‹ L'Angleterre justifiéeChapitre 5 sur 15 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LORD Esher nous dit avec l'autorité qu'il a en la niatière que personne n'était plus convaincu qu'Edouard YII que les forces défensives du pays devaient être augmentées par tous les nioyens. Si donc c'est sur le désir du roi que Lord Haldane devint ministre de la guerre à la fin de 1905, nous avons le droit de conclure que le roi, qui savait découvrir les talents et les caractères, avait reconnu en Lord Haldane l'homme qui rendrait l'armée britannique puissante et prête à toute éventualité.

Si l'on songe que le feld-maréchal Lord French, qui était mieux placé que personne pour porter un jugement, a déclaré en 1912, quand Lord Haldane eut activé son œuvre, que cet « éminent homme d'Etat », comme il l'appela dans la suite, avait « entrepris et mis au point une machine de bataille et un système de défense nationale comme ce pays n'en avait jamais eu auparavant », si Ton songe

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qu'une autorité militaire de la valeur du général Knox, dans son livre The Flaw in our Armour (le défaut de notre cuirasse), appelle Lord Haldane, son adversaire politique, « le plus grand nainistre de la guerre que nous ayons eu depuis le temps de Cardwel] )) ; si l'on songe qu'un critique militaire aussi consciencieux que Lord Sydenham déclare que notre pays n'est jamais entré en guerre avec une meilleure préparation qu'en août 1914 ; si l'on songe qu'un anti-Allemand aussi absolu que M. Arnold White, qui depuis a insulté Lord Haldane, disait, en 1909, que son œuvre « le consacre comme un des plus grands esprits de notre époque )) ; si l'on songe qu'un organe technique du mérite de la United Semce Gazette disait, en août 1914, que Lord Haldane était « le plus capable des ministres de la guerre que l'Angleterre ait jamais eus » — nous ayons le droit de conclure qu'il serait, non seulement impertinent, comme Lord Redesdale l'a dit, mais encore absolument superflu de chercher à justifier en quelque mesure que ce soit, l'œuvre de Lord Haldane comme ministre de la guerre.

Et pourtant des personnes très nombreuses en Grande-Bretagne croient que Lord Haldane a trahi l'armée britannique. Connnent est-ce possible ? Comment toutes ces personnes arrivent-elles à une conclusion si étonnante, qui est en contradiction absolue avec celle que des experts, comme Lord French, ont énoncée publiquement ? La réponse est que les seuls journaux qu'ils lisent leur ont dit de penser de cette façon.

Mais que penseront de leurs autorités ces personnes abusées quand elles apprendront que ces mêmes autorités portaient, en 1912, "presque le même jugement sur l'œuvre de Lord Haldane au War Office que celui que Lord French avait le courage et l'honneur de porter en 1916 ? Quelle confiance pourront-elles garder en l'intelligence, la sincérité et l'honneur de journaux qui, deux ans après avoir acclamé un ministre comme l'un des plus grands génies organisateurs qui aient jamais servi lefroi et le pays, poussent des clameurs indécentes, non seulement pour le faire démissionner, mais pour l'empêcher d'ouvrir la bouche en public ?

Je ne ferai pas au lecteur l'injure de citer les plus bas et les plus immoraux de ces journaux qui ont tant d'influence sur le jugement, non seulement des commis et des demoiselles de magasin, mais aussi des gentlemen de Kensington et des dames de la Ligue Primrose(^). Il me suffira de citer deux journaux qui sont si respectables et si conscients de leur situation dans le monde qu'ils n'en sont pas encore à considérer qu'un sou le numéro serait un prix en rapport avec les services qu'ils rendent chaque jour au pays — je citerai le Times et le Morning Post,

Le 12 juillet 1912, le correspondant militaire du Times disait de Lord Haldane : « Il a fait de l' étatmajor une puissance dans l'armée et dans tout l'Empire. Il a achevé l'organisation du corps expéditionnaire et lui a assuré des réserves. Il a créé l'armée territoriale et le corps des élèves officiers. Il a été

(1) Ligue conservatrice fondée en souvenir de Disraeli.

rami et le conseiller dés citoyens qui, par leur énergie et leur enthousiasme, ont fondé la National Reserve. »

Dans un article de tête du même journal on lit que les changements que Lord Haldane « a effectués dans notre système militaire, du moins en ce qui. concerne les troupes auxiliaires, ont été si grands qu'on peut dire qu'il les a renouvelées par la base... Au total nous tendons à croire que dans ses grandes lignes son œuvre durera. Sa marque propre est d'être susceptible de développement ». Et l'éditorial formule le jugement suivant : « Comme homme d'État Lord Haldane a fait du bon travail pour ce pays dans des circonstances particulièrement difficiles. »

Le 25 mars 1911, le Morning Post déclare dans un éditorial : « Comme ministre de la guerre, il a fait plus en cinq ans qu'aucun de ses prédécesseurs depuis Cardwell. Il trouva l'armée dans une grande confusion ; elle s'était dévelopée d'une manière sporadique suivant les fluctuations de l'intérêt que le peuple portait à la défense nationale. Il a organisé l'armée. Cela représente un grand travail. »

Telle était l'opinion de deux respectables journaux conservateurs pendant les années 1911-1912. Ces deux respectables journaux conservateurs, depuis que la guerre a éclaté, ont crié haro sur Lord Haldane avec le Daily Mail, V Evening News, le Daily Express, et avec le plus grand triomphe de la classe moyenne anglaise, John Bull.

Avant de demander à Lord Haldane de prendre sa propre défense, je voudrais prier le lecteur d'examiner les chefs d'accusation. On accuse cet « émi-

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nent homme d'État », ce « ministre de la guerre le plus capable que l'Angleterre ait jamais eu », cet homme que son œuvre « consacre comme un des plus grands esprits de notre époque », on l'accuse d'avoir trahi la confiance de son souverain, l'armée et le peuple britanniques.

Lord Haldane est accusé devant l'opinion publique : 1° d'avoir réduit l'armée régulière ; 2^ d'avoir réduit l'artillerie ; 3° d'avoir aboli la [milice ; et enfin 4° crime grave entre tous, d'avoir fait de l'opposition à la campagne que le grand soldat Lord Roberts menait pour le service national. Nous examinerons à leur place les autres accusations, jusqu'à celle de trahison dans le domaine diplomatique. Nous nous bornons, pour le moment, à examiner les accusations énumérées plus haut, d'après lesquelles, comme nous l'avons dit. Lord Halflane aurait trompé son roi et son pays.

1^ Quand Lord Haldane entra en fonctions, les troupes qui constituent ce qu'on appelle le corps expéditionnaire britannique et qui sont nos troupes de terre les plus impotantes, comptaient 80.000 hommes. Quand il eut achevé sa tâche, elles comptaient 170.000 hommes. Nous voyons donc qu'au lieu de réduire, Lord Haldane a plus que doublé les troupes de terre les plus importantes de la couronne. Nous verrons, en outre, que Lord Haldane avait donné à cette grande armée une cohésion et une discipline qui jamais n'avaient existé jusqu'alors dans l'armée britannique et qui, non seulement la rendirent aussi puissante et entraînée que

le roi le désirait, mais qui en firent, comme dit Lord French, la plus belle armée que le soleil ait jamais éclairée. Et nous verrons enfin que jusque dans les moindres détails, de l'organisation sanitaire jusqu'à celle à peine moins importante des services de transport, cette armée avait été si bien préparée par notre «éminent homme d'État» qu'à l'étonnement du monde entier elle fut transportée, armes et bagages, avec une précision mathématique et sans le plus petit accident, des rivages d'Angleterre aux champs de bataille de France. Loin de diminuer la puissance de l'armée régulière, Lord Haldane l'a plus que doublée et en la doublant il la rendit infiniment plus efficace qu'elle n'avait jamais été auparavant. Lord French l'a dit et les termes méritent d'être répétés : « Il a entrepris et mis au point une machine de bataille et un système de défense nationale comme ce pays n'en avait jamais eu auparavant. »

Cette première accusation, d'après laquelle Lord Haldane aurait réduit l'armée régulière, a son origine, que je ne puis m' empêcher de croire malveillante, dans le fait qu'il licencia certains bataillons afin d'augmenter l'efficacité de la nouvelle machine de combat. Si le lecteur ne perd pas de vue que l'œuvre accomplie par Lord Haldane au ministère de la guerre ne fut pas une réforme, mais une véritable révolution, il verra d'autant plus vite l'absurdité de cette accusation. Faisons une comparaison. Supposons qu'un architecte soit chargé de transformer un amas confus de maisons en un seul

édifice ; supposons que de tous ces vieux bâtiments dispersés au hasard il doive faire un seul bâtiment muni de tous les perfectionnements de la science moderne ; supposons qu'il ait l'obligation d'employer les briques des vieilles maisons, parce qu'on ne peut pas s'en procurer d'autres, soit en faisant appel aux bonnes volontés, soit en ayant recours à la contrainte dans le délai fixé (or le temps est, dans le cas en question, une des clauses essentielles dtu contrat). Que doit faire l'architecte ? La seule manière de procéder est de démolir les vieilles habitations, d'assortir les briques, d'écarter celles qui ne peuvent pas servir à la nouvelle construction et de les remplacer par d'autres matériaux qui font défaut, mais sont indispensables au nouvel édifice. De cette manière, la science du métier lui permettra de construire un nouvel édifice qui rendra de beaucoup plus grands services que les aAciens bâtiments. C'est de cette manière que Lord Haldane se débarrassa de huit bataillons. Ils étaient inutiles pour le nouveau corps expéditionnaire. Ils ne pouvaient pas s'adapter à cette machine parfaite d'attaque immédiate. En se débarrassant d'eux, il fut en mesure de renforcer l'artillerie, la cavalerie et les services auxiliaires indispensables à la mobilisation très rapide d'une armée qui, par les effectifs et la valeur militaire était deux fois plus grande que tous les corps expéditionnaires antérieurs. Sous le nouveau régime, les réserves disponibles, en cas de mobihsation, passèrent de 85.000 à 135.000, si bien que, même en tenant compte des 22.000 hommes qu'il

est accusé d'avoir enlevés à Farinée — et c' étaient ^ pour la plupart, des troupes inutiles d'outre-mer qui n'ajoutaient rien à nos forces de combat — les forces disponibles, en cas de mobilisation, augmentèrent dans d'importantes proportions. Dans son livre sur The British Army of To-day (l'armée britannique d'aujourd'hui), le capitaine Atteridge, écrivain indépendant et critique militaire très averti,, estime que les troupes disponibles dans l'éventualité d'une guerre sérieuse augmentèrent dans la proportion de 100 0/0.

2^ La question de l'artillerie a été examinée par les experts, c'est-à-dire par l'état-major, qui a décidé que le corps expéditionnaire avait besoin de 66 batteries d'artillerie à cheval et de campagne. Afin d'éviter toute erreur et parce qu'il, comprenait l'importance de l'artillerie dans la guerre moderne^ Lord Haldane fit porter le nombre des batteries,^ qui n'était que de 42 en 1905, à 72, e]t finalement à 81. Cette augmentation de l'artillerie consista en nouveaux obusiers qui rendirent les plus graads services au corps expéditionnaire et à Varmée française qui était entièrement dépourvue de canons lourd au début de la guerre. Un expert dit dans le Daily Chronicle, doat les nouvelles de guerre ont toujours été extrêmement sûres et dignes, dès le début de la guerre : « L'artillerie n'a jamais été diminuée d'une seule batterie. » Le même expert continue en ces termes : « Au contraire, le nombre des batteries ca* pables de partir en campagne a été augmenté. Dans la nouvelle organisation, on réduisit et précisa le

nombre des batteries destinées à l'exercice, si bien qu'on put mettre en campagne 72 batteries au lieu de 42, sans compter l'artillerie des Indes et des colonies. Parmi toutes les absurdités qui ont été répétées par des personnes mal informées, il n'en est point de plus absurde que de prétendre que la R. H. A. et la R. F. A. (') ont été réduites. L'artillerie a, au contraire, été augmentée dans das les réformes qui ont été exposées. »

On pourrait en dire beaucoup plus sur ce chef d'accusation, mais l'homme raisonnable qui a été égaré jusqu'ici par ses journaux est déjà un peu démonté d'entendre dire (peut-être pour la première fois), qu'un grand soldat comme Lord French a appelé l'œuvre de Lord Haldane une machine de combat telle que ce pays n'en avait jamais eu une auparavant. Il lui suffira de savoir que, pour l'artillerie comme pour l'armée régulière, les « réductions » de Lord Haldane sont, en réalité, de très importantes augmentations, qui Ont, par surcroît, le mérite d'un rendement beaucoup plus considérable.

3^ Lord Haldane a supprimé la milice destinée au service intérieur, afin de pourvoir à l'énorme consommation d'effectifs de la guerre moderne, car il prévoyait l'avenir, tandis que ses critiques ne pensaient qu'au moyen de renverser le gouvernement. Lord Haldane se débarrassa d'une troupe qui était dépourvue de toute organisation de guerre et qui ne se recrutait qu'en vue du service intérieur. Il la

(^) L'artillerie royale à cheval et l'artillerie royale de campagne.

remplaça par la Spécial Reserve, ce qui lui valut les éloges du correspondant railitaire du Times. La Spécial Reserve est destinée au service à l'extérieur et constitue une des parties les plus importantes de notre organisation de guerre. On peut dire, sans exagération, que sans la valeur exceptionnelle du corps expéditionnaire britannique, soutenu comme il l'a été par la Spécial Reserve, l'hiver 1914 aurait trouvé les armées allemandes campant le long des côtes de France et serrant Calais aussi solidement qu'Anvers dans leurs griffes de fer.

4^ Le dernier chef d'accusation est celui auquel toutes les personnes portées à la violence semblent attacher le plus d'importance. On accuse Lord Haldane de s'être opposé à la campagne de Lord Roberts en faveur du service national. Tous ceux qui croient que le service national aurait prévenu la guerre ou nous aurait donné la victoire en peu de mois, sont naturellement enclins à conclure que Lord Haldane a manqué, de la manière la plus honteuse, à son devoir de ministre de la guerre.

Les journaux que lisent ces personnes se contentent de leur dire que Lord Haldane « rebuffa », ou « réprimanda », ou (( inçulta » Lord Roberts. Or, si l'on considère l'immense prestige de Lord Roberts et le fait que la Grande-Bretagne venait de sortir humiliée aux yeux de l'Europe d'une guerre prolongée contre un petit peuple, on conviendra que Lord Roberts eut des pouvoirs exceptionnels au War Office, beaucoup plus considérables que ceux de Lord Haldane ; mais il laissa l'armée « dans un

état de confusion et de faiblesse ». Les journaux donc disent à leurs lecteurs que Lord Haldane, le plus grand ministre de la guerre depuis Cardwell, repoussa le projet de Lord Roberts (qui, lui, ne réfornia rien du tout pendant son règne au War Office), et c'est pour cette raison qu'ils voudraient le faire pendre ; mais ils ne disent pas à leurs lecteurs pourquoi le dit projet fut repoussé.

Lord Haldane connaissait très bien Lord Roberts. Il avait une grande admiration pour lui comme chef et il portait à l'homme une vive affection ; il ne l'a jamais insulté. Dans le fait, contrairement à sa manière habituelle, il employa des expressions d'affectueuse considération pour l'éminent soldat, lors de son premier discours à la Chambre des Lords. Mais en sa qualité d'homme d'État, de grand organisateur, de ministre responsable devant le pays de la valeur de l'armée britannique, il critiqua la ligue en faveur du service aational (National Service League) avec la vigueur qui convenait, et en accomplissant ce devoir, il est certain qu'il blessa des gens.

C'est à l'attitude de Lord Haldane dans la question du service natioaal que j'attribue les attaques honteuses dont il fut l'objet dès 1914. Je n'aurai pas si mauvaise opinion de mes compatriotes induits en erreur que de voir l'origine de cette campagne sauvage et sans scrupules dans le mépris ds la philosophie et de la littérature. Je me refuse à croire que les masses ont été embrigadées pour renverser ce grand ministre, ce grand savaat, ce gentleman paisible, digne et noble, simplement parce qu'il a

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dit à un professeur allemand, pendant un dîner à Londres, qu'il regardait presque l'Allemagne (celle de Gœthe, de Hegel, de Lotze) comme sa patrie spirituelle. Et je ne puis me résoudre à croire que ces attaques grossières, ces calomnies basses, venimeuses et dignes de valets, dont on souille la gloire d'un grand serviteur du pays, qu'on insinue ou qu'on murmure ici et là et qu'aujourd'hui le vulgaire ébruite impunément à tort et à travers, sans vergogne et sans pitié, je me refuse à croire qu'elles proviennent du fait que Lord Haldane est aUé à Berlin dans l'espoir de conjurer une conflagration européenne.

Il est plus raisonnable et plus charitable pour mes compatriotes mal élevés de supposer que tous ces chuchotements abjects proviennent d'une source moins méprisable. Après avoir entendu injurier Lord Haldane chez un grand nombre de particuliers, je suis arrivé à la conclusion que la croisade qu'on fait pour l'anéantir et le chasser de la vie publique a son origine dans l'attitude qu'il adopta comme ministre de la guerre dans 1a question du service national.

" C'est une belle idée et une idée juste que celle du service national considéré comme un devoir de tous les citoyens envers l'État et un devoir qui ne se limite pas au service militaire. Or, il se trouve que Lord Haldane a préconisé cette idée longtemps avant qu'elle fût renfermée dans les étroites limites du service militaire ; il encouragea cette idée que le service national devait faire partie de l'éducation

des jeunes gens. C'est l'application limitée de cette grande idée qu'il repoussa, sur le conseil, comme nous le verrons, de ses experts militaires. Il a toujours été d'avis que tout homme a des devoirs envers l'État qui lui assure résidence et sécurité et c'est au nom de cette conviction qu'il fit appel aux jeunes gens de toutes les classes du pays quand il créa l'armée territoriale. Dans tous ses discours sur le devoir natioaal on retrouve cette idée que tout homme a un devoir vis-à-vis de l'État dont il devrait avoir les traditions dans le sang et dont la prospérité devrait être sa première préoccupation de citoyen.

Lord Haldane estimait que sous le régime -du service volontaire une organisation bien conçue, mise au point et susceptible d'extension, pourrait faire face en cas de besoin à toutes les exigences du moment, sans mettre en péril ces grandes armées de cprofession'nels que la Grande-Bretagne doit absolument entretenir au loin dans son vaste Empire. Or, il est évident qu'il y a bien quelque chose à dire en faveur de cette opinion, si l'on considère que plus de cinq millions de soldats se sont engagés volontairement pour cette guerre et que derrière cette formidable armée une organisation formidable a été créée avec le concours spontané de millions de travailleurs, hommes et femmes, docteurs, hommes d'affaires, ouvriers fabriquant des munitions, tous volontaires. Lord Haldane, ne l'oublions jamais, a créé cette organisation bien conçue, mise au point et susceptible d'extension.

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Des hommes de bon sens et de jugement sont convaincus que le service national aurait considérablement développé dans le pays le sens de la discipline (qui est un facteur extrêmement important). Ils déplorent, comme tout le monde doit le faire, le vilain caractère que les foules ont révélé pendant les conflits industriels, l'effroyable intempérance qui continue à déshonorer les grands centres de l'industrie, le relâchement, l'incurie et la .grossièreté dont font trop souvent preuve les jeunes gens des grandes villes. Et comme c'est à juste titre qu'ils déplorent ces choses, ils en arrivent à une conclusion qui n'est pas sans valeur, à savoir que. le service obligatoire marquerait un progrès moral pour le pays. Mais ils n'accusent pas Lord Haldane de trahison, bien qu'ils regrettenc profondément qu'il n'ait pas adopté le service national pendant les six prodigieuses années où il a révolutionné le ministère de la guerre.

Qu'on me permette d'attirer l'attention des personnes qui soutiennent cette opinion sur un fait essentiel dans la présente discussion. Le ministre de la guerre d'Edouard VII avait pour mission de créer par tous les moyens une armée puissante et prête à toutes les éventualités ; le développement de la moralité ne le regardait en rien. En sa qualité de ministre de la guerre il n'avait qu'un devoir et qu'une obligation : créer une armée capable de faire respecter la parole de son souverain. Son devoir, c'était d'adopter les moyens qu'il considérait comme les meilleurs pour résoudre un problème militaire très compliqué ; c'était d'organiser la meilleure

armée possible avec l'argent que l'État lui confiait. Et du moment que, de l'avis même de Lord French, il a entrepris et' mis au point une machine de bataille et un système de défense nationale comme ce pays n'en avait jamais eu auparavant, nous sommes obligés de conclure, il n'y a pas d'échappatoire, que Lord Haldane fit honneur à la confiance de son nmaître et accomplit son devoir envers le pays.

Si Lord Haldane n'adopta pas le service obligatoire, ou la conscription, ou le service national, nous pouvons en conclure qu'il avait d'excellentes raisons pour ne pas le faire ; et une étude même sommaire de la question nous prouverait que la conclusion est juste. Lord Haldane ne se refusa pas à examiner l'éventualité du service national. Au contraire, après avoir constitué un état-major général qui comprenait les plus fortes têtes de l'armée (et c'est là Une de ses œuvres les plus utiles comme ministre de la guerre), il pria ses conseillers militaires d'étudier l'idée du service national et de faire un rapport dans le plus bref délai. A cette époque, celle de l'incident d'Agadir, toute l'organisation militaire était reprise en considération. Après mûre réflexion, l'état-major général de l'armée britannique renonça au service national. Il y renonça pour de solides raisons militaires que le ministre de la guerre d'Edouard VIL examina avec toute sa pénétrante attention. Le projet fut définitivement abandonné parce qu'il aurait complètement débilité, troublé, et probablement détruit notre organisation de guerre. Pendant le passage d'un système à l'autre, il y

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aurait eu une longue et dangereuse période de confusion qui aurait été extrêmenient tentante pour un ennemi jaloux. En un tenips de paix assurée on aurait pu faire l'essai, mais alors que l'Europe était dans un état d'inquiétude politique incessante, on ne pouvait songer à un pareil changement sans s'exposer au plus grave danger. Nous le verrons clairement quand j'en viendrai à citer les paroles mêmes de Lord Haldane sur cette question (^).

Il est curieux et intéressant que Lord Haldane soit accusé, après de longues années, du même crime, en ce qui concerne son administration du War Office, qu'en son temps Lord Fisher, cet autre anii et serviteur d'Edouard VII, pour son administration de l'amirauté. Ces deux hommes, envers qui le pays a une dette infinie de gratitude, ont voulu obéir à leur roi et rendre aussi puissantes et efficaces que possible les armes de la couronne ; ils se sont débarrassés des non-valeurs pour que la force soit augmentée. Lord Fisher a été injurié dans tout le pays par des ennemis qui n'étaient qu'un peu moins mal intentionnés que ceux qui, aujourd'hui, injurient Lord Haldane, et cela parce qu'il a éliminé quelques bateaux dans le dessein de construire une flotte incomparablement supérieure à toutes celles que le pays avait eues jusque-là. Mais personne n'ose dire que Lord Fisher a diminué la flotte. Or, de même que Lord Fisher a éliminé quelques vieux bateaux. Lord Haldane a éliminé quelques médiocres

(1) Cf. Appendice, Note E.

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bataillons formés à l'occasion de la guerre sud-africaine, et il l'a fait dans le dessein d'augnnenter et de renforcer le corps expéditionnaire. Cependant ses ennernis, moins scrupuleux que ceux de Lord Fisher, s'acharnent sur ce licenciement de quelques bataillons. Ils répètent jour après jour et semaine après semaine aux personnes crédules, jusqu'à ce que cela devienne une niaiserie indiscutable, que Lord Haldane a réduit l'armée. Pourquoi cette rancune, pourquoi ce venin, pourquoi cette déloyauté ? C'est, je crois, parce que Lord Haldane a fait échouer le plan sur lequel la classe moyenne comptait pour maintenir en place les classes ouvrières. Et Lord Haldane n'a fait échouer ce plan que sur le conseil motivé de gens du métier qui déclarèrent que, dans les circonstances présentes, c'était la plus dangereuse aventure dans laquelle le pays pût s'engager. Peu de personnes comprennent, je crois, quels grands progrès l'armée britannique a faits au cours des dix ou douze dernières années. Avant l'arrivée de Lord Haldane au War Office, l'armée était gouvernée par ce qu'on peut appeler la pensée du feldmaréchal — héritage du temps du duc de Cambridge. Les feld-maréchaux venaient et s'en allaient sans que leur succession changeât grand'chose à la confusion du War Office. Le système avait ses avantages, mais ce n'était pas la pensée militaire qui régnait. On avait des idées du plus haut intérêt sur la discipline, les ornements d'une tunique écarlate et la tenue digne d'un officier britannique ; mais on ne savait rien de la science de la guerre. Les affreux

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scandales de la guerre de Crimée se répétèrent pendant la guerre sud-africaine ; et après la guerre sudafricaine, pour naettre les choses en ordre définitivement, le gouvernement conservateur installa un nouveau feld-maréchal au War Office. Mais, comme un critique nous le dit, quand le parti libéral vint au pouvoir à la fin de 1905, l'armée britannique était (( dans un état de confusion et de faiblesse » ; ou, selou l'expression d'un autre critique, « il y avait beaucoup de graves défauts dans le système de notre armée ». Ce même critique ajoute : « Le défaut capital était l'absence de toute organisation de guerre. OrTune organisation de^^uerre n'est possîMe^ue si les plans détaillés ont été faits et les précautions nécessaires prises en temps de paix, de manière à ce qu'il ne soit pas nécessaire de changer l'organisation ou d'improviser une organisation quand la guerre éclate. Ce fut le grand principe que Moltke établit il y a soixante ans et qui est à la base de toute efficacité militaire. »

Ce graïid principe, inconnu jusqu alors au ministre de la guerre britannique a été introduit et mis en pratique par Lord Haldane. 11 créa un départe^ ment d'études et de recherches ; il groupa autour de lui les meilleurs officiers de l'armée. C'est en étroite union avec cette élite de gens du métier qu'il transforma en six ans toute l'armée britannique en une organisation de guerre étonnante de perfection et qu'il appuya cette incomparable armée de professionnels sur la Spécial Reserve et l'armée territoriale. Dans le bref espace de six années, Lord

Haldane a créé uïi état-major impérial, et un corps expéditionnaire qui a pu contenir l'éb'te des armées allemandes ; il a transformé la vieille milice destinée au service intérieur en une partie intégrante de l'armée britannique — la Spécial Reserve ; il a foadé un corps d'élèves officiers (^) (Officer's Training Corps) ; il a transformé le corps impopulaire et en décadence des Volontaires en florissante Territoriale ; il a veillé à ce que jusque dans les moindres détails, sans négliger l'organisation sanitaire, l'armée britannique fût une arme de guerre d'une efficacité absolue.

Tous ces faits ne pouvaient être mieux exposés qu'ils ne l'ont été dans la Fortnightly Review au début de 1916. L'auteur compare certaines déclarations de M. Arnold Forster, après la guerre des Boers, avec la situation militaire en août 1914. M. Arnold Forster disait : « Sous le régime actuel, pas un régiment, pas une batteire, pas un bataillon ne sont capables d'entrer en campagne. » Il nous a fallu six ' mois pour lever une armée de 146:000 hommes. « Il n'y avait pas assez de canons

(^) M. Maurice Barrés, le distingué académicien, visitant Oxford lors de son séjour en Angleterre, a exprimé son admiration pour l'esprit de l'université. Il nous ^it dans ses articles « L'Angleterre pendant la guerre », la réponse qu'il reçut : « Oui, me répondent ces Messieurs, cette guerre a montré de la façon la plus éclatante ce que nos universités peuvent fournir à la nation dans la plus grande crise de son histoire. iS'os jeunes gens furent les officiers de cette guerre. Grâce à Lord Haldane (celui-là qui était ministre au moment de la déclaration de guerre), il y avait dans chaque université un noyau de jeunes étudiants qui étudiaient sérieusement l'art militaire. Ils formèrent le cadre pour la grande armée. Kitchener. Sans eux, comment aurait-on pu former un cerveau et une direction aux armées britanniques ? »

dans le pays pour les batteries en campagne... Ce que le pays a pu faire de mieux, ça a été d'envoyer successivement dans l'Afrique du Sud de petits détachements d'hommes, dont beaucoup étaient à peine exercés et la plupart insuffisamment équipés. ». Et l'auteur conclut son exposé des efforts tentés pour remédier à cet effroyable état de choses par ces mots qui sont à retenir : « Le gouvernement insensé et sans vigueur de M. Balfour a quitté le pouvoir en laissant l'armée britannique dans un état de confusion et de faiblesse. Nous avons eu de la chance que l'Allemagne ne nous ait pas attaqués à ce moment. »

L'exposé des événements postérieurs est si excellent que je prends la liberté de citer quelques pages du même article, et j'ajoute que si on prêtait plus d'attention dans ce pays aux périodiques comme la Fortnightly Rei^iew, on se laisserait moins facilement tromper et on se trouverait moins souvent dans cet état d'esprit où on est à la merci des journaux et de leurs nouvelles tendancieuses. Après avoir parlé de la confusion et de la faiblesse où furent laissées l'armée britannique par le dernier gouvernement à la fm de 1905, l'auteur continue en ces termes : *

« C'est dans ces circonstances que le gouverne- « ment libéral vint au pouvoir. Si c'est un secret, (( du moins c'en est un qui peut être divulgué au- (( jourd'hui sans indiscrétion, le roi était très in- « quiet de l'état de l'armée et mécontent de celui « de la flotte. Les relations internationales sur le

« continent étaient telles qu'on pouvait entrevoir « l'ombre de la présente guerre. On comprenait <( qu'en cas d'hostilités, ni la flotte ni l'armée bri- « tanniques n'étaient prêtes. Depuis la mort du roi « on se demande quelle part il a eue dans la forma- « tion dé la double Entente. On admet, à tout le (( moins, que par son charme personnel et par son « coup d'œil d'homme d'État, il contribua puissam- « ment à aplanir les différends qui, pendant tant « d'années, nous avaient séparés de la France. Mais « il fit davantage. Du jour où le parti libéral obtint <( une immense majorité, le roi résolut de ne reculer « devant aucun effort tendant à la réforme de la « flotte et de l'armée, afin qu'en cas de besoin nous « fussions en mesure de jouer notre rôle dans toute <( guerre que l'avenir pourrait nous réserver. Il ne « cessa jamais de soutenir Lord Fisher qui, par une « série de réformes et malgré des critiques acharnées <( et une opposition sans scrupule, déplaça notre « centre d'influence navale du sud vers les eaux du « nord, donna au pays de nouveaux navires adaptés « aux conditions modernes, des officiers et des ma- « telots au courant des dernières méthodes scienti- « fîques de la guerre sur mer et un système de « rapide mobilisation navale.

« Lord Fisher prit l'initiative de la réforme na- « vale peu avant le changement de gouvernement ; « il poursuivit son œuvre sous le nouveau gouverne- « ment avec l'appui du roi. L'organisation de l'ar- <( mée était encore dans un état lamentable. Notre « situation était pire qu'au début de la guerre sud-

« africaine. Que 'pouvait faire le roi en sa qualité (( de souverain constitutionnel ? Parmi ceux à qfui « on était sûr de voir attribuer un portefeuille par « le premier ministre, il y avait M. Haldane (aujour- (( d'hui Lord Haldane) qui, non seulement connais- « sait l'Allemagne, mais parlait et lisait l'allemand. « Il était particulièrement bien placé pour étudier « le système militaire allemand et s'en inspirer pour « perfectionner le système britannique. Le roi sug- « géra au nouveau premier ministre qu'il faudrait (( prier Lord Haldane d'accepter le portefeuille de « la guerre. Le conseil fut écouté. Lord Haldane (( doit avoir compris qu'il acceptait une tâche in- « grate. Là où Lord Lansdowne, Lord Midleton et (( M. Arn^old Forster avaient échoué, pouvait-il es- « pérer de réussir ? Le ministère de la guerre était (( dans un état chaotique ; il n'y avait pas d'état- (( major général ; il n'y avait pas d'organisation de « guerre ; les Volontaires diminuaient rapidement (( en nombre sinon en valeur. Pour répondre au « désir de son souverain et assuré du concours de « ses collègues. Lord Haldane accepta de remplir « les fonctions que M. Cardwell avait remplies poxir (( le bien du pays plusieurs années auparavant, sous « un gouvernement libéral.

(( Ce n'est pas le moment et d'ailleurs nous n'avons « aucune envie d'entreprendre une explication tech- (( nique de l'œuvre exécutée par Lord Haldane. (( Mais une chose doit être dite : il comprit qu'il « fallait, avant tout, un état-major. Une pareille ({ institution n'avait jamais existé dans ce pays. Il

(( la créa. Puis, appuyé par l'état-major, il aborda « les problèmes l'un après l'autre. On était décidé « à ne plus jamais laisser l'armée dans un état si (( défectueux que le pays en fût réduit à expédier (( successivement et au milieu d'une terreur panique (( de petits détachements de troupes insuffisam- (( ment organisées et dont l'équipement laissait à (( désirer. Lord Haldane eut la bonne fortune de (( compter au nombre de ses conseillers le feld- (( maréchal Sir William Nicholson et d'autres ofii- « ciers distingués qui travaillèrent avec lui de tout (( leur cœur et avec un dévouement absolu. Le prin- « cipe historique qui servit de base à la nouvelle (( organisation militaire fut que la flotte devait être (( la première ligne de défense d'un pays composé « d'îles et d'un Empire maritime. Avant de savoir « que la destinée le conduirait au War Office, Lord « Haldane s'était fait, dans ses discours, d'accord « avec M. Asquith et Sir Edouard Grey, l'avocat (( d'une flotte puissante. « Les deux choses les plus « nécessaires à ce pays, disait-il un jour, sont un (( peuple instruit et une flotte invincible. » De fait, « Lord Haldane fut le 'premier homme d'Etat qui (( préconisa publiquement la formation d'une « es- « cadre de la mer du Nord » à un moment où presque « tout nouveau navire de la flotte britannique était « concentré dans la Méditerranée et où on ne voyait (( que très rarement dans la mer du Nord un bâtiment (( de guerre battant pa<^illon blanc (^). Dans une

(^) C'est moi qui souligne.. II. B. Le pavillon blanc est le drapeau de la flotte de guerre.

« assemblée à la Cité que beaucoup d'hommes « d'affaires peuvent se rappeler, Lord Haldane « attira l'attention sur les mesures navales que « prenait l'Allemagne et déclara d'une manière (( pressante que l'Angleterre ne pouvait pas conti- (( nuer à ignorer le nouveau danger. Il s'adressait à « des gens non convertis qui restèrent non convertis. « Le pays ne comprenait pas le danger et le gou- « vernement unioniste alors au pouvoir, pas davan- « tage. Pourtant Lord Haldane avait raison, ainsi « que les événements l'ont prouvé. Partant de ce « principe que notre suprématie navale devait être « maintenue incontestable vis-à-vis de l'Allemagne « et de toute autre puissance et connaissant l'œuvre « de Lord Fisher, Lord Haldane et ses conseillers (( entreprirent la réorganisation de l'armée. Une « foule confuse de régiments fut transformée en une « armée. Ici on développa et là on réduisit certains « éléments, afin que toutes les parties s'accordent « ensemble, et ainsi fut réalisé le projet d'un « corps expéditionnaire qui comptait, non pas « 40.000 hommes, mais 160.000 hommes.

« On comprenait que le développement que pre- « nait la flotte allemande et l'efficacité de son orga- « nisation augmentaient le danger d'une invasion. « Les Volontaires, tels qu'ils existaient alors, étaient « un assemblage de compagnies composées d'hommes « mal exercés, sans organisation de campagne et « sans équipement convenable. C'était une troupe « manifestement impropre à la défense du pays et « sans utilité pour une autre destination. Dans des

LA M A C H I ÎS E DE G T E R R E A xN G L A I S E 93

« circonstances très difficiles on procéda à une « réorganisation. On donna une nouvelle inapulsion « au patriotisme des jeunes hommes ; on fit appel « à leur esprit de sacrifice. Une armée de campagne (( pour la défense du pays fut organisée et entraînée (( comme jamais une armée de volontaires ne l'avait (( été nulle part dans le monde. Lord Haldane et (( ses conseillers avaient confiance en la nation et (( les événements ont montré que leur confiance « n'était pas mal placée. Qui ose se moquer aujour- « d'hui de la Territoriale ?

(( Ainsi pendant la période relativement courte (( 011 Lord Haldane fut au War Office, le corps « expéditionnaire fut constitué, les Volontaires dece vinrent les Territoriaux, un état-major impérial « et un corps d'élèves officiers furent créés et les « méthodes d'exercice furent perfectionnées. Tout « cela fut mené à bien avec une rapidité prodigieuse « et l'essentiel de la tâche était achevé quand Lord (( Haldane quitta le War Office pour devenir Lord « Chancelier. Pendant la dernière période de son (( administration, le feld-maréchal vicomte French « était chef d'état-major et principal conseiller du (( secrétaire d'Etat à la guerre. Le soir du jour où (( Lord Haldane quitta le pouvoir. Lord French parce lant à la Cité dit :

« Lord Haldane entra au ministère de la guerre à une « époque très critique où la plupart des grands problèmes « de la défense nationale attendaient une solution et « semblaient presque impossibles à résoudre avec les

94 LA NGLE TERRE JUSTIFIEE

« moyens que le pays mettait à la disposition des auto- « rites militaires.

« Aux yeux de plusieurs la tâche était ^presque surhu- « maine. Mais la haute pensée, l'activité et l'impertur- « habilité de Lord Haldane triomphèrent de toutes les « difficultés et quand il quitta l'armée je crois avoir le « droit de dire qu'il avait entrepris et mis au point une c( machine de hataille et un système de défense nationale « comme ce pays n'en avait jamais eu auparavant ; « jamais, dans le passé, on n'avait si bien satisfait aux « exigences du moment. ))

(( Le correspondant militaire du Times signala, le « lendemain matin, le changement survenu au War (i Offi.ce et, quatre jours plus tard, revint à Tœuvre (( accomplie par Lord Haldane. Dans ce dernier « article il rappela où les choses en étaient, en dé- « cembre 1915, quand les libéraux revinrent au « pouvoir :

« La nation et l'armée étaient dans le découragement <L et le désespoir d'avoir vu les efforts inutiles qu'on avait « faits pour profiter de la leçon de la campagne sud-afri- « caine. Le recrutement était en pleine confusion par « suite des changements apportés coup sur coup aux « conditions du service entre les années 1902 et 1905... « La distribution des troupes auxiliaires alors exis- « tantes, leur manque d'homogénéité, le manque d'états- « majors et d'artillerie de campagne, l'insuffisance des « services administratifs, tels étaient les facteurs qui « s'opposaient à toute tentative sérieuse d'organisation « scientifique en vue de la guerre ou d'entraînement «.méthodique en temps de paix.

« Quant à la milice elle avait été libérée de toute obli- « gation de fournir des détachements à l'armée régulière « en temps de guerre. La vieille milice avait été abolie,

« si bien qu'on pouvait être sûr que l'armée régulière se « trouverait une fois de plus, à bref délai, dans une si- « tuation périlleuse et dépourvue de réserves comme « lors de la guerre de Crimée. Pour ajouter aux difii- « cultes que rencontrait le ministre de la guerre, le parti « qui l'emporta à une écrasante majorité aux élections de janvier 1906 s'engagea formellement à faire des éco- « nomies sur toute la ligne, particulièrement en matière « de dépenses militaires.

« Pendant les six dernières années l'état-major et « l'administration du War Office se sont préoccupés, « avant tout, de tenir le corps expéditionnaire prêt à « une action immédiate outre-mer, et le sentiment de « confiance qui prévaut de nouveau dans l'armée est la « meilleur preuve que le succès est venu couronner les « efforts. ))

« La guerre devait bientôt mettre à l'épreuve la « nouvelle organisation. Quel a été le résultat ? On (( n'a pas vu venir les événements longtemps d'avan- « cer comme ce fut le cas avant l'ouverture des « hostilités dans l'Afrique du Sud. Jusqu'à la veille « de l'envoi de l'ultimatum britannique on n'a pas « su quelle tournure prendraient les choses entre (( l'Angleterre et l'Allemagne. En sa qualité de mi- « nistre des affaires étrangères, Sir Edouard Grey <( avait fait comprendre clairement que le gouver- « nement français savait exactement ce que nous « pouvions et ce que nous xle pouvions pas faire en « cas de guerre. Nous n'avions pris aucun engage- « ment. Nous pouvions jeter dans la balance notre (( flotte et notre corps expéditionnaire, qui, grâce « au nouveau régime, était devenu un instrument « de guerre d'une efficacité sans égale. Par son inva-

« sion de la Belgique, l'Allemagne fit pencher la (( balance. Soudain la nation, qui peu de jours avant « ne croyait pas à la probabilité de la guerre, se « trouva impliquée dans un grand conflit européen.

« Le délai fixé par l'ultimatum expira le 4 août. « Le pays fut laissé dans l'ignorance des mesures « militaires qu'on prenait, sauf qu'il apprit la no- (( mination du feld-maréchal comte Kitchener « comme ministre de la guerre, au moment où on (( parlait de l'intervention probable de l'armée en (( Irlande. Le 16 août, la veille du jour où le gou- (( vernement belge dut se réfugier à Anvers, on (( apprit la nouvelle sensationnelle que le corps (( expéditionnaire tout entier — non pas (( 40.000 hommes, mais 160.000 — avait « débarqué (( en France sans le moindre accident (^). Cinq jours (( plus tard, il achevait sa concentration et occupait « les positions qui lui avaient été assignées sur la (( ligne de Condé à Mons.

(( C'est ainsi que l'œuvre de Lord Haldane et de « ses conseillers fut mise à l'épreuve. Jamais jus- « qu alors aucun pays naçait transporté une armée si « nombreuse en si peu de temps. L'exploit accompli « par la flotte, la marine marchande et l'armée bou- (( leversa complètement les calculs que l'état-major « allemand avait faits avec le concours de ses agents « dans notre pays. Les événements ont prouvé que

(1) Il n'est pas sûr que la sixième division eût déjà été expédiée à la date du 16 août ; elle a été mobilisée le 3 août, en même temps que les autres divisions qu'elle suivit à quelques jours de distance, à l'heure que Lord Kitchener jugea la plus opportune. H. B.

<( le vicomte French, commandant en chef du corps a expéditionnaire, parlait en connaissance de cause « quand il déclarait, quelques années plus tôt, que <( Lord Haldane, pendant son passage au pou- « voir, avait « entrepris et mis au point une machine « de bataille et un système de défense nationale » comme ce pays n'en avait jamais eu auparavant. » <( Si jamais une armée entra en campagne « équipée « jusqu'au dernier bouton », avec une intendance et <( des services sanitaires irréprochables et munie de (( tout le nécessaire, c'est bien le corps expédition- « naire qui franchit la Manche comme un coup de <( foudre et vint bouleverser les plans de l'Allemagne. « Quel aurait été le sort de la République française, « à l'heure décisive, si l'armée britannique s'était <( trouvée dans l'état où elle se trouvait lors de la « guerre sud-africaine, ou si elle était restée dans (( l'état encore plus chaotique où Lord Haldane la « trouva quand il entra au ministère de la guerre ? « Cette armée était petite par le nombre — mais plus « de quatre fois plus grande que toutes celles que le « pays avait organisées jusque-là et tenues prêtes à « entrer en campagne. Et tels étaient son matériel « et son organisation qu'elle fut en mesure de sauver « la civilisation du sort qui la menaçait. Le corps « expéditionnaire britannique lancé contre les ar- « mées allemandes fit pencher la balance au moment « critique (*).

(^) Dans un autre chapitre nous verrons que le corps expéditionnaire britannique apporta un concours précieux aux armées fran-

(( Mais ce n'est pas tout. Grâce au nouveau sys- « tème inauguré par Lord Haldane, celui qui s'est « révélé dans ces circonstances difficiles un incom- « parable agent recruteur, Lord Kitchener put lever « des nouvelles armées. Si le recrutement des nou- « velles armées se fit si facilement, une partie de « l'honneur en revient à Lord Haldane. L'histoire « des guerres n'offre pas d'exemple comparable pour « le patriotisme et la faculté d'organisation à l'effort « qui a été fait après qu'on eut compris quel était « l'enjeu de cette guerre. Les recrues affluèrent et « les autorités militaires surent tirer parti d'une (( abondance admirable de ressources pour organiser « les armées qui devaient conjurer le danger — les « armées de l'Europe en péril. Notre pays était mal (( préparé à l'effort que nécessitait l'équipement de (( ces nouvelles armées. Sans rival sur mer, sa capa- « cité de fabrication en matière de munitions pour « l'armée était et avait toujours été strictement ({ limitée en considération de notre faible effort mili- « taire. Cependant, dix-huit mois après le début de « la guerre le premier ministre pouvait déclarer que, « malgré les nombreuses pertes éprouvées, le pays « n'avait pas moins d'uM million et demi d'hommes « sur les différents théâtres de la guerre. Considérez (( ce chiffre ! Comparez-le avec ceux du passé, aux (( heures les plus terribles de notre histoire. Nous (( n'avions que 30.000 hommes à Waterloo ! Devons -

çaises en leur prêtant quelques canons de gros calibre dont elles étaient complètement dépourvues. H. B.

« nous rougir de notre génération ? Et que penser « de tîes Jérémies qui nous disaient à la veille de la (^ guerre que notre Angleterre était,^ en décadence, (( que nous ne pourrions exercer aucune influence <( si la guerre venait à éclater sur le continent ? <( Quand le premier ministre déclara qu'il y avait <( un million et demi d'hommes sur les différents « fronts, il devait y avoir en outre dans le pays en- « viron un million et demi d'hommes déjà entraînés « ou à l'entraînement. Et pas un seul conscrit parmi « eux ! Le recrutement de ces nouvelles armées, « leur entraînement, leur équipement, leur trans- « port sur les champs de bataille, leur ravitaillement, « les combats qu'elles ont livrés partout où elles ont « affronté l'ennemi, sont autant de triomphes sans « précédent dans l'histoire de notre race ou de n'im- « porte quelle autre race. »

Il n'y a rien à ajouter. Pour toutes les personnes honnêtes, pour toutes celles qui sont disposées à se laisser convaincre, pour toutes celles qui comprennent que c'est un devoir de soutenir des opinions justes et sincères, il est indiscutable : 1^ qu'Edouard VII, tout en aspirant à la paix, ne perdit pas de vue l'éventualité de la guerre ; 2° qu'il ne se trompa pas en accordant sa confiance et son amitié à Lord Fisher et à Lord Haldane ; 3^ que sur terre aussi bien que sur mer le pays a rempli avec une fidélité absolue ses obligations envers ses alliés ; et 40 que l'armée britannique du mois d'août 1914, qui par deux fois brisa l'élan furieux des légions allemandes, non seulement a conquis des lauriers

100 L A N G L E T E R R E JUSTIFIEE

impérissables, mais en donnant à la France le temps de mobiliser toute son armée et d'apporter à sa stratégie les changements nécessités par, l'invasion allemande en Belgique, a sauvé, non seulement la France, mais l'Angleterre et peut-être le monde entier d'une calamité que peu de personnes peuvent imaginer.

Et maintenant je cède la parole à Lord Haldane. Je ne m'excuse pas d'imprimer un de ses discours presque au complet, parce que c'est un discours très sage et très noble et qui donnera à réfléchir au grand public et parce que je ne pense pas qu'un seul mot de ce discours très important et très instructif ait jamais été imprimé dans les journaux qui fournissent le vulgaire en Grande-Bretagne d'opinions politiques. Le lecteur qui se demande déjà avec effarement pourquoi son journal ne lui a rien dit de l'hommage que Lord French a rendu à l'œuvre unique de ce ministre de la guerre, et qui est encore abasourdi de savoir que loin d'avoir réduit l'armée britannique. Lord Haldane a augmenté dans des proportions énormes son efficacité de combat, méditera ce fait étrange que le discours qu'il va lire n'a jamais été imprimé dans son journal qui ne manquait pas de place sans dotrte pour les assassinats, les divorces et la mode et qui trouvait toujours de la place pour égarer l'opinion de ses lecteurs.

Lord Haldane a parlé sur le devoir national, le 5 juillet 1915, dans une assemblée à laquelle le premier ministre (M. Asquith) adressa le message suivant :

« Lord Haldane est le plus vieil ami politique et « personnel que j'aie au naonde. Pendant près de K trente-cinq ans nous avons été unis dans une inti- « naité étroite et ininterrompue. Nous avons tra- « vaille ensemble et combattu côte à côte, à travers « les vicissitudes de la fortune, pour ce que nous « avons cru être de grandes et nobles causes. Aussi « loin que je me souvienne, il n'y a jamais eu entre « nous plus que l'ombre passagère d'une différence « d'opinion et toujours nous avons tendu au même « idéal. Je n'arriverai jamais à dire tout ce que je « dois à l'étendue de ses vues, à la variété de ses « connaissances, à l'acuité de son sens politique et, « par dessus tout, à sa loyauté désintéressée et à « son dévouement. Il a été donné à peu d'hommes « de rencoQtrer et de garder un tel ami.

« Mais à part et au-dessus de ces personnalités, (( je désire rappeler que l'œuvre qu'il a accomplie « comme fonctionnaire de l'État dans des sphères « très diverses est, à mes yeux, une valeur inesti- « mable. Juriste profond et accompli, il a soutenu (( dignement les meilleures traditions de la chan- (( cellerie de la Chambre des Lords. Inter arma silent « leges. Et maintenant que nous sommes engagés « dans la plus grande guerre de notre histoire, dans « la plus grande guerre du monde, je voudrais que « mes compatriotes se persuadent que c'est grâce à « lui plus qu'à personne d'autre que notre armée « s'est trouvée prête à entreprendre la mission qu'on « lui a confiée.

{( L'armée territoriale qui gagne ses lauriers et se

« couvre de gloire sur tous les théâtres de la guerre « est sa création. L'œuvre magnifique qu'accomplit « r état-major est en grande partie le résultat de « son initiative et de son influence. Les efforts pa- « tients et discrets poursuivis pendant de longues « années sous sa direction et à son instigation, « portent aujourd'hui leurs fruits et ajoutent chaque « jour de nouveaux chapitres aux glorieuses ance nales de l'armée britannique.

« Je saisis l'occasion de réfuter une affirmation « qu'on me dit avoir encore quelque créance dans « certains milieux — à savoir qu'au début de la « guerre Lord Haldane demanda à rentrer au War « Office ou en manifesta le désir.

(( Il n'y a pas un mot de vrai dans ce racontar. « J'étais moi-même, à cette époque, secrétaire « d'Etat et Lord Haldane a eu l'obligeance de m'ai- « der, pendant quelques jours, à faire face à un « travail accablant. Il a été partisan, dès le premier « jour et avec ardeur, de^ la nomination de Lord « Kitchener.

« Qu'on me permette d'ajouter que personne, à « notre époque, n'a apporté une contribution plus « féconde et plus durable que la sienne à la réorga- « nisation de l'éducation nationale dans son sens le (( meilleur et le plus large ; c'est une réforme qu'a « déjà beaucoup fait et qui, développée et complé- « tée, fera beaucoup plus encore pour mettre ce « pays en mesure de jouer toujours mieux son rôle (( parmi les rivalités grandissantes des peuples du « monde.

« Vous faites bien, ce soir, de lui rendre homraage « et je prédis avec une confiance absolue que l'hom- « mage que vous rendez à son caractère et à ses <( services sera ratifié par l'histoire et par la posté- « rite. »

Lord Haldane parla en ces ternies :

« ...J'ai retrouvé les accents de Job et de Jéréniie « dans une partie de la presse. J'approuve entière- <( ment qu'on réveille la nation. Nous avons été apa- <( thiques et inconscients et tous ceux qui ont attiré « notre attention sur la réalité des dangers et qui <( nous ont fait réfléchir ont rendu un service au « pays. Mais il peut arriver qu'on exagère et qu'on « produise un découragement excessif. La situation « est assez sérieuse sans que nous l'aggravions.

« Qu'on me permette de poser une question : <( Sommes-nous la seule nation qui ait été prise à « l'improviste par les événements et qui, dans ce « sens, ait manqué de préparation ? Quand j'exa- « mine une situation comme celle où nous sommes, « je cherche toujours à suivre l'exemple des grands <( chefs militaire^ qui devraient être nos guides en « pareilles circonstances — des hommes tels qu'Han- « nibal et Napoléon qui s'efforçaient toujours de « regarder par dessus les remparts de l'ennemi et de <( connaître ses pensées.

« Si nous pouvions lire les pensées de l' état-major <( allemand, qu'apprendrions-nous en ce moment ? « Nous ne pouvons faire que des conjectures, mais « ils doivent avoir leurs Jobs et leurs Jérémies. « L'Allemagne était-elle préparée à trouver sa

104 LANGLETERRE JUSTIFIÉE

« vieille alliée l'Italie parmi ses ennemis ? Etaitce elle préparée à voir ses méthodes critiquées par « la grande majorité du public des États-Unis ? (( Etait-elle préparée à voir son commerce et ses (( croiseurs armés chassés des mers par la flotte bri- « tannique ? Savait-elle que les Indes rivaliseraient (( de fidélité et de générosité avec ses autres enne- « mies ? Savait-elle que l'Islam, à part la Turquie, « resterait neutre ? Avait-elle pensé que le général « Botha mènerait les Hollandais à la victoire en « Afrique du Sud et que le Japon lui enlèverait race pidement ses possessions d'Extrême-Orient ? Si « quelques-uns des chefs du grand état-major alle- (( mand avaient songé à ces choses, ils auraient pro- (( bablement dit : « Le coup est trop risqué, malgré « notre armée magnifique. »

(( Qu'on ne s'imagine pas que je cherche le moins « du monde à atténuer la gravité de la situation. (( Les armées des empires centraux ne sont pas seu- (( lement d'une puissance extraordinaire, elles sont, (( en outre, supérieurement bien organisées. Le pro- (( blême que nous avons à résoudre est le suivant : (( la situation étant connue, que devons-nous faire ? « Il y a UQ fait simple dont nous devons partir, c'est « que si l'on considère les puissances, les plus direc- « tement intéressées, les Alliés ont à organiser, en (( vue de la guerre, une population de 280 millions « de personnes contre une population de 120 mil- « lions.

(( C'est un facteur important, si nous savons en « tirer le meilleur parti ; et la question est de savoir

« comment nous en tirerons parti, car si nous y « réussissons, nous gagnons cette guerre. Ce n'est « pas seulement d'hommes que nous avons besoin « pour atteindre ce but ; ce n'est pas seulement de « munitions et ce n'est pas seulement d'argent. Il y « a un livre que j'aimais beaucoup quand j'étais au « War Office il y a trois ans. Peu d'entre vous le « connaissent probablement. Il fut écrit trois ans « avant la guerre de 1870 par un brillant soldat de « France, le colonel Ardant du Picq, si je ne me « trompe, qui fut tué à Metz. C'est un livre sur le « facteur moral en temps de guerre intitulé : Etudes « sur le combat.

« Dans ce livre, l'auteur montre l'effet du facteur « moral qui, je crois, a été le principe fondamental « du magnifique état-major de nos alliés dé France. « Il ne s'agit pas seulement d'effectifs, de munitions (( et de ressources, ni seulement d'énergie, bien qu'elle « soit absolument essentielle ; il s'agit d'énergie sou- (( mise à une direction. C'est-à-dire qu'il faut une « organisation ; or l'organisation exige une pensée «, et fait appel aux facultés de l'esprit. Nous avons « pour tâche de créer une organisation, des res- « sources, des munitions, d'amener des hommes sur « le champ de bataille — et de ne les y amener qu'en « vertu de cette direction suprême. Il doit y avoir « une pensée dirigeante, si l'on veut s'assurer cette « force morale stable qui vient de la certitude du « but à atteindre et que seule peut donner une pen- « sée suivie jointe à une volonté. Et c'est ici que la « nation intervient.

(( Nous désirons que la nation concentre toutes « ses pensées sur le but à atteindre, car c'est la (( condition essentielle d'une force stable, non pas « seulement pour nous, niais pour chacune de nos (( alliés. Telle est la proposition fondamentale que (( je voudrais développer ce soir. Et maintenant <( considérons les difficultés qui nous font obstacle. « La principale source de confusion et de reproches (( réside dans le fait que nous ne sommes pas par « nature ou d'habitude, une nation réfléchie. Le « grand Matthew Arnold l'a dit, il y a longtemps, en « termes qui trouvent leur application aujourd'hui, « dans un livre intitulé : Friendship's Garland. Dans « ce livre, publié il y a plus de quarante ans, Mat- « thew Arnold appelle son pays à la réflexion. Mais « on ne peut pas changer une nation en un jour et « on ne peut pas, quand le moment difficile est « arrivé, développer chez l'homme ce que V habitude « de la réflexion aurait produit sans peine. C'est un « point où nos ennemis ont quelque avantage sur « nous.

« D'autre part, notre nation a de grandes capa- « cités de réflexion, dans certains domaines. Il y a « la flotte britannique. C'est une organisation mo- « dèle, mais elle dépend d'une tradition aussi vieille « que notre histoire et qui a toujours été des nôtres. « En ce qui concerne la flotte, la pensée de la nation <( a su se concentrer. Pour l'armée, cela n'alla jamais « aussi facilement et pourtant on a fait, dans ce <( domaine, des choses très remarquables.

« Je vais parler d'une de ces choses. J'en puis

« parler librement parce que, bien qu'elle date de « mon passage au pouvoir, elle est l'œuvre d'un « homme avec qui j'ai collaboré, mais à qui j'ai « laissé carte blanche. U s'agit du remarquable ser- « vice sanitaire de l'armée organisé pour la pre- « mière fois en liaison avec l'armée territoriale et « qui a produit des résultats si extraordinaires que « les Allemands, à ce qu'on m'a dit, font tous leurs « efforts pour nous imiter. Il s'agit de l'organisa- « tion sanitaire de l'armée telle qu'elle a été créée « par le médecin en chef, Sir Alfred Keogh.

« Il est bon que nous nous rappelions cet exemple, « car il nous prouve ce que peut faire en un espace « de temps relativement court, un homme qui sait « ce qu'il veut et qui se met à l'œuvre. Messieurs, « on pourrait citer d'autres exemples. On a critiqué « récemment le Comité de Défense impériale. Or, «je sais le travail qu'a accompli ce Comité. J'en ai « fait partie sous la présidence de Sir Henry Camp- « bell-Bannerman, puis sous celle du premier mi- « nistre actuel et je puis vous le dire : que nous « ayons pensé juste ou faux, nous avons beaucoup « pensé au Comité de Défense impériale.

« Le Comité de Défense impériale devait, avant « tout, poser le principe fondamental de la défense « du pays. Le problème était facile à résoudre en « cas d'une attaque de l'Allemagne contre nous « seuls. Nous avions une flotte deux fois plus forte « ique la flotte allemande et, à part les réserves de « l'armée territoriale, nous avions un corps expédi- « tionnaire qui mettait toute invasion en Grande-

108 LANGLETERRE JUSTIFIEE

« Bretagne hors de question. Mais il va sans dire « que nous ne devions pas nous borner à envisager « une guerre entre FAUemagne et nous.

(( Nous savions, en outre, qu'en cas d'une attaque (( dirigée contre nous seulement, nous avions un (( autre avantage encore sur l'ennemi. En Allé- « magne, le service dans l'armée et dans la flotte (( est obligatoire ; les fils et les frères, les oncles, les « neveux et les pères sont enlevés à leurs affaires^ « dont ils ne peuvent rester éloignés longtemps sans « causer un grave préjudice au pays. Sous le régime (( britannique, au contraire, grâce à une flotte et à « une armée de professionnels, la guerre peut durer (( une douzaine d'années.

(( Mais ce fut toujours un des principes du Comité « de Défense impériale de refuser de limiter la ques- « tion à une question de défense nationale. Nous « savions que d'autres pays créaient de grandes (( flottes ; nous comprenions que nous devions exa- « miner attentivement quel serait notre rôle si nous (( étions entraînés dans une guerre continentale. « Or, Messieurs, le Comité de Défense impériale « avait à choisir entre trois solutions. On pouvait « développer le système existant. Notre armée per- (( manente et très bien exercée était petite en com- « paraison des vastes armées continentales, mais « très grande si l'on songe aux effectifs que celles-ci « pouvaient envoyer et maintenir au loin pendant « une longue durée. On pouvait renforcer cette armée « de professionnels en organisant derrière elle Var- « mée territoriale. Ou bien, deuxième solution, on

« pouvait instituer le service obligatoire et créer <( une armée de défense nationale, en prévoyant une « courte, période d'instruction et sans obligation « pour les soldats de servir hors du pays. Je ne puis « que vous répéter les paroles des experts du Comité « de Défense qui écartèrent cette solution : « Elle « n'est appropriée à aucune fin. Nous pouvons, sans « elle, assurer la défense du pays. Mais nous ne (( sommes pas sûrs, avec une armée levée unique- « ment en vue de la défense du pays, /de pouvoir <( remplir notre tâche éventuelle sur le continent. »

« J'ai entendu prétendre que sous le régime de la « conscription nous aurions pu avoir 600.000 hommes « au lieu de 150.000. Messieurs, il n'est pas vrai que « nous n'ayons eu que 150.000 hommes à expédier (( sur le continent. Nous avons, en ce moment, plus « de 600.000 hommes en France, sans compter toutes « nos autres troupes dans le reste du monde. C'est <( pourquoi, indépendamment d'autres graves incon- <( vénients, nous avons repoussé cette solution parce « que nous ne pensions pas qu'elle pût être aussi « efficace que le service volontaire.

(( Nous nous rendons parfaitement compte des « inconvénients du service volontaire à certains « égards, mais nous devions envisager la défense de « l'Empire aussi bien que celle de nos côtes, et il « fallait renoncer à constituer ce corps expédition- « naire reconnu nécessaire par nos experts si l'on « cherchait à mêler la conscription avec le service (( volontaire. C'est ce qui nous amena à envisager la « troisième solution. J'eus à examiner les différentes

(( solutions avec toute ra,ttentioii dont je suis ca- (( pable et j'envisageai aussi la levée d'une arnaée « continentale de 2 niillions d'honxnies, dont la pé- (( riode d'instruction aurait été de deux ans. Il fallait (( en effet tenir compte (c'était mon devoir de ne (( rien négliger) de l'augmentation des armements « sur le continent. Mais une difficulté très grave se (( présentait. La situation pouvait s'aggraver et « devenir extrêmement périlleuse. Le proverbe dit (( qu'on ne change pas les chevaux pendant qu'on « traverse la rivière. Pour lever une pareille armée ^ « même si l'on avait obtenu le consentement de la (( nation en 1912 ou en 1906, il aurait fallu une gé- (( nération.

(( Il a fallu au moins deux générations pour orga- (( niser les grandes armées du continent. Comment (( aurions-nous pu en organiser une, étant donné le « temps dont nous disposions ? Même si nous avions (( été prêts en dix ou quinze années c'eût été trop (( tard. Du moment qu'on ne pouvait pas créer cette « armée instantanément, d'un coup de baguette, « nous nous serions trouvés dans une situation pleine (( de périls. En effet, notre armée de professionnels (( aurait cessé d'exister avant que l'autre fût en état (( de rendre des services et l'ennemi aurait eu de (( bonnes raisons pour choisir son heure et atta- (( quer.

(( A cette époque, les armées russes n'étaient pas (( organisées comme elles le sont aujourd'hui. Les (( armées françaises non plus. Et nous aurions été « à la merci, comme tout le monde, de l'armée aile-

« mande. Une autre difficulté encore s'opposait à de « projet.

« Il y avait alors en Allemagne au moins trois « partis. Il y avait le gros de la nation, très sem- « blable, à certains égards, aux gens de chez nous^ « mais étranger à la politique et, pour cette raison, « obligé de suivre le gouvernement au moindre « signe. Il y avait, à l'autre extrême, le parti de la « guerre, l'état-major et les « Junkers ». Ce parti (( travaillait à la ^erre en préparant une machine « formidable ; il faisait des efforts incessants pour « persuader à la nation allemande qu'il serait op- « portun d'employer cette machine. Entre ces deux « partis et tenant la balance égale il y avait un troi- « sième parti, celui des classes moyennes ; ce der- (( nier parti comprenait beaucoup de diplomates et « un grand nombre d'hommes d'affaires. Il était « très puissant et ne désirait pas la guerre — du « moins pour le moment. Il voulait, à tout prix, que « l'Allemagne soit plus riche et plus forte avant de « s'embarquer dans une politique d'aventures et, « par dessus tout, il voulait développer la prospérité « matérielle de l'Allemagne.

(( Or, un soupçon était enraciné au cœur de ce « parti et je crois que, d'une manière générale, nous «ne nous en sommes pas rendus compte. Nous ne « sommes pas un peuple imaginatif et il ne nous « était pas possible de concevoir qu'on pût supposer (( contrairement à toute vérité, que nous complo- « tions avec la France et la Russie l'encerclement « de l'Allemagne et son écrasement. Et pourtant

« c'était une superstition largement répandue en « Allemagne et que le parti de la guerre faisait tout <( pour entretenir ; il recueillait et propageait tous « les discours et tous les articles d'origine britan- (( nique qui semblaient justifier cette pernicieuse <( erreur. Peut-être comprendrez-vous pourquoi j'ai <( cru devoir m'appliquer toujours à faire des dis- « cours amicaux.

« Je connais un peu l'Allemagne. Quand vint le <( mois d'août, l'année dernière, je savais la signifi- <( cation de ce qui était arrivé malgré tous nos « efforts. Dès l'instant où le parti de la guerre l'em- « porta en Allemagne et tira l'épée, ce fut pour moi « une question qui dépassait de beaucoup la Bel- « gique et je déclarait: « Nous combattons pour « notre existence. » Je n'eus pas un doute surlané- (( cessité, pour nous, de prendre part à la guerre. Si (( nous étions restés en dehors de la bataille, alors <( que le parti de la guerre devenait tout puissant (( en Allemagne, je crois que notre dernière heure (( serait bientôt venue. Mais laissons cela. Vous <( voyez quel était notre principe fondamental ; une « grande flotte et un corps expéditionnaire parfai- « tement organisé, s'appuyant sur une armée terri- « riale et capable de défendre nos intérêts en cas <( de besoin hors du pays. Nous ne voulions pas être <( dominés par l'Allemagne et nous devions prendre « les mesures nécessaires pour prévenir cette domi- « nation. Il nous fallait une flotte puissante et une ({ armée telle que je J'ai décrite ; c'est le principe « qui a dirigé notre action. J'ajouterai seulement

« qu'une grande quantité d'absurdités ont été « écrites par des personnes qui semblent avoir très « peu de jugement.

« Il reste à savoir si nous avons eu raison et si « nous avons agi de manière à atteindre notre but. (( Je suis très sûr qu'aucune autre politique ne nous « aurait mis en meilleure posture et non moins sûr « que toute autre politique nous aurait mis en plus « mg^uvaise posture. On ne peut pas changer les « chevaux au milieu de la rivière et nous avons été « au milieu de la 'rivière pendant les quinze der- « nières années.

(( Et maintenant permettez-moi d'aborder une « question importante qui fut soulevée en 1912. « Cette année-là un fait nouveau vint nous sur- « prendre désagréablement. Il était connu dans la « presse et dans le public en général, mais il se trouva (( que je fus renseigné de bonne heure. L'Allemagne « introduisait une nouvelle loi sur la flotte, ce qui « signifiait une augmentation considérable de ces « forces navales. Le fait fut communiqué à mes « collègues et immédiatement nous prîmes des me- « sures. M. Mac Kenna prit ses dispositions dans « son budget et M. Churchill put augmenter et pré- « parer la flotte britannique en vue de la guerre, (( au point qu'elle se trouva vis-à-vis de la flotte « allemande dans la proportion de deux à un. C'est « une réponse aux gens qui prétendent qu'on n'a « rien fait. Loin de moi l'idée de vouloir suggérer (( qu'à la lumière des choses que nous savons main- « tenant, nous n'aurions pas pu examiner s'il n'était

« pas possible de faire davantage, mais je ne suis « pas sûr que nous fussioQS arrivés à des conclusions « différentes. Le pays ne pouvait faire que ce qu'il « pouvait. Nous aurions tous pu être niieux prépa- (( rés par d'autres nioyens dont je n'ai pas parlé, « niais nous n'aurions pas pu l'être beaucoup mieux (( dans le sens que j'ai dit.

« Messieurs, la difficulté que nous avons à sur- « monter provient de notre caractère national. Nous « nous contentons des choses telles qu'elles sont. « Nous avons beaucoup d'énergie et beaucoup de « ressources. Aucun homme n'est plus à son aise à (( une place déterminée qu'un citoyen de l'Empire (( britannique. Mais, d'une manière générale, il n'a « pas beaucoup réfléchi à l'avance. Eh ! bien, quand (( je regarde en arrière, la campagne la plus difficile « à mener ce n'est pas celle qui concerne l'armée, (( ni celle qui concerne la flotte (celle-ci est facile), « c'est celle qui cherche à amener les gens à l'habi- « tude de la réflexion.

(( Depuis 1898 je fais campagne en faveur de l'ins- (( truction. Mon ami et ancien collègue, M. Pease, « qui a plus fait qu'aucun autre ministre de Fins- (( truction publique dans cette voie, sait combien il (( est difficile d'éveiller l'intérêt du pays en matière « d'instruction. Ce n'est pas que rien n'ait été fait. « Non seulement M. Pease a effectué de précieuses (( réformes, mais depuis 1898, dix nouvelles univer- « sites ont été créées dans le pays. Leur influence a « rayonné dans toutes les directions et si elles ne « nous avaient donné que le corps des élèves offi-

« ciers (Officer's Training Corps) elles nous auraient <( rendu un service dont nous pourrions être recon- « naissants aujourd'hui.

« La canapagne en faveur de l'instruction n'est (( qu'un exemple des difficultés extraordinaires « qu'ont à surnaonter tous ceux qui cherchent à ré- <( veiller ce pays avant qu'il se soit enfin décidé à- <( l'organiser. Les efforts du nainistère de l'instruc- « tion, l'application de la science à l'industrie et (( toutes les questions qu'on agite en ce moment « auraient été beaucoup plus faciles à résoudre si <( nous avions commencé, il y a quinze ans, à penser « à ces choses et à y appliquer notre esprit.

« Mais je ne vous ai pas convoqués ici pour que <( nous nous lamentions ensemble. Mes yeux sont (( fixés sur l'avenir immédiat et sur celui qui suivra « et je voudrais vous prier instamment de collar (( borer avec moi. Je crois que nous pouvons faire <( beaucoup pendant cette guerre. Nous pouvons <( remporter la victoire si l'effort national est orga- « nisé comme il faut. Nous et nos alliés nous avons <( de splendides occasions de travailler en commun ; (( nous devons veiller à nous répartir la tâche équita- <( blement et à faire tous, chacun à sa manière, tout <( ce que nous pouvons.

« Il y a trois ans, quand j'étais au War Office, et <( pendant les années antérieures, le nouvel état- <( major général qui comprenait quelques-uns des « plus brillants généraux qui combattent actuelle- « ment au front, m'a enseigné plusieurs choses. II <( nci'a enseigné que des conceptions claires étaient

« absolument essentielles au succès. A la guerre on « doit savoir exactement ce qu'on désire accomplir « si on veut réussir. Nous avons en ce moment le « choix entre deux méthodes pour battre l'ennemi et (( la question dont tout dépend est de savoir si nous (( avons une conception parfaitement claire et dis- « tincte de ces deux méthodes et si, nous ne les (( confondons pas, parce que si nous les confondons, « non seulement l'énergie nous fera défaut, mais « nous tomberons assis entre deux sièges.

{( Une méthode dont on parle consiste à déverser « des troupes en Allemagne. Or, l'Allemagne a une « puissante armée très bien organisée, et tout un « réseau de chemins de fer stratégiques, c'est pource quoi il est très difficile d'envahir l'Allemagne et « de l'écraser, si l'on n'a pas au préalable usé les « forces de l'ennemi. C'est ici qu'intervient la supé- « riorité du nombre (une population de 280 niillions (( de personnes contre une population de 120 mil- « lions), et «'est cette supériorité qui nous permet (( de nous faire une cotiception claire de la situation. « Voilà ce qui doit pénétrer dans la pensée natio^ « nale et de chacun en particulier pour qu'il en ré- (( suite une action efficace.

« Si l'on choisit la méthode d'usure, on doit « comprendre à quoi elle engage et s'y préparer dès « maintenant. Ici, il est nécessaire de dire un mot « d'avertissement. On ne doit pas lancer en avant « des brigades isolées et accomplir ce que je puis « appeler des exploits de feux d'artifice. On ne doit « pas sacrifier des hommes pour la conquête de po-

« sitions qu'on n'a ni l'intention ni le pouvoir de <( garder. On doit économiser ses forces et travailler « à l'épuisement d'ua ennemi qui cherche à nous « épuiser. On doit préparer ses positions, ses tran- « chées et son artillerie en vue du but qu'on s'est <( fixé et on doit se concentrer sur ces préparatifs « quelque temps que cela puisse demander. Le « temps n'est jamais trop long si le résultat espéré « est atteint. La méthode d'usure sera peut-être « consacrée par cette guerre. Je ne fais pas de la (( théorie. Je n'ai pas à exprimer des opinions milice taires, j'exprime seulement des opinions sur des « questions qui relèvent du bon sens, et chaque allié «doit remplir son rôle. La France remplit le sien « d'une manière splendide et les Russes remplissent « un rôle qu'on ne comprend pas assez.

« En vérité, nous ne sommes pas une nation ré- <( fléchie. Je vois qu'on propose de mobiliser les « hommes de science et jusqu'à la Royal Society. <( Certes, personne n'a insisté avec plus de force que « moi sur la nécessité de la science et sur son appli- <( cation à l'industrie... Mais mobiliser la science en « thèse générale, c'est mobiliser une foule et une « foule d'hommes de science n'est pas beaucoup plus « utile qu'une foule de soldats. De quoi s'agit-il ? « De déterminer les problèmes qu'on désire voir « résolus, de faire appel aux hommes les plus ca- <( pables de les résoudre, de mettre ces hommes en « rapport avec les experts militaires et navals, parce « qu'ils doivent tenir compte de kurs décisions, « en un mot de tout organiser aussi soigneuse-

118 LANGLETERRE JUSTIFIÉE

(( ment qu'on le fait tous les jours en affaires,..

« Avant de terminer je voudrais dire un ou deux « mots, non seulement de la guerre, mais aussi de « la paix. Je ne parle pas des conditions de paix. Je (( n'ai pas l'intention de discuter cette question, je (( parle de la situation dans laquelle nous nous trou- « verons après la guerre.

(( Veillons à ne pas être aussi mal préparés à la « paix que nous l'avons été à certaines exigences « de la guerre. Que nous arrivera-t-il ? Il nous res- (( tera peu de capitaux. Les affaires auront une ten- « dance à se déplacer vers les États-Unis et nous « aurons à trouver de l'emploi pour un grand nombre (( de soldats revenus de la guerre. Veillons à ce que (( notre pays ne devienne pas, dans la mer du Nord^ « une grande île de mécontents. On peut faire beau- (( coup en abordant le problème de bonne heure. Si « nous y pensons dès maintenant, nous pouvons « faire beaucoup.

(( Il y aura des temps difficiles. Beaucoup de (( choses seront changées. Nous aurons à reconstruire (( l'édifice de notre richesse et de notre prospérité ► « Il sera essentiel que nos industriels aient pensé « d'avance à la situation et nous devrions penser,. « d'une manière systématique et scientifique à l'or- « ganisation du travail. Un grand nombre d'ou- « vriers qui fabriquent des munitions seront sans « travail et les industriels ne seront pas assez réor- « ganisés pour leur en fournir.

« Le War Office et le ministère du commerce étu- « dient le problème, mais il est si vaste que nous

« devrions y penser nous aussi — tout le pays. Ceci « m'amène à un autre problème. Le 26 juin dernier, (( deux mois environ avant la guerre, je suis venu ici (( pour parler avec M. Lloyd George de questions « relatives au budget. Nous avons développé des (( vues qui, sans être exprimées dans le texte du Bill, (( y étaient contenues implicitement. Nous avons (( parlé de l'amélioration de la race. Le budget « comportait un système d'instruction nationale et, (( en outre, quelque chose qui est d'une importance « vitale eh ce moment. — Une grande autorité en « la matière est ici présent, mon ami, M. Herbert « Samuel, qui était alors président du conseil de « salubrité publique. M. Samuel, ses experts et le « département de l'instruction avaient établi que « 10 O/O des nouveau-nés mouraient au cours des « douze premiers mois et que 15 O/O des enfants qui « auraient pu naître viables mouraient avant de « venir au jour. Or, presque tout ce déchet de « 25 O/O peut être sauvé (et il est encore plus consi- « dérable si on examine de près les statistiques). Le « problème est urgent, surtout si on considère que « le taux des naissances est en baisse.

(( Je suis loin de méconnaître la nécessité de faire « toutes les économies possibles. Mais prenons garde « à n'être pas ménagers des bouts de chandelles et « dépensiers en fortes sommes. Ces réformes sont « aussi vitales que l'approvisionnement en muni- « tions de guerre. Nous ne devons pas nous en ^ écarter. Qu'on se mette au travail et qu'on veille (( à ce que ces réformes que j'ai mentionnées et indi-

« quées soient faites, et soient faites immédiate- (( ment !...

(( Je ne vous ai donné que quelques exemples (( entre mille. Les problèmes abondent. Quelle est « la leçon qui s'en dégage ? Nous ne devons pas « seulement nous tourner vers le gouvernement ; « nous devons nous orgaaiser nous-mêmes. Les indice vidus aussi doivent penser et travailler, parce (( qu'ils joueront un rôle immense dans quelquesce unes des questions sociales dont j'ai parlé. Nous « devons apprendre à penser et à agir comme nous « n'avons encore jamais ni pensé ni agi. Alors il se (( trouvera peut-être que cette guerre qui nous a « réveillés de notre assoupissement aura été une « bénédiction. Du moins tirons le meilleur parti de « l'occasion qui s'offre à nous. Dans l'état de lé- <( thargie où nous étions tombés nous avions besoin « d'un réveil intellectuel et moral. Peut-être est-il « venu ! Ah ! Messieurs, notre pensée individuelle (( ne doit pas être seulement la pensée de la nation, « mais de la nation réveillée. Nos chefs ne peuvent (( pas tout faire et nous ne devons pas leur laisser (( toute la tâche. Chacun de nous est individuellece ment responsable devant le pays et doit faire tout c( ce qu'il peut pour sauver le pays dans cette crise ce la plus grave qu'il ait traversée depuis de nomce breuses générations. Nous soutenons un gouvercc nement qui est, en réalité, un gouvernement de ce salut public. Ne perdons pas courage. Ne nous ce détournons pas du grand effort à faire. Puisqu'il ce s'impose, faisons-le tourner à notre avantage.

« Persuadons-nous que les événements peuvent « faire de nous une race et peuvent nous sauver de « l'indifférence où nous étions tombés. »

Au cours de sa réponse à un vote de remerciements, Lord Haldane a dit :

« Messieurs, je suis profondément ému. J'ai tou-

« jours senti qu'il me manquait certains dons néces-

(( saires à l'homme politique. Je ne suis pas orateur.

({ Je ne sais pas soulever de grands auditoires. Ma

<( vie politique a été, à certains égards, une vie soli-

(( taire et elle l'aurait été davantage encore si je

« n'avais eu des amis dévoués. Mais pendant ces

« longues années je me suis efforcé de penser, avec

<( toute l'attention dont je suis capable, et de mûrir

<( des idées qui pouvaient porter des fruits. Et voici

« que ce soir, grâce à votre attitude généreuse et à

<( la bienveillance de votre accueil, je sens que ma

<( vie n'a pas été perdue. Vous l'avez couronnée

« d'une récompense et je vous en suis reconnais-

(( sant. *>)

Est-il possible de lire ce discours paisible et serein, si plein de sagesse, de modestie et de pensée sans en conclure qu'il eût été préférable pour un pays, comme la Grande-Bretagne, d'écouter plus souvent et avec plus d'empressement un tel homme, plutôt que d'obéir à des sentiments indisciplinés et de prêter l'oreille avec tant d'avidité aux propos déclamatoires des démagogues et d'une presse hystérique et sans conscience ? Dans ce discours d'un grand ministre je trouve un bon sens qui n'exagère rien, une sagesse pratique, une pensée tranquille et

disciplinée, toutes choses qui expliquent à mes yeux la confiance que lui avait ténioignée ce roi clairvoyant qui « n'aimait pas l'exagération et qui détestait les semeurs de discorde. »

Lord Haldane est retourné à ses premières amours^ le droit (^). On peut le voir siéger chaque jour, depuis le matin de bonne heure jusque tard dans l'aprèsmidi. Il prend une part importante aux délibérations des deux tribunaux suprêmes de l'Empire — la Chambre des Lords qui est la cour d'appel pour l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande, et la commission judiciaire du Conseil privé qui, au nom du souverain, prononce en dernière instance pour le reste de l'Empire. La Chambre des Lords est restée inchangée en tant qu'institution judiciaire et le vœu de Lord Haldane n'a pas été exaucé quant à la forme. Mais, en réalité, il a été exaucé. En qualité de Lord Chancelier, Lord Haldane renforça, grâce à une loi qu'il fit voter, le corps des Law Lords qui siègent dans des cours distinctes, mais sont interchangeables. Par cette loi il ajouta au corps des juges deux Laiv Lords remarquables par leur savoir et leur talent. En outre, il obtint de deux autre juristes éminents qu'ils acceptent la pairie et consacrent leur vie, sans rémunération, à cette grande œuvre.

Lord Haldane s'est occupé avec un soin tout particulier de la commission judiciaire. C'est là qu'il siège aujourd'hui, interprétant les constitutions des Dominions et des Colonies qui constituent l'Empire,

(1) Cf. Appendice, Note F.

dont la Commission judiciaire du Conseil privé est un des liens essentiels. Elle impose respect et inspire confiance aux 400 millions de sujets du roi. Ces sujets qui appartiennent à toutes les nationalités et à toutes les races obéissent à toutes espèces de constitutions, depuis celles de l'Occident, fondées sur les coutumes de la vieille France, jusqu'à celles de l'Extrême-Orient, fondées sur les Shastras et les traditions de l'Inde. Dans cet Empire du roi-empereur le nom de Lord Haldane est hautement respecté, parce qu'il a beaucoup contribué à tenir la balance égale entre le gouvernement et les indigènes.

A propos du tribunal suprême de la Downing Street, dont l'entrée a si pauvre mine, on raconte une histoire que je veux sauver de l'oubli. Dans le nord de l'Inde un voyageur trouva une tribu montagaarde assemblée pour un sacrifice religieux : « A quel dieu, demanda le voyageur, offrez-vous votre sacrifice »? — « Nous ne savons pas ses mystères, lui répondit-on, mais c'est un dieu si grand et si puissant qu'il a obligé le Raj britannique (le gouvernement de Calcutta) à nous readre le territoire qu'il nous avait pris. Nous savons son nom et nous célébrons sa justice par un sacrifice : c'est la conimissioQ judiciaire du Conseil privé. »

Un membre de la famille de Lord Haldane m'a raconté une anecdote curieuse sur son enfance. Sa vieille nourrice écossaise le miena voir, à l'âge de six ans, la Chambre des Lords alors en vacances. Elle lui fit traverser la salle et demanda au sur-

124 LANGLETERRE JUSTIFIEE

veillant la permission d'asseoir le petit garçon sur le sac de laine. De retour à la maison elle racoata au maître d'hôtel de la famille ce qu'elle avait fait et ajouta : « Un jour cet enfaat pourra s'y asseoir de plein droit ! — Oui, madame Ferguson, mais vous ne serez plus de ce monde. » 11 avait raison. La vieille nourrice, à laquelle Lord Haldane resta attaché jusqu'à sa mort, s'en alla dans l'autre monde avant qu'il eût vaillamment atteint le but qu'elle avait ambitionné pour lui.

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