec le plus grand soin, de donner l'impression que la Grande-Bretagne trouvât rien d'anormal ou d'ini-
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lïiical dans cette ambition allemande. Ce qu'il craignait réellement c'était l'intelligence pénétrante, la persévérance inlassable et le sérieux opiniâtre de la moyenne des citoyens allemands ; et il était attiré par Lord Haldane, avant tout, en raison de leur commun enthousiasme pour la réforme du système de l'éducation nationale.
Cependant il n'échappait pas au roi qu'un certain état d'esprit en Allemagne était, à tout le moins, une menace pour la paix du monde. Il voyait la lenteur de l'œuvre diplomatique, il comprenait que la guerre pouvait brusquement surgir des compromis et des accords destinés à assurer la paix. Il était, à certains égards, un grand optimiste, mais il ne fut jamais un sot. C'est pourquoi il en arriva à considérer comme essentiel que la flotte et l'armée britanniques fussent amenées au plus haut point de perfection. « Personne, a dit Lord Esher, n'était plus convaincu que lui que les forces défensives de son pays devaient être augmentées par tous les moyens. » Sir Sidney Lee voudrait nous faire croire qu'il ne s'intéressait à la flotte et à l'armée qu'en considération de Lord Haldane et de Lord Fisher. C'est une grave erreur. Il est parfaitement exact que le roi n'entendait rien aux choses militaires et navales, mais Lord Haldane et Lord Fisher m'ont dit tous deux à diverses reprises. Lord Fisher dans les termes les plus énergiques, combien ils devaient à l'intérêt constant et sympathique manifesté par le roi.
Il y eut un temps où Lord Fisher n'avait guère
d'autre ami au monde que le roi et où, sans le roi, il lui aurait été presque impossible de mener à bien sa révolution navale. Et c'est sur le désir exprès du roi que Lord Haldane entra au War Office, parce que l'ardeur, le sérieux, la persévérance et le génie organisateur de ce ministre lui inspiraient confiance. Le roi n'était pas du métier et, bien entendu, il ne pouvait pas s'occuper des détails infinis qui incombent aux ministres chargés de l'organisation navale et militaire ; mais il savait si bien dans quelle grave situation se trouvaient l'amirauté et le War Office (ainsi que nous le verrons plus tard) et il se préoccupait tellement de la sécurité des Iles-Britanniques, qu'il appuya de tout son pouvoir les deux hommes les plus capables à ses yeux de mettre un ordre efficace dans le chaos et le gâchis.
La politique d'Edouard VII tendit à préparer la défense du pays et à écarter tout ce qui pouvait faire obstacle à la paix du monde. Il comprit que l'Allemagne était la plus grande menace à la paix du monde, non qu'elle fût plus méchante ou plus avide que d'autres nations, mais parce qu'elle était entrée dans le monde cent ans trop tard. Mais il croyait à la possibilité d'éviter la guerre par la sincérité, la probité, la sympathie, par le concours des bonnes volontés, par un désir loyal et cordial de paix. Il ne désespéra jamais de ses seuiblables.
Telle fut la politique d'Edouard VII, la même que celle de son père, du baron Stockmar et de Lord Palmerston. C'éta,it la politique d'un homme bon, sage et clairvoyant. Et c'était la politique la
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meilleure, la plus sûre et la plus digne du pays dont il était le souverain. Si elle échoua, ce n'est pas la faute du roi, et l'échec ne prouve pas qu'elle fût mauvaise. Elle aurait pu réussir et si elle avait réussi l'Europe ne serait pas, à l'heure actuelle, inondée de sang et de larmes, et en ruines. Que ceux qui critiquent cette politique songent à la dévastation de l'Europe et se demandent, en leur âme et conscience, s'ils n'ont aucune part de responsabilité dans cet effroyable amoncellement de souffrances et de morts. Et qu'ils ne perdent pas courage, qu'ils ne désespèrent pas, ceux qui ont suivi cette politique avec un enthousiasme d'idéalistes et une sagesse d'hommes sains et honnêtes, mais qu'ils continuent à voir, dans cette politique du roi défunt, le seul espoir raisonnable d'une paix mondiale durable au sortir de cette guerre.
Ce que j'ai voulu établir dans le présent chapitre c'est qu'il y a des hommes dans notre pays dont la criminelle culpabilité n'est seconde qu'à celle du parti de la guerre allemand, mais que l'Angleterre peut dire, en toute vérité, que par Tintermédiaire du roi et de ses plus fidèles serviteurs, elle a fait d'énergiques et patients efforts pour écarter les horreurs de la guerre et pour enlever à la puissance qui, par sa tardive entrée dans la politique mondiale, menaçait le plus sérieusement la paix du monde, jusqu'au dernier motif de suspicion et d'inquiétude. PfJe puis dire aussi avec assurance que la Russie et la France désiraient également la paix et approuvaient également la politique de l'Angleterre. Ni la
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France ni la Russie ne voulaient la guerre, ni la France ni la Russie ne se considéraient comme alliées pour la destruction de l'Allemagne, ni la France ni la Russie n'auraient donné leur appui à une attaque injustifiée de l'Angleterre contre l'Allemagne.
Il n'y avait dans le monde qu'une menace de guerre, et cette menace venait de l'Empire allemand qui grandissait en population, en prospérité et en inquiétude. Ceux qui, en Allemagne, prêchaient que la France, la Russie et la Grande-Bretagne entouraient l'Allemagne d'un cercle d'acier, accroissaient cette menace ; et ceux qui, en Angleterre, ne perdaient jamais une occasion d'insinuer que la France, la Russie et la Grande-Bretagne étaient alliées contre l'Allemagne, faisaient le jeu du parti de la guerre allemand.
La guerre à éclaté parce que ni l'Allemagne ni l'Angleterre n'avaient confiance en leur honnêteté réciproque. Elle éclata malgré les efforts désespérés que fit M. de Bethman-Hollweg pour éviter la guerre et malgré les efforts héroïques que fit le gouvernement britannique jusqu'à la dernière heure pour convaincre le parti de la guerre allemaad que la Grande-Bretagne désirait passionnément la paix.
Le grand public d'Allemagne et d'Angleterre a fait de l'Europe un chaos. La guerre est le châtiment gigantesque d'une pensée faussée.